CHAPITRE SIXIÈME
Québec mis en état de siège par les Iroqiioia — Aventures de deux prisonniers — La sauvagesse Marguerite.
L'année 1660 est la date la plus critique de nos annales. Harcelés sans cesse par les Iroquois, les colons en étaient réduits à se demander s'il ne valait pas mieux s'en retourner en France et abandonner complètement le paj^s à cet ennemi insaisissable.
Il s'était répandu sur tout le parcours du fleuve, pillant ou brûlant toutes les habitations qu'il pouvait surprendre, massacrant ou faisant i>risonniers un grand nombre de Français et de sauvages alliés.
Quelque temps auparavant, une de leurs bandes avait fait une descente dans l'île d'Orléans, où elle était tombée à 1 "improviste sur une bourgade huronne dont elle avait exterminé une partie et traîné une autre en captivité. Les débris infortunés de cette bourgade étaient accourus tout épouvantés se réfugier à Québec. Quelques prisonniers iroquois amenés au fort Saint-Louis avaient déclaré que l'intention de
leurs chefs était de s'enij^aier de (Québec et d'anéantir tout le reste de la colonie. Un des projets de cette exi)édition qu'ils caressaient depuis longtemps était, disait-on. d'enlever les Filles Vierges. Toute la popuhition était plongée dans l'eftroi et la consternation : les plus calmes ne pouvaient se défendre d'un sentiment de stupeur à la vue des faibles moyens qu'on avait à opposer aux ennemis. Le danger paraissait si imminent que le gouverneur. M. le comte d'Argenson et l'évêque de Québec jugèrent, après avoir pris conseil des anciens du pays, que les religieuses n'étaient plus en sûreté dans leur monastère. Elles reçurent l'ordre de se réfugier chez les Pères Jésuites, où un corps de logis leur fut assigné.
" Comme on croyait que le danger n'était que pour la nuit, nous sortions de chez nous tous les soirs avant le coucher du soleil, et nous revenions tous les matins quand il était grand jour.
" Il ne restait à notre maison que trois ou quatre religieuses, tant pour avoir soin de quelques malades qui étaient dans l'hôpital que pour empêcher les désordres qui auraient pu arriver dans un couvent abandonné. Mais pour la sûreté de celles qui s'expo.^aient ainsi au péril, M. le gouverneur fit faire la garde toutes les nuits autour de notre monastère pour arrêter les Iroquois. Les sentinelles criaient à tout moment, ici comme par toute la ville • " Qui va là ? " Et cette précaution fut si utile que l'on apprit par les Iroquois que l'on fit prisonniers quelque temps après, que cela
206 HISTOIRE DE L'hÔTEL-DIEU
seul les avait empêchés de mettre le feu aux maisons de Québec, parce qu'ils voyaient bien que nous étions sur nos gardes et qu'ils ne pouvaient nous surprendre.
" Ce qui nous affligeait encore plus sensiblement, c'est que, durant quelques jours, on nous ôta le saint Sacrement, dont la présence nous rassurait et nous consolait au milieu de toutes ces calamités."
Pendant ces jours d'alarme, la mère de Saint- Augustin déploya un courage et une sérénité d'âme qui étonnèrent même les soldats, et qui contribuèrent puissamment à rassurer le reste de la communauté. Comme la mère de l'Incarnation aux Ursulines, la mère de Saint-Augustin réclama le privilège d'exposer sa vie pour ses sœurs en faisant l'office de gardienne de nuit dans l'Hôtel-Dieu.
" Nous sommes entre la vie et la mort, écrivait-elle, quelque temps auparavant. Il n'y a personne qui soit assuré d'être garanti de la fureur de ces barbares. Tout cela, je vous assure, ne me fait aucune peur. Je sens mon cœur disposé à faire et à souffrir tout ce qu'il plaira à mon bon jNIaître de m'envoyer. Il connaît mes forces, et je crois qu'il ne permettra rien que pour le mieux.
" On vous demande pour l'an prochain un nouveau secours do Bayeux, quelques filles choisies. Je vous prie au nom de Dieu, mon cher Père *, de bien éprouver leur vocation, et de n'en point envoyer, à moins
* M. do Beriiays.
