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Dans ce tableau ne sont pas compris les jeunes ménages qui s'étaient formés dans la paroisse elle-même entre les enfants des colons les plus anciens. A la mort M. de LaBouteillerie, le chiffre total des familles fixées définitivement dans sa seigneurie, n'était pas loin de cinquante. Rien de plus facile que de suivre le mouvement de colonisation qu'il avait déterminé ; les uns venaient directement de France, les autres de la côte de Beaupré. Les paroisses de cette côte, colonisées dès l'origine de la Nouvelle-France, formaient entre Québec et le cap Tourmente une suite d'établissements compacts, qui se trouvaient resserrés entre le fleuve et les hauteurs stériles des Laurentides, M. de La Bouteillerie y rencontra un élément tout préparé d'émigration dont il sut profiter. Chacun de ses tenanciers devenait ensuite un agent actif de colonisation, en attirant à son tour d'autres membres de sa famille, des amis et des connaissances.
vu;
Cinq provinces de France, situées dans le voisinnge de deux des plus grands ports de mer que possédât ce pays, Dieppe et La Rochelle, se partageaient en grande partie cette émigration. Ce fut, du côté du nord, la Normandie et le Perche ; du côté de l'ouest, le Poitou, l'Aunis et la Saintonge. L'impulsion était partie du nord, dont les provinces eurent moins à souffrir des guerres de religion et dont les côtes maritimes restèreni libres.
Quelques années après le siège de La Rochelle, cette ville devint le principal port d'embarquement pour la Nouvelle- France. La Rochelle avait été le centre du calvinisme: les huguenots étaient nombreux et puissants dans tout le pays. Cependant, malgré leur proximité de la mer, ils ne purent jamais venir s'implanter au Canada. La vigilance avec laquelle ils en furent exclus est une preuve entre beaucoup d'autres du soin qu'on apportait au choix des colons. *
Les registres de la Rivière- Quelle offrent une nou-
* La faute de la France ne fut pas d'exclure, les hugiienots des bords du Saint-Laurent, où ils auraient été une cause de discordes intestines, mais de ne pas les avoir laissés venir se fixer dans quelque coin inhabité du nouveau monde, comme la Louisiane, où ils eurent l'intention d'émigrer. Ils adressèrent mémeàBienville, qui explorait alors les bouches du Mississipi, un mémoire dans lequel ils demandaient l'autorisation de s'établir sur les bords de ce fleuve, sous la souveraineté de la France et moyennant le droit d'y jouir de la liberté de conscience (1699). Pontchartrain, à qui ce mémoire fut présenté, fit cette incroyable réponse : " Le roi n'a pas chassé les protestants de France pour les laisser se constituer en république dans le nouveau monde." Sans cette malheureuse politique, les protestants français, au lieu d'aller enrichir les contrées ennemies en s'y transportant avec leurs familles et leur fortune, auraient émigré en grand nombre dans la Louisiane, où ils eussent formé, en peu de temps, une florissante colonie,qui, à mesure que le fanatisme religieux aurait disparu, se serait l'attachée à la Franco, la patrie de leurs ancêtres. Et au moment de la crise suprême, quand la France et l'Angleterre se disputèrent la prépondérance en Amérique, ils auraient été probablement en état de faire une puissante diversion qui eût pu complètement chan^^or le sort des armes.
velle preuve de la moralité de cette population : depuis leur ouverture jusqu'à la fin du dix-septième siècle, il ne se rencontre pas un seul acte de baptême d'enfant illégitime. Ce n'est que dans les commencements du dix-huitième siècle que l'on constate le premier acte de ce genre.
En lisant les registres de cette époque, on est surpris de voir le retard que mettaient les parents à apporter leurs enfants au baptême, même après qu'il y eut un curé résidant ; ce retard se prolongeait non seulement de plusieurs jours, mais parfois de plusieurs mois. Cette habitude avait sans doute été contractée par suite de l'isolement où les colons avaient été des missionnaires, qui, dans les commencements, ne les visitaient qu'une couple de fois par année. La rude vigilance de Mgr de Saint-Vallier ne tarda pas à remédier à ce désordre; il enjoignit aux parents, sous des peines très sévères, d'apporter leurs enfants au baptême sous le plus bref délai. On peut lire le règlement qu'il fit à ce sujet, dans le magnifique rituel à l'usage du diocèse de Québec, * qu'il imprima à Paris en 1703, et que ne peuvent se dispenser d'étudier ceux qui veulent porter un jugement sur Mgr de Saint-Vallier.
