‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 55 sur 64 · L ANCIEN RÉGIME AU CANADA · texte numérisé non relu

L ANCIEN RÉGIME AU CANADA

de vue, l'œuvre des missions catholiques dans la Nouvelle-France, sous le titre de les Jésuites dans P Amérique du Nord. Il a raconté ensuite les voyages et les aventures de nos grands d écouvreur? dans un troisième volume, la Découverte du Grand- Ouest. La vie et les portraits de Jolliet, du Père Marquette et de La Salle y sont tracés de main de maître.

La suite des événements amenait naturellement l'auteur à raconter l'histoire de l'établissement du système féodal au Canada, et nous savions qu'il recueillait, depuis assez longtemps, des matériaux pour cette nouvelle étude. Elle a paru il y a quelques mois, sous le titre de V Ancien régime au Canada. Cet ouvrage répond -il à l'attente qu'il a fait naître ? C'est ce que nous allons examiner.

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Le système suivi par la France dans la création et le développement de sa colonie offre un caractère original et unique en son genre dans l'histoire de l'Amérique du Nord. Il contraste d'une manière frappante avec le régime auquel furent soumises les colonies de la Nouvelle-Angleterre. Là fut appliqué, dès l'origine, le système de concessions territoriales en franc-alleu qui a prévalu dans toute l'étendue de ce continent. La Grande-Bretagne, assez peu soucieuse de sa colonie, lui laissa toujours une grande liberté d'action. Les colons nommaient eux-mêmes leurs gouverneurs et

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géraient leurs affaires publiques presque sans contrôle. Dès les premiers temps de sa fondation, la Nouvelle- Angleterre posa les bases du gouvernement démocratique qui régit aujourd'hui les Ltats-Unis.

La France suivit au Canada une politique tout opposée à celle de la Grande-Bretagne. Les monarques français adoptèrent, avec certaines modifications, la tradition féodale dans la répartition des terres nouvelles. Elles furent partagées en circonscriptions plus ou moins considérables, et concédées aux principaux émigrants, à titre de fiefs ou seigneuries. La plupart des seigneurs appartenaient à des familles nobles ou influentes. Ils étaient tenus d'habiter leur seigneurie, de défricher une certaine étendue de leur terrain, de construire leur manoir, et un moulin pour le besoin des censitaires auxquels ils concédaient des terrcj moyennant quelques redevances, en général peu onéreuses. La furôt se défrichait peu à peu ; les habitants se groupaient autour du domaine du nouveau propriétaire, C[ui avait intérêt à les aUirer et à les protéger pour augmenter la valeur do sa seigneurie. Quelques missionnaires venaient les visiter aux principales époques de l'année, pour entrcl-cnir dans leur cœur les principes de foi et de morale chrétienne. Plus tc^rd, une chapelle était construite, puis une église. Enfin un curé venait y résider, et la paroisse canadienne était créée. Le nouveau village s'entourait ordinairement d'une palissade pour le défendre contre les incursik,u3 des Iroquois, si frcquenico à. cette époque.

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A la ])remière apparition de l'ennemi, la cloche de Téglise donnait l'alarme aux habitants dispersés dans les champs. Le seigneur, qui était presque toujours un ancien militaire, se mettait à leur tête, tandis que le prêtre les préparait au combat. *

L'existence du colon gravitait autour de l'église et du manoir seigneurial, qui se prêtaient un mutuel appui. Le prêtre était, aux yeux du peuple, l'expression de la volonté de l'Eglise, et le seigneur, l'expression de la volonté de l'Etat. Les trois ordres de la société, ainsi représentés et fortement unis par les liens du patriotisme et de la religion, avaient une action commune qui triplait leur énergie. Cette organisation qui survécut aux désastres de la conquête, fut la sauvegarde de notre nationalité, f

* On trouve encore aujourd'hui dans le langage du peuple quelque souvenir de ces temps reculés. Ainsi on emploie souvent le mot fort pour signifier lillage : Aller au Jort, revenir du fort.

