ET NOS DEUX HISTORIENS
D'autres voix plus écoutées que la mienne ont déjà loué, comme elle le mérite, l'inspiration d'où est née la Société royale du Canada,qui vient d'être inaugurée sous de si heureux auspices. Elles ont dit, avec l'éloquence que vous savez, les droits que s'est acquis à la reconnaissance des sciences et des lettres l'illustre représentant de notre souveraine, dont le nom est si populaire parmi nous, f Animé d'une ambition toute royale, il a aspiré à un titre, à un genre de mérite auxquels n'avait songé aucun des gouverneurs qui l'ont devancé: celui de Mécène du Canada. L'avenir dira quelle heureuse influence aura exercée sur la destinée des lettres et des sciences en ce pays la haute protection dont elles sont aujourd'hui l'objet.
A ce premier sentiment de gratitude vient s'en joindre un second qui touche tout particulièrement les membres canadiens- français de cette Société : cet
* Conférence lue devant la Société royale du Canada, le 26 mai 1882.
t Le marquis de Lorne.
hommage s'adresse à leurs devanciers, à ceux qui ont Clé les fondateurs de notre littérature nationale. C'est, en quelque sorte, avec un sentiment de piété filiale que la section française de la Société s'empresse d'inscrire leurs noms à la première page de ses annales. Ils ont été les premiers à la peine, il est juste qu'ils le soient à l'honneur. Supérieurs par le talent aussi bien que par l'âge, ils ont laissé après eux des œuvres qui n'ont pas été égalées et qui sont restées comme les meilleures assises de notre jeune littérature. S'ils eussent vécu assez longtemps pour être témoins du triomphe des lettres auquel nous assistons, ce serait sur leurs fronts que seraient tombées les premières couronnes académiques. Et combien chacun de nous se serait senti plus raffermi et plus confiant, si, en franchissant aujourd'hui le seuil de cette enceinte, il se fût vu précédé des historiens Garneau et Ferland, du penseur Etienne Parent, et pourquoi ne pas dire aussi du plus patriotique comme du plus malheureux de nos poètes. Octave Crémazie ?
Nous ne remplissons pas seulement un devoir, mais nous trouvons une protection en évoquant ces grandes figures, en rappelant leurs travaux, en associant leurs noms et leurs œuvres à l'inauguration de cette Société royale du Canada.
Sans adopter tout entière la théorie de Montesquieu sur l'influence des climats, ni celle de Michelet par
rapport à l'influence géographique sur le génie des peuples, j'ai toujours cru à une harmonie secrète et intime entre les hommes et les lieux qui les ont vus naître et où ils ont vécu. Enlevez Homère de ses îles harmonieuses et ensoleillées de la Grèce, Horace de ses collines romaines ou de son lac de Tivoli, Ossian de ses montegnes d'Ecosse et de ses brumes du nord, vous n'aurez plus Homère, ni Horace, ni Ossian : leur génie sera exilé comme leur vie.
Enlevez pareillement Garneau ou Crémazie du vieux cap de Québec, vous ne retrouverez plus le même historien, ni le même poète. Leur génie ou leur talent subsistera sans doute, mais il sera d'une autre nature, il aura pris une autre forme.
On a souvent remarqué que presque tous nos poètes sont les fils de nos montagnes.
Connaissez- vous le nid d'aigle d'où la plus populaire de nos muses modernes a pris son essor ? Parmi tant de sites des environs plus ou moins éloignés de Québec, qu'on ne cesse d'admirer, il en est un dont les voyageurs rapportent un souvenir ineffaçable, et dont l'empreinte poétique m'est toujours restée gravée dans l'imagiration et dans le cœur, malgré tant de sites variés et splendides qui me sont tombés sous les yeux, depuis les bords de l'Italie et de la Suisse jusqu'à ceux de l'Atlantique, des grands lacs et du golfe mexicain. Ce coin de montagnes est celui qui sert de piédestal à l'une de nos plus belles institutions classiques, le collège de Sainte-Anne.
Du haut de son dôme superbe qui vient d'être terminé, on ne distingue pas moins d'une vingtaine de paroisses disséminées gracieusement sur les deux rivages du fleuve, qui n'a guère moins de cinq lieues de largeur en cet endroit et dont l'immense nappe d'eau parsemée d'îles variées d'aspect, de grandeur et de fertilité, se perd, à l'est et à l'ouest, dans les profondeurs de l'horizon. Il n'est peut-être pas de lieu, sur tout le parcours du fleuve Saint-Laurent, où ses deux rives paraissent aussi grandioses et aussi pittoresques. Elles ne sont ni trop rapprochées, ni trop lointaines pour la beauté du paysage. Montagneuses toutes deux, celles du sud s'élèvent en pentes douces et fertiles, tandis que celles du nord se dressent en caps sauvages et escarpés.
