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UN'E PAROISSE CANADIENNE AU XVIl" SIÈCLE 509
Ces quinze familles nouvelles ne devaient pas êtrp les seules dont s'était augmentée la population; car il est difiBcile de supposer que toutes figurent dans les registres à cette époque : plusieurs sans doute n'ont dû être mentionnées qu'un certain temps après leur arrivée. En ajoutant donc quelques familles aux vingtcinq dont la présence est constatée par le recensement de 1681, et par les registres, on arrive à beaucoup plus de cent âmes; car déjà l'on passe ce chiffre en ne comptant que les personnes inscrites aux registres.*
C'est parmi cette population que l'abbé de Francheville recruta la petite armée avec laquelle il repoussa les Américains en 1690. Le nombre des hommes en état de porter les armes, qu'on peut indiquer avec certitude parmi cette population, s'élevait à trente-neuf combattants, dont voici les noms : Frençois et Joseph Deschamps, fils de M. de La Bouteillerie ; Robert Lévesque, Pierre Hudon, Charles Miville, Jean Miville, Galleran Boucher et ses deux garçons, Pierre et Philippe; Michel Bouchard et ses trois fils, Etienne, François et Pierre; Pierre Dancosse, Joseph Renault et son fils, Joseph ; Guillaume Lissot et son fils, Claude ; René Ouellet et cinq de ses enfants, Abraham, Mathurin, Grégoire, René et Joseph ; Jean Pelletier, Jean Lebel
* Le recensement de 1692 n'évalue pas tout à fait à ce chiffre la population, mais il est évidemment au-dessous de la vérité; car les registres accusent plus que le nombre que nous indiquons.
et son garçon, Jean-Baptiste ; Pierre Emond, Mathurin Dubé, Jean Mignot dit Labrie, Noël Pelletier, Jfan Gauvin et son fils. Jean ; Pierre de Saint- Pierre, Nicolas Durand et son fil>, Nicolas ; François Autin, Sébastien Boivin et Jean de Lavoye.
La plupart de ces hommes, sinon tous, ont fait le coup de feu à Textrémité de la Pointe, sous le commandement du curé de Francheville. Quatre des anciens habitants ne sont pas inscrits dans cette liste : trois étaient morts, c'étaient Damien Bérubé, Jacques Thiboutot et Jacques Miville. Le quatrième, M. de La Bouteillerie, devait avoir été mandé à Québec i)0ur servir fous les ordres de Frontenac pendant le siège.
On ne pouvait autrement s'expliquer comment, en sa qualité d'ancien officier, accoutumé à la guerre, il n'aurait pas pris le commandement de ses censitaires.
Quelques sauvages ont dû, en toute probabilité, se joindre à l'expédition ; car cette guerre d'embuscade était celle qui convenait le mieux au génie de leur race et à leurs habitudes de chasseurs. On pouvait compter parmi eux : Pierre Oustabany, Gabriel Keskabogouët et Guillaume Méokérimat, qui chassaient dans les environs à cette époque.*
Il est facile d'imaginer les inquiétudes, les craintes
* La Rivière-Ouelle était un des endroits de la Côte-du-Sud que les aborigènes aimaient à fréquenter : Mgr de Saint- Vallier eut même, pendant quelque temps, l'intention d'y fonder une mission sauvage- [Archives du séminaire de Québec.)
des femmes et des enfants, lorsqu'ils se virent seuls dans les maisons, après le départ des hommes. Si les Bostonnais, dont on voyait les gros navires mouillés au large, venaient à débarquer, on pouvait s'attendre à voir fondre à la fois tous les malheurs ; l'incendie des maisons, l'enlèvement des bestiaux, la destruction des récoltes, la captivité et l'exil avec toutes leurs calamités. Les femmes s'empressaient d'empaqueter les objets les plus précieux pour les emporter dans les bois à l'approche des ennemis. Unbonnombred'effets étaient déjà en sûreté dans des caches pratiquées sous d'épais fourrés. De temps en temps, on s'approchait des fenêtres pour voir si les ennemis n'arrivaient pas. Tout à coup la respiration s'arrêta dans les poitrines : la fusillade éclatait au loin sur le bord de la grève. Chaque détonation pouvait être le coup de mort d'un mari, d'un enfant ou d'un frère.
Aussi, quels durent être le soulagement et la joie générale lorsqu'on vit revenir les vainqueurs, tout joyeux et triomphants, lorsqu'on apprit d'eux les détails de l'escarmouche, la surprise, la terreur des Bostonnais, en voj^ant tomber sur eux une grêle de balles qui faisaient un effet meurtrier dans les rangs, leur embarauement précipité et leur fuite honteuse!
L'abbé de Francheville ne manqua pas d'aller rendre grâces à Dieu dans la chapelle, avec sa petite troupe, suivie des femmes et des enfants. L'humble sanctuaire retentit des prières et des cantiques de joie de cette pieuse et brave population ; et le souvemr de cet événe-
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ment se grava si bien dans les mémoires, qu'il s'est transmis de génération en génération jusqu'à nos jours.