T Ce que nous venons de dire de la féodalité et de ses avantages pour l'avancement de la colonisation dans la Nouvelle- France ne doit pas s'étendre jusqu'à la presqu'île acadienne. Autant ce régime fut favorable au Canada, autant il fut désastreux pour l'Acadie. Ce pays avait été partagé par les rois de France entre trois grands feudataires : M. de La Tour avait acquis en toute propriété la partie méridionale de la presqu'île, W. D'Aulnay de Charnisay, le centre, et M. Denys le nord, auquel avait été annexée une vaste étendue de territoire sur le littoral du golfe Saint-Laurent. Les frontières de ces trois domaines avaient été mal définies par les autorités françaises, qui n'avaient presque aucune connaissance de la géographie de l'Amérique. De là résultaient des querelles contiimelles entre les propriétaires, qui défendaient leurs prétentions les armes i

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Si l'on veut trouver les défauts de notre ancien régime colonial, il faut aller les chercher dans une sphère plus élevée, dans l'action même du gouvernement. Le système administratif était trop compliqué pour les besoins de la population, qui fût toujours très faible sous la domination française, et qui était disséminée sur une immense étendue de territoire. L'autorité était divisée en un trop grand nombre de mains, et se paralysait souvent elle-même au lieu de gouverner. Il en résultait des conflits qui se prolongeaient et s'aggravaient par suite de l'éloignement où l'on était de la France et des difficultés qu'il y avait à recourir à l'autorité royale. Ces luttes intestines qui renaissaient sans cesse, entravaient les progrès de la colonisation. Il faut joindre à ces causes de discorde, les habitudes prétentieuses de l'aristocratie* et les inclinations processives et tracassières de la race celtique,

la main. En lisant le récit de ces guerres intestines, on croirait assister aux levées d'armes qui avaient lieu entre les barons du moyen âîje. La garnison de M. de La Tour s'éleva jusqu'à cinq cents hommes, recrutés parmi les marins et les écumeurs de mer.

M. Rameau écrit en ce moment une histoire de l'Acadie avec l'érudition qu'on lui connaît. L'auteur a bien voulu nous lire, l'année dernière, à Paris, une partie de son manuscrit. Il raconte, avec d'intéressants détails, les travaux des premiers colons qui eurent lo courage d'aller s'étabb'r sur cette terre déjà si tourmentée, et d'où ils devaient plus tard être exilés par la barbarie anglaise.

* Parmi une foule d'exemples qui peuvent venir à l'appui de ce fait, on peut citer la fameuse querelle qui eut lieu entre M. de Callières et Mgr de Saint- Vallier. C" n'était au fond qu'une

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et particulièrement de la race normande. Si l'on ajoute à cela l'insouciance du cabinet de Versailles, on aura la clef de nos malheurs, et l'explication de la perte irréparable que la France a faite de sa prépondérance dans l'Amérique du Nord.

Il y a toutefois bien loin de ces conclusions à celles que tire M. Parkman dans son livre sur l'ancien régime au Canadp. Au-dessus de l'organisation civile et politique, plus ou moins mêlée de défauts et.de qualités, qui présida à la formation de la Nouvelle-France, planait une grande pensée que l'écrivain protestant n'a pu comprendre qu'imparfaitement, et qu'il n'a exprimée que pour la dénaturer bien souvent, ou pour l'obscurcir par ses préjugés. C'était la pensée catholique et civilisatrice qui avait été le premier mobile des fondateurs de la colonie, depuis le roi de France jusqu'à l'humble colon. Le Canada aurait pu prendre pour devise cette parole de Champlain : "Le salut d'une âme vaut mieux que la conquête d'un empire." C'était cette pensée qui donnait aux missionnaires le courage d'afironter la mort sous les formes les plus horribles parmi les hordes sauvages, dans l'espoir de les amener à la vérité. C'était elle qui inspirait le dévouement de ces vierges chrétiennes qui venaient peupler nos cloîtres. De ces cœurs, tout remplis de

question d'étiquette. On pourrait cependant faire un volume avec les mémoires qui furent expédiés de part et d'autre en France pour plaider cette simple question de préséance. Ces mémoires se voient encore au département des Archives nationales à Paria,

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l'esprit apostolique, descendait, dans les différentes classes du peuple les mêmes sentiments de foi et de prosélytisme. On en suit la trace à travers les diverses phases de notre histoire : partout et toujours elle domine les événements.