Les environs immédiats du collège sont aussi gracieux que le panorama dont on y jouit est immense. Les larges ailes de l'édifice s'étendent sur la hauteur entre des massifs d'arbres, comme un aigle géant qui ouvre sa puissante envergure pour prendre son vol, ou qui vient de s'y poser.
La cour des élèves a été percée dans la forêt, qui lui sert encore de ceinture. Taillée irrégulièrement selon les caprices du terrain, elle est plantée çà et là de jeunesérables, ornée de kiosques,deberceaux,de divers jeux, embellie de jardins et de vergers. Le coupd'œil que présente cette retraite durant les beaux jours de l'été, quand elle est toute retentissante des cris des
élèves et des chants des oiseaux, fait naître l'idée de ces oasis enchantées que rêvent les poètes.
Il y a vingt-cinq ans, par une tiède matinée de juin, à l'heure où les élèves en congé bourdonnaient dans cette cour comme un essaim d'abeilles, un jeune étudiant, dans toute la fleur de l'adolescence, aux cheveux blonds et bouclés, à la taille mince, aux traits délicats, un peu pâles, à l'œil bleu velouté, était assis à l'écart sous un taillis, en compagnie de deux ou trois de ses camarades. La chevelure au vent, l'air inspiré, il leur lisait, d'une voix vibrante, des passages détachés d'un livre qu'il déposait de temps en temps pour saisir un journal où il leur faisait admirer quelques strophes de vers fraîchement publiés.
C'était un tableau à peindre que ce groupe de j eunes gens, encadré dans un rideau de ramures vertes qui secouaient sur leurs têtes, avec la brise, les rayons tamisés du soleil. Des éclairs dans leurs yeux, des éclats de voix, des gestes animés, tout indiquait l'enthousiasme juvénile que leur inspiraient ces lectures.
Quel était ce livre ? Quels étaient ces vers ? Ce livre, c'était V Histoire du Canada de Garneau. Ces vers, c'étaient ceux de Crémazie. Ce jeune enthousiaste, c'était celui qui, le premier parmi les Canadiens, devait plus tard aller offrir son front aux lauriers de l'Académie française.
Garneau ! Crémazie! voilà les auteurs de la révolu-
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tion littéraire que nous avons vue et qui a révélé au delà de l'Océan le Canada intellectuel.
Le temps est déjà loin où des visiteurs étrangers, ignorant notre langue ou mus par le préjugé, nous accusaient de parler un patois. Les Français de la vieille France qui sont venus nous serrer la main, et parmi eux on comptait des sommités littéraires, des académiciens, des savants, l'ont répété bien des fois : le français que parle notre peuple est le français du peuple de Louis XIV. La langue qu'écrivent nos littérateurs est comprise et écoutée à Paris et à l'Académie française.
Le temps est loin où l'un de nos gouvernants, lord Durham, ne voulait pas reconnaître chez nous les éléments de la vitalité nationale, et prétendait nous refuser une place au banquet des peuples, parce que nous n'avions pas encore de littérature. Notre littérature est née ; et si elle n'a pas encore produit de chefs-d'œuvre, du moins a-t-elle fait des progrès appréciables.
A-t-on jamais bien compris les dures conditions de vie intellectuelle aussi bien que politique que le sort des armes nous avait imposées ! Sait-on toutes les résistances qu'il nous a fallu faire? tous les obstacles que nous avons eu à vaincre?
On admire l'intrépidité de nos pionniers d'autrefois, la constance de nos défricheurs, ces conquérants pacifiques du sol canadien. Nous avons eu aussi nos pionniers et nos défricheurs dans le monde des lettres. Ce qu'il leur a fallu de courage et de constance pour
ouvrir, à travers mille difficultés, la route des intelligences et planter les premiers jalons de notre littérature, les anciens qui leur survivent le savent, et la jeune génération qui nous suit aura peine à le comprendre.