Si je disais à mes lecteurs que le prochain personnage qui doit exercer son action sur la petite colonie fondée par un oflBcier des armées de Louis XIV, se trouve à la cour du grand roi, ils auraient droit d'être un peu surpris. Qu'ils me suivent pourtant au château de Versailles, et qu'ils pénètrent avec moi dans la chapelle royale au moment d'une cérémonie religieuse ; qu'ils traversent la nef où se pressent les courtisans, ceux qu'on appelait alors les grands et qui venaient là entendre la parole de Bossuet, de Fénelon et de Bourdaloue; qu'ils s'avancent jusqu'au pied du sanctuaire, où se tiennent agenouillés le roi, la reine et la famille royale, entourés des dames d'honneur et des officiers de la couronne ; et, sans se laisser distraire par tout ce faste mondain, qu'ils observent attentivement les traits du prêtre qui célèbre à l'autel. Ils reconnaîtront une figure qui n'est pas ignorée au Canada. Cet aumônier du roi, qui vit si proche du trône, c'est l'abbé de La Croix- Chevrières de Saint-Valiier, le successeur de Mgr de Laval sur le siège de Québec. Le caractère de ce prélat est tout entier dans sa physionomie, où se lisent à la fois l'austérité, l'énergie et la sensibilité. Les vertus sacerdotales, l'esprit de mortification et d'humilité qu'il avait puisés à l'école des grands maîtres spirituels, n'avaient pas
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détruit en lui les préjugés de la noblesse, ni toutes les saillies d'un tempérament impétueux. Devenu évêque de Québec, son administration se ressentit de ces qualités et de ces défauts. Le grand bien qu'il fit dans son diocèse, et qui ne peut être contesté sans injustice, fut mêlé de procédés arbitraires et d'actes bizarres, qui mirent souvent à de rudes épreuves ceux qui vivaient avec lui, et empêchèrent de l'apprécier alors à sa juste valeur; mais le temps a rendu plus de j ustice au second évêque de Québec. * On me demandera, sans doute,
* Voici le portrait que M. Dudouyt, prêtre du .'séminaire de Québec, et procureur de Mgr Laval à Paris, faisait de l'abbé de Saint-Vallier, alors aumônier du roi :
" Xous avons examiné sur qui on pouvait jeter les yeux; c'a été à l'occasion de la proposition que nous a faite le R. P. Le Valois, touchant M. l'abbé de Saint- Vallier,dont voici les qualitéspour oucontre.Ii est de naissance considérable, il a du bien, il est aumônier du roi, qui a beaucoup d'estime pour lui, et est d'un parfait exemple à la cour, où il travaille avec édification ; il est jeime et capable. Il a beaucoup de zèle et de ferveur, il est austère pour lui-même. On le veut faire évêque en France, mais il s'en défend autant qu'il peut. Il a demeuré les six derniers mois avant Pâques, au séminaire de .Saint-Sulpice, où il a fort édifié. — Le P. Le Valois est son directeur, et lui a fait faire ses retraites. C'est lui qui a eu la pensée qu'il serait propre pour le Canada, et qui lui en a parlé. — Il a dit que, pour éviter d'être évêque en France, il consentirait plutôt à l'être en Canada, et qu'il voudrait demeurer votre coadjuteur tant que vous vivrez. On croit que l'estime que le roi a pour lui ferait qu'il agréerait la chose. Les raisons qui nous ont paru contraires sont: qu'il a un zèle un peu trop ardent soit pour sa propre perfection, soit pour y porter les autres ; qu'il n'a pas encore beaucoup d'expérience, étant jeune, et qu'il est au-tère." 'Histoire manuscrite du séminaire de Québec, par Mgr E.-A. Taschereau, archevêque de Québec.)
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quelle liaison il y a entre l'histoire de la petite colonie de la Rivière-Ouelle et celle de Mgr de Saint- Vallier. Si on avait entendu les commentaires que faisait en chaire l'abbé de Francheville sur les règles de discipline ecclésiastique établies par Mgr de Saint- Vallier, on comprendrait plus facilement l'influence qu'il a eue sur son clergé, et, par lui, sur ses ouailles. Les paroissiens delà Rivière-Ouelle bénéficièrent pour leur part de ses actes d'administration, et les effets salutaires qui en résultèrent pour les familles, doivent être notés.
Nous avons cité l'éloge magnifique qu'un écrivain protestant a fait de notre ancien clergé. Or, si cet éloge est mérité, si, par ses prédications et ses exemples, notre clergé a créé le peuple à son image, s'il lui a inculqué des principes de foi et de morale chrétienne qui ont survécu à nos révolutions, et qui l'ont rendu un des peuples les plus religieux du monde, c'est en partie à Mgr de Saint-Vallier qu'il le doit.
La Nouvelle-France reposait sur une triple organisation, militaire, civile et religieuse. Pendant que Frontenac régularisait le système militaire, que l'intendant Talonet ses successeurs créaient l'administration civile, Mgr de Saint-Vallier établissait la discipline ecclésiastique. Sous l'épiscopat de Mgr de Laval, le clergé se composait presque exclusivement de prêtres réguliers, dont la conduite était toute réglée d'avance par les constitutions de leurs ordres. *Mais, sous Mgr de Saint-
* Qu'on remarque bien ici que nous ne contestons nullement l'immense bien qu'a fait Mgr de Laval pendant son épiscopat.