Malheureusement de si longs et de si pénibles efforts n'eurent qu'un succès partiel et passager. Tant de sueurs et de sang tombèrent sur un sol ingrat. Les nations sauvages restèrent, pour la plupart, sourdes* à la prédication évangélique. Mais si l'issue ne répondit pas à l'attente, l'idée n'en était pas moins sublime et la tentative généreuse.

A la fin de la période théocratique (1665), quand des mains de l'Eglise, qui jusqu'alors avait gouverné presque exclusivement, la colonie passa aux mains de l'Etat, la pensée primitive subit une modification, mais ne disparut point. Tandis que des intérêts nouveaux se faisaient jour, et absorbaient une partie de la vie, que l'autorité royale affirmait sa présence et travaillait activement au progrès de la colonisation, l'Eglise, de son côté, poursuivait avec un nouveau zèle l'œuvre qu'elle avait déjà commencée. Elle trouvait un auxiliaire puissant dans les rois de France, qui se montrèrent toujours lesfermes soutiensdes missions sauvages, aussi bien que de la jeune Eglise du Canada. Ce fut pour continuer les traditions du passé qu'une attention sérieuse fut apportée dans le choix des colons recrutés en France. Sans doute, quelques désordres accompagnèrent l'accroissement de la population ; ces

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résultats étaient inévitables ; mais ils ne firent pas oublier la pensée première. L'Eglise acheva de glaner sa moisson d'élus parmi les tribus indiennes, en même temps qu'elle imprima au cœur du peuple canadien un esprit de foi et d'attachement au catholicisme, que ni les menaces, ni les séductions du protestantisme ne purent ébranler.

Ce coup d'oeil ra;)ide suffit pour faire voir la grandeur et la beauté du sujet que l'écrivain américain avait à traiter. L'histoire de ce continent en offre peu qui méritent autant de fixer l'attention du penseur et de l'historien. Cependant, il faut bien le dire, M. Parkman n'a pas compris nette époque ; il n'en a pas saisi le vrai caractère. Au reste, quand on a lu et étudié les écrits de M. Parkman, on est convaincu qu'il ne pouvait pas la comprendre. Les j)rincipes qui faisaient agir la plupart des personnages dont il évoque le souvenir, et qui forment un des éléments essentiels de notre histoire, appartiennent à un ordre de choses qu'il n'admet point. On retrouve presque à chaque page de nos annales l'empreinte des motifs surnaturels qui animaient les hommes, et qui étaient l'âme de la colonie, surtout à son origine. Or, M. Parkman est rationaliste ; il semble rejeter tout ce qui ne tient pas immédiatement à la vie présente, tout ce qui se rattache à un monde supérieur, à nos destinées futures. Il examine et juge tout, les hommes et les choses, les pensées et les actes, au point de vue purement naturel et humain. Dès lors le plus beau côté de notre histoire

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disparaît à ses yeux. Ce qu'il y a de plus grand, de plus généreux, de plus héroïque dans notre passé, lui échappe ou ne fait qu'effleurer son esprit. Il ne s'explique guère le but et l'utilité des missions ; il croit encore moins au désintéressement de nos apôtres ; il prend en pitié le travail évangélique. La constance des missionnaires et l'inutilité de leurs efforts n'excitent chez lui qu'un orgueilleux dédain. On remarque dans Ses ouvrages précédents, le même esprit, en général, et les mêmes préjugés ; mais avec un mélange d'admiration, de témoignages sympathiques,d'aveux sincères qui consolent de bien des tristesses, et font pardonner bien des défaillances. Dans le nouveau livre de l'auteur, au contraire, on constate avec peine une recrudescence de fanatisme ; les appréciations calmes, les pages impartiales se font de plus en plus rares. Le ton debienveillance fait parfois place à un accent d'ironie qui revient surtout lorsque l'auteur traite une question religieuse. S'agit il de la conversion de quelques sauvages, d'une cérémonie catholique, du culte ou de l'invocation des saints, du baptême de néophytes, tout cela est raconté avec une légèreté de langage qui fait tressaillir les consciences catholiques. La foi simple et naïve de certaines âmes, leur trop facile croyance au merveilleux, les exemples de crédulité, mille riens insignifiants de ce genre sont notés avec soin à titre de superstitions, de manière à flatter les préjugés protestant.-. Parcourez, par exemple, le récit de la captivité du Père Poucet. Les souffrances et les ignominies que ce mis-