La secousse qui avait brisé notre premier lien colonial avait été si violente qu'elle avait ébranlé sinon tout renversé dans notre corps social. La classe aisée, c'est-à-dire la classe instruite, avait fui au lendemain du désastre et avait repris, avec les épaves de sa fortune, le chemin de la France. Seul, ruiné, maia non découragé, le peuple resta fidèle à la cause nationale, fidèle à lui-même. A peine ses cicatrices étaient-elles fermées qu'il se releva pour la lutte. Des .besoins nouveaux firent surgir de nouveaux dévouements. Il fallait tout créer avec rien, s'ouvrir les veines, pour ainsi dire, s'épuiser pour organiser la défense. Le peuple canadien réalisa la légende du pélican qui se déchire les entrailles pour nourrir ses enfants. Ses chefs avaient compris tout d'abord que l'avenir n'était plus à l'épée, mais à la parole et à la plume. Au prix de ses sueurs et de ses fatigues, il éleva des centres d'éducation, faibles et obscurs dans leurs commencements, mais qui grandirent bientôt en importance, et d'où sortit ensuite toute une milice nouvelle, savamment disciplinée, qui poussa ce grand cri de liberté que l'Angleterre était digne d'entendre et ■ de comprendre.
Le succès fut lent à venir ; les progrès de l'éducation
se firent attendre. On en saisit maintenant la cause. Les éléments essentiels à l'instruction étaient insuffisants ; à peine pouvait-on se procurer les livres nécessaires aux études. On hésitera à nous croire quand nous dirons qu'à l'époque même de notre cours classique (il n'y a pas de cela trente-cinq ans), les élèves étaient encore obligés d'écrire de leurs propres mains les traités de belles-lettres, de rhétorique, de sciences naturelles, etc., etc., destinés aux classes. Les livres étaient rares et il était difficile de s'en procurer, même au prix de l'or.
Il ne faut pas oublier que, pendant près d'un siècle, nous avons été complètement séparés de la France, notre foyer de lumière. La guerre de l'indépendance américaine avait suivi de près celle de la conquête, puis étaient venues la révolution française et les guerres de l'Empire. Les rares communications avec la France qui avaient été commencées sous la Restauration, furent de nouveau interrompues à l'époque des troubles de 1837. Ce ne fut qu'après 1840 que nos relations commerciales s'établirent définitivement avec l'ancienne mère patrie.
Aujourd'hui que nous sommes plus rapprochés de Paris que ne l'étaient Marseille et Toulouse au commencement du siècle, on a du mal à se rendre compte des difficultés que nos devanciers ont eu à surmonter pour se frayer un chemin dans la carrière des lettres.
Leurs créations en acquièrent à nos yeux un prix qui
nous en fait exagérer l'importance et le mérite un
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petit trop, comme on disait au temps de Champlain. Elles ressemblent à ces joyaux de famille un peu démodés comme leur écrin, mais dont on aime à se parer, parce qu'ils gardent quelque chose de ceux qu'on a le plus aimés.
On a dit que le, Francre était la seule nation qui se dévouât pour une idée. Nous sommes les fils de la France et fiers de refléter son génie. Nés d'une grande pensée, l'idée civilisatrice et religieuse, nous sommes restés les fils de la pensée plus que de l'action. Dans cette fiévreuse Amérique, où tout le monde fait une course effrénée à la fortune, au mighty dollar, nous nous attardons au travail de l'idée.
L'Américain qui nouscoudoie, nous voyant courbés sur cette oeuvre ingrate, hausse les épaules, sourit et passe. Il ne comprend pas. Lui n'agit guère que pour le présent, nous créons (du moins c'est notre conviction), nous créons pour l'avenir : seternitati ]>ingo.
Vous vous rappelez ce personnage de Notre-Dame de Paris que Victor Hugo place, un livre à la main, en face d'un monument gothique et à qui il fait dire ce mot devenu si célèbre : Ceci tuera cela. Dans cet ordre d'idées, aucun Canadien ne fut plus Français que notre historien national. Toute la vie de Garneau se résume dans ce beau vers de Lamartine :
Sans haine et sans amour, tu vécus pour penser.
Au lendemain de sa fin prématurée,un de ceux qui
l'avaient le mieux connu, grand esprit comme lui, a écrit toute sa vie en quelques lignes émues qui le peignent au vr ai :
" Il est mort à latâche,notre cher et grand MstorienSf 11 n'a connu ni les splendeurs de la richesse, ni les enivrements du pouvoir. Il a vécu humble^ presque pauvre, loin des plaisirs du monde, cachant avec soin les rayonnements de sa haute intelligence pour le. concentrer sur cette œuvre qui dévora sa vie en lui donnant l'immortalité. Garneau a été le flambeau qui a porté la lumière sur notre courte mais héroïque histoire, et c'est en se consumant lui-même qu'il a éclairé ses compatriotes."