Vallier, le clergé séculier commença à prendre de l'accroissement ; et ce fut ce prélat qui établit les bases de la discipline qui le régit encore aujourd'hui. Le zèle, la sagesse et la fermeté avec lesquels il s'appliqua à le former, pendant les quarante années de son épiscopat, lui imprimèrent un esprit sacerdotal qui ne s'est jamais démenti. C'est grâce, en grande partie, à Mgr de Saint- Vallier s'il s'est toujours montré exemplaire, et si, par suite, aux époques des grandes crises, il s'est trouvé assez fort pour prendre en main la cause du peuple et la faire valoir victorieusement. Toutefois, ce n'est là qu'une partie du bien qu'a opéré Mgr de Saint-Vallier. Ses œuvres de charité ont égalé, si elles n'ont pas surpassé ses œuvres de zèie.
Au reste, Mgr de Saint-Vallier a été le premier à le reconnaître. Voici ce qu'il dit delà vie édifiante du clergé canadien, dans la lettre où il rend compte de son premier voyage au Canada, en 1685 :
" Si les prêtres sont édifiés de la vie des laïques, les laïques ne le sont pas moins de la conduite des prêtres, qui se sont soutenus jusqu'à présent dans une grande estime et réputation de sagesse ; quoique la plupart aient été exposés par la nécessité où ils ont été, et où ils sont encore en plusieurs endroits, de loger dans des maisons particulières, mêlés avec toute sorte de personnes. La fidélité qu'ils ont à la grâce les conserve dans ce mélange, on ne s'aperçoit pas qu'ils y perdent rien de leur esprit intérieur, qu'ils ont pris dans les séminaires, où ils ont demeuré quelque temps pour se sanctifier eux-mêmes, avant que d'être appliqués au salut des autres, et où ils retournent de temps en temps pour entretenir la ferveur qu'ils y ont puisée ;. ils font tous les jours leur oraison, et tous les ans leur retraite ; ils aiment la pauvreté, ils y vivent dans un parfait abandon à la
Venu au Canada avec un riche patrimoine de famille, il s'en dépouilla avec une générosité et un dévouement au-dessus de tout éloge, afin de subvenir aux besoins de son diocèse. Sa main était ouverte à toutes les nécessités ; mais, sans parler de ses aumônes particulières, il dépensa sa fortune à créer des œuvres qui, presque toutes, durent encore, et dont voici les plus importantes :
1° Une fondation de 40,080 livres au séminaire de Québec, pour l'entretien de six prêtres dans les missions sauvages les plus abandonnées ;
2° La construction du palais épiscopal, qu'il légua à ses successeurs, et qui lui coûta plus de 80,000 livres ;
3° La fondation de l'Hôpital-Général, l'une des qua-
divine Providence. A peine ont-ils eu, durant plusieurs années, le nécessaire, et cependant, ils n'ont pas laissé de travailler infatigablement, sans argent et sans maison, logés, comme on dit, par charité, dans des lieux fort incommodes, mangeant ce qu'on leur donnait comme par aumône, et réduits souvent à boire de l'eau dans leurs courses apostoliques." {État présent de r Église, etc. I
Mgr de Laval avait fait de son clergé une espèce de communauté régulière, où tous les biens étaient en commun, à l'imitation de la primitive Eglise. Un pareil état de choses pouvait convenir à une église naissante, mais on conçoit qu'il devait disparaître avec l'accroissement de la colonie. Mgr de Saint- Yallier le comprit, et voulut organiser son diocèse à la manière des diocèses de France. Naturellement, Mgr de Laval dut craindre que ce changement ne diminuât le zèle et la ferveur du clergé, qui avaient été la source de tant de bien ; c'est ce qui e.xplique les divergences d'opinions qui surgirent entre les deux prélats, et leur causèrent de mutuels chagrins.
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tre grandes institutions de Québec qui, depuis deux siècles, ont répandu des bienfaits qui ne se comptent pas. Cette fondation est l'oeuvre capitale de Mgr de Saint- Vallier : il y consacra une somme de GO.OOO livres. Il ne l'accomplit pas sans de grandes difficultés, qu'il s'attira en partie par les impétuosités de son caractère, et par un zèle qui n'avait pas toujours assez de tempérament ; mais ces difficultés n'ont eu qu'un temps, et l'œuvre est restée ;
4*^ La fondation des Ursulines des Trois- Rivières, qui, depuis ce temps, ont été la providence de cette ville. Il les dota de 30,œO livres ;
5°- Une donation de 20,000 livres aux prêtres du séminaire de Montréal ;
6" Une autre donation de 8,000 livres pour le soutien d'une école à Québec ;
7° Un don de 6.000 livres aux Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal.
Le total des sommes dépensées au Canada par Mgr de Saint- Va] lier s'élève à 600,00 livres, sur lesquelles 200.000 provenaient de son patrimoine de famille.*
Voilà, ou nous nous trompons fort, une carrière bien remplie et dont tout homme aurait droit de s'honorer. Les imperfections qui s'y montrent, et qui retombent autant sur l'époque que sur l'homme lui-même, ne sont que des ombres dans un bon tableau.
* Archives de rHopital-Générul de Québec. — Ilistoirt maituscrite du séminaire de Québec.