Des vingt-huit familles mentionnées dans le tableau qui précède, il n'y a plus que les douze premières dont les noms existent encore à la Rivière-
* Un volume in-S de 078 pages.
Quelle. La plupart des autres sont allées se fixer dans les environs, quelques-unes ont disparu, d'autres sont éteintes. La famille des Gagnon, dont la descendance est la plus nombreuse ici, après celle des Lévesque, apparaît pour la première fois dans les registres à la date du 5 juin 1695. Le recensement ecclésiastique de cette année (1878) constate dans la seigneurie l'existence de cinquante familles de ce nom, formant une population de 363 personnes. Le clan des Lévesque se compose de 629 individus, distribués en quatrevingt-douze ménages.
Parmi les familles venues depuis 1690, on en distingue plusieurs appartenant à la meilleure société canadienne. On voit que le seigneur de la Rivière-Ouelle n'avait rien négligé pour attirer autour de son domaine des familles de son rang et de son éducation. Une des plus dures épreuves que M. de La Bouteillerie et ses compagnons d'armes eurent à endurer en venant prendre des seigneuries au milieu de nos bois, fut l'éloignement des brillantes sociétés parmi lesqueUes ils avaient vécu, soit dans leur province natale, soit à la cour, soit dans les camps. Aussi, n'est-il pas surprenant qu'ils aient cherché, par tous les moyens, à s'entourer de personnes instruites comme eux, vivant dans la même Ephère d'idées et formées aux mêmes habitudes de vie. Leur compagnie intelligente et policée, leur conversation agréable et variée, faisaient oublier aux seigneurs les ennuis de leur exil, la monotonie de leur existence, et la privation des mille jouissances qui accompagnent
les grandes sociétés. On va voir que M. de La Bouteiilerie pouvait réunir habituellement dans son manoii un cercle d'amis et de connaissances parfaitement choisi et qui aujourd'hui ferait honneur aux plus belles assemblées de nos campagnes et même de nos villes.
Outre le curé, M. l'abbé de Roqueleyne, on y voyait M. Jean Raby, fils d'un avocat distingué de la Saintonge, qualifié juge de Gravant dans nos registres. A côté de lui, figurait maître Etienne Janneau, notaire royal, qui partageait ici son temps entre les travaux de l'agriculture et ceux de sa profession ; c'était lui qui instrumentait dans la paroisse et dans ses environs, qui rédigeait les actes publics, dressait les contrats de mariage, les testaments, et qui, en qualité d'homme de loi, servait souvent d'arbitre dans les litiges. Il était accompagné de deux gentilshommes des premières familles de la Nouvelle-France ; le premier était Pierre Aubert de Gaspé, fils de Charles Aubert de La Chesnaj^e, le plus riche négociant et l'un des plus honorables citoyens de Québec ; le second était François Aubert, allié à la même famille et qui amenait avec lui son beau-frère, René Brisson, dont l'éducation n'était pas moins soignée que celle des précédents.*
Les sujets de conversation ne manquaient pas, dans les relations de bon voisinage qui sont une nécessité de la vie des champs, d'autant plus impérieuse que le cercle où l'on vit est plus restreint. C'était la glorieuse
* Voir \esfae-simile de leurs siirnatures à la fin de l'article.
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époque de Frontenac, l'époque des audacieuses entreprises, des exploits et des aventures de tout genre. Plus d'un habitant de la Rivière-Ouelle y avait pris part:quelques-uns y avaient péri, victimes de la misère, ou scalpés par les Iroquois. De ce nombre devaient être deux des plus anciens colons nommés dans le recensement de 1681, Michel Bouchard et Joseph Renault. C'est, du moins, ce que fait supposer l'absence de leurs actes de sépulture, soit dans les registres de la paroisse, soit ailleurs, quoique l'on constate la présence de leurs familles après leur disparition. D'autres, plus heureux, avaient revu leurs foyers, après avoir subi des fatigues et des dangers inouïs. Les récits saisissants qu'ils en faisaient défrayaient les conversation et faisaient oublier les heures.