DErXiÈME ÉPOQUE 207
qu'elles n'aient un dépïr extrême d'y venir : car un désir médiocre n'est pas assez. Tl n'est pas croyable combien l'épreuve que l'on m "a fait subir, avant que de venir, m'a servie et fait plus aimer ma chère vocation du Canada."
"Notre heureuse Catherine de Saint - Augustin, ajoute le Père Raguencau, désira que le sort tombât sur elle pour la garde de la maison, et ce fut iiresquo toujours elle qui fut choisie : ce qui était une consolation merveilleuse, et pour les sœurs qui y restaient et pour les domestiques qui, courant avec elle le même péril de leur vie, se promettaient par ses prières une protection particulière de Notre-Seigneur. Ils se sentaient tellement ranimés de ce qu'elle leur disait. avec une ferveur et une force toute divine, qu'ils se fussent estimés heureux de mourir avec elle. Le [)lus puissant motif qu'elle avait était de pouvoir en ces occasions passer en prière devant le saint Sacrement une plus grande partie de la nuit, et de pouvoir consommer les saintes espèces qui étaient dans le saint ciboire, en cas d'une irruption des Irorjiiois, ou de mourir sur le lieu, martyre, portant Té'; us - Christ dans son cœur, ou bien d'être emmené" iptive par ces barbares, et de s'y voir abandonnée ou brûlée dans leur i)ays pour son Sauveur. Outre cela, ce (jui la consolait extrêmement, c'était que s'estimant !a moindre de la maison et la plus indigne de vivre, s'il fallait mourir, elle aimait mieux par charité et par justice que cet accident tombât sur elle, que sur aucune autre de ses sœurs."
Si au moment de ces crises suprêmes la population canadienne ne s'est pas découragée et n'a pas déserté complètement la colonie, on le doit, en grande partie, à ces femmes fortes qui, comme la mère de l'Incarnation, la mère de Saint- Augustin, se montraient toujours plus grandes que le danger, se tenaient debout sur les ruines de toutes les espérances et ramenaient la cou- Hunce dans les âmes ébranlées.
Pendant une visite que le gouverneur vint faire à rhô[)ital, il indiqua les principaux travaux de fortification qui devaient y être exécutés pour le mettre en état de défense. Un certain nombre de guérites solidement construites furent placées aux alentours pour servir d'avant-postes aux sentinelles.
Les taillis et les broussailles qui croissaient encore aux abords du monastère ou sur le penchant du coteau et qui pouvaient servir d'embuscades aux Iroquois, furent soigneusement rasés. Une partie du mois de mai et du mois de juin s'écoula au milieu de ces alertes • enfin le 8 de juin on apprit que l'armée iroquoise était en pleine retraite vers son pays. Les pertes cruelles qu'elle avait subies devant le fort du Saut-des-Chaudières, défendu par Daulac et ses braves compagnons qui s'y étaient fait tuer jusqu'au dernier, l'avaient découragée et lui avaient fait i)erdre l'espérance de conquérir un pays qui comptait de pareils défenseurs.
Une aventure singulière, arrivée vers ce temps (1662), offre un exemple frappant de l'influence qu'exerçait sur l'esprit des sauvages la charité des religieuse"
Deux soldats français avaient été surpris dans les bois par un parti d'Iroquois, aux environs des Trois- Rivières, et traînés en captivité dans leur pays. L'un de ces soldats avait reçu en se défendant une balle qui lui était restée profondément enfoncée dans le corps. Un des guerriers iroquois, dans l'espoir de l'emmener vivant dans sa tribu, afin de lui faire subir les raffinements de cruauté qui étaient réservés aux prisonniers, sonda la blessure, y fit une incision et retira la balle avec une dextérité qu'on aurait été loin de soupçonner chez un barbare. Il banda ensuite la plaie en y appliquant des plantes sauvages, et la soigna si bien qu'avant la fin du voyage, la cicatrice était fermée et en pleine voie de guérison.
Aux approches de la bourgade, un des guerriers de la troupe fut dépêché en avant pour donner avis de leur arrivée. Aussitôt toute la population s'arma de bâtons et vint se ranger en deux lignes à l'entrée de la bourgade.
