CHAPITRE SEPTIÈME
Église et presbytère de l'île aux Coudres. — Les seigneurs de l'île. — Légende du Père de La Brosse. — Retour.
L'église de l'île aux Coudres, dédiée à saint Louis, roi de France, n'a rien de remarquable ; son architecture toute simple est cependant convenable. La voûte et les bancs, peints avec goût, lui donnent un air de propreté qui atteste une foi attentive et un zèle particulier pour la maison de Dieu.
Toute petite qu'elle est, cette église n'a pas moins de trois cloches, dont les notes justes et argentines réjouissent les alentours et rehaussent l'éclat des solennités.
L'église de l'île aux Coudres garde un souvenir légendaire dont M. le curé nous fera part quand nous aurons franchi le seuil de son presbytère.
Il vient nous ouvrir lui-même sa porte, et nous reçoit le sourire sur les lèvres, sans aucune cérémonie, et avec une joviale hospitalité qui invite à séjourner.
M. l'abbé Pelletier est natif de Saint-Roch des Aulnaies, et curé de l'île aux Coudres depuis plus de trente ans ; il connaît par cœur l'histoire de son île, et peut nous en entretenir pendant des heures sans lasser notre attention.
— Quel est, monsieur le curé, le seigneur de l'île aux Coudres?
— Ce sont les messieurs du séminaire de Québec, et cela est bien heureux pour nos habitants. Les intérêts qu'ont ici ces messieurs ont été plus profitables à l'île aux Coudres qu'à eux-mêmes. Si tous les seigneurs avaient été humains et conciliants comme eux, on n'aurait pas parlé si tôt de l'abolition de la tenure seigneuriale. Le séminaire a été le protecteur des colons dès les premiers établissements de l'île, et depuis ce temps, il a toujours été le grand bienfaiteur de ses habitants.
" L'honnêteté de nos insulaires est devenue proverbiale. On a réi^été souvent que la parole d'un homme de l'île aux Coudres valait un écrit. Eh bien ! je crois que cette tradition d'honneur et de probité est due, en grande partie, à l'esprit de justice et à la loyauté dans les transactions qu'ont toujours montrés les membres du séminaire.
" Leur sollicitude ne s'est pas bornée aux intérêts temporels, l'île aux Coudres leur a dû plus d'un secours
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religieux. Comme prêtres des Missions étrangères, ils étaient autrefois chargés du soin spirituel d'un grand nombre de paroisses, et leurs missionnaires nous ont apporté bien souvent la parole de Dieu et celle de leurs vertus.
— A ce propos, monsieur le curé, le Père de La Brosse, qui a laissé une réputation de sainteté si extraordinaire, qui passait même pour avoir le don de prophétie, à quel ordre appartenait- il ?
— Le Père Jean-Baptiste de La Brosse était missionnaire de la compagnie de Jésus. Il était Français de naissance, natif de la Trémouille, ville du Poitou, illustrée par une des plus anciennes familles de France. Arrivé au Canada en 1754, il a parcouru, dans ses courses apostoliques, une grande partie de notre pays, depuis Mascouche, aux environs des Trois- Rivières, jusqu'au fond de l'Acadie, depuis la rive sud du fleuve jusqu'aux sources du Saguenay.
" Missionnaire des sauvages aussi bien que des blancs, il a laissé parmi eux un souvenir impérissable. On peut dire que le Père de La Brosse a été un des premiers curés de l'île aux Coudres, car il y a fait de longs séjours.
" Il y a près d'un siècle qu'il est mort, et cependant son nom est encore aussi populaire que de son vivant. Sa vie d'apôtre et les circonstances merveilleuses qui ont accompagné sa mort, ont environné sa mémoire d'un prestige qui ne s'est pas effacé.
Le soir du 11 avril 1782, M. Compain, alors curé de l'île aux Coudres, veillait seul dans sa chambre. Après avoir récité son bréviaire, fait ses prières et ses lectures du soir, il étudiait tranquillement à la lueur de la lampe, lorsque tout à coup, vers minuit, son oreille fut frappée par les sons d'une cloche qui tintait au milieu du silence de la nuit. Etonné, il croit d'abord être le jouet d'une illusion, il écoute de nouveau, se penche vers la fenêtre : c'était bien la cloche de la chapelle qui sonnait comme un glas funèbre. M. Compain sort de son presbytère ; la cloche continue de sonner. Il entre dans la chapelle, regarde : personne ne s'y trouvait et la cloche continuait toujours à tinter.
Alors une voix se fit entendre à son oreille. Etait-ce à l'oreille du corps ou à celle de l'âme ? on ne le sait. Mais cette voix parlait distinctement et cette voix disait :
" Le Père de La Brosse est mort ; il vient d'expirer à Tadoussac. Ce glas funèbre t'annonce son dernier soupir. Demain, tu te rendras au bout d'en bas de l'île. Un canot viendra t'y chercher qui te conduira à Tadoussac où tu feras sa sépulture."
Le bruit s'était déjà répandu, quelque temps auparavant, dans les missions du Père de La Brosse, qu'au moment de sa mort les cloches de ses missions annonceraient son trépas.
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Le lendemain, M. Compain attendait au rendez- vous qui lui avait été assigné, sur la pointe d'en bas de l'île aux Coudres.
Que s'était-il passé à Tadoussac, pendant cet intervalle ? Le Père de La Brosse y était en mission depuis quelque temps et attendait l'arrivée des sauvages que l'ouverture de la navigation allait bientôt amener en foule de l'intérieur des terres. Leurs canots chargés de pelleteries descendaient du Saguenay à la suite des glaces.
Durant quelques semaines, le rocher de Tadoussac était le centre d'une activité et d'un commerce qui contrastaient avec son aspect solitaire et désolé pendant le reste de l'année. Le sable de la grève se couvrait de longues files de canots d'écorce. Sur le penchant de la côte s'échelonnaient les cabanes des sauvages, appartenant pour la plupart aux tribus montagnaises, qui formaient un village improvisé. Le port de Tadoussac se remplissait de navires d'outre-mer qui venaient y faire escale.
Tandis que les traitants de pelleteries faisaient leurs récoltes pour les grands de ce monde, le Père de La Brosse recueillait parmi les petits sa moisson pour le ciel.
Une tradition fidèle a conservé tous les détails de ses derniers moments, dont les circonstances mémo-
rables étaient, du reste, de nature à frapper tous les esprits.
Une de ces traditions, dont nous avons le récit sous les yeux, a été mise en écrit par M. Epiphane Lapointe. Il l'a recueillie, en 1846, de la bouche même d'un témoin oculaire nommé Jean Audet dit Lapointe ; ce vieillard, qui était parvenu à l'âge avancé de quatrevingt-onze ans, habitait alors à la Sainte-Famille de l'île d'Orléans.
" Sa mémoire était fidèle, ajoute M. l'abbé Lapointe, et son jugement parfaitement sain. Son âme droite paraît avoir toujours eu horreur du mensonge."
Voici ce que racontait ce témoin oculaire :
" La veille de sa mort, le Père de La Brosse paraissait être en parfaite santé. C'était un vieillard grand et robuste, avec de beaux cheveux blancs, une figure ascétique et une parole inspirée. Il était âgé de soixante huit ans.
" Pendant tout le jour, il avait vaqué aux devoirs de son ministère, confessé, baptisé, prié à son ordinaire dans la chapelle de Tadoussac.
" A la tombée de la nuit, le Père de La Brosse alla prendre quelques heures de récréation dans la maison d'un des ofîiciers du poste. Il fut gai et aimable, comme toujours. Vers neuf heures, il se leva et se prépara à partir.
" Après avoir souhaité le bonsoir à tout le monde, il se recueillit un moment, et prenant un ton solennel, il dit:
— Mes amis, je vous dis adieu, adieu pour l'éternité, car vous ne me verrez plus vivant sur la terre. Ce soir même à minuit, je serai corps. Vous entendrez, à cette heure-là, sonner la cloche de ma chapelle : elle vous annoncera ma mort. Venez alors vous en assurer par vous-mêmes. Mais je vous en prie, ne touchez point à mon corps. Demain, vous irez chercher, à l'île aux Coudres, M. Compain, pour m'enseveiir et me donner la sépulture. Il vous attendra au bout d'en bas de l'île. Ne craignez point de partir, quelque temps qu'il fasse. Je réponds de ceux qui feront ce voyage."
"Nous crûmes d'abord que le Père voulait plaisanter, mais il insista avec un air de conviction et un ton d'autorité qui ne permettaient plus le doute.
— Mon Père, lui fit observer un des employés du poste, votre santé ne paraît pas du tout altérée, votre figure n'annonce pas la souffrance. Comment pouvezvous croire, avec de pareils signes de vie, que votre fin soit si prochaine ?
— Mon enfant, repartit le Pèpe, vous reconnaîtrez avant le jour la vérité de mes paroles. Et il se retira.
" Nous restâmes stupéfaits, n'osant croire à la réalité de cette prophétie.
" Ceux d'entre nous qui avaient des montres, les mirent sur la table et attendirent avec anxiété. Dix heures sonnent, puis onze ; minuit approche ; au coup de minuit la cloche de la chapelle commence à sonner.
" Nous nous levons tous comme un seul homme. Saisis de frayeur, nous courons à la chapelle. Nous entrons.
" A la lueur de la lampe du sanctuaire, nous entrevoyons dans le chœur la robe noire de notre bon Père de La Brosse. Il était prosterné à terre, immobile, le visage dans ses deux mains jointes, appuyé sur la première marche de l'autel.
" Il était mort.
" Cette étrange nouvelle se répand comme la foudre dans toute la mission. Dès le point du jour, la population tout entière, tant sauvage que civilisée, envahit la chapelle et ses environs. Chacun veut contempler une dernière fois le corps du saint, étendu sur le pavé du chœur. Personne n'ose lui toucher. Partagé entre le deuil et l'admiration, on regarde, on prie, on invoque. Des larmes coulent de tous les yeux.
"Pendant tout le jour, la foule circule en silence dans la chapelle, ne pouvant détacher ses regards des restes bien-aimés du saint missionnaire qui, tant de fois, avait fait retentir ce sanctuaire de ses brûlantes exhortations. Les sauvages restent là immobiles, pendant des heures entières, tenant un doigt sur leur bouche, pour exprimer par ce geste qu'aucune parole lie peut rendre leur douleur.
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Cependant, dès le matin de ce jour, une tempête de sud-ouest s'était élevée si violente que l'eau poudrait sur le fleuve comme de la neige. Personne n'osait lancer une embarcation à la mer. Ce que voyant, le premier officier du poste dit à ceux qui Tentouraient :
— N'y aura-t-il pas parmi vous autres trois hommes de cœur qui veuillent m'accompagner pour accomplir les dernières volontés de notre bon Père ? Rappelezvous qu'il nous a dit :"I1 n'y a aucun risque pour ceux qui feront ce voyage."
Un canot est lancé à la mer ; les quatre hommes qui le montent prennent le large. A peine sont-ils sortis du port de Tadoussac qu'à leur extrême surprise, l'eau Baplanit sous leur canot. Tandis que partout autour d'eux la tempête rugit avec fureur et rend la mer blanche comme un drap, une main invisible les pousse avec rapidité, si bien qu'à onze heures du matin, ils doublent le cap aux Oies et sont en vue de l'île aux Coudres.
" M. Compain les attendait au bout d'en bas en se promenant le long des rochers, un livre à la main. D'aussi loin qu'ils furent à la portée de sa voix, il leur cria :
— Le Père de La Brosse est mort, vous venez me chercher pour lui donner la sépulture." Le canot approche du rivage, M. Compain y monte et, le soir du même jour, il débarquait à Tadoussac.