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sionnaire eut à subir sont narrées avec un air de moquerie qui fait mal à lire. Il semble pourtant que 9e pareilles victimes devraient être sacrées, je ne dis pas pour une plume catholique, mais simplement chrétienne. Si l'on n'admet pas qu'elles s'exposaient à de tels supplices dans l'intérêt unique de la religion, n'était-ce pas, du moins, dans lïntérêt de Thumanité et de la civilisation ?

Ayant toujours vécu dans une atmosphère protestante, M. Parkman ne soupçonne pas tout ce qu'il y a de blessant pour des catholiques dans certains passages de ses livres.

On conçoit ce que devient le vrai caractère de notre histoire représentée sous un jour tel que celui que nous venons d'indiquer. Les défauts, ou ce qu'il blâme comme tel, relevés en détail et mis en relief, font disparaître en partie la grandeur de l'ensemble. Une comparaison rendra plus sensible l'effet que produit sur nous la lecture deV Ancien régime aie Canada. Figulez-vous un voyageur qui voudrait connaître la nature de notre pays, et qui parcourrait nos campagnes au cœur de l'hiver. Sous ses pieds s'étend un tapis de neige à perte de vue ; au-dessus de sa tête, un ciel gris et terne, éclairé à de rares intervalles par quelques rayons d'un soleil pâle et sans chaleur. Il entrevoit bien, à travers la pottcZrene, quelques grandes et belles perspectives, mais tout cela est sans animation : la vie est absente. Il s'en retourne le coeur glacé, emportant avec lui l'idée d'une nature ingrate, et d'un

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peuple disgracié du ciel, condamné à vivre au fond de ses foyers, comme dans une prison perpétuelle. Il n'a à peu près rien vu de ce qui fait le charme de nos paysages, ni la richesse de nos prairies, ni la brillante parure des forêts, ni les belles fêtes des moissons, ni le beau ciel d'été enveloppant d'une écharpe de lumière et de chaleur nos horizons sans bornes.

M. Parkman met souvent en parallèle les deux colonies de la Nouvelle-Angleterre et de la Nouvelle- France, et invariablement il donne la supériorité à son pays, ce qui fait l'éloge de son patriotisme plutôt que celui de son impartialité. Il n'est guère possible, en effet, aux yeux de la froide raison, qu'il en puisse être ainsi. Dans son imagination, la Nouvelle-Angleterre a été le berceau des lumières, de la raison et de la liberté ; et la Nouvelle-France a été le séjour de l'ignorance, de la superstition et de la servitude. Nos ancêtres étaient, dit-il, an ignorant 'population trained ta subjection and devendance through centuries of feudal and monarchical despotism.

S'il en est ainsi, lui demanderons-nous, comment se fait-il que nos annales soient les plus riches de l'Amérique du Nord, qu'elles soient la source intarissable où l'on puise aujourd'hui les lumières historiques, où nos savants voisins des Etats-Unis viennent refaire une partie de leur propre histoire? Pour n'en citer qu'un exemple, la plus ancienne description de

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N'ew-York n'est-elle pas due à la plume d'un de nos missionnaires, le P. Jogues? Rien n'est plus mesquin que les annales de la Nouvelle-Angleterre comparées aux nôtres. Nos ancêtres se rendaient donc compte de leur existence sociale, observaient les événements, puisqu'ils les consignaient dans des écrits dont la valeur n'est contestée par personne. Les hommes éclairés qui en étaient les auteurs et dont le nombre était considérable, se trouvaient en contact journalier avec le peuple et lui faisaient part de leurs connaissances. D'ailleurs, il ne faut pas l'oublier, la population canadienne ne comptait guère qu'une dizaine de mille âmes à la fin du XVIIe siècle. Et cependant il existait déjà depuis longtemps des maisons d'éducation pour les deux sexes, à Québec et à Montréal. M. Parkman observe lui-même que le collège des Jésuites de Québec fut fondé trois ans avant celui de Harvard.