Les deux malheureux prisonniers furent, selon la coutume, dépouillés de leurs vêtements et forcés de courir entre cette double haie au milieu d'une grêle de coups. Ils furent laissés sur place tout meurtris, ensanglantés et à moitié morts. A la tombée de la nuit ils virent se glisser furtivemomt près d'eux un être humain qu'ils reconnurent pour un Huron chrétien retenu en captivité depuis deux ans. Ils les exhorta avec des paroles d'une foi admirable à endurer leurs maux avec patience et si se recomiuandei- à la sainte
210 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
Vierge, qui l'avait lui-même singulièrement protégé. Il ajouta que le terme de leurs souffrances était proche, et qu'ils allaient bientôt en recevoir la récompense. "Car, dit-il en s'éloignant, votre sort est décidé; demain vous serez brûlés vifs à la pointe du jour. Ayez bon courage jusqu'à la fin, et souvenez-vous de moi quand vous serez au ciel."
Les exhortations de cet excellent néophyte furent pour les deux victimes un baume de consolation qui les fortifia et leur fit envisager le supplice avec calme et résignation. D'ailleurs, la mort leur paraissait infiniment préférable à la vie au milieu de pareils tourments.
Ils passèrent le reste de la nuit à prier et à s'encourager mutuellement à souffrir leur martyre pour l'amour de Jésus-Christ. L'aurore parut enfin ; le soleil se leva à l'horizon, et la matinée s'avança sans qu'aucun mouvement inusité se fit dans le village. Les captifs ne pouvaient s'expliquer la cause de ce retard.
Un ambasadeur du canton d'Onontagué était arrivé pendant la nuit : il avait convoqué le conseil des anciens et tâchait d'obtenir par son éloquence qu'on livrât les prisonniers à sa tribu, qui voulait s'en servir pour conclure un traité de paix déjà entamé avec les Français. Les deux captifs furent amenés devant le conseil, et y apprirent avec étonnement qu'au lieu d'être attachés au poteau pour y être écorchés, ils allaient bientôt recevoir leur liberté. Mais à peine avaient-ils échappé à ce premier danger, qu'une autre menace de mort renouvela leurs appréhensions.
L'autorité des chefs était rarement acceptée sans conteste parmi ces peuplades indisciplinées. Un guerrier iroquois, furieux d'apprendre que les victimes de sa vengeance allaient lui échapper, se mit à leur poursuite la hache à la main, et il les aurait infailliblement assommés si une captive huronne ne les eût, au péril de sa propre vie, fait entrer dans sa cabane avec leur guide, et ne les eût cachés sous un amas d'écorces. Quand le danger fut passé, elle les conduisit hors de la bourgade, et les mit sur la route du canton d'Onontagué.
Les premiers jours de marche se firent sans accident ; et les deux soldats, malgré les excessives fatigues'du trajet, que leur état de faiblesse et les meurtrissures dont ils étaient couverts, rendaient plus pénibles, remerciaient cependant le ciel en songeant que le terme de leur captivité était proche, lorsqu'un matin, en s'éveillant, ils furent consternés de voir que leur guide les avait abandonnés. Ce sauvage se voyant seul au milieu de la forêt avec deux ennemis, s'imagina qu'ils cherchaient l'occasion de l'assassiner. Poursuivi par cette pensée, il fut saisi de frayeur et il profita des ténèbres de la nuit pour s'évader. Ne sachant plus quelle direction prendre, les deux soldats s'égarèrent bientôt dans les bois, et marchèrent à l'aventure en proie à toutes les anxiétés, aux privations et à la froidure de la saison ; car on était au mois de novembre.
Après bien des détours, ils parvinrent aux environs
212 HISTOIRE DE l'iIÔTEL-DIEU
d'un camp qu'ils reconnurent pour un village d'Oneïouts, les ennemis les plus acharnés des Français. Tremblant d'être découverts, ils avisèrent une cabane qui s'élevait à l'écart, et qui leur parut abandonnée. Ils y entrèrent pour s'y cacher et virent qu'elle était occupée par une sauvagesse qui, d'abord surprise de leur brusque arrivée, les reconnut au premier coup d'œil pour des fugitifs et les accueillit avec bienveillance. Ils furent très étonnés de l'entendre leur adresser la parole en bon français. Elle leur dit de ne rien craindre, qu'elle les prenait sous sa protection.
Cette sanvagesse, nommée Marguerite, était une captive chrétienne de cette pauvre nation huronne qu'on trouvait alors dispersée parmi ses ennemis.