M. de La Bouteillerie racontait les épisodes de sa vie militaire, les campagnes du régiment de Carignan, ses engagements avec les Turcs sur les frontières de la Hongrie, et surtout cette terrible bataille de Saint- Gothard, que le général de l'armée française, le comte de Coligny, a peinte d'un seul trait, en disant que c'était un cimetière flottant.
De son côté, M. Raby ou M. deGaspé rapportait les derniers incidents de son dernier voyage de Québec, les nouvelles de la ville, sa visite au château Saint- Louis, la réception que lui avait faite M. de Frontenac. On commentait les actes de son administration : les uns critiquaient, les autres approuvaient, mais tous admiraient son esprit large, ses grandes manié-
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res, tout en déplorant ses emportements de caractère.
M. de Vitré, que ses entreprises de pêche aux marsouins ramenaient fréquemment à la Rivière-Ouelle, devisait, dans ces réunions, de ses projets, de ses espérances, consultait sur la manière de diriger ses opérations, sur l'époque la plus propice pour tendre ses rets. Puis venaient les affaires locales, les améliorations projetées, le rendement des récoltes, les alliances de familles, etc.
Pendant le repas que l'on prenait ensemble, tandis qu'on dégustait une bonne pièce de sauvagine, soit outarde, canard ou bécassine,une tranche d'orignal ou une queue de castor, ou bien qu'on savourait un morceau de ventreche de saumon, c'était le temps de raconter les parties de chasse, de pêche au flambeau, les beaux coups de fusil ou de nigog*
Les femmes, on le conçoit bien, ne restaient pas étrangères à ces entretiens. Elles y apportaient les agréments d'un autre genre : ceux de leur conversation facile et légère, assaisonnés des grâces de leur
* Mot sauvage qui désigne un instrument inventé par les indigènes pour darder le poisson, et particulièrement le saumon. C'est une pointe de fer munie d'un manche de bois et garnie de deux mâchoires rentrantes, faites d'un bois souple, qui servent à retenir le poisson après qu'il a été piqué. L'usage de flawbotter, c'est-à dire de faire la pêche au flambeau avec le nigog, est aujourd'hui prohibé par la loi à cause du grand nombre de saumons qui étaient blessés, et mouraient sans pouvoir être pris. Les sauvages seuls ont le privilège de pêcher au nigog, mais seulement pour leur nourriture.
sexe. Faisant l'une après l'autre les honneurs de leur maison, madame Aubert de Gaspé, née Catherine Juchereau de Saint-Denis; madame Etienne Janneau, née Catherine Perrot, et plusieurs autres dont les signatures apparaissent souvent dans nos registres, se distinguaient par cette politesse simple et naturelle que donnent les habitudes de la vie rurale.
Madame de La Bouteillerie avait été le principal ornement de cette petite société, dont sa maison était le centre, mais son mari eut la douleur de la voir mourir, peu de temps après qu'elle eut donné le jour à son second fils. Elle fut inhumée en 1661, à l'Islet, où elle s'était fait transporter, sans doute pour être à la proximité d'un médecin.
Madame de La Bouteillerie n'avait pas laissé de filles à son mari : l'aîné de ses garçons, Charles- Joseph, fit des études classiques au collège des jésuites, puis entra dans l'état ecclésiastique et devint plus tard chanoine de la cathédrale de Québec. Pendant ses vacances, qu'il passait à la Rivière-Ouelle avec son frère puîné Louis-Henri, à qui il avait cédé ses droits à la seigneurie, le jeune séminariste apportait par sa présence un nouvel intérêt aux réunions du manoir. Soutenu par l'abbé de Requeleyne, il variait le ton de la conversation en soulevant des questions de droit ecclésiastique que les conflits d'autorité entre le gouverneur, le conseil et Mgr de Saint-Vallier, mettaient à l'ordre du jour.
Telle était, en quelques traits, la physionomie des
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membres les plus marquants de la société habituelle de M. de La Bouteillerie ; et ce n'était pas une exception particulière à l'endroit. Cette physionomie se reproduisait sous d'autres noms dans les différentes seigneuries : c'étaient partout les mêmes mœurs, le même caractère, le même genre de vie.
Toutefois ce tableau fidèle cesserait d'être vrai, s'il faisait supposer que nos familles féodales se retranchaient dans un cercle étroit de quelques amis, et qu'elles élevaient une barrière entre elles et le peuple.