Il serait facile de multiplier les preuves et de démontrer qu'ici le niveau intellectuel n'était pas inférieur à celui des populations anglo-américaines. Quant au reproche de superstition que l'auteur nous fait, nous l'admettons volontiers. La crédulité publique était grande dans notre pays à cette époque, comme partout en Europe ; mais du moins, chez nous, était-elle inoffensive, tandis que, dans la Nouvelle-Angleterre, elle prenait un caractère de cruauté qu'on ne pourra jamais nous reprocher. M. Parkman sait mieux que nous le nombre des victimes qui dans son pays

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furent traînées au gibet pour cause de superstition ou de sorcellerie.

M. Parkman termine son histoire de l'ancien régime par un coup d'oeil général sur les résultats de la conquête. On y remarque la phrase suivante: "L'Angleterre a imposé au Canada, malgré lai, le bienfait d'une liberté rationnelle et régulière. Nous sommes surpris de voir une pareille assertion sous la plume de M. Parkman. Lui qui possède si bien notre histoire devrait savoir que cette assertion est en flagrante contradiction avec la vérité historique. Il serait aussi vrai de dire que c'est l'Angleterre qui, après 1775, a imposé aux Etats-Unis leur indépendance. Nous avons conquis notre liberté politique avec notre sang et nos sueurs, comme les Américains leur indépendance nationale. C'est pour obtenir cette liberté que nos pères ont combattu depuis 1759; c'est pour elle que les victimes de 1837 sont montées sur l'échafaud.

Notre peuple se proclame le féal sujet de la Grande Bretagne, et il reconnaît qu'elle a noblement réparé aes torts envers lui. Mais en même temps il reste fidèle à ses devanciers ; et il répète avec l'histoire que c'est grâce à leur héroïque résistance, pendant près d'un siècle, qu'il a conservé intactes sa religion, sa langue et ses lois. M. Parkman sait très bien que la politique constante de l'Angleterre, qu'elle a cru consommer par l'union des deux provinces canadiennes en 1841, a été d'anéantir notre nationalité. Le sort de l'Irlande, ou peut-être même celui de l'infortunée Acadie, nous

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était réservé, si l'Angleterre n'avait pas craint le voisinage des Etats-Unis.

Et puisque l'occasion se présente d'en faire la remarque, pourquoi nos compatriotes n'ont-ils pas embrassé la cause des Américains en 1775 ? N'est-ce pas parce que les délégués des Etats-Unis n'avaient pas osé garantir aux Canadiens le peu de libertés qui leur étaient laissées ? Sans le fanatisme puritain, l'Angleterre n'aurait pas aujourd'hui un seul pouce de terrain dans l'Amérique du Nord.

Le livre de M. Parkman est un long réquisitoire contre l'ancien régime au Canada. D'après ses vues, l'introduction du système féodal, modifié par la monarchie au profit de l'absolutisme, aurait été la cause principale de la décadence et finalement de la ruine de l'influence française en Amérique. La centralisation du pouvoir paralysait l'initiative individuelle, et fut l'obstacle constant qui arrêta le progrès de la colonisation. L'auteur exagère les défauts de la féodalité canadienne et ne fait ressortir qu'imparfaitement ses avantages. Chercheur infatigable, il a fait de notre histoire une étude minutieuse, et qu'on peut appeler microscopique. Avec une patience digne d'une meilleure cause, il ne laisse rien passer sans examen. Chaque fois qu'il découvre un défaut, il l'observe avec un verre grossissant. Aperçoit-il, au contraire, une qualité, il tourne son instrument bout pour bout. Il en résulte une peinture intéressante, savamment combinée, coloriée aveo art. où l'on

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découvre tous les traits de l'original, mais qui produit l'effet d'un tableau de Hogarth.