Elle avait autrefois été instruite chez les Ursulines de Québec. Souvent, pendant ses premières années, elle était entrée dans les salles de l'Hôtel-Dieu et avait été témoin des soins maternels que les religieuses donnaient à leurs patients. Touchée profondément de ces exercices de la charité chrétienne, elle avait résolu de les imiter pour acquérir les mêmes mérites devant Dieu. Elle déroba les deux Français à tous les regards en les cachant dans un réduit inaperçu de sa cabane et elle remplit auprès d'eux l'ofliLc d'une sœur hospitalière. Elle réchauffa leurs membres engourdis en allumant un bon feu, leur prépara une nourriture fortifiante et pansa leurs blessures avec des plantes médicinales dont elle avait appris à connaître
DEUXIÈME ÉrOQ'JE 213
la vertu. En leur rendant ces touchants services, elle leur parlait sans cesse des bontés dont elle avait été le témoin et l'objet chez les religieuses. C'était, ajoutaitelle, le moins qu'elle pouvait faire que de rendre aux Français le bien qu'elle en avait reçu. Le souvenir des exemples qui l'avaient édifiée chez les saintes filles de Québec restait toujours présent à sa mémoire et était un des motifs les plus puissants qui l'encourageaient à persévérer dans la foi chrétienne.
Les deux captifs ne pouvaient revenir de leur admiration en découvrant chez cette humble enfant des bois, non seulement toutes les vertus du christianisme, mais même la pratique des conseils évangé- 'i(|ues.
La protection de la Providence leur parut plus visible que jamais.
Cependant leur présence dans le village avait été soupçonnée, et l'on finit par découvrir leur retraite. Chose étrange ! et qui n'était encore jamais arrivée dans cette tribu, ils furent traités avec humanité et même conduits jusqu'au canton d'Onontagué.
Là vivait un chef déjà renommé, et qui était destiné à devenir un des plus grands hommes de sa nation. Il est resté célèbre dans notre histoire sous le nom de Garaconthié. Guerrier intrépide, il était doué d'un véritable génie et d'une générosité de caractère presque inconnue chez ces peuples. Sa rare éloquence faisait l'admiration même des Français et lui avait conquis une influence décisive dans sa tribu.
214 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
Il l'employa tout entière à l'avantage des Français, dont il se montra l'ami sincère et dévoué jusqu'à sa mort. Les services éminents qu'il leur a rendus lui ont acquit des droits impérissables à leur reconnaissance.
Ce fut Garaconthié qui prit nos prisonniers sous sa protection, leur servit lui-même de guide et les remit entre les mains du gouverneur, le chevalier de Mésy, qui se trouvait alors à Montréal.
Le simple récit de ce fait en dit plus que bien des commentaires sur l'impression profonde et durable que faisaient dans les âmes le dévouement et la sainte vie des Hospitalières.
^UAPITRE SEPTIÈME
Héroïques vertus de la mère de Saint- Augustin — Sa vie mystique— Le Pore de Brébeuf, martyr, lui est donné pour directeur— Elle est ravie en extase le jour de l'Ascension — Ses révélations sur le tremblement de terre de 1663 — Sur le chevalier de Mésy — La pécheresse Marie — La mère de Saint- Augustin assiste miraculeusement à la délicace de la cathédrale de Québec.
Les éminentes qualités et la sainteté précoce qu'on avait admirées dans la mère de Saint- Augustin pendant son noviciat à Bayeux, avaient pris un accroissement nouveau et plus merveilleux encore depuis le commencement de son apostolat dans la Nouvelle- France. Nous en avons déjà touché quelque chose, quand nous avons suivi ses premiers pas dans ce " paradis de Québec " qui lui paraissait si délicieux, parce qu'elle pouvait y cueillir à pleines mains, sur l'arbre de la croix, les fruits du sacrifice et de l'immolation. Nous avons entendu ses transports d'allégresse au moment de l'arrivée, nous avons été témoins de la générosité avec laquelle elle avait embrassé le. surcroît de fatigues, de privations et de veilles qu'elle avait rencontré ici.
216 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
Non contente de ces travaux non plus que des jeûnes et des austérités qu'impose la règle de Saint- Augustin, elle y avait ajouté des pénitences corporelles extraordinaires qu'elle faisait avec l'assentiment de ses directeurs.