Rien n'était moins exclusif que nos anciens seigneurs canadiens. A part de bien rares exceptions, ils se montraient pleins de condescendance et de bonté, ils se faisaient peuple avec le peuple, ils vivaient de sa vie, s'indentifiaient avec lui, partageaient ses joieij,ses difficultés et ses peines. Il n'y avait entre eux et le peuple d'autre différence qu'un peu plus d'instruction et de distinction dans les manières.
Nous avons un exemple de cette bienveillance dans M. de La Bouteillerie, dont on constate la présence à presque tous les mariages et les sépultures, et qui, comme nous l'avons déjà remarqué, comptait des filleuls dans la plupart des familles. Nous allons le voir se marier en secondes noces, à la veuve d'un de ses censitaires, madame Robert Lévesque. Pendant les trente dern»ières années de sa vie, il ne connut guère d'autre société que celle des braves campagnards qu'il avait groupés autour de lui. Loin de nuire à l'influence des seigneurs, ces relations familières et
cette affabilité ne faisaient qu'accoître l'estime et l'affection de leurs tenanciers pour eux.
Nous venons de faire connaissance avec les personnes qui se rencontraient le plus souvent chez le seigneur delà Rivière-Ouelle. On se tromperait singulièrement si l'on s'imaginait que le reste de cette petite population fût dénué d'instruction. Nous avons déjà parlé de René Ouellet et de Guillaume Lissot ; nous pouvons citer encore Jean Gagnon, Pierre Dancosse, François Pinel, André Meigné et Jean-Aubin Migneaux, dont nous donnons ci-après les signatures, qui annoncent, chacune, une main habituée à la plume.
Il est bon de remarquer que nous prenons seulement les signatures des chefs de famille; on pourrait y ajouter celles de plusieurs femmes, écrites d'une main ferme et virile comme la calligraphie de ce temps-là. L'absence de lettres majuscules en tête des noms était alors fréquente dans les écrits des j^ersonncs les mieux instruites: témoin les actes des anciens missionnaires.
Si l'on compte maintenant les signatures des simples habitants, écrites d'une main inhabile ou alourdie par l'usage de la cognée et de la charrue, c'est-à-dire les signatures de Robert Lévesque, Pierre Boucher, Jean-Baptiste Hudon, Galleran Boucher, Sébastien Boivin, Jean Pelletier, François-Xavier Miville, Pierre Boucher, Nicolas Lissot, Guillaume Paradis et Gabriel Paradis, on arrive au chiffre de vingt-cinq chefs de famille ayant reçu de l'instruction à divers
degrés ; et cela sur une population qui n'atteignait pas
tout à fait cinquante familles par conséquent, la moitié des propriétaires. Au risque de faire passer les Canadiens actuels pour un peuple arriéré, nous devons avouer qu'on ne trouverait pas à l'heure qu'il est, dans la plupart de nos paroisses, une plus forte proportion. S'il y a une différence, elle est en faveur de nos ancêtres. Et voilà la population à laquelle l'auteur de Frontenac et de V Ancien régime donne l'épithète de demi-civilisée. Cette épithète retombe de tout son poids sur les Canadiens d'aujourd'hui. L'auteur seraitil prêt à nous l'adresser?
Un fait digne d'attention, c'est le désir de s'instruire qu'on observe parmi la population des premiers temps : ainsi plusieurs habitants qui, à leur arrivée, déclarent ne savoir écrire, signent ensuite leur nom d'une écriture inexpérimentée, qui s'améliore peu à peu, et devient suffisamment régulière. Il n'y a pas à douter qu'il n'y ait eu dès lors des écoles ; car on constate les progrès des enfants à mesure qu'ils grandissent.
Au reste, à défaut d'instituteurs, les curés, qui ne reculaient devant aucun sacrifice dès qu'il s'agissait du bien de leurs paroissiens, se dévouaient à faire l'école dans leurs moments de loisir. Cette tradition ne s'est pas perdue et aujourd'hui même plusieurs de nos prêtres et de nos hommes de profession ont dû leur première instruction au charitable dévouement de leurs curés.