On apprit plus tard que dans toutes les autres missions du Père de La Brosse, à Chicoutimi, à l'île Verte, aux Trois- Pistoles, à Rimouski et à la baie des Chaleurs, les cloches sonnèrent d'elles-mêmes à minuit, le jour de sa mort.
Un homme de l'île Verte, nommé Damboise, chantre de l'église, homme très respectable, que M. Epiphane Lapointe a bien connu, lui racontait que son père descendait ce soir-là de la sucrerie. Vers minuit, il fut surpris d'entendre sonner la cloche de la chapelle de l'île Verte ; il fit part à ses voisins de cet incident, il en remarqua l'heure et le jour, et plus tard il reconnut que la cloche avait sonné au moment même de la mort du Père de La Brosse.
Telle est cette merveilleuse légende que tous les gens de l'île aux Coudres connaissent par cœur et qu'un grand nombre d'autres personnes des deux rives du fleuve racontent avec quelques variantes qu'il est facile de concilier. Mais tous les récits s'accordent sur les principaux détails.
Si ce fait singulier n'avait eu qu'un ou deux témoins, il serait facile de le révoquer en doute, mais il a eu pour acteurs et spectateurs toute une population qui n'avait aucun intérêt à inventer une fable ou à fausser la vérité. Ceux qui ont étudié la vie des saints sont familiers avec de telles manifestations. Ils savent que Dieu prend à cœur la gloire de ses élus, et qu'il se plaît
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à honorer, même ici-bas, ceux qui se sont faits humbles, pauvres, méprisables pour l'amour de lui. Quos prcedestinavit, hos et glorificavit.
Pendant bien des années, les sauvages qui descendaient et remontaient leSaguenay ne passaient jamais devant le port de Tadoussac sans mettre pied à terre pour aller prier dans la chapelle où reposait le corps de celui qui avait été pour eux l'image vivante de leur Père céleste. Ils se prosternaient la face contre terre au-dessus de sa tombe; ils posaient leur bouche sur une petite ouverture qui avait été pratiquée dans le pavé du chœur, et ils lui parlaient comme de son vivant, avec une confiance qui ne pouvait manquer de toucher le cœur de Dieu. Puis ils appliquaient leur oreille sur l'orifice pour écouter la réponse du saint. Dans leur foi ingénue et dans la simplicité de leur cœur, ils s'imaginaient que le bon Père les entendait du fond de son cercueil, qu'il répondait à leurs questions et qu'il transmettait ensuite leur prière à Dieu.
Cette touchante coutume a cessé depuis l'enlèvement des restes du Père de La Brosse : l'abandon et la ruine dans lesquels était tombée la chapelle de Tadoussac, a déterminé, il y a un bon nombre d'années, la translation de ces saintes reliques dans l'église de Chicoutimi.
— Merci, monsieur le curé, de votre récit. Vous nous avez fait passer un quart d'heure délicieux. Nous regrettons de ne pouvoir causer plus longtemps avec vous, mais il est tard et la marée n'attend pas.
— Comment ! répond monsieur le curé, vous ne me
822 UNE EXCURSION A L'iLE AUX COUDRES
quitterez pas ce soir. L'île aux Coudres a encore de belles légendes et de bons accueils pour les pèlerins. Nous aurons toute la soirée pour jaser. Vous serez tout aussi avancé en partant avec la marée de demain matin.
— Pardon, monsieur le curé, nous vous rendons grâces. Il ne faut pas tout épuiser à la fois. Quand on a visité l'île aux Coudres, il faut y revenir. La brise est encore assez forte pour nous conduire à la pointe de Saint-Roch avant la fin du jour. Merci encore une fois et adieu l
Saixt-Augustin (Floride), 5 février 1882.
Le 28 janvier 1882, je recevais de Québec le téfégramme suivant : " Je pars avec vous pour la Floride. Après-demain je vous aurai rejoint à Détroit.
''Joseph Marmette.''
Trois jours après, nous étions ensemble à Niagara; hier, 14 février, nous traversions la capitale des Et:its- Unis, et enfin, à quelques heures de là, nous disions adieu joyeusement aux derniers vestiges de Thiver.
La bordée de neige qui nous enveloppait à notre départ de "Washington, n'avait guère dépassé la frontit-re de la Virginie. A mesure que nous descendons vers !e sud, la température s'adoucit sensiblement. Dans la Caroline du Nord, à peine quelques traces de neige dans les sillons et sur les talus de la voie ferrée. Vn coup d'oeil sur Richmond, sur Wilmington, en face de l'Océan, sur Charleston et sur Savannah, et nous voici aux confins de la Géorgie. L'aspect de ces vastes contrées est partout à peu près le même : immen.'^cs plaines ombragées de forêts de pins d'une espèce diffé-
rente des nôtres, entrecoupées çà et là de savanes ou de prairies ouvertes à la culture du maïs, du coton et de cet excellent tabac de la Virginie et des Carolines, dont l'arôme chatouille si agréablement l'odorat des fumeurs ; dans les éclaircies des grands bois, quelques cases de nègres, construites à la manière des log-houses de nos squatters, et d'où s'échappe une légère colonne de fumée; de temps en temps un village gai et propret dont la silhouette se dessine en relief sur le bleu du ciel et sur le fond des hautes futaies qui l'encadrent ; à chaque station une nuée de noirs et de mulâtres, llâneurs et loquaces, toujours prêts à rire comme pour montrer l'émail immaculé de leurs dents. î'armi ces groupes, les blancs font l'exception ; évidemment ces Etats, aussi bien que la Louisiane, marchent versJV fricanisation. Ajoutez à ce tableau de riches habitations de planteurs, à double étage, avec leurs larges galeries couvertes, leurs gracieuses vérandas, où s'étalent des plantes exotiques et d'où pendent des festons de lierre, de vigne et d'autres plantes grimpantes; faites circaier autour de ces somptueuses demeures leurs fi.-r'S et nonchalants propriétaires avec tout un peuple d'esclaves, devenus d'insolents serviteurs, et vous aurez une vue à vol d'oiseau de ces quatre Etats de l'Union que nous avons traversés à toute vapeur avec l'intention d'y faire étape au retour.
A huit heures du matin, le train entre en gare à Jacksonville, et peu après l'omnibus nous dépose, tout Doudreux, harassés et affamés, devant le grand hôte)
Everet, situé en face de la rivière Saint- Jean. Jacksonville n'est qu'une petite ville américaine, sans âge et sans physionomie, dont les voyageurs évitent l'ennuyeux séjour. Les vapeurs qui remontent la rivière Saint- Jean fument déjà dans le port et quitteront le quai à 9 heures et demie du matin. Nous n'avons que le temps de prendre un bain chez le coiffeur du coin pour nous remettre des fatigues de huit cent cinquante milles de chemin de fer. Un petit sauvage Cherokee, aux longs cheveux plats et noirs comme du jais, aux regards vifs et profonds, qui a quitté le tomahawk et la flèche de ses pères pour prendre le rasoir et le peigne, nous fait en un tour de main un bout de toilette ; nous prenons un bon déjeuner à la fourchette, à l'hôtel, où l'on nous écorche comme le sauraient faire des voleurs de grand chemin, et nous sommes à bord du bateau le Sylvester, le plus vite des deux vapeurs qui font le trajet entre Jacksonville et Tocoï. Ces vapeurs sont encombrés de voyageurs ; tous deux se font concurrence, et engagent au départ une course effrénée. L'eau bouillonne sur leurs flancs en vagues blanches et furieuses. Sur les traits des voyageurs, on lit une anxiété bien légitime. De fait, l'ingénieur chauff"e la machine à la faire sauter.
— On fait des lois pour protéger les animaux, dit en souriant notre voisin de gauche: je ne vois pas pourquoi on ne garderait pas un peu de cette pitié pour le pauvre monde !
Heureusement, pour notre .«écurité, que le Sylvester
devance promptement son antagoniste et met fin à cette joute insensée.
Avez- vous monté ou descendu l'Ottawa par une rayonnante et tiède journée dejuillet ou d'août, sous un ciel clair et transparent, à l'heure où la brise matinale vous apporte les senteurs balsamiques qu'elle enlève aux écorces des grands arbres ? Alors vous avez une idée de l'aspect que présente la rivière Saint- Jean et de la délicieuse promenade dont nous jouissons. Ce sentiment de jouissance et la sensation de bien-être que nous éprouvons ànous chauffer,comme des lézard?, aux rayons de ce beau soleil floridien, redoublent d'intensité, lorsqu'en fermant les yeux, nous nous transportons en esprit à Montréal ou à Québec, et que nous songeons aux tourbillons de neige qui vous enveloppent et aux tempêtes de vent qui vous glacent jusquà la moelle des os.
Lorsque l'exubérante péninsule de la Floride, avec son ciel et son climat italien, ses eaux transparentes comme le cristal, sa végétation tropicale, ses océans de verdure, apparut pour la première fois aux regards des Européens, ils en éprouvèrent un tel enchantement qu'ils y placèrent en imagination la fontaine de Jouvence. Il est impossible, en effet, de contempler certaines scènes de cette incomparable nature, de se laisser glisser, par exemple, sur les eaux de la fontaine d'Argent, ou de la Walkulla, sans se sentir transporté dans un monde féerique. Les eaux sont tellement diaphanes qu'on se croirait suspendu au milieu des airs ; les
ombres qui descendent du ciel se reflètent dans leurs * profondeurs avec des nuances d'un incroyable éclat ; tandis qu'une avalanche de lumière inonde les pointes des rochers et toutes les saillies du feuillage, enveloppant chaque objet d'un nimbe d'or, de pourpre ou d'argent. Il n'est pas surprenant qu'on ait attribué à de pareilles retraites, alors enveloppées du prestige de l'inconnu, des prérogatives mystérieuses, certaines facultés rénovatrices destinées à rajeunir ceux qui viendraient s'établir sur ces bords et se plonger dans ces eaux.
Sur les frontispices de tous les tîme-tahles qu'on étale dans les gares des différentes routes qui mènent vers le sud, on ne manque jamais de mettre en avant-scène une demi-douzaine d'alligators, aux proportions énormes, qui semblent prêts à se jeter, la gueule ouverte, sur le pont des steamboats. Le touriste naïf qui se laisse prendre à ces amorces est singulièrement vendu quand il se voit en face de la réalité. Pas le moindre alligator ne nous a fait la politesse de se montrer le bout du nez sur tout le parcours de la rivière Saint- Jean jusqu'à Tocoï ; aussi bien sont-ils devenus très rares et très farouches depuis qu'on leur fait une chasse à mort pour tirer profit de leurs peaux et de leurs dents, dont on fait des objets d'utilité et de luxe. Les alligators ne se voient guère plus que dans l'intérieur de la Floride, vers les sources de la rivière Saint-Jean.
A une heure et demie de l'après-midi, le Sylvester ac-
coste le quai de Tocoï, sur lequel le train de chemin de fer attend les passagers. En une demi-heure, nous avons franchi les quinze milles qui nous séparent de Saint-Augustin, par une route frayée entre les chênes verts, les pins, les cèdres rouges, les magnolias, et bordée de lataniers dont les gracieux éventails se balancent allègrement au souffle de la brise.
Etes-vous artiste? Avez-vous, du moins, le sentiment de l'art ? Votre âme est-elle attirée vers les conceptions idéales ?