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Nous nous sommes arrêté, tout exprès, à tracer à grands traits cette physionomie historique, parce qu'elle a été étrangement méconnue par M.Parkman, dans ses deux derniers ouvrages, V Ancien régime au Canada^ Frontenac etla Nouvelle- France sous Louis XIV. L'auteur s'y applique à décrire avec complaisance les mesquines querelles que Mgr de Saint- Vallier avait !e don de soulever autour de lui.* Cela se comprend, c'était une bonne fortune pour ses lecteurs protestants. Il est fort piquant, en effet, de montrer un tvêque catholique sous un aspect ridicule; mais la justice la plus élémentaire exigeait qu'il mît en regard le bien réel qu'a fait ce prélat. Vous le chercheriez pourtant en vain dans ces deux volumes d'histoire. Des immenses charités de l'évêque de Québec, de ses fondations, de ses travaux disciplinaires, pas une mention, pas un mot. Ces œuvres étaient cependant faciles à connaître : elles sont écrites en monuments séculaires à Québec et aux Trois-Rivières. Il n'y avait qu'à ouvrir les Ordonnances diocésaines, qui servent de manuel au clergé de la province de Québec : on n'en peut feuilleter dix pages sans rencontrer quelques sages règlements faits par Mgr de Saint- Vallier. Les premiers volumes de M. Parkman laissaient espérer mieux que cela ; non pas que nous voulions dire avec Horace : Desinit in pis-
* V Ancien régime, pages 330, 377, 378, et Frontenac et la Nouvelle-France sous Louis XIV, pages 116, 169, 193, 247, 2S1, 265, 322, 326, 328, 332.
cem ; mais nous soutenons qu'un esprit philosophique se serait mis au-dessus des petites misères de détail, pour considérer l'ensemble, les actions importantes et fécondes en résultats.
Souvent Mgr de Saint- Vallier n'a eu que le tort de défendre gauchement des causes bonnes en ellesmêmes, comme dans sa fameuse affaire avec Frontenac, à propos de la représentation de Tartufe. Si la question qui s'est agitée entre Frontenac et Mgr de Saint- Vallier se renouvelait à Québec, les protestants eux-mêmes donneraient raison à ce dernier. Il n'y a pas longtemps encore, à Québec, ces mêmes protestants ont sifSé, aussi bien que les catholiques, et forcé à déguerpir, une troupe de comédiens qui répétaient des pièces de théâtre certainement moins immorales que Tartufe.
En définitive, les querelles de Normands dont l'histoire de la Nouvelle-France est émaillte, n'étaient que des chicanes de mots, qui n'arrivaient que bien rarement à des voies de fait. Nos voisins auraient belle grâce à nous les reprocher, eux qui, précisément à la même époque, faisaient une société d'enfer, où l'on 3'entre-pendait,s'étranglait,se torturait à donner envie aux Iroquois eux-mêmes. Ils parlaient et gesticulaient moins, mais ils agissaient plus. Comment, à l'exemple des Français, ces Américains auraient-ils eu des entrailles pour les pauvres sauvages, eux qui n'en avaient pas pour leurs propres compatriotes, eux qui, après les avoir achetés ainsi qu'un vil bétail sur les marchés d'Angleterre, les réduisaient en servitude comme les
centaines de mille nègres qu'ils tenaient courbés sous leurs fouets ? Ici, l'esclavage était on peut dire inconnu, chaque homme était libre ; pouvait-on en dire autant des Etats Unis? Cela nous aide à comprendre les horreurs qu'ils ont commises, soixante ans plus tard, contre les pauvres Acadiens, qu'ils ont arrachés de leurs foyers,et déportés,comme ils avaient coutume de faire des nègres de l'Afrique, sans égard pour les affections de famille ; les maris séparés de leurs femmes, les enfants séparés de leurs parents. Ces malheureux Acadiens, dit à ce sujet le plus grand des historiens américains, n'étaient coupables d'autre crime que de leur attachement pour la France. " Je ne sais pas, ajoute-til. si les annales de l'espèce humaine ont conservé le souvenir de maux infligés avec autant de complaisance, de cruauté, de persistance." *
Les Français ont souvent fait des prisonniers dans leurs guerres contre les colonies américaines, guerres cruelles, il est vrai, mais qu'ils n'étaient pas libres de rendre plus douces, à cause de la présence de leurs sauvages alliés qu'ils ne pouvaient retenir comme ils l'auraient voulu. Mais la lutte une fois terminée, l'humanité reprenait tous ses droits. Veut-on connaître comment ces mêmes Français traitaient leurs prisonniers ? qu'on lise ce qu'en dit M. Parkman lui-même : " A l'origine de la guerrCjles Français du Canada inaugurèrent la pratique humaine d'acheter, de leurs alliés sauvages, les prisonniers anglais, et particulièrement
* Histoire des États-Unis, par Bancruft, vol. VI, p. 5G.
les enfants. Après les premières furies de l'attaque, plusieurs vies furent épargnées dans l'espoir de cette rançon. Quelquefois, mais pas toujours, les captifs rachetés étaient obligés de travailler pour leurs bienfaiteurs. Tous étaient uniformément bien traités, et souvent avec une telle bonté, qu'ils ne voulaient plus être échangés, et devenaient Canadiens par adoption." *
Avant de venir devant le tribunal de M. Parkman, la cause de Mgr de Saint-Vallier a été portée devant un tribunal plus élevé et surtout mieux au fait de la question : celui de Louis XIV et de ses ministres. Il s'agissait déjuger si, à cause de ses excès de zèle et de ses fautes d'administration, l'évêque de Québec devait être privé de son siège. Après un long et mûr examen, Louis XIV et ses ministres n'osèrent pas prendre une décision sans s'adjoindre un conseil composé de plusieurs évêques. Savez-vous, M. Parkman, quels étaient les noms de ces évêques ? Ils méritent d'être connus, car ils ne sont pas sans autorité dans ce débat, Ils s'appelaient Bossuet etFénelon, sans compter Mgr de Noailles, archevêque de Paris. Or, tels étaient l'estime et le respect que les vertus de Mgr de Saint- Vallier leur avaiant inspirés, qu'ils ne voulurent point conseiller au roi de le priver de son siège, et la suite leur a donné raison.
