‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 52 sur 64 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

Vie de dangers. — La prière d'Augustin Dufour. — Caractère des insulaire!!;. — La pointe des Sapin^.. — Paysages champêtres. —Scènes d'enfants.— La Kivière- Rouge. — Le père François.

Je n'en finirais plus si je commençais à vous raconter tous les dangers auxquels les gens de l'île ont été exposés sur la mer, tous les naufrages qu'ils ont essuyés, tous les désastres maritimes qu'ils ont eu à déplorer. La liste des victimes que le fleuve a englouties formerait un catalogue funèbre qui remplirait tout un chapitre. Chaque sillon que creusent les dernières vagues qui viennent déferler sur ces grèves pourrait être comblé par le cadavre d'un noyé. Ces longues files de fosses feraient à l'île une ceinture de tombeaux. Les autres paroisses n'ont ordinairement qu'un cimetière, mais ici on en a deux : celui de l'église et celui de la mer.

Les rapports incessants qu'on est forcé d'entretenir, en hiver comme en été, avec la terre ferme, sont cause qu'il y a presque toujours quelqu'un exposé sur les flots.

Faute d'un phare régulièrement entretenu dans l'île, la lumière d'Augustin Dufour reste allumée toute la nuit dans sa fenêtre: c'est l'œuvre de charité quotidienne de cette bonne famille Dufour pour les frères

b02 UNE EXCURSION

absents et en voyage. Vous avez vu sa maison au bout d'en haut, dans le voisinage de Germain Harvey.

Ceux qui veulent entrer de nuit dans les anses du sud-ouest, où se trouvent les meilleurs ancrages, se dirigent sur cette lumière et arrivent droit dans l'anse de rislette.

Combien de fois les voyageurs ont cherché au loin à l'horizon, ou regardé durant les tempêtes cette lumière, sans pouvoir l'atteindre ou la voir ! Plus d'un infortuné lui a adressé ses adieux au moment de lâcher l'épave qui le soutenait sur les flots.

La mer, avec ses dangers, trempe le caractère comme la guerre avec ses combats. L'homme qui passe sa vie à affronter les bataillons des vagues, acquiert le courage du soldat qui a l'habitude de braver les bataillons d'ennemis. La profession de marin a plus d'une analogie avec la profession du soldat.

Toutes deux grandissent les forces morales avec les forces corporelles, et créent les plus beaux types de l'humanité. Marins et soldats sont les plus forts et les plus doux des hommes. Le mélange de rudesse et de franchise qui est le fond de leur caractère leur donne une puissance d'attraction, une amabilité qu'on ne rencontre pas dans les autres classes.

Tous les deux sont également religieux par nature. Les champs de la mer, comme les champs de bataille, font monter la pensée vers Dieu en rappelant la fragilité de l'existence.

Nos marins de l'île aux Coudres ont une ardeur, je

dirais une impétuosité de foi qui rappelle les élancements de la mer. Cette foi s'exprime souvent avec une âpreté de langage, une rudesse d'expression qui font sourire, mais qui n'en rendent que mieux la vivacité et l'énergie des sentiments.

Je me souviendrai toujours d'une scène de danger dcmt fut témoin M. Epiphane Lapointe, et qu'il se plaisait à nous raconter au collège.

M. Lapointe traversait en clialoui)e de la rive sud à l'île aux Coudres, avec quelques compagnons et le bonhomme Augustin Dufour. La brise, qui était très grande à leur départ, tourna à la tempête au milieu de la traverse. Arrivés dans les raz de marée, la mer devint furieuse. La chaloupe refusait d'obéir au gouvernail. Les vagues qui jaillissaient de toutes parts, embarquaient si vite qu'on ne fournissait pas à vider l'eau. Encore quelques instants et c'en était fait de l'équipage. Chacun recommandait son âme à Dieu. Le père Augustin Dufour priait avec une ferveur qui s'exprimait en exclamations énergiques. Voyant que tout était désespéré, le voilà qui apostrophe le bon D^'eu avec un ton et ^es gestes à la fois comiques et touchants : '• Mon Dieu, s'écrie-t-il. si vous avez quoique chose à faire, faites-le tout de suite. Quand nous serons au fond, il ne sera plus temps ! Périr ! mais vous n'y pensez pas ! Ma i>auvre vieille mère, ma femme et

mes enfants qui sont là-bas qui m'attendent ! Allons, mon Dieu, encore un petit coup de cœur, j 'allons échapper."

Et M. Epiphane Lapointe, une fois le danger passé, de rire jusqu'aux larmes delà foi grondeuse du bonhomme Augustin.

Toutefois, en riant de l'expression triviale de sa prière, M. Lapointe n'en admirait pas moins la foi de son vieil ami.

Pieux de pensées, tendre de cœur, généreux d'âme, bouillant de caractère, robuste de corps, rude de langage : voilà l'homme de l'île. Il est fier comme le Boldat, brave comme le marin, naïf comme l'enfant.