Rarement historien a travaillé dans des circonstances plus dramatiques : c'était après 1840. L'œuvre de l'Union venait d'être consommée, et les ennemis de notre race s'applaudissaient,croyant par là avoir donné le coup de grâce à notre jeune nationalité. Souvent, dans le silence de ses méditations, l'historien se demandait à lui-même s'il écrivait sur un berceau ou sur une tombe. Ce doute qui planait dans son esprit et qui se trahit sous sa plume, répand sur son histoire une teinte de mélancolie touchante qui en relève l'intérêt. La pensée du lecteur se reporte avec celle de l'historien sur l'avenir, et vacille, comme la sienne, entre le doute et l'espérance.
Si nous en étions encore au temps des parallèles, ce serait icile lieu d'établir en quoi nos deux historiens, Garneau et Ferland, se ressemblent, en quoi ils diffè-
rent, sans toutefois faire du parallèle un prétexte à antithèse.
Il y a deux écoles, ou si l'on veut, deux races d'historiens : ceux qui effacent et ceux qui accusent leui personnalité ; ceux qui se désintéressent du présent et se contentent de narrer et d'expliquer les événements, et ceux qui, en étudiant le passé, n'oublient pas le présent, qui embrassent une doctrine ou une cause, la font ressortir des faits et en poursuivent le développement.
Je ne dissimule pas ma préférence pour cette dernière école. C'est, au reste, la grande manière, celle dont Bossuet est un maître immortel.
Garneau appartient à cette race d'historiens; l'abbé Ferland relève plutôt de la première.
Chacun d'ailleurs s'est placé à un point de vue différent. Garneau s'adressait au public européen, poui le moins autant qu'à ses nationaux. C'était une conséquence de sa thèse, qui peut se formuler ainsi : Dé- 1/^ fense des Canadiens devant l'Angleterre.
L'abbé Ferland, caractère timide à force d'être modeste, n'ambitionnait guère d'autre auditoire que le nôtre. Plus complet que Garneau, surtout pour les origines de notre histoire, qu'il a mieux comprises, il n'a pas été surpassé comme narrateur facile et consciencieux. L'un a plus les qualités de l'annaliste ; l'autre celles de l'historien. Enlevé prématurément comme Garneau, l'abbé Ferland n'a pas eu, comme son émule, la bonne fortune de mettre le couronne-
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ûQent à son œuvre. Interrompue brusquement à l'époque de la conquête, elle ne donne pas la mesure de son talent. Il n'a eu le temps de mettre la dernière main qu'au premier volume de son Cours d'histoire; c'est la meilleure page qui ait été écrite sur nos origines historiques.
Si on n'avait pas tant abusé de la comparaison sous prétexte de mieux faire comprendre son sujet, j'en hasarderais une qui me semble représenter assez bien le caractère distinctif de nos deux historiens, et que je prendrais sur le théâtre même de leurs travaux.
Ceux qui sont familiers avec le paysage de Québec, connaissent le délicieux parcours de la rivière Saint- Charles, aussi bien que les bords autrement accidentés de la rivière Montmorency. La première,qui serpente paisiblement à travers des vallons qu'elle embellit et fertilise et qui se jette sans bruit dans le fleuve, rappelle le talent facile, calme et modeste de l'abbé Ferland ; tandis que la course ardente, l'air de sauvagerie du Montmorency, qui se décharge en écume, fait songer à la manière plus âpre, plus mouvementée de l'historien Garneau. L'un et l'autre sont des sources de science et de patriotisme dignes de la réputation qui leur a été faite.
Lorsque Dante entreprit son immortel voyage à travers les mondes de l'autre vie, il sentit d'abord son
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courage fléchir, et il n'osa s'aventurer seul ni dans cette nuit ni dans ces lumières. Alors deux figures bienfaisantes, celles de Virgile et de Béatrix,lui apparurent, le rassurèrent et lui servirent de guides.
Vous avez entrevu ma pensée, messieurs. Nous voici à l'entrée d'une carrière toute nouvelle et inconnue, mêlée de clartés et d'ombres. Plus d'un écueil noua attend sur la route. Comme le pèlerin de Florence, nous avons besoin de guides et de soutiens. En est-il de meilleurs que les deux nobles figures que je viens d'évoquer devant vous ? Il n'en est pas de plus pures, ni de plus sereines dans toute notre histoire littéraire. Si nous marchons sur leurs traces, si nous suivons leurs exemples, apportant toujours la même conscience dans les recherches, la même sincérité dans les discussions, nous ne risquerons guère de nous égarer ni dans la voie de la science, ni dans celle du patriotisme.