* Frontenac it la Nouvelle-France son.s Loui? XIV, par F. Parkman, pages ;i77, 378.
En 1702, Mgr de Saint-Vallier était à Eome pour obtenir l'union canonique des bénéfices que le chapitre, l'évêque et le séminaire de Québec possédaient en France. Le pape Clément XI conçut de lui une si haute opinion, qu'il voulut à tout prix accorder la bulle d'union, afin, disait-il, de le renvoyer content dans son diocèse. Pour cela, il ne permit pas que son affaire fût portée devant la congrégation des évoques, où elle n'aurait pu passer ; mais il nomma une congrégation particulière de prélats qui parvint à aplanitoutes les difiicultés. " Mgr de Saint-Vallier, disait à ce sujet un de ses contemporains, a plus fait à Rome en trois mois qu'on n'en fait ordinairement en dix ans."
Ce fut le même zèle dévorant qui, en 1685 et 1686, alors qu'il n'était que simple grand vicaire de Mgr de Laval, l'avait transporté en plein cœur d'hiver d'une extrémité à l'autre de l'immense diocèse de Québec j usqu'au fond de l'Acadie, à travers les forêts où il eut à parcourir de grandes distances à pied, et parmi les glaces où il faillit périr.
Les habitants de la Rivière-Ouelle eurent bien des fois l'occasion de recevoir Mgr de Saint-Vallier en visite épiscopale. En ce temps, comme de nos jours, la visite de l'évêque était un événement pour la paroisse. On s'y préparait d'avance : les chemins conduisant à l'église et par où devait passer l'évêque, étaient balisés, c'est-à-dire plantés déjeunes arbres de sapin, de peuplier et d'érable. Des arcs de verdure
étaient dressés devant les maisons des principaux habitants et devant le portail de l'église.
D'aussi loin qu'on voyait venir le prélat, la cloche annonçait son arrivée. Tous les paroissiens étaient accourus d'avance aux abords de l'église, et s'agenouillaient, tête nue, sur le passage de l'évêque pour recevoir sa bénédiction. Après une courte réception au presbytère, le curé, revêtu du surplis et de la chape, suivi du clergé, venait à la rencontre du prélat et le conduisait à l'église, pendant que l'on chantait le répons Ecce, sacerdos 'inagnus. Sur le seuil de l'église le curé lui présentait l'eau bénite et l'encens, et le conduisait solennellement dans le sanctuaire, où, après quelques instants d'adoration, il prenait place sur le siège qu'on lui avait préparé du côté de l'épître. Le temple était orné comme aux plus grandes fêtes : cette parure n'avait rien que de bien simple, mais elle était propre et convenable.
Une messe solennelle était célébrée,pendant laquelle l'évêque adressait une exhortation paternelle à ses ouailles. La parole ardente de Mgr de Saint- Vallier,son air de recueillement et d'austérité, ses sages avis, faisaient une impression qui ne s'effaçait pas. Il recevait à la confirmation les enfants qui avaient fait leur j^re-mière communion. Tout le reste du jour était chômé comme un dimanche : tout le monde se confessait et s'approchait de la sainte table; c'était une éjjoque de rénovation générale. La visite durait un jour ou deux, selon les besoins du lieu. L'évêque
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reprenait ensuite sa route pour la paroisse voisine, ci la cloche annonçait son déi3art comme elle avait salué son arrivée. *
Ce fut Mgr de Saint- Vallier qui décida les habitants de la Rivière-Ouelle à bâtir une église à la place de leur chapelle, qui était devenue insuffisante pour les besoins de la population. Ce fut sans doute aussi pour cette raison qu'il accorda la permission (23 juin 1694) de dire la messe aux deux extrémités de la paroisse, dans la maison de Pierre de Saint-Pierre, située au delà de l'Éventail, et dans celle de Ruette d'Auteuil, qui se trouvait à deux lieues plus bas, probablement à la Petite-Anse.
Le brave curé de Francheville n'était plus alors à la Rivière-Ouelle; transféré ailleurs en 1691, il avait été remplacé par un prêtre français, venu au Canada au
* Mgr de Saint-Vallier mourut le 26 décembre 1726. Il était originaire de Grenoble, en Dauphiné. Un historien de cette province, Guy Allaud, donne la filiation de sa famille depuis 1516. Son nom primitif était Giur, et ce nom est resté son cri d'armes. Ses armoiries sont : d'argent avec buste de cJieval d'or animé de gueule, au ch>f coiisu de giuules, chargé de croisette d'argent. Sa famille a joui d'une assez grande illustration dans le Dauphiné; l'évêque de Québec était fils de Jean de La Croix- Pisançon, maître de camp d'infanterie, qui mourut en 1626. Il existe encore aujourd'hui trois branches de cette famille : le comte de Saint-Vallier, le marquis de Seyne ou Leyne et le marquis de Pisançon. Ils habitent peu le Dauphiné maintenant, et résident principalement à Paris.
printemps de l'année précédente. L'abbé Bernard de Kequeleyne fut le premier curé en titre de la paroisse, qu'il avait d'abord desservie en qualité de missionnaire exerçant les fonctions curiales, et où il était destiné à faire un long règne (1721). Ce fut l'abbé de Francheville qui fut député par Mgr de Sairt-Vallier pour le mettre en possession de sa cure selon les formes canoniques (10 février 1695). *
L'églife dont l'abbé de Requeleyne surveilla la construction et qui subsista jusques en 1792, était bâtie en bois, et s'élevait sur l'emplacement de l'ancien cimetière, où l'on distingue encore parfaitement ses fondations. Elle était à peu près de la même grandeur que l'église actuelle, mais elle n'avait pas de chapelles latérales.