En 1701, M. de La Bouteillerie était parvenu à sa cinquante-cinquième année. Depuis la mort de sa
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femme, il avait concentré toutes ses affections sur ses enfants, et avait surveillé avec soin leur éducation. L'aîné, Charles-Joseph, terminait alors son cours de théologie au séminaire de Québec ; il était à la veille d'être ordonné prêtre et de se vouer au ministère pastoral. Louis-Henri, l'héritier futur de la seigneurie, continuait son cours d'étude chez les jésuites, et se destinait à la carrière des armes. Le seigneur de La Bouteillerie, qui voyait arriver les infirmités de l'âge, se sentait plus que jamais isolé dans son manoir. Il voulut avoir quelqu'un qui pïît soin de sa vieillesse, et il ne vit personne qui pût mieux lui convenir que l'excellente veuve de Robert Lévesque, Jeanne Le Chevalier, accoutumée comme lui à l'existence de la campagne, et entendue dans tous les détails de la vie domestique.* Dans l'acte de ce mariage, daté du 15 avril 1701, elle est qualifiée demoiselle Jeanne Le Chevalier, titre qu'on donnait aux personnes du peuple qui s'alliaient à la noblesse.
Ce fut cette digne femme qui devint la compagne assidue de notre gentilhomme durant les trois années qui lui restaient encore à vivre. Il avait aimé le peuple, il avait vécu constamment avec lui pendant la moitié de sa vie, il avait travaillé à son bien-être, et c'était le peuple qui venait au-devant lui, dans la personne de Jeanne Le Chevalier, pour lui offrir ce qu'il avait de meilleur, son affection et son dévouement, pour éclairer d'un rayon de joie son foyer solitaire, pour se
* Robert Lévesque était mort le 11 septembre 1697.
tenir à son chevet et recevoir son dernier soupir. Ce fait peint au vif et met en action la nature des rapports qui existaient entre les seigneurs et les censitaires, les sentiments mutuels qui les animaient et l'harmonie qui régnait presque toujours entre eux. Le système féodal avait été modifié par la couronne tout en faveur de la colonisation : le peuple le savait et s'y attachait. L'autorité du seigneur, exercée par une race d'hommes naturellement doux et bienveillants, avait un caractère tout paternel. Le droit de basse justice dont il jouissait tenait lieu d'une cour d'équité, et lui permettait de tempérer l'esprit contentieux des habitants, de couper court aux différends et de maintenir l'accord entre les familles. Le germe d'abus contenu dans certains droits seigneuriaux ne s'est développé qu'avec le temps ; et quand, de nos jours, il a eu rendu le système odieux au peuple, la révolution pacifique qui s'est accomplie parmi nous pour rétablir la justice, peut servir de modèle à toutes les nations.
La carrière de M. de La Bouteillerie fut semée de bien des incidents dont le récit serait aujourd'hui d'un vif intérêt. Outre l'expédition qu'il fit avec son régiment, sous le commandement du marquis de Tracy, contre les cantons iroquois, il est bien probable qu'il commanda ou accompagna avec plusieurs de ses censitaires des partis de guerre, alors très fréquents, soit contre les tribus ennemies, soit contre les colonies anglaises. Malheureusement, aucun souvenir de ces entreprises aventureuses n'est parvenu jusqu'à nous.
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On connaît mieux la vie que menait M. de La Bouteillerie dans ses terres : simple et uniforme comme celle de tous les gentilshommes campagnards comme lui, son existence se partageait entre la culture de son domaine, Tadministration de ses propriétés, la colon.sation de sa seigneurie,les délassements de la chasse, quelques correspondances et les relations de Tamitié. Chaque année, à la fin de décembre, le seigneur delà Rivière-Ouelle déposait pour quelques jours son costume rustique et redevenait l'élégant officier d'autrefois. Vêtu de ses habits militaires, l'épée au côté, il se rendait à Québec et faisait apparition au château Saint-Louis, pour rendre, selon la coutume scrupuleusement suivie, son tribut d'hommages au gouverneur.
Homme de foi aussi bien qu'homme d'honneur, sa présence régulière à l'église faisait l'édification des fidèles. Au reste, le même exemple était donné par la plupart des seigneurs. Un de leurs privilèges, on s'en souvient, était de recevoir l'eau bénite des mains du curé au banc seigneurial.