" Elle imitait, dit son historien, le grand Apôtre, qui châtiait son corps pour l'assujétir à l'esprit, et souvent c'était avec une sainte cruauté, par des disciplines sanglantes, des ceintures hérissées de molettes de fer q.ui lui entraient dans la chair ; enfin par des jeûnes que je puis dire continuels. Elle passait souvent les nuits en oraison, ou couchait sur la dure, malgré la rigueur de la saison."
La sainte Vierge lui avait inspiré de s'engager par vœu à rechercher en toute chose la plus grande gloire de Dieu.
Sous le climat rigoureux du Canada, il était difficile que la vie de fatigues et de macérations qu'avait embrassée la mère de Saint-Augustin ne finît pas par épuiser ses forces. Avant peu d'années, en effet, cette fleur de jeunesse et de santé, qui avait si merveilleusement secondé son ardeur, s'était évanouie pour ne plus reparaître, et elle resta en proie à des langueurs et à des infirmités qui devinrent ses compagnes inséparables jusqu'à la fin de ses jours.
Sa tendre amie de Bayeux en ayant été informée, en fut alarmée et touchée de compassion. Elle lui écrivit lettre sur lettre pour la presser de s'en revenir au pays natal, où la douce température de la Normandie,
des soins attentil's, des occupations moins pénibles, enfin l'air de la patrie, triompheraient bientôt de ses langueurs, ranimeraient sa santé et lui permettraient de servir encore, pendant de longues années, Dieu et le prochain dans sa chère communauté de Bayeux.
La tentation était délicate et l'illusion facile. La mère de Saint-Augustin n'avait-elle pas fait généreut^ement sa part de sacrifice, tant que sa santé n'avait [)as été compromise ? N'avait-elle pas maintenant acquis le droit de céder sa place à d'autres compagnes de France? N'avait-elle pas sous les ye\xx l'exemple de la mère de l'Assomption qui avait fait la traversée .'vvec elle, et aussi celui de la mère de Sainte-Geneviève venue un peu auparavant, qui toutes deux étaient retournées à Dieppe après avoir servi quelque temps au Canada. D'ailleurs, notre sainte n'avait jamais cessé d'appartenir au monastère de Bayeux, qui continuait de subvenir à son entretien, qui désirait ardemment son retour, qui profiterait de nouveau de sa présence, et à qui enfin elle était redevable d'une grande dette de reconnaissance. Voyons la réponse de la mère de Saint-Augustin.
" Ma chère mère et cousine,
" Je suis attachée à la croix du Canada par trois clous dont je ne me détacherai jamais. Le premier, c'est la volonté do Dieu ; le second, le salut des âmes ; et le troisième, ma vocation en ce pays et le vœu que j'ai fait d'y mourir. Quand môme toutes les religieuses voudraient revenir en France, je demeurerais, pourvu
218 HISTOIRE DE l'HÔTEL-DIEU
qu'il me le fût permis, seule en Canada pour y consommer ma vie au service des pauvres sauvages et des malades du pays."
