‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 51 sur 64 · SES BONTÉS ENVERS LES NAUFRAGÉS · texte numérisé non relu

SES BONTÉS ENVERS LES NAUFRAGÉS

PENDANT LEUR SÉJOUR SUR l'iLE.

Les équipages des deux autres navires qui étaient venus s'échouer, l'un à la Prairie, l'autre, le John Blackfoot, dans l'anse de Buttemont, hivernèrent également dans l'île aux Coudres. Ils n'eurent pas moins à se louer que les marins de la Rosalind des services et de l'hospitalité des insulaires. Comme témoignage de reconnaissance, le capitaine Collins. du Blackfoot, fit don à la fabrique de la paroisse d'une somme de deux cents piastres.

Toute cette côte, depuis l'anse de l'Attente jusqu'aux environs de la pointe des Sapins, s'appelle la Baleine, à cause, paraît-il, d'une baleine qui autrefois aurait été trouvée morte sur la plage. Cela n'est pas du tout improbable, car, il y a vingt-quatre ou vingt-cinq ans, un de ces énormes cétacés fut poursuivi jusque dans ces parages par un navire baleinier. La baleine, qui appartenait à une espèce que les Anglais appellent. //nnc/-, fut tuée et dépecée aux environs des îles de Kamouraska. où une foule de curieux allèrent la voir. Elle mesurait, dit-on, quatre-vingts pieds de longueur.

Si l'après-midi n'était pas aussi avancée, nous pourrions arrêter en passant chez notre ami, François Tremblay, le même qui est venu à notre rencontre sur le cap de l'Islette. Vous voyez d'ici sa maison, qui occupe un site gracieux, au soleil levant, sur la crête du coteau.

— Excusez, monsieur le curé, si je vous interromps, dit Ulric Bouchard; mais François Tremblay nous attend. Il ne me pardonnerait pas si je vous laissais passer devant chez lui sans monter la côte. Quand nous l'avons quitté, ce matin, sur la pointe de l'Islette, il m'a dit à l'oreille qu'il comptait bien nous revoir et qu'il nous offrirait une bouchée à notre passage.

— Ah ! c'est différent, mon cher Ulric. Il faut arrêter alors. Montons.

A l'île aux coudres 297

Dès que nous avons franchi le seuil de la maison, nous voyons que François Tremblay s'attendait à nous recevoir. Sa table est mise : il nous a fait préparer une collation qui nous paraît d'autant plus à propos que la fatigue de la voiture, le grand air, nous ont ouvert 1 appétit.

Le menu de ce goûter est fort simple: deux jattes de lait couvert d'une crème épaisse, un pain de ménage qui s'étale tout frais dans Voragan, une bouteille de sirop d'érable, et quelques ingots dans une assiette. On nomme ici ingots des cornets de sucre du pays. Serait-ce une corruption du français lingot ? On appelle oragan en langue sauvage un petit panier en écorce de bouleau qui sert ordinairement de corbeille au pain.

Pendant que nous savourons une tasse de ce laitage riche et succulent que donnent les troupeaux qui broutent les pâturages d'automne après la coupe des foins, la conversation ne languit pas : François Tremblay est un causeur.

— Les anciens de vos familles qui venaient visiter l'île n'auraient pas été satisfaits pour si peu, nous ditil, en s'excusant de son modeste repas. Ils avaient un autre appétit que les gens d'à présent. Les constitutions de nos jours ne valent pas celles d'autrefois. Il y avait plus de misère, mais aussi plus de courage. On ne sait plus ce que c'est que travailler et manger.

Je me souviens d'avoir vu dans mon jeune temps les grands festins du temps passé. On a peine à le croire

2'àb UNE EXCURSION

à l'heure qu'il est. Imaginez trente ou quarante gros mangeurs autour d'une table. Il n'y avait pas grande cérémonie, mais ce qu'on avait était offert de bon cœur ; chacun s'asseyait comme il pouvait. Les chaises n'étaient pas communes dans les maisons. De chaque côté de la table deux billots supportaient une planche qui servait de siège. Çà et là quelques chaises ou un coffre. Le reste des convives se tenaient debout. Sur la table étaient rangées quelques assiettes d'étain, ou de grosse faïence : on était riche quand il y en avait pour tout le monde, ce qui n'arrivait pas souvent. Les rares fourchettes étaient réservées pour les femmes.