L'artiste est un être privilégié qui est doué d'une seconde vue, qui découvre dans les chefs-d'œuvre de la nature ou dans les créations du génie des beautés que le vulgaire ne soupçonne pas. Il a des jouissances inconnues aux autres hommes. Le paysan qui fait paître son troupeau au pied de ruines séculaires, et qui s'endort, la nuit, en regardant des rayons de lune ou d'étoiles jeter un manteau de lumière et de poésie sur des arcades croulantes, ne sent rien s'éveiller dans sa pensée. Surviennent l'artiste et le poète : un éclair d'inspiration s'allume dans leur regard, et la nature et l'art ont leurs interprètes.
Quelle foule vulgaire que ce peuple américain ! Vous figurez-vous un poète habillé en Yankee? Et les créations de leur mercantilisme, leurs villes alignées au cordeau, leurs blocs de maisons avec cette architecture grotesque, prétentieuse, qu'ils ont créée à leur image, et les gouaches étalées partout sur cette terre classique du badigeon et du clinquant ; concevez-vous rien de
plus prosaïque, de plus béotien, de plus opposé à l'art et à la poésie ? Bien entendu que nous ne parlons ici que du gros de ce rûonde que l'on coudoie à l'angle de toutes les rues, qui inonde les deux hémisphères ; car nous n'ignorons pas qu'il existe aux Etats-Unis une classe infiniment distinguée, une aristocratie de l'intelligence antipathique à ces instincts de parvenus.
Ces réflexions nous trottaient dans la tête en parcourant les rues pittoresques, la plaza, les promenades, et les ruines du fort de Saint-Augustin. Cette petite ville, qui ne compte pas tois mille âmes, est plus intéressante pour l'artiste que les grandes cités américaines : elle ne ressemble en rien à ce que l'on voit aux Etats-Unis. Saint-Augustin a son cachet d'antiquité, son air de ville euro[ éenne, comme notre vieux Québec. Elle a son histoire originale, mouvementée, héroïque comme la nôtre.
" L'aspect de Saint-Augustin, dit fort bien madame Beecher Stowe, est étrange, et tout à fait en harmonie avec sa dramatique histoire. Elle n'a aucune prétention à la richesse ni à la beauté architecturale ; et pourtant elle impressionne par ce je ne sais quoi qu'on ne trouve point ailleurs. C'est comme si une petite ville espagnole, tout envieillie et à moitié morte, se fût détachée des côtes d'Espagne avec sa forteresse et ses beffrois mauresques, eût flotté jusqu'ici et se fût à demi ensevelie dans le sable du rivage. Ici vous rencontrez encore le chapeau à large bord et la robe noire du prêtre, et les douces figures des religieuses qui se
glissent sous les arches de leur couvent, ou défilent silencieuses comme des ombres le long des trottoirs. Dans les rues étroites et tortueuses, vous voyez passer un peuple basané, aux grands yeux espagnols, aux cheveux d'un noir luisant. Ici le courant de la vie a la quiétude indolente et rêveuse qui caractérise l'existence dans la vieille Espagne. En Espagne, lorsque vous demandez quelque chose à quelqu'un, au lieu de vous répondre comme nous : " Dans un instant, " il vous dira invariablement : ' Dans une heure." Ainsi du progrès et de l'accroissement de Saint- Augustin. Elle est là, seule, isolée, sans bonne voie de communication avec le monde vivant et affairé."
Les principales rues étaient autrefois pavées de cnquina, espèce de coquillage pétrifié, dont une partie est encore visible: ce parquet était si soigneusement balayé par les esclaves, que les élégantes senoras de la vieille Castille, qui jadis donnaient le ton à la société, pouvaient circuler dans les rues sans ternir l'éclat de leurs l)antoufles de satin. Aucun véhicule n'avait le droit de rouler sur le pavé et de faire monter la poussière jusqu'à l'air pur des vérandas. Quelques-unes des rues sont si étroites, que des balcons qui régnent au second étage de la plupart des maisons, on peut presque se donner la main ; l'ombre s'y entretient ainsi plus facilement et les courants d'air qui s'y établissent y répandent la fraîcheur.
Dans notre prosaïque et moderne Amérique, où tout semble construit de la veille, Saint-Augustin est un
petit Eden pour l'artiste. Au détour de chaque rue, il se trouve en présence de quelque objet qui lui parle d'antiquité. Ici, c'est un mur lézardé et croulant, revêtu delichen et de festons de lierre, restes d'unmonastère depuis longtemps abandonné ; là, c'est un pan d'édifice dont l'usage est inconnu. Au bout de cette avenue, voici les ruines d'une des portes de la ville, avec ses deux tourelles, surmontées de la grenade emblématique, et reliées à l'ancien mur d'enceinte dont les fragments se perdent sous le sol parmi une luxuriante végétation. Là-bas, tout au bord de l'Océan, derrière la jetée qui protège Saint- Augustin contre l'envahissement des flots, voilà le fort San-Marco, une citadelle de Québec en miniature, moins son haut promontoire.
De tous ces lieux s'échappe, comme des volées d'oiseaux, tout un essaim d'histoires, de légendes, de scènes de mœurs espagnoles, françaises, indiennes, anglaises, américaines. Nous remplirions un volume si nous voulions vous les narrer par le menu.
La fondation de Saint-Augustin remonte à plus de trois siècles. Ce fut en 1565 que Menendez, un des hommes de mer les plus célèbres sous le règne de Phillippe II, et l'un des caractères les plus sanglants de l'histoire d'Amérique, aborda ici avec trente-quatre navires chargés de 2,600 personnes, dans le but d'y fonder une colonie et d'exterminer un établissement de huguenots formé l'année précédente près de l'embouchure de la rivière Saint-Jean. Dès qu'il eut débarqué
ses colons, il marcha contre le fort des huguenots, qu'il prit d'assaut et dont il massacra la garnison avec une froide cruauté. Quelques prisonniers furent pendus aux arbres voisins, et Menendez fit mettre cette inscription au-dessus de leurs têtes : Non comme Français, mais comme hérétiques.''
Cette atroce cruauté suscita en France un terrible vengeur. Deux ans après, un gentilhomme de la Guienne, Dominique de Gourgues, officier d'une bravoure indomptable, lequel avait voué une haine mortelle aux Espagnols, par qui il avait été fait prisonnier et tenu plusieurs années sur les galères, arma à ses propres frais deux vaisseaux et vint aborder en Floride.
Les Espagnols, pris par surprise et épouvantés d'avance du châtiment qui les attendait, se défendirent lâchement et furent tués ou capturés. Trente prisonniers furent conduits sous les mêmes chênes où les malheureux huguenots avaient été attachés et dévorés par les vautours. Ils y furent pendus, et de Gourgues, à son tour, fit mettre au-dessus de leurs têtes cette inscription : " Non comme Espagnols, mais comme traîtres, voleurs et assassins."
Menendez avait posé la première pierre du fortSan- Marco. " Cette forteresse m'a coûté tant d'or, disait Philippe II, que je dois la voir briller demes fenêtres de l'Escurial."
Aujourd'hui, désert et abandonné, lefortSan-Marco passe pour le mieux conservé des ouvrages militaires de cette époque.
Il a été assiégé et emporté à plusieurs reprises : en 1586, par sir Francis Drake, qui pilla et brûla la ville j en 1665, par des flibustiers. Il fut vainement assiégé, en 1702, par le gouverneur Moore, de la Caroline du Sud, qui n'eut que la triste gloire d'allumer des incendies.
En 1740, le général Oglethorpe, alors gouverneur de la Géorgie, bombarda inutilement la petite forteresse durant cinq ou six semaines,
La Floride a été une colonie anglaise pendant une vingtaine d'années : elle a été cédée à l'Espagne en 1783, en échange des îles Bahama,
C'est en 1819 que la Floride fut transférée aux Etats-Unis.
Pendant la dernière guerre civile, elle a changé trois fois de maîtres.
L'avenue qui conduit du débarcadère à Saint-Augustin passe sous un dôme de verdure formé par les rameaux entrelacés d'une double rangée de chênes d'eau qui bordent la route. Au sortir de ce tunnel de feuillage vert émeraude, dont le treillis laisse glisser des rayons de soleil qui tombent, comme des balles d'or, sur le sable de l'avenue, et où se balancent au vent de longs écheveaux de mousse gris perle, on a devant soi les premières maisons de la ville, de jolies villas, style renaissance, qui surgissent, avec leurs auvents et leurs galeries couvertes, du sein d'épais massifs de verdure ; et au delà, le long ruban bleuâtre de l'Océan, avec l'île Anastasie qui protège le port.
Plus loin, on longe l'ancien palais du gouverneur, qui sert aujourd'hui de bibliothèque publique et de bureau de poste.
Ija plaza de la Constitucion, au centre de laquelle s'élève une colonne de marbre érigée en souvenir de la constitution libérale promise à l'Espagne en 1812, est un charmant lieu de promenade planté de chênes verts, de magnolias, de cèdres, et d'où l'on a une belle vue de la mer et du fort San-Marco.
En face, se dresse le portail original de la cathédrale, surmonté d'un beffroi mauresque, percé de petites arcades à jour, avec leurs quatre cloches et leur plateforme, d'où le sacristain sonne l'heure des offices.
Ici, comme sur tant d'autres points du globe, la France catholique a quelques-uns de ses pionniers de l'Evangile, des missionnaires infatigables et de vaillantes religieuses. Le couvent de Saint-Joseph est tenu par des sœurs françaises, qui donnent l'éducation également aux petites filles noires et blanches.
Nous avons pris des chambres chez madame Sanchez, en face du restaurant de madame Hernandez, où nous prenons nos repas.
Hernandez ! Sanchez ! Une demi-douzaine de gamins, aux traits castillans, sveltes et cambrés comme les pages du Cid, la chemise ouverte et négligée dansant un boléro sous les arcades, avec des rires de sounettes d'argent; quelques bribes de dialogue espagnol emportées par un souffle de brise ; sur le balcon d'en
face, une duègne raide et conapassée, assise auprès de deux senoritas accoudées à la i-ampe, figures expressives d'Andalouses au teint bruni, nonchalantes et fières à la fois dans leurs mouvements, auxquelles il ne manque que la mantille : qu'en dites-vous ? est-ce assez espagnol? Ne sommes-nous pas dans un faubourg écarté de Barcelone, ou bien dans une petite ville des Asturies ou de la Castille? Et ce jeune Mexica'n, dernier rejeton peut-être des Aztèques, aux traits fins et bronzés, qui cire d'une façon si leste nos chaussures, ne serait-ce pas, par hasard, un descendant dégénéré des Maures de Grenade ou de Cordoue ?
Grâce à l'amitié d'une famille de Saint- Augustin, celle de madame Smith, que j'ai connue, il y a une douzaine d'années, à Québec, où elle avait passé la belle saison, et dont la fille a traduit en anglais mes Légendes et mon Pèlerinage au Cayla pour le Catholic World, nous sommes présentés à quelques-unes des meilleures familles de l'endroit, qui nous entourent de prévenances que nous ne savons comment reconnaître.
M. de Lauréal surtout et M. Robert Bronson nous font les honneurs de leur ville avec une grâce infinie.
M. de Lauréal, vieillard presque octogénaire, mais solide comme les chênes verts qui ombragent son cottage, est un ancien ofïicier français qui, sous la Restauration, a fait la campagne de la Grèce, Créole de la Guadeloupe, il y était retourné après avoir quitté le service. Il en a été éloigné par la révolution de 1848, et il est venu, avec madame de Lauréal, abriter ses
dernières années sous le ciel clément de la Floride. Sa conversation est d'un attrait que je n'essaierai pas de vous exprimer. Il a tout vu, tout observé, depuis Paris et Cadix jusqu'aux Antilles, depuis Athènes jusqu'à Boston et New- York. Ancien élève de l'école militaire de Saint-Cyr, il nous entretient aussi bien de science et d'art que d'affaires. Il parle aussi pertinemment des arabesques de l'Alhambra et du généralife que de la culture de la canne à sucre et de l'herbe de Guinée ; des frises du Parthénon et du Prytanéeque de la colonisation algérienne et des puits artésiens qui créent les oasis dans le Sahara ; de l'organisation de l'armée française que du haut commerce américain. Tout en nous faisant visiter Saint-Augustin et ses environs, il nous charme par cette fine causerie française qui n"a pas son égale dans le monde.