Le malheur de M. Parkman est d'écrire avec un système préconçu, avec une idée fixe qu'il veut faire prévaloir. Les idées modernes de civilisation, de démocratie et de républicanisme sont pour lui le type de la perfection sociale. Il oublie trop une vérité qu'il a exprimée lui-même quelque part: " Qu'il n'y a pas '* de panacée politique, excepté dans l'imagination *' des rêveurs politiques." Les systèmes les plus populaires aujourd'hui, les progrès réels et prétendus dont le XIX^ siècle est si fier, feront peut-être sourire de pitié le siècle qui va venir. Nos idées lui sembleront aussi arriérées que nous paraissent aujourd'hui celles des siècles derniers. Pour juger une époque avec impartialité, l'historien doit avant tout se mettre au-dessus de toute préoccupation, de toute influence du moment. C'est à cette seule condition qu'il peut espérer que ses jugements seront confirmés par la postérité. Il doit prendre pour devise ce mot d'un grand peintre italien : /Eternitati pingo.

M. Parkman ne doit pas conclure de ce que nous venons de dire que nous soyons partisan de l'ancien régime. Nous sommes de notre époque et nous l'estimons pour ses qualités, et malgré ses défauts. La Providence a donné à chaque homme une patrie dans le temps, comme dans l'espace ; il doit aimer l'une et l'autre, mais non pas au point d'être injuste envers les temps et les pays autres que les siens. Les siècles

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ont travaillé pour nous, et nous sommes les fils de leurs œuvres. Chaque siècle est un degré de cette échelle ascendante que gravit l'humanité.

A côté de graves imperfections, l'ancien régime avait des avantages incontestables, et s'il faut attribuer en grande partie sa ruine aux abus qu'il entraîna à sa suite, on doit y joindre pour une plus large part encore la faiblesse constante de la population canadienne en face d'ennemis supérieurs en nombre et de difficultés presque insurmontables. Une armée a beau être vaillante et bien disciplinée, si elle est écrasée par le nombre, il faut qu'elle périsse. Le mécanisme le mieux combiné, s'il manque de l'élément nécessaire à son fonctionnement, devient inutile.

Après cela, M. Parkman s'étonne que la Nouvelle- France ne prospérât point, qu'elle fût si pauvre, que l'agriculture fût languissante, que le commerce et l'industrie fissent peu de progrès. Mais l'agriculture, le commerce et l'industrie manquaient de bras. La plupart des hommes qui leur auraient été nécessaires étaient couchés sur les champs de bataille qui s'étendaient depuis les rivages de l'Acadie jusqu'aux plaines de l'Ohio. Une autre partie, découragée, avait déserté la civilisation et s'était mise à courir les bois.

M. Parkman a trop vu les défectuosités du système colonial, pas assez les difficultés de la situation. Entourée d'ennemis disproportionnés à ses forces, la Nouvelle- France, affaiblie par un régime abusif, devait succomber, et elle succomba. Mais nous pouvons affir-

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mer qu'aucune race du globe n'aurait pu soutenir avec autant de courage, de constance et de gloire, une lutte comparable à celle que nous avons eu a supporter.

M. Parkman ne tarit pas en éloges du système et du caractère du peuple anglo-américain. Eh bien ! nous lui disons, et il est facile de le prouver, que si à la place de cette poignée de Français jetée sur les bords du Saint- Laurent, il y avait eu le même nombre d'Anglo-Américains, avec leur même système et dans les mêmes circonstances, ils auraient été balayés en peu de temps, comme les feuilles d'automne. D'autre part, s'il y avait eu ici une population française égale seulement à la moitié de la population voisine, en moins d'un siècle, elle aurait pu jeter le peuple américain dans l'Atlantique. Et durant l'intervalle, confiante en elle-même, elle aurait eu la force de corriger les abus de son administration.* Toujours inférieurs