Chaque automne, vers l'époque de la Saint-Martin, 11 novembre, le seigneur faisait faire la criée à la porte de l'église, pour avertir les censitaires de venir payerleurs cens et rentes. On attendait ordinairement pour cela les premiers beaux chemins d'hiver. Le manoir devenait alors un centre d'activité, comme l'est encore aujourd'hui le presbytère du curé au temps de la rentrée des dîmes. Les habitants arrivaient soit
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en carrioles soit en traînes, emportant avec eux un ou deux chapons, quelques minots de grains ou d'autres effets ; car, bien que les droits fussent exigibles en monnaie, le seigneur acceptait souvent des denrées en échange.
M. de La Bouteillerie, assis dans son fauteuil, au fond de la grande salle du manoir, et ayant devant lui une table, sur laquelle était ouvert le censier, donnait audience à ses censitaires. Les anciennes redevances ne s'élevaient qu'à deux livres par arpent de front sur quarante-deux de profondeur, et à un sou de cens pour la même étendue; de sorte qu'une propriété ordinaire de quatre arpents sur quarante-deux n'était grevée que de huit livres de vingt ;jous de rentes, plus quatre sous de cens par année.
On connaît la bienveillance qu'ont habituellement montrée les curés dans la perception de leurs dîmes. C'était sur cet exemple que se modelaient les seigneurs. M. de La Bouteillerie prenait occasion de la rentrée de ses rentes pour régler les différends qui surgissaient entre les familles. Bien souvent, pendant les beaux jours d'été, assis à l'ombre d'un arbre, il rappelait le chêne de Vincennes par la manière dont il rendait la justice à ses censitaires.*
* Les adversaires de la féodalité, qui, la plupart, ne l'ont étudiée que juste assez pour ne pas la connaître, feraient bien de méditer ce qu'en a dit un jurisconsulte de France, dont le nom fait autorité, M. Troplong, qui d'ailleurs ne peut être soupçonné de partialité à l'endroit des institutions catholiques.
" La féodalité n'a vécu d'une vie si énergique et si fortement
Quand, sur la fin de sa vie, après avoir fait la visite de ses terres, il contemplait d'une éminence voisine les vastes défrichements qui s'étendaient à ses pieds, et où mûrissaient, aux rayons du soleil d'automne, les belles et abondantes moissons ; quand ensuite il reportait sa pensée au jour où, en débarquant sur le rivage, il l'avait vu tout couvert de forêts, et qu'il faisait la comparaison entre le passé et le présent, un sentiment de légitime satisfaction et d'intime joie remplissait l'âme du bon gentilhomme ; car il avait la conscience d'avoir employé utilement sa vie, de n'avoir pas travaillé uniquement pour ses enfants, mais d'avoir préparé un avenir de prospérité et de bonheur pour toutes les familles dont il voyait les habitations dispersées dans la vallée, de chaque côté de la rivière. Il en trouvait l'expression dans les chants joyeux des moissonneurs qui montaient jusqu'à lui, dans les bonnes paroles que ces braves gens lui adressaient à son passage, en se découvrant et en laissant reposer leurs faucilles. Les chasseurs abénaquis ou micmacs, dont on voyait les cabanes d'écorce au bout
répandue dans toute l'Europe, que parce qu'elle avait le droit de vivre... Elle fut populaire à sa naissance, et elle ne fut populaire que parce qu'elle donnait satisfaction aux idées généralement répandues sur la souveraineté et sur les droits de la famille et de la propriété. La longueur de son règne, la grandeur et l'originalité de ses créations, le mouvement qu'elle a imprimé, pendant plusieurs siècles, aux mœurs publiques, attestent que ce ne fut pas une puissance d'emprunt."
de la Pointe, et qui montaient aax maisons pour y vendre des paniers et de la venaison, lui rappelaient la barbarie du temps passé qui commençait à disparaître. Lorsque le bon vieillard revenait des champs, monté sur une charrette chargée de blé, et que, à son entrée dans la cour, quelques-uns de ses censitaires, venus pour lui parler, faisaient cortège à sa voiture en le félicitant sur sa récolte, il ne pouvait envier un plus beau triomphe et un meilleur couronnement à sa vieillesse.
L'année 1703 est une date funèbre dans les annales de la Nouvelle-France : la mortalité causée par la petite vérole fut si grande dans tout le pays, que l'épidémie de 1832 ne peut en donner une juste idée. Dans la seule ville de Québec, qui était peu considérable, plus de deux mille actes de sépulture furent inscrits dans les registres. La paroisse de la Rivière- Ouelle eut sa part d'épreuves durant cette calamité. Dans la mâtiné du 16 décembre, une foule nombreuse, venue de toutes les parties de la seigneurie et des environs, avait envahi les abords du manoir. On pouvait lire sur les visages consternés le motif de ce rassemblement : le seigneur de la Rivière- Quelle n'était plus. Etait-il mort victime de l'épidémie? On ne peut l'assurer ; l'acte de sa sépulture n'en dit rien.