Saint Augustin, 9 février.
Durant la matinée, claire et pleine du grand soleil méridional, promenade sur le 5^acht de M. Bronson, qui nous a invités à sortir avec lui en pleine mer et à y prendre un goûter à bord. Le yacht est une fine voile qui court sur la lame comme les dauphins que nous voyons folâtrer autour de nous. La rade est mouchetée de blanc, çà et là, par d'autres voiles qui se détachent en saillie sur le fond vert pomme de l'île Anastasie.
La brise est fraîche et vient du large ; elle fait moutonner les vague--, qui déferlent avec d'étranges fris-
sons sur le sable crayeux de la plage. Sous leurs crêtes d'écume blanche, les vagues ont, dans leurs profondeurs translucides, des reflets d'outremer et des teintes émeraudes changeantes comme le caméléon. Cette nappe d'eau verdâtre au loin, avec des stries lumineuses, fait l'effet d'une immense table de malachite dont les riches miroitements rappellent ceux que vous avez peut-être admirés sur les célèbres autels de Saint-Paul-hors-des-Murs, à Rome.
M. Bronson est un jeune patricien du Nord, qui n'a eu que la peine de naître pour être héritier d'une fortune et de deux superbes villas, l'une située sur les bords de l'Hudson, l'autre à Saint- Augustin, où il passe les hivers avec sa famille.
Converti récemment au catholicisme, il arrive de Rome et de la Terre Sainte, où il est allé retremper sa foi aux sources du christianisme. Grand ami de l'évêque de Saint-Augustin, Mgr Moore, il lui prête, avec une ardeur de néophyte, le concours de son influence et de ses ressources...
J'ai déposé un instant crayon et carnet pour cueillir et savourer de belles oranges qui pendent au-dessus de nos têtes ; car j'écris cette correspondance dans le verger d'un brave Floridien de nos amis, le docteur Andersen, qui, après nous avoir fait les honneurs de sa villa, nous laisse à nos inspirations dans ce paradis terrestre qu'il habite. Aussi loin que nos regards peuvent pénétrer à travers cette mer de verdure, ils tombent sur des massifs d'orangers chargés à rompre de
leurs pommes d'Hespérides, qui jaunissent au soleil comme des boules d'or bruni.
L'époque de la floraison est proche: déjà même les pêchers, les acacias, les jasmins, les grenadiers, les myrtes, même quelques orangers sont en fleurs et nous donnent des visions de printemps avec des enivrements d'ambroisie et d'arômes étranges sortant des branches avec des symphonies d'oiseaux.
Au sortir de l'orangerie, une courte promenade noua conduit dans une des plus jolies avenues du voisinage, toute plantée de palmiers que les Anglais nomment palmettoes et qui ressemblent à de grands lataniers. Rien de gracieux et d'élégant comme ces faisceaux d'éventails verts, au bout de longues tiges souples qui se courbent, se relèvent, se tournent et se retournent en tous sens au moindre caprice de la brise.
Le fort ^an-Marco est en face de nous, isolé de la ville qu'il domine, entouré d'ouvrages avancés et de glacis tracés, dit-on, d'après le système Vauban. Malgré le? sommes immenses qu'il avait coûtéesà Philippe II, il ne fut complètement achevé qu'en 1756, comme l'atteste l'inscription suivante qu'on lit gravée sur la pierre, au-dessus de la porte d'entrée, avec les armes d'Espagne: Don Ferdinand, étant roi d^ Espagne et Don Alonzo Ferdinand Herida, gouverneur et capitainegénéral de Saint- Augibdin et ses provinces en Floride, ce fort a été terminé en l'année 1756.
Ses murailles crénelées, revêtues de mousse et de fines tiges d'arbustes qui s'agrafî"ent en espalier aux in-
terstices; ses bastions et ses courtines avec leurs canons et leurs coulevrines rouilles et renversés de leurs affûts ; ses tourelles placées aux angles des parapets; sa haute tour d'observation; les formidables travaux qui protégeaient son pont-levis; ses sombres casemates vides, rayées de suintements d'humidité sur leurs parois et les arcs de leurs voûtes, toutes pleines de vagues sonorités et de battements d'ailes de chauve-souris; la chapelle enclavée entre deux casemates, plus nue et plus dépouillée encore avec sa table d'autel dessécrée et ses bénitiers ébréchés ; son noir donjon et ses oubliettes, où l'on prétend avoir découvert, il y a une trentaine d'années, deux squelettes enfermés dans des cages de fer accrochées au mur ; tout cela, visité dans la solitude et le silence des cours abandonnées, des escaliers tournants, des pavés usés, prend des airs d'étrangeté, de mystère, d'apparition posthume qui donnent des impressions inattendues.
Il n'y avait de gai dans ce tableau que la mine solennelle, les airs entendus et le langage emphatique du vieux sous-officier américain qui fait les fonctions de cicérone.
Une fois débarrassé de ce singulier personnage, nous allâmes nous asseoir à l'angle d'une courtine, au moment où le soleil, qui touchait à l'horizon, jetait des paillettes d'or et des auréoles de feu sur les cimes des orangers et des palmiers, tout en allongeant dans la plaine l'ombre des bastions et la silhouette des tourelles. Nous prîmes plaisir à évoquer les souvenirs qui sor-
taient de ces ruines. Nous mettionr' des sentinelles à chaque tour du guet; le drapeau espagnol flottait sur les remparts ; les fanfares militaires appelaient les troupes sous les armes, faisaient sortir l'une après l'autre des casemates les compagnies de soldats, qui paradaient dans la cour, gravissaient les rampes et venaient se ranger le long des parapets. Des éclats de voix d'officiers donnant le commandement, des éclairs de baïonnettes, de sabres, de cuirasses, de casques d'acier poli. Le fort devenu une fourmilière humaine, pittoresque, éclatante sous les costumes ibériens. Les solaats rangés autour de leurs pièces, prêts à faire feu, regardant, avec des clignements de fierté, leurs coulevrines allongées dans les meurtrières, la gueule tournée vers l'ennemi.
Et puis, là-bas, en face du fort, les vaisseaux de Drake ou ceux de Davis, le flibustier, embossés dans la rade: sur leurs flancs des vomissements de flammes, des nuages de fumée suivis de roulements de tonnerre, une grêle de projectiles tombant sur le fort San- Marco, qui riposte avec rage, les soldats espagnols se battant comme savaieni se battre les régiments du duc d'Albe
Aux scènes de guerre succédaient les plaisirs et les ennuis de la paix, les attroupements étendus et flâneurs sur le vert des gazons ou dans les flaques d'ombre faites par les remparts, la galanterie des officiers papillonnant autour des fraîches toilettes arrivées ré- -cemment d'Espagn
La nuit venue, le fort San-Mareo s'éclairait de falots errants et d'embrasures lumineuses, où s'agitaient de<î ombres qui dessinaient des profils fantastiques sur les pans des murs, d'où montaient des cris de sentinelles et des propos de corps de garde.
Parfois, durant les clairs de lune étoiles des nuits floridiennes, quand la brise de mer secouait sur les remparts son éventail chargé de fraîcheurs salines, la herse de la porte d'entrée s'abaissait devant le beau monde de la ville. La forteresse prenait alors un air d'animation et de joie inaccoutumées ; et tandis que le corps de musique militaire éclatait en fanfares et en airs nationaux, la forteresse tout entière semblait entrer en danse avec les couples folâtres, et exécuter un immense fandango. Pendant quelques heures, les exilés d'Espagne oubliaient les ennuis de la vie de garnison et se retrouvaient dans la vieille patrie.
Aujourd'hui, de tous ces flots de vie humaine qui ont paisse par ici pendant des siècles, il ne reste plus que des traces de pas marquées sur les dalles usées du fort San-Marco.
Le soleil s'est couché, la nuit jette son crêpe de deuil sur ces ruines désertes, qui semblent nous reprocher de troubler leur silence.
Nous rentrons en ville par la jetée en nous attardant à écouter les vagues de la mer qui viennent battre mélancoliquement à nos pieds comme des
voix d'outre-tombe.
New- York, 20 février 1882.
A Washington, quand une dame se présente dans un salon, on se demande : Quelle est sa famille ? à Baltimore : Est-elle jolie ? à Boston : A-t-elle de l'esprit? à New- York : A-t-elle de l'argent?
New-York est la capitale du j-ankéisme. C'est là surtout que les parvenus de la fortune surgissent comme par enchantement. Un tour de roue les fnit monter du ruisseau au sommet de l'échelle sociale: ils s'y étalent comme des potirons en serre chaude.
De la fenêtre où je crayonne ces lignes, j'aperçois, sur la cinquième avenue, les châteaux de deux de ces divinités du monde moderne ; en face, tout auprès, celui où Vanderbiit abrite ses trois cents millions de dollars. Flanqué des deux autres palais que ce Crésus a bâtis à chacune de ses filles, ce château est plus remarquable de richesse que de bon goût. A quelques blocs plus loin, voici la semptueuse résidence d'Alexander Stewart, un fouillis de marbre blanc, immense, majestueux, d'une architecture classique. On s'imagine être en présence de l'un des deux mille palais que renfermait la Rome antique. Et dire qu'aujourd'hui cet homme n'a pas même un tombeau, qu'un autre genre de spéculation l'a enlevé mystérieusement de son cercueil dans Tespoir d'une grosse rançon !
Le Yankee est né spéculateur. L'axiome américain : Mahe vioney, honestly if you can, but make money, est plus vieux que notre siècle.
Pendant la guerre de l'indépendance, pavez-vous à quel taux était coté le patriotisme yankee ? Washington écrivait au gouvernement français par l'intermédiaire de Lafayette, je crois : " Si la France ne vient pas immédiatement à notre secours, la cause de l'indépendance est perdue. Il ne me reste plus que trois mille hommes de troupes, démoralisés, sans vêtements, sans chaussures, manquant de tout. Il m'est impossible d'avoir une seule recrue pour six mois à moins de lui mettre d'avance dans la main la somme
de CENT DOLLARS EN OR."
On ne "sait pas assez, et les Américains affectent d'ignorer que c'est la France qui a fait l'indépendance américaine. Ils admettent bien qu'elle leur a été de quelque secours, mais voilà tout. La vérité est que sans la France ils étaient écrasés. Lisez la correspondance de Washington ; elle renferme des témoignages que l'injustice et la forfanterie essaieront en vain d'effacer.
Si Washington revenait sur la terre, son âme droite et loyale se révolterait contre une pareille ingratitude. Ce Virginien de la vieille roche n'avait rien du Yankee. Désintéressé autant que brave, il a fait une république d'un pays dont il aurait pu se faire roi. L'humanité n'a pas produit de plus grand caractère.
On vient de voir à quel prix les soldats de Washington mettaient leur patriotisme. Celui des citoyens n'était pas moins élevé. " Lorsque je suis débarqué à Newport, écrivait le général de Rochambeau, il m'a
?emblé entrer dans une ville prise d'assaut. Toutes les portes et toutes les persiennes étaient fermées, les rues désertes; le découragement régnait parmi la population. ^1 y a. ici autant de partisans de la monarchie que de p.-^rtisans de l'indépendance. Ce n'est qu'après que j'ai eu annoncé que les cinq mille hommes que j'amenais u'étaient que l'avant-garde de l'armée française, qu'on a repris courage. Vous jugerez de l'esprit qui anime «e peuple par le fait suivant : on me fait
PAYE":. LE I OYER DU TERRAIN QU'oCCUPE MON CAMP PRÈS DE LA VILLE. "
Voilà bien nos YanKees d'aujourd'hui. Spéculateurs dès leur origine, ils spéculaient avec leurs libérateurs.