On ne voyait pas de couteaux sur la table. Chaque convive portait le sien dans une gaîne de cuir attachée à sa ceinture. Le couteau de poche était l'instrument indispensable de nos pères, ils ne s'en séparaient jamais. La lame, large de deux doigts, avait été fabriquée par le forgeron du voisinage. Le manche, long et recourbé, était l'œuvre du propriétaire luimême, qui l'avait travaillé selon son goût et sa capacité ; ce manche était de bois franc, érable, merisier, etc. ; les plus beaux étaient de bois de pommier. On y gravait de petites figures de fantaisie dans lesquelles étaient coulés de l'étain ou du plomb fondu.

L'habillement des hommes consistait dans un gilet d'étoffe grise, un pantalon de toile du pays, et une paire de bottes sauvages, qui se rattachaient au jarret par une lanière ou hahiche de peau d'anguille ou de marsouin. Hors de la maison, les hommes portaient sur la tête

A l'île aux coudres 299

nne fourvoie, c'est-à-dire un bonnet de laine bleue. Le costume de cérémonie se complétait par une fausse chemise, une sorte de jabot sans lequel on n'était pas admis à manger la tourtière. Cette fausse chemise se croisait sous le gilet et se fixait autour du cou ]jar une large cravate d'où sortait un collet qui montait jusqu'aux oreilles, pareil à deux voiles en ciseaux.

Les femmes avaient pour costume un jupon de droguet bleu à raies blanches, avec un ma7î<e/eM'indienne ramagée. Une coiffe ou câline blanche qui couvrait les tresses de leurs cheveux, terminait leur toilette aux jours de cérémonie.

Les préparatifs d'un festin étaient formidables. Ils faisaient penser aux noces de Gamache, ou au festin de Gargantua. D'abord, on faisait cuire dans la cheminée un fricot ou ragoût de porc, de bœuf ou de mouton, dans un grand chaudron de trente ou quarante gallons, pareil à ceux dont on se sert dans les sucreries.

Si vous aviez entr'ouvert, au moment du festin, la porte du four tout chaud, vous auriez vu l'intérieur garni de mets de toutes sortes, d'où s'exhalait une odeur appétissante: c'étaient de vastes pâtés recouverts d'une croûte jaunie par la cuisson; de grandes tourtières en forme de demi-lune, entourées d'une collerette de pâte feuilletée; une demi-douzaine de lèchefrites où rôtissaient des socs ou clés côtelettes de porc, des quartiers de veau, de mouton ; de la volaille ou du gibier de mer.

Outre les plats de viande, il y avait encore les pâtisseries frites dans la graisse ou dans l'huile de marsouin ; elles étaient de deux sortes : les rubandelles, et les tracas fendus, ce que vous appelez croquecignoles.

A l'heure du repas, tous ces mets étaient apportés et entassés à la fois sur la table. Chacun se servait à sa guise. Ceux qui n'avaient pas d'assiettes enlevaient un morceau de la croûte des pâtés, le renversaient sur la table et le remplissaient de viande. La politesse exigeait de toujours veiller à ce que ses voisins ne manquassent de rien. Dès qu'on s'apercevait qu'il ne restait que peu de chose devant l'un d'eux: — Frère, disait-on (c'était l'expression consacrée), tu fais pitié ! et l'on approchait devant lui de nouveaux plats. Pendant que les mets disparaissaient à vue d'œil, le maître de la maison faisait, de temps en temps, le tour de la table, tenant en main une tasse ou un gobelet d'étain, et versait un coup de liqueur à chacun des convives. La folle gaieté française assaisonnait ces réunions. Tandis qu'on se divertissait ainsi, c'était le temps de raconter les exploits de chasse ou de pêche sur les grèves ou sur la batture aux loups-marins. Le repas se terminait par quelques couplets de chansons dont les joyeux refrains étaient répétés en chœur par tous les convives.

— Et l'on se séparait, interrompt Ulric Bouchard ; c'est ce que nous allons faire si nous voulons être de retour avant le coucher du soleil.

François Tremblay et son excellente famille ne nous laissent nartir qu'à regret.

A l'île aux coudres 301

Page 1