‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 6 sur 64 · ÀL · texte numérisé non relu

ÀL

avaient découvert la piste d'un Abénaquis parmi les vôtres...

— Tu crois donc qu'ils pourraient bien être à notre poursuite? Alors il serait plus prudent dïteindre notre feu.

— Mon frère n'entend-il pas les hurlements des loups? S'il aime mieux se faire dévorer par eux que de recevoir une flèche de la main d'un Iroquois, il l)eut l'éteindre.

" Les paroles de notre guide étaient peu rassurantes, mais j'étais si exténué de fatigue que, malgré le danger <^vident auquel nous étions exposés, je m'endormis.

" Mon sommeil fut agité de mille rêves fantastiques.

" La grande ombre de l'Abénaquis, que j'avais vue, au moment de m'endormir, s'allonger et ramper derrière lui, noire et menaçante, se dressait devant moi comme un spectre.

" La rafale passait dans mes cheveux comme un esprit de ténèbres.

" Les morts du cimetière, secouant la neige de leurs linceuls d'écorce, descendaient de leurs tombeaux et se penchaient vers moi; je croyais ouïr leurs grincements de dents, en entendant les craquements des arbres agités par la bise de nuit.

" Je m'éveillai en sursaut.

" Le sauvage, appuyé contre un des poteaux d'un tombeau indien, était toujours là devant moi.

" Au bruit sourd et régulier de sa respiration, je m'aperçus qu'il dormait profondément.

" Je vis au-dessus de lui, comme sortant de l'écorce du tombeau près duquel il était appuyé, une ombre et deux yeux fixes et flamboyants.

" C'est une suite de mon rêve, me dis-je en moimême, et j'essayai de me rendormir.

" Longtemps je demeurai, les yeux à moitié fermés, dans cet état de somnolence qui participe à la fois de la veille et du sommeil, et où les facultés engourdies ne laissent juger des objets qu'à demi.

'' Cependant l'ombre se balançait et se penchait toujours davantage au-dessus du sauvage enseveli dans un profond sommeil.

" Un moment le bûcher jeta une clarté plus vive et je vis alors bien distinctement la figure d'un indien qu'éclairait la lueur fauve.

" Il tenait entre ses dents un long couteau.

" Et, fixant ses yeux dilatés sur son ennemi, il s'approcha encore davantage et s'assura s'il était bien endormi.

" Alors un sourire d'ivresse infernale contracta ses lèvres, et saisissant son couteau, il le brandit un in,Àtant en le dirigeant au cœur de sa victime.

" Un éclair jaillit de la lame.

" Au même moment, un. cri terrible retentit et l*a deux sauvages allèrent rouler dans la neige.

" L'éclair de l'acier, en réveillant notre sauvage, avait trahi son ennemi.

" Ainsi l'affreux cauchemar se terminait par une horrible réalité.

" Je saisis précipitamment mon fusil ; maisje n'osai tirer, dans la crainte de blesser notre guide.

" Une lutte à mort s'était engagée entre les deux indiens.

" La neige, rougie de sang, jaillissait de toutes parts autour d'eux et les enveloppait d'un nuage. Le fer d'une hache brilla et un son mat retentit, suivi d'un craquement d'os.

" La victoire était décidée.

" Un bruit sourd et guttural s'échappa de la poitrine du vaincu : c'était le râle de l'agonie.

" Tenant d'une main une chevelure sanglante, le /vainqueur, le sourire aux lèvres, se redressait fièrement, lorsqu'une balle vint l'atteindre en pleine poitrine, et notre sauvage (car c'était lui) tombait raide mort la face dans le bûcher.

" Diriger le canon de mon fusil et envoyer une balle dans la direction d'où le coup était parti et où je

voyais encore une ombre se glisser à travers les arbres, fut pour moi l'aflaire d'un instant.

'• L'indien, poussant un cri de mort, bondit, et son corps, décrivant un arc, s'afi'aissa sur lui-même.

" Le drame était fini.

" L'Abénaquis était vengé, mais nous n'avions plus de guide.

•' Je me rappelai alors notre conversation de la veille; comme on le voit, ses appréhensions au sujet des sauvages dont nous avions rencontré les traces ïe matin, n'étaient malheureusement que trop fondées.

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