En présence de tels faits, on est forcé d'avouer que de tous ces héros de la liberté, les plus naïfs étaient bien les Français qui venaient se faire tuer pour de pareils drôles.
La France a trop souvent joué le rôle de don Quichotte en politique. Elle a fait la guerre d'Amérique, comme de nos jours la guerre d'Italie, pour une idée. Les mêmes fautes ont amené les mêmes résultats.
L'indépend-înce américaine a préparé 93; l'indépendance italienne a fait 70.
A ce jeu la France n'a gagné que des ennemis de plus. Les Américains ont battu des mains autant que les Italiens à chaque victoire prussienne.
Les Américains n'ont semblé se rapprocher de la France qu'aux jours de ses égarements, en 93 et aujourd'hui, par exemple, comme Méphistophélès, pour la •oousser dans la voie du mai.
Ils se pâment actuellement devant Gambetta et sa queue. Lisez l'apothéose de Paul Bert qui vient de paraître dans la plus populaire de leurs revues, le Harper's Magazine, qui se publie chaque mois à cent cinquante mille exemplaires!
Aux plus mauvais jours de la Convention, quand Robespierre régnait sur un trône de têtes coupées, ce monstre n'avait nulle part de plus enthousiastes admirateurs que de ce côté-ci de l'Atlantique. Un des pères de la république américaine, Jefferson, qui a été le troisième président des Etats-Unis, ne trouvait pas dans ses lettres d'expressions assez fortes pour encourager la révolution. Il terminait une ^.e ses correspondances par ces paroles: " L'œuvre qui s'accomplit est si grande que, quand il ne resterait en France qu'un seul Adam et une seule Eve pour la continuer, ce serait assez."
Il n'y a de supérieur à tout cela que la politesse yankee; elle est proverbiale. Elle n'a pas son égale sur le globe; c'est à rendre des points aux Chinois.
Le chapeau sur la tête, les pieds sur la table, la chique dans la bouche, le Yankee vous traite à la première rencontre avec le sans-gêne d'un vieux compagnon. L'Anglais est froid, le Français gracieux, le Yankee est manant. Il se croit tout naturellement le premier être de la création; il en est tellement convaincu qu'il n'a aucune vanité. Il ne peut en avoir, il ne doute point. Sa manière, quelle qu'elle soit, est toujours la meilleure. De progrès en progrès, il en est remonté jusqu'au mouchoir d'Adam.
Hier, pendant que nous nous promenions en observateur dans le vestibule du Fij'th Avenue Hôtel, salle d'entrée immense et magnifique, entre un Yankee affairé, la tête pleine de visions de dollars. Tout à coup il ralentit sa marche, incline la têce à droite, lève le coude, appuie l'index et le pouce sur le nez, et vlan '. sur le marbre du parquet. Si encore c'était une exception, mais c'est une habitude.
Pendant un de mes derniers séjours à Paris, nous racontait à Saint-Augustin notre excellent iimi 11. de Lauréal, j'allais monter un matin en wagon à la gare de Lyon, lorsque je vois arriver un militaire qu'on me dit être un général américain, suivi de son état-major. Au moment d'entrer en voiture, il se penche, et, les doigts sur le nez, il lance un jet sur le pavé, puis tire un mouchoir blanc et s'essuie majestueusement.
— Connaissez-vous le nom de ce général? dis-je^ en m'inclinant vers mon voisin.
— C'est le général Sherman, la première autorité militaire des Etats-Unis.
Nous est avis que la gloire de l'illustre soldat ni la discipline de l'armée améri^cainc ne soailiiraieat d'un brin d'étiquette de piuà«
Napoléon I^"" prenait du tabac, mais il se donnait le temps de changer de foulard entre Austerlitz et léna.
Il y a quelques jouïs, à \Yashington, on nous dit que rentrée de la Maison Blanche était ouverte au public une partie de la semaine. Le concierge nous reçut à lu porte avec politesse, et nous dit; L'heure
est passée aujourd'hui, mais venez demain entre dix et deux heures, et vous aurez la chance d'un shakehand avec le président !
Le lendemain, vers midi, nous étions à la Maison Blanche, assez curieux de voir le genre de spectacle qui nous y attendait.
Disons, entre parenthèse, que la Maison Blanche est un grand et bel édifice, mais d'un goût sévère, précédé de larges avenues plantées d*arbres.
Les portes étaient grandes ouvertes. Entrait qui voulait sans la moindre carte d'admission. Au tournant d'un escalier s'ouvre l'antichambre, pièce de médiocre grandeur, unie, sans ornement ; peu ou point de sièges. Dans un angle, un bureau avec plume, encre et papier.
La pièce était à moitié pleine de visiteurs, à tournure et physionomie vulgaires comme on en rencontre partout. Les nègres et les négresses y étaient respectablement représentés : ils jouaient bravement du coude pour s'ouvrir une place au premier rang et passer avec la prochaine escouade qui serait admise en audience. D'aucuns entr'ouvraient la porte pour avoir une vue dans l'appartement du président. De flegmatiques Américains chiquaient, en échangeant quelques mots avec leurs voisii-s. Plusieurs dames, fatiguées d'attendre debout, avaient trouvé tout naturel de s'asseoir sur les marches de l'escalier.
Voyez diil' ce tableau !
Nous en eûmes bientôt assez. Ce n'était vraiment
pas la peine de faire le pied de grue pendant une heure ou deux, au milieu de cette cohue, pour avoir la satisfaction de serrer la main d'un Yankee, fût-ce même celle du président Arthur.
En lisant cette correspondance, quelques-uns de mes lecteurs vont se scandaliser et crier au préjugé français. Je les renvoie au portrait que fait des Américains un écrivain anglais, qui publie en ce moment à Toronto, avec une rare érudition et une plus rare impartialité, un superbe ouvrage illustré sur la Confédération, Picturesque Canada, pages 19 et 20.
Serions-nous si blâmable de dire franchement leur fait à ces Yankees, tandis qu'eux se gênent si peu à l'égard des Canadiens, tandis qu'ils ont toujours soin de nous réserver leurs plus beaux dédains, à défaut de calomnies ?
Toutefois, on se méprendrait sur nos intentions si on s'imaginait que nous voulons être injuste à l'endroit d'une grande nation. Nous voudrions seulement mettre une sourdine à la note admirative qu'on leur chante sans cesse, et qui finit par agacera force de résonner.
Les esprits superficiels (et Dieu seul en connaît le nombre) se laissent tropfacilement éblouir par la pui-isance et l'éclat extérieurs. La vraie grandeur ne consiste pas uniquement dans la conquête des forces de la nature. Pour me servir d'une expression de Bossuet, il y a un grand creux sous cette prospérité matérielle qui étonne. De même que chez l'homme, chez un peuple l'être est incomplet si le développement moral ne répond pas au développement physique.
Or, qui ne sait qu'aux Etats-Unis, le niveau de la morale publique et privée, au lieu de s'élever, s'abaisse. On en a trop dit sur la corruption politique et sociale de nos voisins, sur leur anarchie religieuse, sur le rationalisme qui les envahit, pour qu'il soit nécessaire d'appuyer sur ce point. Le luxe effréné qui prend des proportions de plus en plus gigantesques et dont on ne peut se former une idée sans l'avoir vu, est à lui seul une cause de dissolution irrésistible.
Les Canadiens ne peuvent s'exagérer le danger d'un pareil voisinage. Aujourd'hui, comme aux siècles passés, le Yankee, voilà l'ennemi. Il peut nous absorber par l'annexion et par l'imitation.
Déjà il nous a enlevé un demi-million de Canadiens, le plus vigoureux de notre sang. L'imitation peut nous enlever le reste.
Que de fois vous avez pu constater, aussi bien que m^i, l'effet désastreux que produit dans nos campagnes l'arrivée de quelqu'un de ces Canadiens des Etats-Unis qui a quitté la noble charrue de son père pour aller se faire esclave dans quelque manufacture. Il a jeté bien loin de lui le solide vêtement d^étoffe du pays que sa bonne mère lui avait fait au départ. Les quelques piastres qu'il a gagnées, il kd a sur lui sous forme de pantalon et de paletot de drap qui le rendent tout simplement ridicule. Une chaîne d'or faux sur le gilet, le chapeau sur le cran de la tête, il se donne des airs d'indépendance qui font l'ébahissement de ses compagnons d'enfance. Regardez-le. le dimanche, à la porte
de l'église, il est le coq du village. Les garçons et les filles n'ont pas assez d'yeux pour l'admirer. Ils ne rêvent qu'à l'imiter, à partir pour les Etats.
L'imitation des Américains, voilà ce qui nous perdra, si nous avons à périr.
Je voudrais que ces imitateurs de façons étrangères connussent la leçon dit JM^'e Foucher. Elle fut impitoyable ; mais elle fut radicale.
Elle m'a été racontée, il y a bien des années, par ma vieille mère, et je ne l'ai jamais oubliée.
Il était autrefois à Montréal un vénérable vieillard, le j uge Foucher. Il était aussi vieux que ce siècle était jeune. Bien peu de vieillards d'aujourd'hui se rappellent le juge Foucher, tant il y a longtemps qu'il est mort.
Dépositaire du patriotisme et des traditions des anciens Canadiens, il les conservait dans son cœur et les transmettait religieusement comme les épaves de notre nationalité vaincue.
Il n'oubliait rien de ce qui pouvait rappeler la France, depuis les grandes actions jusqu'aux moindres règles de la politesse française.
La politesse française ! on ne sait plus ce que c'est aujourd'hui. Elle était noble comme les esprits, large comme les âmes,
Et jaillissait du cœur comme un flot de vin vieux.
Elle n'est plus, la politesse française d'autrefois. Elle
est partie quand nous sont venus les chemins de fer, les steamers, les télégraphes.
Aujourd'hui, on n'a plus le temps d'être poli, ou vit trop vite. On vous salue du doigt et l'on passe.
Autrefois, on saluait chapeau bas, incliné devant une dame comme devant une reine.
Quand on recevait une visite, on aurait cru insulter le visiteur si on ne l'avait reconduit jusqu'à la porte d'entrée. Maintenant, c'est l'affaire de la servante.
Nul n'était plus strict observateur de la politesse française que le vieux juge Foucher.
Or, il advint qu'un jour il eut connaissance que deux jeunes demoiselles de Québec, Mlles de La..., filles d'un de ses meilleurs amis, étaient en visite à Montréal, de retour, paraît-il, d'un voyage aux Etats- Unis, où elles avaient appris, entre autres modes nouvelles, qu'il ne fallait plus faire la reconduite, et que les dames devaient rester au salon après une visite.
Quoique Mlles de La... ne fussent guère que des enfants, le vieux juge Foucher, en considération de leurs parents, se fit un devoir d'aller leur rendre visite.
Il se montra aimable et galant comme toujours. Sa visite terminée, il se leva en continuant la conversation jusqu'à la porte d'entrée, bien convaincu que les Mlles de La... le suivaient.
Quelle ne fut pas sa surprise, en se retournant au moment de sortir, de se trouver seul.
Le rouge de la colère lui monte au visage ; il revient
sur ses pas et apparaît dans la porte du salon, foudroyant comme Jupiter Olympien.