Le manoir seigneurial, qui s'élevait sur le terrain que M. de La Bouteillerie avait cédé à la paroisse, était devenu le presbytère du curé. On trouve, en effet, dans les archives de la fabrique, l'acte de vente *' de la vieille maison qui avait toujours servi de manoir seigneurial" (18 avril 1692). L"abbé de Requeleyne avait sans doute mieux aimé réparer cette maison, pour son usage, que de bâtir un presbytère neuf aux frais de la paroisse, qui était à la veille de faire de grands sacrifices pour la construction de l'église. Dans l'intervalle, M. de La Bouteillerie avait recons-
* L'abbé de Francheville mourut à Montréal, le 7 août 1713, à l'âge de 62 ans.
truit son manoir à quelques arpents plus loin, sur les terres qu'il possédait le long du rivage nord de la rivière, et où, vers 1700, il rebâtit son moulin banal.
Depuis l'établissement de la seigneurie, les défrichements avaient suivi un développement régulier qui n'avait été interrompu par aucun obstacle sérieux. Trois causes principales favorisaient cet accroissement : d'abord, la grande fertilité des terres, d'ailleurs faciles à déboiser ; ensuite, l'extrême abondance de la pêche, qui était une source considérable de revenu ; enfin, la sécurité relative de ce coin du littoral, moins exposé que bien d'autres parties du pays aux incursions des Iroquois, qui se répandaient rarement jusqu'au-dessous de Québec. Plus de quarante familles de censitaires, dont les maisons étaient bien peuplées, s'échelonnaient sur le coteau qui longe le fleuve, et de chaque côté de la rivière. Les terres, divisées en parallélogrammes, couraient toutes perpendiculairement au fleuve ; chaque concession, d'environ quarante-deux arpents, était la même qu'aujourd'hui; la différence est que la culture ne s'étendait pas au delà du troisième rang, tandis que, de nos jours, elle atteint le cinquième et le sixième rang. Seule la septième concession, qui touche aux terres de la couronne, n'est pas encore habitée.
Toutes les céréales croissaient en abondance, mais surtout le blé, l'orge et l'avoine, qui étaient les grains dont se remplissaient les granges et les greniers des habitants. Ils y joignirent, au commencement du siè-
cle suivant, la culture du lin, dont la récolte, brayée durant l'automne et convertie en filasse, était filée et tissée par les femmes dans le cours de l'hiver. La to!le qu'elles en faisaient et dont elles confectionnaient le linge du ménage, était absolument la même que cette toile forte et durable qui aujourd'hui encore se fabrique au métier dans nos campagnes. Avec la laine des moutons, elles faisaient, alors comme aujourd'hui, ces excellents tissus connus sous les noms de flanelle et d'étoffe du fays. Aux femmes était également réservé le soin du jardin, où elles récoltaient les légumes qui servaient pour la table. Héritières des goûts délicats qui sont l'apanage de la race française, elles ne manquaient pas d'ajouter au potager un petit parterre bien net et bien clos, où elles cultivaient des fleurs dont les graines venaient de France. Les prémices aussi bien que les plus belles de ces fleurs étaient portées à l'église par les enfants, pour la décoration de l'autel, comme c'est encore l'usage.
Nos ancêtres avaient apporté de France et propagé dans le pays diverses sortes d'arbres, principalement des pommiers. Leurs maisons furent bientôt entourées de vergers qui étaient à la fois un ornement et une source de bien-être et de revenu. Ils avaient même réussi à créer certaines variétés d'arbres fruitiers d'une qualité excellente, dont quelques-unes furent transportées dans la suite en France, où elles sont encore cultivées avec succès. De ce nombre est un pom
mier dont le fruit, très estimé sur le marché, est connu à Paris sous le nom de reinette du Canada. Sous le rapport de l'horticulture et sous bien d'autres, les premiers colons étaient supérieurs à leurs descendants d'aujourd'hui. Où sont les magnifiques vergers que l'on voyait autrefois dans nos environs? Ils ont disparu peu à peu et n'ont pas été renouvelés. Il n'y a que depuis très peu d'années que l'on a commencé à reprendre cette culture.
Au point de vue de l'agriculture en général, la conquête anglaise a été désavantageuse au peuple canadien. Isolé, dés ce moment, du reste du monde, privé des leçons et des exemples que lui donnaient une foule d'hommes intelligents et pratiques, qui, chaque année, traversaient de Frarce au Canada, n'acceptant pendant longtemps qu'avec défiance tout ce qui venait de la part des conquérants, il tomba peu à peu dans des habitudes de culture routinière qui ont fini par épuiser une grande partie du sol.