Les tintements de la cloche annoncèrent l'arrivée du curé, l'abbé de Roqueleyne, précédé du clergé, qui venait faire la levée du corps dans la grande salle du manoir. Le cortège funèbre se rendit à l'église, où
furent célébrées des obsèques simples et sans éclat comme avait été la vie du modeste seigneur. Mais le deuil véritable était dans les coeurs et se manifestait sur les visages et dans les larmes des assistants. Le corps de M. de La Bouteillerie fut inhumé sous son banc seigneurial. Il n'a pas été relevé lors de la démolition de l'ancienne église (1792), dont l'emplacement fait maintenant partie du cimetière.
Aucun monument ne marque l'endroit où reposent les restes du premier seigneur de la Rivière-Ouelle ; mais on peut dire de lui avec autant de vérité que de l'architecte Wren : "Si monumentum quseris, circumspîce ; si vous cherchez son monument, regardez autour de vous." Voyez cette superbe seigneurie, ces champs fertiles, ces familles heureuses et prospères : voilà son œuvre; c'est un monument qui, mieux que le marbre et le bronze, transmettra son nom à l'avenir.
Le chanoine Deschamps n'avait pas eu la consolation de fermer les yeux à son père ; il était retenu, comme tous les autres membres du clergé, au chevet des mourants. L'abbé Deschamps mourut en 1726, et il fut inhumé dans la cathédrale de Québec.
Son frère cadet, Louis-Henri, qui hérita de la seigneurie, avait pris, selon la coutume du temps, le nom d'une des terres de sa famille, celui de Boishébert, que ses descendants ont continué de porter. Il séjourna peu à la Rivière-Ouelle. Fixé à Québec, où il occupait le grade de major, il y acquit d'importantes propriétés. Les services qu'avait rendus son père, aussi
bien que ses mérites personnels, lui valurent le poste de gouverneur de Louisbourg. Marié à dame Geneviève de Ramesay, il en eut quatre enfants : trois filles et un fils. L'aînée des filles, Chirlotte, qui épousa Pierre-Roch de Saint-Ours, sieur Deschaillons, et la cadette, Geneviève, qui s'allia à Charles Tarieu de Lanaudière, héritèrent des biens que possédait leur père à Québec ; la troisième fille, nommée Angélique, mourut religieuse à l'Hôpital-Général de Québec. Charles Deschamps de Boishébert eut en partage la seigneurie de la Rivière-Ouelle. Il prit une part active dans les guerres de la conquête. Après avoir commandé au fort de Niagara, il se distingua en Acadie par la défense vigoureuse qu'il opposa aux troupes anglo-américaines. Forcé de se replier sur Québec, il fut mis à la tête du corps de réserve et se battit vaillamment à la bataille de Montmorency. Après la journée d'Abraham, il passa en France, où ses descendants ont joui, de père en fils, d'un rang très distingué. L'un d'eux fut créé pair de France sous la Restauration. Son fils, le comte de Germigny, après avoir été successivement ministre des finances et gouverneur de la banque de France, fut nommé sénateur (1862) sous le dernier Empire. *
* Depuis la publication de ce travail, je suis parvenu, grâce aux investigations de mon ami M. Rameau, àmemetti-^en relations directes avec les représentants actuels de la famille de Boishébert, en France. Le chef de la branche aînée, M. Ernest Deschamps de Boishébert, qui habite le château de Ry,
Au moment du départ de M. de Boishébert pour la France, la seigneurie de la Rivière-Ouelle avait été acquise par un riche propriétaire canadien, M. Jacques Perrault. Ses descendants en jouirent jusqu'en 1815; alors elle passa entre les mains de la famille qui l'a possédée depuis.
Ici se termine la tâche que nous nous étions imposée. En généralisant cette étude monographique, on a une idée exacte de la colonisation de la Nouvelle- France au XVIIe siècle ; car le système était le même partout et produisait naturellement les mêmes résultats.