— Apprenez, mesdemoiselles, leur dit-il, que quand un vieillard comme moi prend la peine de se déranger pour venir visiter de petites morveuses comme vous, c'est bien le moins qu'elles le reconduisent jusqu'à la porte !
On dit que pendant bien longtemps après les Mlles de La... reconduisaient leurs visiteurs jusque dans la rue.
La race des juges Fouchers ne devrait pas mourir.
L'histoire de chaque peuple, comme celle de chaque individu, est toujours marquée jDar un double mouvement d'expansion physique et intellectuelle. Chez le peuple naissant, comme chez l'enant, c'est d'abord le développement matériel qui se manifeste avec le plus d'énergie. Avant de s'asseoir au banquet des nations, une longue série de luttes l'attendent; et c'est en essayant ainsi ses forces qu'il acquiert cette virilité qui assure son existence.
A cette première période de développement, en quelque sorte physique, succède le mouvement intellectuel. La nation, confiante dans l'avenir, se replie, pour ainsi dire, sur elle-même, compte ses titres de gloire, les trophées qu'elle a conquis sur les cham.ps de bataille. Jusqu'alors, plus occupée à donner de la besogne à l'histoire qu'à en tenir le burin, elle n'avait eu que le temps, entre deux coups d'épée, de marquer sur son bouclier le nombre de ses victoires. L'action avait absorbé la pensée. Mais à l'heure du repos, elle éprouve le besoin de chanter ses exploits, et de se créer
une patrie dans le monde des intelligences aussi bien que dans l'esi^ace. C'est l'époque de la littérature.
Il semble que l'époque actuelle marque, pour le peuple canadien, cette seconde phase d'existence. L'activité littéraire qui se manifeste de toutes parts, en fait pressentir l'avènement, ou, du moins, en laisse naître l'espérance.
Après deux siècles de luttes incessantes, de combats sans relâche, des jours plus calmes sont venus, et ont offert aux esprits ce recueillement indispensable au développement de la pensée. L'éducation s'est répandue rapidement; les sources intellectuelles ont été versées à flots sur la génération présente, tandis que l'horizon politique s'élargissait devant elle et donnait libre cours à toutes ses généreuses aspirations; et aujourd'hui l'on peut compter parmi nous toute une pléiade d'hommes lettrés, animés d'un noble enthousiasme et qui s'occupent avec ardeur à exploiter nos vieilles chroniques et à célébrer nos gloires nationales.
On n'a pas assez remarqué la coïncidence de ce progrès littéraire avec l'ère de liberté qui succédait, à la même époque, au régime oligarchique dont le despotisme avait amené les sanglantes journées de 1837 et 38, et d'où sont sorties toutes nos libertés constitutionnelles. L'ébranlement imprimé alors aux intelligences avait été merveilleusement secondé par ces conquêtes politiques. La génération nouvelle, plongée dans cette atmosphère féconde, éblouie i)ar les séduisantes perspectives de l'avenir, s'élançait avec amour dans Tétude,
afin d'être prête un jour à remplir toutes les carrières que ce règne d'indépendance nationale ouvrait à ses légitimes ambitions.
Il faut aussi tenir compte d'une troisième influence, non moins importante, exercée sur la jeunesse qui prend aujourd'hui possession de l'avenir, par quelques esprits d'élite qu'on peut regarder à la fois comme ses ancêtres et ses contemporains: ses ancêtres, car ils l'ont devancée par l'âge et la renommé, en dotant le pays d'œuvres qui ne mourront pas ; ses contemporains, puisque plusieurs d'entre eux vivent encore au milieu de nous. L'impulsion qu'ils donnèrent aux lettres se personnifie en deux hommes éminents, dont l'un s'est emparé, par ses travaux historiques, de la reconnaissance de tous les Canadiens, et dont l'autre a peut-être sa place marquée à la suite des premiers poètes de la France du dix-neuvième siècle. Nous voulons parler de MM. Garneau et Crémazie.
La catastrophe qui a si douloureusement brisé la carrière de ce dernier, ne doit pas nous empêcher de rendre justice à son mérite littéraire et à l'ascendant que sa muse patriotique a eu sur la société canadienne.
Quant à notre historien national, il nous est d'autant plus agréable de rendre hommage aux services qui nous l'ont rendu cher, et à l'action qu'il a exercée, qu'on a semblé chercher, dans ces derniers temps, à amoindrir l'importance de son œuvre. A part certaines réserves, nul homme impartial ne peut contester l'ampleur et la solidité du monument qu'il a élevé.
Nous n'oublierons jamais l'impression profonde que produisit, sur nos jeunes imaginations d'étudiants, l'apparition de VHistoire du Canada de M. Garneau. Ce livre était une révélation pour nous. Cette clarté lumineuse qui se levait tout à coup sur un sol vierge, et nous en découvrait les richesses et la puissante végétation, les monuments et les souvenirs, nous ravissait d'étonnement autant que d'admiration.
Que de fois ne nous sommes-nous pas dit avec transport, à l'aspect des larges perspectives qui s'ouvraient devant nous: — Cette terre si belle est celle que nous foulons sous nos pieds, c'est le sol de la patrie ! Avec quel noble orgueil nous écoutions les divers chants de cette brillante épopée! Nous suivions les premiers pionniers de la civilisation dans leurs découvertes; nous nous enfoncions hardiment avec eux dans l'épaisseur de la forêt, plantant la croix avec le drapeau r.-nçais sur toute la ligne du Saint-Laurent et du Mississipi. Nous assistions aux faibles commencements de la colonie, aux luttes héroïques des premiers temps, aux touchantes infortunes de la race indienne, à l'agrandissement de la Nouvelle-France; puis, après les succès enivrants, les éclatantes victoires, venaient les revers; après Carillon, Oswégo, Monongahéla, venait la défaite d'Abraham ; puis enfin le drapeau fleurdelisé, arrosé de notre sang et de nos larmes, retraversait les mers pour ne plus reparaître.
Sur cette grandiose réalité, les brillantes strophes •de M. Crémazie, alors dans tout l'éclat de son talent,
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jetaient par intervalle leur manteau de gloire. Il nous rappelait, en vers splendides. les hauts faits d'armes de nos aïeux:
Ces jours de Carillon,
Où, sous le drapeau blanc enchaînant la victoire, Koo pères se couvraient d'un immortel renom, Et traçaient de leur glaive une tiéroïque histoire.
Nous frémissions d'enthousiasme au récit
de ces temps glorieux.
Où seuls, abandonnés par la France leur mère. Nos aïeux défendaient son nom victorieux Et voyaient devant eux fuir l'armée étrangère.
Nos yeux se remplissaient de larmes à la lecture de cette touchante personnification de la nation canadienne retracée dans " Le vieux soldat canadien^"
Descendant des héros qui donnèrent leur vie Pour graver sur nos bords le nom de leur patrie, La hache sur l'épaule et le glaive à la main.
Ayant survécu aux malheurs de la patrie, presque xivcugle,
T.rutilé, languissant, il coulait en silence
S 'S vieux jours désolés, réservant pour la France
Ce qui restait encor de son généreux sang ;
Car. daus cliaque combat de la guerre suprême,
Il avait échang:' quelque part de lui-même
Fuur d'immortels lauriers conquis au premier ran^.
Quand le vent, fa^'orable aux voiles étrangères, Amenait dans le port des flottes passagères, Appuyé sur son fils, il allait aux remparts : Et là, sur ce grand fleuve où son heureuse enfance Vit le drapeau français promener sa puissance, liegrettant ces beaux jours, il jetait ses icgards I
Alors il comparait, en voyant ce riva^ie
Où la gloire souvent couronna son courage,
Le bonheur d'autrefois aux malheurs d'aujourd'hui :
Et tous les souvenirs qui remplissaient sa vie,
Se pressaient tour à tour dans son âme attendrie,
Nombreux comme les flots qui coulaient devant lui.
Ses regards affaiblis interrogeaient la rive, Cherchant si les Français que, dans sa foi naïve, Depuis de si longs jours il espérait revoir, "Venaient sur nos remparts déployer leur bannière : Puis, retrouvant le feu de son ardeur première. Fier de ses souvenirs, il chantait son espoir :
" Pauvre soldat, aux jours de ma jeunesse, ••Pour vous. Français, j'ai combattu longtemps; •' Je viens encor, dans ma triste vieillesse, " Attendre ici vos guerriers triomphants. " Ah! bien longtemps vous attendrai-je encore " Sur ces remparts où je porte mes pa> ? " De ce grand jour quand verrai-je l'aurore ? •' Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?
" Qui nous rendra cette époque héroïque " Où, sous Montcalm, nos bras victorieux " Renouvelaient, dans la jeune Amérique, •' Les vieux exploits chantés par nos aïeux ? *• Ces paysans qui, lais-^ant leurs chaumières, '• Venaient combattre et mourir en soldats, •' Qui redira leurs charges meurtrières ? " Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?
•' Quoi ! c'est, dis-tu, l'étendard d'Angleterre
•' Qui vient encor, porté par ses vaisseaux,
•' Cet étendard que moi-même naguère,
" A Carillon, j'ai réduit en lambeaux?
" Que n'ai-je, hélas ! au milieu des batailles
" Trouvé plutôt un glorieux trépas
•• Que de le voir flotter sur nos murailles ?
" Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?
" Pauvre vieillard dont la force succombe, " Rêvant encor l'heureux temps d'autrefois, " J'aime à chanter, sur le bord de la tombe, " Le saint espoir qui réveille ma voix. " Mes yeux éteints verront-ils dans la nue " Le fier drapeau qui couronne leurs mâts? " Oui, pour le voir, Dieu me rendra la vue ! •' Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?"
On comprend facilement l'enthousiasme que devaient exciter, dans des cœurs de vingt ans, ces chanta si nouveaux, ces hymnes patriotiques qui ressuscitaient sous nos yeux, comme le poète le disait luimême
Tout ce monde de gloire où vivaient nos aïeux.
Ceux qui étaiert alors en âge de goûter les beautés littéraires, peuvent redire encore tout ce qu'il y avait dechar me dans la voix de ce barde canadien, debout sur le rocher de Québec, et chantant, avec des accents tantôt sonores et vibrants comme le clairon des batailles, tantôt plaintifs et mêlés de larmes comme la harpe d'Israël en exil, les bonheurs et les gémissements de la patrie. Chacun de nous alors soupirait après le jour où il pourrait mêler sa voix à celle du chantre canadien, et rêvait, avec toute l'ardeur juvénile, quelque long poème destiné, pour le moins, à l'immortalité. Que de vers, éclos dans ces heures d'ivresse, ont repris, tout penauds, le chemin de la solitude où ils étaient nés !
Mais l'élan était donné à la jeune génération ; et
l'essor qu'a pris depuis la littérature, le culte, né au souffle de l'amour de la patrie, qu'une jeunesse studieuse a voué à la science, permet de fonder des espérances sur l'avenir. Chaque année voit éclore quelque essai nouveau plus ou moins heureux. Hier encore tous les échos de la presse saluaient l'apparition des Essais poétiques de M. Lemay, ce jeune talent si suave, si mélancolique, qui éveille de si vives sympathies. Et n'a-t-on pas vu, il y a deux ans à peine, sous l'influence des causes que nous venons de signaler, se révéler soudainement un écrivain plein de fraîcheur, sous les cheveux blancs d'un vieillard, l'auteur des Anciens Canadiens, qui s'était ignoré lui-même pendant trois quarts de siècle? Rien n'est plus facile à suivre que la filiatioD d'idées qui unit ces auteurs et leurs contemporains à ce que nous pourrions appeler notre premier cycle littéraire. L'épigraphe placée en tête des Anciens Canadiens, et dû à la plume de notre poète national ; le bel éloge à l'adresse de M. Garneau, par lequel s'ouvre le douzième chapitre du même ouvrage, précisent les influences que M. de Gaspé a subies, les sources d'inspiration où il a puisé. Ecoutez maintenant cejeune poète,plein d'élégance et d'élévation, émule de M. Lemay, et dont l'inspiration accuse la même origine :
..." Quoique faible encor, ma muse de vingt ans Peut te dire aujourd'hui de sa voix enfantine, Comme autrefois Reboul au divin Lamartine: " Met chants naquirent de tes chants." *
*La Poésie, ode dédiée à M. 0. Crémazie,par M. L -H. Frécheik.