Aux ressources que nos anciens tiraient de la terre, se joignaient celles de la chasse et de la pêche, dont l'abondance a été longtemps incroyable. Elles furent la manne providentielle qui empêcha la population de mourir de faim aux époques désastreuses où la guerre tenait continuellement les hommes sous les armée, et forçait de laisser les campagnes sans culture. Les forêts voisines étaient peuplées d'orignaux, de caribous, d'ours, de loups-cerviers, de castors, de loutres, de martres, de visons, de renards, de perdrix, de
lièvres, etc., etc. Chaque printemps et chaque automne des bandes immenses d'outardes, de canards, d'oies sauvages, de sarcelles, de bécassines, de pluviers, d'alouettes, etc., etc., s'abattaient sur nos rivages et dans nos prairies. Il n'y a pas encore bien des années les tourtes arrivaient au milieu de l'été en quantité si prodigieuse, qu'elles devenaient un fléau pour les moissons. Il n'était pas rare de voir les lièvres dans le voisinage des maisons. On rapporte, à ce sujet, une anecdote hilarante que racontait souvent Mgr Panet, évêque de Québec, pendant quarante-deux ans curé de la Rivière-Ouelle. La Savane (qu'on appelle plus ordinairement la Plaine) qui s'étend entre cette paroisse et celle de Saint-Denis, s'avançait autrefois jusqu'aux environs de l'église; cette savane était la retraite privilégiée des lièvres, et plus d'une fois quelqu'un d'entre eux avait été trouvé égaré dans l'église. Un matin, Mgr Panet et son secrétaire, M. l'abbé Gosselin, aperçurent un lièvre qui gambadait dans les allées. Traqué de proche, il alla se réfugier dans la chaire, où il fut pris.
A mesure que les bois ont été abattus, la chasse est devenue plus rare ; mais la pêche, quoique bien diminuée, est encore une branche importante d'industrie et de commerce. Jusqu'au commencement de ce siècle, le saumon, l'alose, le bar, l'esturgeon, l'anguille, le hareng, la sardine, le capelan, se prenaient en quantité qui aurait suffi pour faire la fortune de chaque habitant, s'il eût existé à proximité un marché
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convenable ; mais la plupart de ces poissons étaient presque sans valeur, faute de moyens d'écoulement. Quand, selon l'expression populaire, le hareng donnait, ce qui avait lieu ordinairement vers la Saint- Pierre (29 juin), il n'était pas rare de prendre à la même marée, dans une seule pêche, cinq ou six cents barriques de ce poisson.* Dans l'impossibilité où l'on se trouvait de tout enlever, et pour qu'il ne pourrît pas dans la pêche, on était parfois obligé d'y pratiquer des ouvertures, afin qu'elle se vidât d'elle-même à la marée montante. Des témoins qui vivent encore, ont vu, au printemps de certaines années, le capelan affluer à tel point, qu'on le trouvait échoué, à la marée basse, par bancs de plusieurs pieds, lesquels s'étendaient vers le large jusqu'à trois et quatre arpents. Vues des hauteurs du rivage, ces battures de poissons aux écailles blanches et luisantes, ressemblaient à de la neige amoncelée le long des clôtures. En 1870, plus de cent mille anguilles furent capturées en une seule nuit dans l'embouchure de la rivière et dans ses environs immédiats.
Mais une pêche bien autrement intéressante et lucrative, est celle du marsouin. Ce superbe cétacé, qui atteint jusqu'à vingt et vingt-cinq pieds de longueur et qui est particulier à nos climats, fait son apparition à la débâcle des glaces. On le voit nager par bandes nombreuses, quelquefois à la distance d'un jet de
* Une barrique contient six minots.
UNE PAROISSE CA-..VDTE:xNE au XVII'' SIÈCLE 531
pierre à peine du rivage, apparaissant de temps en temps pour respirer à la manière des baleines, et semblable, par la blancheur de sa peau, à des boules de neige flottant sur l'eau. II. de La Bouteillerie et ses censitaires, qui avaient continuellement l'occasion d'observer les évolutions des marsouins jusque dans l'entrée de la rivière, où ils s'avancent à la poursuite du petit poisson, et particulièrement du capelan, qui vient y frayer et dont ils se nourrissent, avaient eu bien souvent des entretiens ensemuis sur les moyens de les capturer. La possibilité de réussir n'était pas douteuse, puisqu'on e^i avait trouvé quelques-uns dans les pêches aux harengs, où ils s'étaient laissé prendre en suivant ce poisson. On avait pu constater le prix d'une pareille capture, par la quantité d'huile qu'on en avait tirée — une huile propre à toute espèce d'usage; mais les dépenses qu'exigeaient les premiers essais de pêcherie étaient trop considérables pour qu'on osât s'y risquer. Ce fut probablement ce qui engagea M. de La Bouteillerie à intéresser dans cette entreprise un riche et influent citoyen de Québec, M. Charles Denys, sieur de Vitré, membre du conseil souverain, et fils de M. Simon Denys, sieur de I>a Trinité, originaire de Tours. * M. de Vitré demanda
* Dans un brevet royal daté du 18 mars 1721 et consevvé
aux archives de la seigneurie de la Rivière-Ouelle, il est mention d'un autre motif de l'abandon à M. do Vitr j do l'exploitation de la pêche aux marsouins. On y lit que le roi Loais XV accorde à M. de Boishébcrt, fils de M. de Le Bouteillerie, lo
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une aide au roi, qui lui fit don, vers 1698, d'une somme de cinq cents livres en argent, de deux mille livres de fil à morue et de la même quantité de cordage de un et deux pouces. Il est à supposer que cette tentative ne fut pas tout à fait sans succès, car, l'année suivante, le roi accorda les mêmes gratifications. Au printemps de 1701, M. de Vitré fit un nouvel essai de pêche entre les îles de Kamouraska et la terre ferme. " On a fait, en 1701, dit La Potherie, une tentative " de la pêche aux marsouins dans le fleuve, trente " lieues plus bas que Québec, aux îles de Kamou- " raska. Monsieur de Vitré, conseiller du Conseil de " Québec, sachant qu'une très grande quantité de ces " poissons, qui sont tout blancs, courent en été le " hareng dans ces quartiers, se persuada que si Ton y " tendait des filets avec un arrangement particulier, " il pourrait s'y en prendre. Il forma une société de *' deux marchands pour en faire les frais. M. le comte " de Pontchartrain, qui ne souhaite que l'établisse- *' ment et l'augmentation des colonies, leur fit en- " voyer de Rochefort, en 1701, des cordages pour en " faire des filets. M. de Vitré dressa entre ces îles et
privilège exclusif de la pêche aux marsouins qui " était établie " à la Rivière-Ouelle, située dans une seigneurie qui lui appar- " tient, dont M. de La Bouteillerie, son père, n'avait pu faire " l'établissement, à came de son absence pour le service de Sa " Majesté." Cette absence était occasionnée par les expéditions imilitaires contre les Iroquois et contre les colonies anglaises, auxquelles M. de La Bouteillerie dut prendre part, et qui furent si fréquentes dans les dernières années du dix-septième siècle.