* Un projet de conquête des colonies voisines, fort curi eux à lire, fut soumis à Louis XIV par un des premiers gouverneurs de la Nouvelle-Frauce, le baron d'Avaugour, ancien militaire qui comptait quarante ans de service, et qui alla se faire tuer sous les murs de Serin en Croatie : '' Trois mille soldats, écri- " vait-il, devraient être envoyés dans la colonie, licenciés et " changés en colons après trois ans de service. Durant ces trois " années, ils pourraient faire de Québec une forteresse impre- " nable, subjuguer les Iroquois, s'emparer des établissements " de la rivière Hudson et finalement s'ouvrir un chemin par " cette rivière jusqu'à l'Océan. Ainsi les hérétiques seraient ''chassés et le roi resterait seul maître de l'Amérique.. Le " Saint-Laurent, ajoute-t-il,ett l'entrée d'un pays qui pourrait

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en nombre, nous avons battu notre rival presque partout, battu sur mer avec d'Iberville, battu sur terre en je ne sais combien de lieux, battu à la Monongahéla, battu à Oswégo, battu à Carillon, battu à Montmorency, battu à Sainte- Foye. En un mot, nous avons mérité le cri de haine qui retentit jusqu'à nous, à travers les annales de la Nouvelle- Angleterre: " How " New-England hated him, let her records tell. The " reddest blood streaks on her old annals mark the " track of the Canadian gentilhomme /"

Enfin, quand abandonné par la France, épuisé de ressources, le Canada fut écrasé, il fallut, pour le vaincre, une armée aussi nombreuse que toute sa population, hommes, femmes et enfants. Un pareil peuple a droit, il nous semble, sinon à l'admiration, du moins à la justice ( e ses ennemis.

Il nous reste à examiner l'histoire de V Ancien régime au Canada au double point de vue de l'érudition et du style. Ici, notre tâche devient plus aisée, et surtout plus agréable au savant écrivain. Il est difficile en effet que l'éloge sur ce point puisse égaler le mérite. M. Parkman possède éminemment la qualité distinctive de sa race, la ténacité. Il s'est passionné pour

" devenir le plus grand État de l'univers." Un homme qui concevait de pareilles idées, dès 1663, n'était pas un esprit ordinaire.

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notre histoire ; il a voulu la connaître à fond, et pour cela il n'a rien épargné, ni les fatigues, ni les voyages ni les recherches, ni les études les plus longues et les plus fastidieuses. Plusieurs fois il a traversé l'Atlantique pour aller fouiller les bibliothèques européennes. Il a surtout compulsé les différentes archives de Paris, et il en a rapporté une masse énorme de documents précieux, dont un grand nombre sont tout à fait inconnus au Canada.

Afin de bien se re dre compte des lieux où se sont passées les scènes qu'il décrit, il a parcouru en tous sens les Etats-Unis et le Canada. Les archives publiques et particulières de notre province lui ont fourni de nombreux matériaux. Il a étudié, analysé, comparé tout cela avec une patience de bénédictin. Aussi ses livres sont-ils de véritables mosaïques disposées avec autant d'art que de science.

Il faut rendre ce témoignage à M. Parkman, qu'il est consciencieux dans ses études jusqu'au scrupule. Il ne traite aucune question sans avoir contrôlé tous les faits avec une minutieuse exactitude. Il accompagne son récit d'une variété de détails qui dénote un travail infini ; et ce qu'il y a d'étonnant, c'est que la multiplicité de ces détails n'a rien d'aride. Il a le secret de présenter toutes choses sous un aspect vivant et pittoresque. On peut cependant reprocher à l'auteur de ne pas apporter assez de discernement dans le choix de ses matériaux. Des récits mensongers, inspirés évidemment par la haine, ou par la vengeance sont,