Sans doute notre littérature n'en est encore qu'à se? premiers essais ; le terrain est à peine déblayé sous nos pas ; comme autrefois les vieilles forêts en face de nos pères, l'immensité inculte s'étend encore devant nous. Mais enfin les premiers jalons qui indiquent la route à suivre, sont plantés, les premières assises de notre édifice littéraire sont posées. Pourquoi désespérerionsnous de donner à la France une colonie intellectuelle, comme nous lui avons donné une France nouvelle sur ce continent? Certes, elle ne serait pas moins fière de cet autre joyau ajouté à sa couronne.
Quel est maintenant le devoir de la critique en présence des louables efî'orts dont nous sommes témoins ? De la direction qu'elle imprimera aux idées dépend, en grande partie, l'avenir des lettres canadiennes. La critique a un double écueil, également dangereux, également fatal, à éviter. D'un côté, une fade flatterie, des éloges prodigués sans discernement, la plupart du temps dans le but de se débarrasser du fardeau d'une critique sérieuse, et qui peuvent perdre les plus beaux talents en les enivrant par de faciles succès. D'un autre côté, le persiflage, qui n'est qu'une forme de l'impuissance, et qui peut jeter le découragement dans certaines intelligences d'autant plus faciles à froisser qu'elles ont toujours le défaut de leurs qualités, une sensibilité exquise inhérente à leur talent: natures fré-
les et délicates qui s'étiolent au contact des mesquines passions, et se replient sur elles-mêmes, semblables à la sensitive, souvent pour ne plus se rouvrir.
Une étude attentive, un examen sérieux des ouvrages qui surgissent, de sobres encouragements, mêlés de conseils graves, telles sont les qualités d'une saine critique, propre, à la fois, à fortifier le talent et à le diriger, à réprimer ses excès et à favoriser son essor. Heureusement que le type du censeur éclairé et judicieux n'est pas inconnu parmi nous. Qui n'a souvent admiré les fines appréciations, les critiques ingénieuses et délicates de M. Chauveau, dans son Journal de V Instruction 'publique? Poète charmant, orateur et littérateur distingué, il met son expérience au service de toutes les jeunes renommées, leur tend une main amie, et leur offre ses conseils, avec cette grâce parfaite, ce tact exquis, cette sagesse discrète qui décèlent toujours l'ami sous le censeur.
Il est un autre écueil de la critique contre lequel peuvent venir s'échouer bien des tentatives, se briser bien des espérances, et qu'il importe de signaler en passant ; c'est le dédain un peu superbe de certaines plumes contre tout ce qui se publie au Canada ; plumes élégantes et finement taillées, mais qui professent une espèce desfscepticisme en littérature. Tout en accordant une juste louange au mérite, elles affectent d'établir des parallèles ironiques entre les meilleurs écrivains canadiens et les auteurs français, mettant invariablement une distance immense entre les plus heureuses
inspirations, les plus beaux produits de notre sol, et les œuvres du génie français. Certes, nous sommes loin de nous faire illusion sur la faiblesse des débuts littéraires du Canada ; mais, d'un autre côté, nous ne sommes pas disposé à décerner à notre pays, en toute occasion, un brevet... d'infériorité. D'ailleurs, c'est précisément à cause de cette faiblesse même qu'il faut se garder de couper les ailes, d'avance, à toute inspiration. Quelle confiance voulez-vous qu'un écrivain ait dans ses forces, quel élan voulez-vous qu'il prenne, si vous ne cessez de lui crier : " Vous avez beau vous " consumer de travail, quelque effort que vous fassiez, " vous ne ferez jamais que vous traîner bien loin à la " suite des grands maîtres ; vous ne serez jamais qu'un " pâle imitateur, crayonnant plus ou moins artiste- " ment des pastiches."
Souvent, les nerfs un peu agacés par ces prédictions blessantes pour l'amour-propre national, et qui peuvent laisser de fâcheuses impressions, nous avons pris la peine de mettre en regard certaines pages de nos meilleurs auteurs canadiens, poètes ou prosateurs, avec les écrits du même genre des célébrités françaises d'aujourd'hui. Et, nous le disons sans hésiter, nous n'avons pas eu à rougir de la comparaison. Les études de M. Etienne Parent, par exemple, son discours sur le Spiritualisme, ses lectures sur V Intelligence dans ses rapports avec la société, ne dépareraient nullement les ouvrages de M. Victor Cousin, " La largeur des idées," dit M. Rameau, après avoir cité un fra^jment d'une
364 LE MOUVE:\rENT LITTÉRAIRE AU CANADA
conférence du philosophe canadien, " est admirablement soutenue par l'ampleur de la forme ; de tels livres sont faits pour être appréciés dans tous les pays du monde, et les Canadiens doivent se féliciter d'avoir produit un si vigoureux penseur; ses travaux doivent leur être précieux à double titre, et comme œuvre éminente et comme œuvre nationale... On peut leur présnger une longue jeunesse et une rare énergie dans leur développement à venir. "
Dans un autre genre, V Épisode de 1759 et V Histoire de Gamache, de M. Ferland, peuvent soutenir le parallèle, comme modèle de style, comme fini d'exécution, avec les croquis les plus délicats, les peintures les plus exquises, les pastels achevés de Prosper Mérimée ou d'Octave Feuillet, " La vivacité du trait qui distingue ces tableaux, " dit encore M, Rameau après avoir cité une des charmantes esquisses de M. Ferland, " et l'atticisme de l'esprit français, font voir que sur les bords du Saint-Laurent notre langue n'a pas plus dégénéré que notre caractère."
Quant à la poésie, les strophes ravissantes de ]M. Chauveau sur l'enfance, entre autres le petit bijou littéraire intitulé la Première communion, égalent tout ce que la muse du berceau a inspiré de plus suave et de plus candide à ^Irae Anaïs Ségalas ou à M. de Beauchesne, et figureraient avec grâce dans le recueil des poésies enfantines de Victor Hugo, qui excellait dans ce genre, avant qu'il eût jeté sa lyre dans la boue.
Mais voici un triomphe que la littérature canadienne, née d'hier, aurait dû, ce semble, attendre encore longtemps : notre premisf poète national, dans une heure d'inspiration, a osé se mesurer, sur le même sujet, avec le génie poétique le plus merveilleusement doué que la France ait produit depuis le commencement du siècle. Epreuve redoutable et où la défaite semblait infaillible ; et cependant le jDoète canadien est sorti victorieux de cette joute littéraire. Plus d'un lecteur sourira d'incrédulité à cette prétention. Mais que l'on compare le chef-d'œuvre de M. Crémazie, son élégie sur les Morts, avec l'harmonie poétique de M. de Lamartine, intitulée Pen-sée des morts, et l'on sera tenté de croire, après avoir mis les pièces en regard, que les signatures des deux poètes ont été interverties, tant la supériorité du poète canadien est incontestable.
Le triomphe du poète canadien est d'autant plus surprenant que V Harmonie de M. de Lamartine appartient à l'époque où, dans tout l'éclat de son génie, qualifié alors à'angélique, il n'était pas encore arrivé à cette pente fatale d'où il est tombé, de chute en chute, jusqu'à la Chute cfun ange. D'autre part, on se tromperait si l'on s'imaginait que l'élégie des Morts de M. Crémazie est un chef-d'œuvre isolé au milieu de poésies sans grande valeur. Le Vieux soldat canadien, Un soldat de V Empire, A la 'mémoire de Jif. de Fenouillet, sont des pièces hors ligne, où l'élan de la pensée, le soufUe lyrique, rivalisent avec l'éclat du style. Le chant intitulé Castelfiddrdo, remar^^uable par la con-
ception philosophique, se termine par deux strophes sublimes. Après avoir montré la papauté assaillie par les rois, il continue ainsi :
Mais, rendus aux pieds de ce trône, Qui brille d'un éclat divin, Quand ils eurent sur ta couronne Porté leur sacrilège main, Ces fiers souverains de la terre, Éperdus, s'arrêtèrent là :
Derrière la chaire de Pierre Ils venaient de voir Jéhova.
Et quand le vieux monde en ruines Sombrait dans les gouffres ouverts, Debout sur les saintes collines, Ta voix bénissait l'univers.
Et dans cette nuit sans aurore Que feront les soldats mourants, Seule tu resteras encore Pour fermer les portes du temps.
Il serait facile de continuer ces rapprochements, à l'honneur du génie national ; mais ceux que nous venons de faire prouvent surabondamment que la veine intellectuelle est loin d'être tarie au Canada. Si nous avons tardé longtemps à diriger notre attention vers la culture des lettres, c'est qu'après de difiBciles commencements, des guerres interminable-s, au lendemain des désastres de la conquête, nous avions tant de précieuses choses à sauver du naufrage! notre foi.
notre langue, nos lois, toutes nos libertés, la patrie tout entière. Il y a lieu même de s'étonner des progrès qui ont été faits, malgré tant d'obstacles.*
Ainsi rien ne justifie les conjectures sceptiques de certains esprits superficiels, à l'égard de notre avenir littéraire. Au fond, ces sentiments prennent leur source dans une pensée antipatriotique, qu'on n'ose s'avouer ou proclamer : on ne croit pas à notre avenir intellectuel, parce qu'on n'a pas de foi dans notre
* Si l'on voulait faire l'iiistorique de nos origines littéraires, il y aurait une étude curieuse à écrire sur l'influence qu'ont exercée sur les lettres canadiennes les diverses écoles qui se sont succédé en France, depuis la vieille école du dix-huitième siècle, en passant par Jean-Baptiste Rousseau et Delille, alors que l'on ne pouvait composer un vers sans avoir un dictionnaire de mythologie sous son chevet, jusqu'à celle de Chateaubriand et de Lamartine, qui ont renversé de leur piécTèsTal vermoulu les vieilles divinités de l'Olympe, et n'ont écouté que les inspirations de la muse catholique. On pourrait suivre, sous une transparence parfaite, toutes les évolutions de la pensée, depuis les premiers couplets que chantaient, sur les remparts de Carillon et d'Oswégo, les chansonniers canadiens, jusqu'aux inspirations de MM. Lajoie, Fiset, Crémazie, etc., etc. D'autres entreprendront un jour ce travail intéressant. Nous ne pouvons que jeter, en passant, quelques fleurs d'immortelles sur deux tombes qui se sont fermées trop tôt, celle de M. Patrice Lacombe, l'auteur de la Terre paternelle, observateur délicat, écrivain spirituel, que les soucis de la vie ont arraché aux lettres après ses premiers essais; et celle de M. Lenoir, co talent ei sympathique, et parfois si énergique.
Il y aurait aussi une étude spéciale à faire sur les progrès da journalisme. Nommons seulement deux de ses plus vaillants champions, aujourd'hui retirés de l'arèue, MM. E. Parent et J. C. Taché.
avenir national... Mais, heureusement, ces voix isolées ne trouvent point d'écho.