Nous avons choisi de préférence la paroisse de la Rivière-Ouelie pour deux raisons : d'abord, parce qu'étant notre paroisse natale, elle nous est particulièrement chère ; ensuite, parce que nous avions en maine les archives de la seigneurie, et que non seu-
en Normandie (Seine Inférieure), m'a communiqué les détails les plus abondants sur la généalogie, sur l'anoblissement et sur les différentes branches de sa famille actuellement existantes.
Charles Deschamps de Boishébert, qui alla rejoindre ses parents en Normandie après la prise de Québec, avait pour fils, Boch, officier dans un régiment de cavalerie étrangère, qui mourut en 1774. Il avait épousé une de ses cousines, Elisabeth de Boishébert, de qui il avait eu deux enfants, un fils nommé Roch, comme son père, mort eu bas âge, et une fille qui s'allia t. M. de Malaissis.
De ces faits, il résulte que la descendance mâle des Boishébert du Canada est éteinte, mais qu'il existe quatre ou cinq branches de la famille primitive, qui habite toujours la Norcandie
lement celles de la fabrique étaient à notre portée, mais que le curé, M. l'abbé Dion, qui a un goût prononcé pour ce genre de travail, nous a prêté son concours avec un empressement d'autant plus précieux, que nous sommes incapable de faire les recherches nous-mêrae. *
Il résulte des faits établis dans cette étude que la colonisation du bassin des Laurentides s'est faite dans des conditions de moralité dont les Canadiens ont droit d'être fiers. Exclusivement catholique, le mouvement d'émigration partait des hautes sphères de la société, le clergé et la nobles?e ; l'un mû par le zèle religieux, l'autre par l'ambition légitime d'accroître son influence en acquérant de nouveaux domaines en Amérique. Tous les deux avaient intérêt à ce que les familles qu'ils engageaient à émigrer eussent le? qualités requises pour la double fin qu'ils se proposaient, c'est-à-dire qu'elles fussent morales et vigoureuses. La confiance mutuelle qui existait entre les difi^érentes classes de la société, ainsi que les modifications apportées au système féodal, qui promettait plus d'avantage au peuple, favorisait ce mouvement.
" Les colons, dit excellemment M. Rameau, f se
* Le Dictionnaire généalogique de ]\I. l'abbé Tanstiay (vol. lev, 1603-1700) nous a été d'une grande utilité pour établir l'origine ies familles. On ne saurait trop souhaiter que cet ouvrage, qui ?st une de nos sources historiques les plus précieuses, soit continué au moins jusqu'à l'époque de la conquête.
t Vne colonie féodale, introduction, pp. 22 et suivantes.
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sentaient, au départ, rassurés contre l'imprévu, par la confiance qu'ils avaient dans leurs seigneurs, et par l'appui matériel et moral que ceux-ci leur assuraient...
" La colonisation fut entreprise au dix-septième siècle à peu près comme la colonisation antique, qui amenait avec elle la cité tout entière, avec sa hiérarchie, ses formes, son personnel organisé ; il n'y avait point de rujDture de tradition, mais développement de société.
" De tous les émigrants de cette époque, ajoute plus loin M. Rameau, ce furent les colons censitaires et le clergé qui réussirent le mieux dans leurs entreprises. Tandis que l'action et l'influence des seigneurs s'éclipsait peu à peu, le clergé, combinant son activité avec celle des cultivateurs, devint le pivot essentiel du développement de la société européenne transatlantique ; on avait fondé des seigneuries, mais la paroisse remplaça la seigneurie et devint l'unité sociale."
Il était dans la destinée de la démocratie en Amérique de vaincre l'aristocratie partout où elle tenterait de s'implanter, aussi bien au Maryland, dans les descendants de lord Baltimore, que sur les rives de l'Hud- 6on et du Saint-Laurent, dans les seigneurs de la Nouvelle-Hollande et de la Nouvelle-France. Elle a été remplacée depuis par l'aristocratie du million. Il y avait autrefois la tyrannie de l'épée, il y a aujourd'hui la tyrannie du capital : il a ses troupeaux de serfs comme les seigneurs du moyen âge. La différence est qu'ils travaillaient dans les champs, et
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qu'aujourd'hui ils travaillent dans les manufactures. L'avenir dira lequel, de l'ancien ou du nouveau régime, aura plus ou moins fait pour Thumanilé.
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