Nous ne quitterons pas la côte de la Baleine sans jeter un dernier regard sur Timmense étendue du fleuve qui s'aplanit devant nous à perte de vue. Du côté d'en bas, vers le nord-est, aussi bien qu'au sud-ouest, vers Québec, cette plaine humide n'a d'autres limites que le ciel.

En face de nous, les montagnes du sud, beaucoup moins hautes que celles du nord, se dessinent à l'extrémité de l'horizon, comme une banderole étroite et bleuâtre qui ondule au souffle du vent.

Lorsque nous aurons traversé la pointe des Sapins, nous serons en vue du cap de l'église, derrière lequel s'allonge la pointe de l'Islette, notre point de départ

A l'île aux coudres 305

Nous touchons au terme de notre excursion. La jolie petite église de la paroisse est assise, avec son groupe de maisons, au fond d'un vallon entouré de collines qui l'abritent contre les vents du nord. Rien de plus pittoresque et de plus riant que ce lieu paisible, où la nature, comme par fantaisie, s'étale en miniature à côté des cimes gigantesques des Laurentides. Ce contraste harmonieux en fait ressortir davantage les grâces champêtres. Tout respire la quiétude et la paix de Dieu à l'ombre de ce clocher.

L'œil se repose avec délices sur cette campagne caressée par le soleil, rafraîchie par la mer, embaumée par la végétation. La brise humide et sonore qui monte de la grève, chante dans les buissons et sur les prés, avec les chaudes haleines qui glissent du haut des collines, avec les oiseaux qui voltigent par essaims dans les airs, avec les moissonneurs qui se renvoient dans les champs les couplets de la Claire fontaine. Les familles des environs, occupées aux travaux des récoltes, sont dispersées çà et là et répandent sur tout le paysage l'animation et la gaieté.

Notre voiture se range à côté du chemin pour livrer passage à une charrette attelée d'un bœuf qui traîne en ruminant une charge de gerbes d'avoine. Parmi les gerbes sont installés deux musiciens champêtres: le petit Pierre à Joseph Dufour s'est fait un instrument

de musique avec de grosses pailles d'avoine ; les aira primitifs qu'il tire de ces pipeaux rustiques ressemblent aux cris d'une cigale. A côté de lui, sa sœur, un peu plus âgée, chante un air de cantique sur cet accompagnement. La jeune fille est si bien enfouie dans les gerbes qu'on n'aperçoit que sa belle tête d'où ruisselle une chevelure en désordre qui retombe sur son cou en boucles aussi blondes que les épis d'avoine qui l'entourent.

Tous les deux s'interrompent pour nous regarder passer de leurs grands yeux bleus comme la mer qui nous environne, puis ils reprennent leurs accords avec le même entrain.

Vous souriez de la simplicité de ces chants qui rappellent la musique des premiers âges du monde, et pourtant c'est ainsi que chantaient les bergers de Théocrite, dans les champs de l'Arcadie, ou plutôt c'est ainsi que chantaient sur leurs chalumeaux les bergers d'Israël autour de la grotte de Bethléem.

Sur le gravais de Panse, folâtre une bande d'enfants. Quelques-uns, pieds nus, retroussés jusqu'aux genoux, s'amusent à se laisser mouiller les pieds en suivant le va-et-vient de la lame. Ils courent après elle quand elle se retire et se sauvent ensuite en poussant des éclats de rire dès qu'elle revient sur leurs pas. De plus heureux que ces gamins, je ne vois qu'Adam dans son

paradis terrestre. Voilà les rois du monde. Tout est à eux : le ciel avec ses étoiles, la mer avec ses coquillages, la terre avec ses bois. Partout où ils courent, le sol qu'ils foulent est leur royaume. Ils ne descendent de ce trône qu'au sortir de l'enfance. Alors seulement ils s'aperçoivent qu'ils sont de simples mortels.

Une demi-douzaine de ces enfants sont accroupis ou étendus sur l'herbe au pied du rocher voisin. Ils ont entassé quelques pierres sur le flanc de ce rocher, ils les ont disposées en forme de foyer, et ils y ont allumé un petit feu avec des fagots ramassés parmi les rapports de la mer. Leur plaisir est d'alimenter ce feu et de regarder monter les tourbillons de fumée dans l'air.