Nous pouvons donc l'affirmer avec une légitime assurance, le mouvement qui se manifeste actuellement ne s'arrêtera pas, il progressera rapidement et aura pour résultat de glorieuses conquêtes dans lu sphère des intelligences. Oui, nous aurons une littérature indigène, ayant son cachet propre, original. portant vivement l'empreinte de notre peuple, en un mot, une littérature nationale.
On peut même prévoir d'avance quel sera le caractère de cette littérature.
Si, comme cela est incontestable, la littérature est le reflet des mœurs, du caractère, des aptitudes, du génie d'une nation, si elle garde aussi l'empreinte des lieux, des divers aspects de la nature, des sites, des perspectives, des horizons, la nôtre sera grave, méditative, spiritualiste, religieuse, évangélisatrice comme nos missionnaires, généreuse comme nos martyrs, énergique et persévérante comme nos pionniers d'autrefois; et en même temps elle sera largement découpée, comme nos vastes fleuves, nos larges horizons, notre grandiose nature, mystérieuse comme les échos de nos immenses et impénétrables forêts, comme les éclairs de nos aurores boréales, mélancolique comme nos pâles soirs d'automne enveloppés d'ombres vaporeuses, comme l'azur profond, un peu sévère, de notre ciel, chaste et pure comme le manteau virginal de nos lon^?^ hivers.
Mais surtout elle sera essentiellenient^ croyante et religieuse. Telle sera ya forme caractéristique, son expression ; sinon elle ne vivra pas, et se tueia ellemême. C'est sa seule condition d'être ; elle n'a pas d'autre raison d'existence ; pas plus que notre peuple n'a de principe de vie sans religion, sans foi ; du jour où il cesserait de croire, il cesserait d'exister. Incarnation de sa pensée, verbe de son intelligence, la littérature suivra ses destinées.
Ainsi sa voie est tracée d'avance; elle sera le miroir fidèle de notre petit peuple dans les diverses phases de son existence, avec sa foi ardente, ses nobles -aspirations, ses élans d'enthousiasme, ses traits d'héroïsme sa généreuse passion de dévouement. Elle n'aura point ce cachet de réalisme moderne, manifestation de la pensée impie, matérialiste ; mais elle n'en aura que plus de vie, de spontanéité, d'originalité, d'action.
Qu'elle prenne une autre voie, qu'elle fausse sa route, elle sèmera dans un sillon stérilisé, et le germe mourra dans son enveloppe d'où il s'échappe à peine, desséché par le vent du siècle, comme ces fleurs hâtives qui s'entr'ouvént aux premiers rayons du printemps, mais que le' souffle de l'hiver flétrit avant qu'elles aient eu le temps de s'épanouir.
Heureusement que, jusqu'à ce jour, notre littérature a compris sa mission, qui est de favoriser les saines doctrines, de faire aimer le bien, admirer le beau et connaître le vrai, de moraliser le peuple en ouvrant son âme à tous les nobles sentiments, en murmurant
Ôiij LE MOUVEMENT LITTERAIRE AU CANADA
à son oreille, avec les noms chers à ses souvenirs, lea actions qui les ont rendus dignes de vivre; en couronnant leurs vertus de son auréole, en montrant du doigt les sentiers qui mènent à l'immortalité. Voilà pourquoi nous avons foi dans son avenir.
Quelle action la Providence nous réserve-t-elle en Amérique? Quel rôle nous appelle- t-elJe à y exercer ? Keprésentants de la race latine, en face de l'élément anglo-saxon, dont Texpansion excessive, l'influence anormale doivent être balancées, de même qu'en Europe, pour le progrès de la civilisation, notre mission et celle des sociétés de même origine que nous, éparses sur ce continent, est d'y mettre un contrepoids en réunissant nos forces, d'opposer au positivisme anglo américain, à ses instincts matérialistes, à son égoïsme grossier, les tendances plus élevées, qui sont l'apanage des races latines, une supériorité incontestée dans l'ordre moral et dans le domaine de la pensée.
" Il ne nous semble point être dans la destinée du Canada," dit avec beaucoup de justesse M. Rameau? " d'être une nation industrielle ou commerciale ; il ne faut point forcer sa nature et dédaigner des aptitudes réelles pour en rechercher d'imaginaires ; non pas qu'il faille pour cela négliger le nécessaire ; on peut, comme nous le faisons en France, s'adonner aux sciences et
aux beaux-arts, et cependant entretenir un mouvement d'industrie et de commerce proportionné à l'importance de son pays. Mais en attribuant le premier rang à l'agriculture, à la science et aux arts libéraux, les Canadiens auront plus fait pour la consolidation de leur nationalité et l'extension de leur influence, qu'ils ne pourraient obtenir avec de grosses armées et de riches trésors... Tandis qu'aux Etats-Unis les esprits s'absorbent avec une préoccupation épuisante dans le commerce, dans l'industrie, dans l'adoration du veau d'or, il appartient au Canada de s'approprier avec desintéressement et une noble fierté le côté intellectuel, scientifique et artistique du mouvement américain, en s'adonnant avec préférence au culte du sentiment, de la pensée et du beau. ..C'est en effet à cette prééminence de l'esprit que la France doit la meilleure part de son influence en Europe."
Tel est aussi le partage réservé à la France américaine; telle est l'action spéciale qui nous est départie par la nature de notre esprit, les tendances spiritualistes de nos croyances catholiques, nos inclinations artistiques, la puissance de généralisation de notie intelligence, aussi bien que par les circonstances de lieux et de relations dans lesquelles nous sommes placés. Et, certes, nous n'avons pas à nous plaindre ; car "en quelque sorte la meilleure part de l'Evangile, c'est celle de la poétique Marie, en opposition à celle de Marthe l'affairée. L'infériorité du nombre et de la fortune n-empêche nullement de conquérir
cette situation, qui tôt ou tard devient toujours la première." *
* E. Rameau.— L'auteur de la France aux colonies, qui a si admirablemet compris le caractère canadien et a fait preuve d'une isi profonde connaissance de notre histoire, a écrit un chapitre rempli d'aperçus lumineux sur notre avenir moral et intellectuel. Après une étude attentive des œuvres du génie américain et de nos débuts littéraires, il a remarqué en nous les germes d'une supériorité intellectuelle qui est bien propre à nous faire augurer favorablement des destinées de la littérature canadienne. •' C'est à peine, dit-il, si ce petit peuple, abandonné en 1760 dans une entière ignorance par toute l'aristocratie sociale, commence à se relever et à renaître à la vie intellectuelle, tandis qu'il y a déjà près d'un siècle et demi que les États- Unis possèdent un développement littéraire et scientilique parfaitement complet ; cependant, lorsque l'on passe de l'étude des uns à l'étude des autres, une différence tranchée saisit l'esprit et lui signale l'instinct plus artistique, la forme plus polie et le goût plus pur, dont on reconnaît déjà l'influence chez l'écrivain canadien ; il a naturellement mieux le sentiment du beau, comme chez nous l'Italien a mieux le sentiment musical ! Mais ce qui frappe surtout, c'est que partout chez eux on sent plus ou moins l'ampleur de la conception tendre instinctivement vers cette puissance des idées générales qui forme la sphère supérieure des opérations de l'esprit humain ; caractère qui fait défaut chez presque tous les écrivains américains.
" Chose unique dans l'histoire, continue t-il, le peuple américain, placé en face de la nature la plus grande et la plus riche qui soit au monde, ayant devant lui toute la poésie des solitudes fécondes, n'a jamais trouvé dans son âme un écho qui y répondît. Les Américains sont restés froids devant ce spectacle magnifique, comme le marchand habile qui fait ses affaires en passant à travers les merveilles du monde, sans perdre son temps à les considérer. Cooper,il est vrai, aeu le sentiment de celte situation, mais on ne peut nier que généralement ses œuvres manquent de puissance et de chaleur ; et qui pourrait dire
LE MOUVEMENT LITTERAIRE AU CANADA Ôiô
Car dans la lutte des deux puissances, l'idée finit toujours par l'emporter sur la force, a dit un homme qui s'entendait en puissunce matérielle, l'empereur Napoléon I^''. *
A moins d'une ae ces réactions souveraines, dont on n'aperçoit aucun indice, ce vaste marché d'homvies qui s'appelle le peuple américain, aggloméré sans autres principes de cohésion que les intérêts cupides, s'écrasera sous son propre poids. Qui nous dit qu'alors le seul peuple de l'Amérique du Nord (tout naissant qu'il est aujourd'hui), qui possède la sève qui fait vivre, les principes immuables d'ordre et de moralité, ne s'élèvera pas comme une colonne radieuse au milieu des ruines accumulées autour de lui ? Que reste-t-il aujourd'hui de ces empires primitifs, qui ont tant pesé jadis sur l'Afrique et l'Asie, les colosses de Babylone et d'Egypte; tandis que l'éclat immortel
qu'il eût iamais rien produit, si Waltcr Scott n'avait pas écrit avant lui ? "
La raison de cette stérilité dont semblent frappées les intelligences américaines, est facile à saisir ; c'est que l'égoïsme et la passion de l'or ont étouffé en eux la vie de l'âme, le sentiment, l'amuur, cette source féconde d'où découlent les grandes pensées et les nobles actions, ce foyer divin où s'allume le feu sacru de l'enthousiasme et de l'inspiration, qui fait éclore le génie.
* " — Fontanes, disait-il un jour au grand maître de l'Université, savez-vous ce que j'admire le plus dans le monde? (^'est l'impuissance de la force pour organiser quelque chose. Il n'y a que deux puissances dans le monde, le sabre et l'ej^prit. J'entends par l'esprit les institutions civiles et religieuses. A la longue, le sabre est toujours battu par l'esi^rit," 91
dont brillèiTïit les petites républiques de la Grèce, se projette jusque dans l'avenir ?
Utopie! chimère! s'écriera-t-on.— Mais n'y eût-il que l'espoir de réaliser une faible part de ce rêve légitime, ne serait-ce pas déjà un mobile suffisant pour enflammer le patriotisme d'une jeunesse enthousiaste, studieuse et intelligente? Ah ! s'il nous était donné de nous adresser à la jeune génération qui voit l'avenir souriant lui tendre les bras, nous lui dirions avec l'accent de cette affectueuse émotion que l'on éprouve au sortir d'un âge auquel on vient de dire adieu :
— Vous avez devant vous une des plus magnifiques carrières qu'il soit donné à des hommes d'ambitionner. Issus de la nation la plus chevaleresque et la plus intelligente de l'Europe, vous êtes nés à une époque où le reste du monde a vieilli, dans une patrie neuve, d'un peuple jeune et plein de sève. Vous avez dans l'âme et sous les yeux toutes les sources d'inspiration ; au cœur, de fortes croyances ; devant vous, une gigantesque nature, où semble croître d'ellesmêmes les grandes pensées ; une histoire féconde en dramatiques événements, en souvenirs héroïques. Vous pouvez, si vous savez exploiter ces ressources inépuisables, créer des œuvres d'intelligence qui s'imposeront à l'admiration et vous mettront à la tête du mouvement intellectuel dans cet hémisphère. Souvenez-vous que noblesse oblige^ et que c'est à vous de couronner dignement le monument élevé par vos aïeux, et d'y graver leurs exploits en caractères dignes
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d'eux et de vous. Mais souvenez-vous aussi que vos pères n'ont conquis le sol de la patrie que par les sueurs et le travail, et que ce n'est que par le travail et les sueurs que vous parviendrez à conquérir la patrie intellectuelle. D'une main saisissant les trésors du passé, de l'autre ceux de l'avenir, et les réunissant aux richesses du présent, vous élèverez un édifice qui sera, avec la religion, le plus ferme rempart de la nationalité canadienne.
Québec, janvier 18CG,