" la terre ferme, du côté du sud, la longueur de plus " dime dcmi-lieue de filets qui formaient différents " chenaux, avec une ouverture assez grande pour y " laisser entrer les marsouins. * Ceux-ci, fort avides " de hareng, n'y étaient pas plutôt, que des canoteurs " tout prêts tiraient une corde qui bouchait ce pas- " sage.
" Les marsouins, qui avaient un champ assez vaste, '' ne s'embarrassaient pas pendant que la marée mon- " tait, s'amusant aux harengs quand il s'y en trouvait ; " mais, lorsqu'elle diminuait à un certain point, on " leur remarquait un mouvement et une agitation qui " leur faisait jeter des mugissements. Plus la marée " descendait basse, plus ils paraissaient inquiétés. Ils " avaient beau aller de côté et d'autre, ils ne trouvaient ^' rien qui ne les arrêtât ; mais dès lors que la marée était ^' sur sa fin, ils se ramassaient tous comme un trou- ^' peau de moutons, et échouaient pêle-mêle l'un sur " l'autre. M. de Vitré les envoyait égorger, et les faisait " traîner, porter ou remorquer à la marée montante " quand ils étaient trop gros. Tels pesaient trois " milliers. Il en a fait des huiles qui seront d'un très " bon usage pour les vaisseaux. On en a fait des fritu- " res, et on a trouvé le secret de tanner les peaux et " de les passer en maroquin. La peau du marsouin est
^ Plus d^une dani-Unie de filets: pareille étendue de pêche serait encore aujourd'hui une entreprise hardie, et fournit, entre bien d'autres, une pieuve de l'esprit de progrès et d'industrit
des anciens colons-
■' tendre comme du lard ; elle a un limon d'un pouce " d'épais que l'on gratte ; elle devient comme un cuir " transparent ; les tanneurs les rendent minces ou " épaisses selon l'apprêt qu'ils veulent y donner. On " en peut faire des liauts-de-chausses, des vestes très " déliées et à l'épreuve du pistolet, et on en pourra " faire des impériales de carrosse ; car il y en a de dix- " huit pieds de long sur neuf de large. Une petite " baleine dérangea cette pêche qui promettait l:eau- " coup. Elle s'entortilla dans pi u^ de quarante brasses " de filets qu'elle entraîna avec elle. On l'a trouver " échouée dans cet équipage à sept lieues de là. Elle " était fort maigre." *
Ce fut au milieu de ces préoccupations qui allaient créer une nouvelle industrie locale, que s'acheva la dernière année du dix-septième siècle. Il y avait alors vingt-huit ans que M. de La Bouteillerie était venu frapper le premier coup de hache dans la seigneurie à laquelle il avait donné son nom. De grands changements s'y étaient opérés durant cet intervalle ; sur ses domaines croissaient maintenant de belles moissons. Le silence du désert et l'apathie de la nature avaient fait place à l'agitation féconde du déboisement et de l'agriculture. Là où les bêtes sauvages avaient eu leurs repaires, où s'était dressée la cabane éphémère des aborigènes, s'élevaient les habitations permanentes des blancs. A la barbarie avait succédé la civilisation. De
* La Potherie, tome 1er, lettre X'.
vastes clairières, dont l'ensemble formait une étendue de plusieurs centaines d'arpents déterre, étaient mises en culture sur la première, la deuxième et même sur une partie delà troisième concession de la seigneurie.
De 1690 à 1703, c'est-à-dire jusqu'à la mort de M. de La Bouteillerie, un bon nombre de nouveaux censitaires, attirés par ce dernier, soit directement de France, soit des anciennes paroisses du Canada, étaient venus prendre des terres à côté des premiers résidents. Ce courant d'émigration s'était accentué davantage depuis que la paroisse avait été constituée régulièrement, qu'elle possédait une église convenable et un curé permanent.
Voici, d'après les registres, le tableau de ce nouveau groupe de familles, avec l'indication de leur point de départ :
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