Quelques poissons pris à la ligne, une douzaine de loches ou d'éperlans rôtis sur la flamme, et quelques patates cuites sous la cendre, qu'on mange en plein air, assis sur le gazon, voilà pour des enfants le comble du bonheur. Ajoutez aux plaisirs de la pêche les plaisirs de la chasse. En hiver, quand la neige est tombée, on parcourt les bois en raquettes, ensuit les pistes des lièvres, on remarque les sentiers qu'ils ont battus sur la neige. Des tiges de bouleaux, d'aunes et de merisiers, bien garnies de bourgeons, sont jetées çà et là pour les appâter. De chaque côté de leurs sentiers, on construit une petite haie en branches de sapin d'environ quinze ou dix-huit pouces de hauteur ; une ouverture large comme la main est ménagée vis-à-vis le sentier. C'est là qu'on tend le collet avec de la ficelle, ou mieux encore avec un fil de laiton. De chaque

côté du sentier, deux petits poteaux ont été plantés en terre, et sur la traverse qu'on y a fixée, le collet est attaché en nœud coulant. L'extrémité de la corde est nouée à la branche d'un arbre voisin ou à une perche qu'on a recourbée, après l'avoir plantée en terre. C'est ce qu'on appelle tendre à la giboire. Il faut avoir soin de bien cacher le collet dans les barbes du sapin, pour le dérober aux yeux du lièvre, car maître Janot ne se fera pas faute de le couper, s'il le voit. En passant à travers le collet, il fait glisser le nœud coulant et est enlevé de terre par la giboire qui se redresse. Quelle agréable surprise, et quelles exclamations de joie, en parcourant les collets, le lendemain matin, d'apercevoir deux ou trois lièvres accrochés en l'air I Le retour à la maison avec ces dépouilles opimes n'est plus qu'une marche triomphale.

Heureux temps ! Qu'y a-t-il de comparable aux plaisirs du premier âge ? Heureux les enfants s'ils comprenaient tout leur bonheur I

Non loin d'ici est né un des enfants de l'île que Dieu a appelé au sacerdoce, à la suite de M. Mailloux, de M. Lapointe et de bien d'autres qui sont issus de cette terre féconde : M. l'abbé Éloi- Victorien Dion, aujourd'hui curé de la Rivière-Ouelle. Je voudrais pouvoir dire les qualités de l'esprit et du cœur de ce digne prêtre, si les liens d'une amitié bien connue ne m'exposaient au soupçon de partialité.

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J'en prendrai seulement occasion de citer un exemple de cette seconde vue que Dieu donne à quelques serviteurs fidèles qui marchent en sa présence dans la droiture de leur cœur.

En ce temps-là, vivait, près de l'église de l'île aux Coudres, un vieillard vénérable par le nombre de ses années, et plus encore par la régularité de sa conduite et par les austérités de sa vie. Incliné de bonne heure vers les choses du ciel, il n'avait pas voulu former d'attaches sur la terre. Il ne s'était jamais marié, afin de servir Dieu plus librement, suivant le conseil de saint Paul. Sa grande piété avait fait jeter les yeux sur lui pour le service de l'église. Pendant la plus grande partie de sa vie, il remplit les fonctions de sacristain. Il passait presque toutes ses journées dans le recueillement, ou dans l'adoration devant les saints tabernacles. Qui peut dire les lumières intérieures, les merveilles de grâce que Dieu répand dans ces âmes toujours en contact avec lui? en qui doit s'accomplir, sinon dans ces cœurs sans tache, cette béatitude annoncée par Notre-Seigneur Jésus-Christ : " Heureux les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu?" Est-il surprenant qu'il leur révèle des secrets qu'il cache au reste des hommes ?

Un jour ce vieillard vit une troupe d'enfants qui e'amusaient ensemble. Il y en avait un plus petit, avec eux, qui ne jouait pas, mais qui était assis, et qui réfléchissait. Il le fit venir à lui, et lui posant la main sur H tête, il le bénit, et lui dit : " Ecoute, mon enfant.

et reliens bien mes paroles. Ne te dissipe point comme les autres enfants ; mais sois sage, et aime bien le bon Dieu; tu seras prêtre un jour."

L'enfant conserva ces paroles dans son cœur. Bientôt il quitta l'île avec sa famille, qui alla s'établir ailleurs.

Trente et un ans plus tard le père François * vit entrer dans sa maisonnette un jeune prêtre qui était natif de l'île. Et ce prêtre lui ayant dit son nom, le bon vieillard fut saisi d'une grande joie, et lui dit :" Dieu soit béni ! depuis le jour que je vous ai appelé, je vous ai continuellement suivi en esprit durant vos études, et je n'ai pas cessé de prier Dieu pour vous. Je vois bien maintenant que la pensée que j'ai eue alors m'était venue du ciel."

Peu de temps après, il mourut.

Nous venons de traverser le pont d'un ruisseau que l'on a décoré du nom bien trop pompeux de rivière. La rivière Rouge n'a pas même la force de faire mouvoir régulièrement la roue du moulin. L'anse et la pointe de l'église, connues également sous les noms d'anse et de pointe à Antoine, que nous avons devant nous, offrent un bon abri et un mouillage sûr aux embarcations d'un faible tonnage.

* Son nom de famille était Leclerc.

A l'île AUX COUDEES g H

Encore quelques minutes de marche, et notre cheval va s'arrêter devant le portail de l'église.

Voici, un peu à l'écart du chemin, le presbytère qui s'adosse, avec son verger, au cap de l'église.

Descendons de notre voiture et entrons remercier Dieu, dans son sanctuaire, de notre heureuse excursion.

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