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quelquefois cités comme autorité avec autant de confiance que des documents officiels. L'historien se fait ainsi l'écho de calomnies que le plus simple examen devrait faire rejeter. Est-il besoin de citer le chapitre XIX (page 351), où les jésuites sont accusés d'avoir abusé du tribunal delà confession, d'après les rapports de Cavelier de La Salle et de d'Allet, tous deux ennemis jurés des jésuites ? M. Parkman n'ignore pas que ce dernier fut un des principaux autaurs de la suppression des Relations des jésuites, ces annales inestimables, où M. Parkman lui-même à puisé à pleines mains, et dont il déclare la sincérité au-dessus de tout soupçon. Notre orgueil national est souvent froissé par les commentaires défavorables dont il accompagne ses citations. Nous y sommes d'autant plus sensibles que notre patriotisme, toujours en éveil, nous a accoutumés à envisager notre passé sous un aspect peut-être trop idéal et plutôt conforme à nos rêves qu'à la réalité. Trop souvent on a fait des panégyriques au lieu de l'histoire. Les livres de M. Parkman ont du moins cela de bon, qu'ils nous apprennent à examiner nos annales avec les yeux de la froide raison.

Quant au style de V Ancien régime, l'auteur semble avoir voulu appliquer à l'histoire le précepte qu'Horace donne aux poètes : UtjActurapoesis. Que d'autres lui en fassent un reproche ; pour notre part, nous aimons mieux admirer le don magique qu'il possède d'animer tout ce qu'il touche ; sous sa plume les cendres du passé ressuscitent et palpitent de vie. Les

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personnages qu'il met en scène passent sous les yeux du lecteur et se détachent en relief avec une singulière vigueur sur les grands paysages de la nature canadienne qu'il décrit avec une poétique vérité. Aussi les critiques américains le comparent-ils à Washington Irving; quelques-uns même le préfèrent à l'auteur d^Astoria.

Que dirons-nous, en résumé, de l'Ancien régime au Canada ? Il ressemble à l'un de ces paysages de la nature canadienne, alors qu'elle étalait toute sa sauvage beauté, quand ni le feu, ni la hache de l'homme civilisé n'avaient encore déchiré le manteau de ses forêts vierges. Le voyageur européen qui l'eût contemplée, sans la connaître, par une belle matinée de printemps, aurait cru y trouver une sécurité parfaite. Rien en effet ne paraissait troubler la sécurité du sommeil-primitif où elle reposait.

Aussi loin que le regard peut s'étendre à l'horizon, sur la crête bleuâtre des montagnes lointaines, ou sous le dôme des forêts, tout semble calme et inoffensif. L'air est limpide, un jour éblouissant colore des teintes les plus riches et les plus variées le ciel.la terre et les eaux. L'atmosphère tiède est embaumée par les senteurs pénétrantes du feuillage nouvellement épanoui, des écorces résineuses, des plantes marines, des fleurs écloses sur la mousse ou sous la fraîcheur des bois. Une vague et mystérieuse harmonie accom-

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pagne le balancement des têtes des arbres et dea hautes herbes de la prairie.

Tout semble inviter à se confier à cette séduisante nature ; toutefois, bien imprudent aurait été le voyageur qui se fût aventuré sans arme dans le labyrinthe de ces forêts, qui se fût endormi sans crainte sous leurs frais ombrages. Plus d'un être dangereux se glissait sous la feuillée, se cachait au fond des cavernes inconnues. Derrière l'angle des rochers était tapi le farouche Iroquois, prêt à lancer sa flèche, ou à se précipiter sur sa proie, le tomahawk à la main, en poussant son cri de guerre.

Le livre de M. Parkmana quelque chose delà fascination et des dangers de notre antique nature. Le lecteur prudent ne doit s'y engager ni sans arme ni sans boussole.

Quant au critique qui juge au point de vue catholique, quelle impression recueille- t-il de cette lecture ? Après avoir lu, étudié, médité, il ferme le livre avec un soupir, l'esprit partagé entre un sentiment d'estime et de regret ; d'estime pour l'auteur dont il ne peut s'empêcher d'admirer le caractère et le talent ; de regret, en songeant que tant de brillantes qualités sont mises au service d'une cause hostile au catholicisme,

Rivière-Ouelle, mars 1875.

NOTRE PàSSÉ LITTÉRAIRE

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