Afin de rendre cette décision plus que jamais irrévocable, elle écrivit en ces termes et signa de sa main le vœu qu'elle avait fait de se consacrer pour toujours à la mission de Québec :
" Jésus-Christ mon Sauveur, qui, par une disposition tout aimable de votre providence divine, avez voulu me donner place en ce pays, quoique j'en sois très indigne, moi, sœur Catherine de Saint-Augustin, désirant de tout mon cœur coopérer aux saintes intentions qu'a sur moi votre saint amour, prosternée aux pieds de votre divine majesté, en la présence de votre auguste Mère, ma sainte Reine et Maîtresse, de son glorieux époux, mon bon Ange, mes saints Patrons, et toute la cour céleste, je fais vœu de perpétuelle stabilité en ce pays ; entendant le tout selon la volonté de ceux qui me conduisent. Je vous conjure, moi. mon adorable Sauveur, qu'il vous plaise de me recevoir pour votre perpétuelle servante et esclave en ces contrées, et me rendre digne d'une vocation si excellente. Catherine de Saint- Augustin, le 18 oct. 1654. "
Les supérieures de Québec n'avaient pas tardé à juger la mère de Saint- Augustin digne de remplir les principales fonctions de la communauté. Dès cette même année 1654, quoiqu'elle n'eût encore que vingtdeux ans, elle fut élue dépositaire ; et elle déploya
dans l'exercice de cette fonction des aptitudes qui la firent réélire à la même charge aux élections de 1060. On la verra plus tard appelée par les suffrages de ses sœurs à l'office d'hospitalière (4 octobre 1663), puis à celui de maîtresse des novices (9 novembre 1665), et s'acquitter de ces divers emplois avec une perfection toujours croissante. Les sujets de distractions inhérents à la charge de dépositaire, les rapports journaliers qu'elle entraîne avec le monde n'altérèrent en rien le recueillement intérieur qui lui était habituel. Son esprit, par une faveur singulière, seni1)lait avoir acquis la double faculté de converser avec Dieu en même temps qu'avec les hommes. Active, laborieuse, se faisant toute à tous, agréable et enjouée dans sa conversation, elle ne laissait rien soupçonner des entretiens intimes qu'elle avait sans cesse avec le monde invisible. Ces rapports surnaturels lui étaient si fréquents qu'ils paraissaient être devenus l'état normal de son existence. Ce fut alors que ses directeurs, témoins des voies exceptionnelles par où elle était conduite, prirent avis de l'évêque de Québec qui jugea prudent d'exiger qu'elle écrivît un journal de ces mystérieuses opérations, afin d'être mieux en état d'ap])récier s'il y avait illusion ou réalité dans ces apparitions, ces extases, ces révélations dont ils lui faisaient rendre compte.
Parmi ces visions, une des plus extraordinaires est celle dont elle fut favorisée le 25 septembre 1062.
Etant devant le saint Sacrement, après sa commu-
220 HISTOIRE DE L'iIÔTICL-DIEU
nion, elle eut une extase durant laquelle la sainte Vierge et le Père Jean de Brébeuf lui apparurent. Il y avait treize ans que ce grand apôtre avait été martyrisé par les Iroquois dans le pays des Hurons. La mère de Saint- Augustin n'avait pas connu le Père de Brébeuf, mais pénétrée d'admiration pour ses héroïques vertus, elle s'était sentie inclinée à l'invoquer souvent dans ses oraisons, depuis qu'elle avait appris son martyre et que ses reliques, à demi consumées par le feu, avaient été rapportées à Québec avec celles du Père Gabriel Lalemant.
Elle raconte ainsi elle-même les circonstances do cette apparition :
" Le Père de Brébeuf était devant moi tout brillant de lumière, portant une couronne éclatante de gloire et à l'endroit du cœur une colombe blanche comme neige qui marquait la douceur et la mansuétude qui avaient paru en ce serviteur de Dieu pendant sa vie. Cette colombe portait écrits sur les grandes plumes de ses ailes, les dons du Saint-Esprit et les huit béatitudes. D'une main il tenait une palme, et de l'autre, il montrait cette colombe. Il était revêtu d'une aube et par-dessus il avait une étole d'une broderie d'or et de perles très blanches. Le Père me paraissait environné de rayons, mais il me semblait être comme triste dans cet état de gloire. Et il dit : "Qui aura pitié de moi? Qui est-ce qui me soulagera ? "
" Je ne lui voulus rien dire, mais j'adressai ma réponse à la très sainte Vierge. Et alors il me dit que
DEUXrÈME ÉPOQUE 221
sa peine c'était de voir que le pays pour lequel il avait tant travaillé, et où il avait donné son sang, fût maintenant une terre d'abomination et d'iminété. S'adrerisant à moi en particulier, il nie dit: " Sœur de Saint-Augustin, nous porterez-vous compassion ? Aideznous, je vous en prie. "
"Commeje continuai à m'adresseràla sainte Vierge pour répondre, il ajouta: " Dites ceci à votre confesseur, et faites ce qu'il vous dira..." La visioa continue et le Père de Brébeuf finit par indiquer à la mère de Saint-Augustin la conduite qu'elle devait tenir pour se mettre sous sa direction spirituelle. Depuis ce moment jusqu'à la mort de notre sainte, le Père de Brébeuf la dirigea dans les voies extraordinaires où elle était entrée, par de fréquentes apparitions, ou en lui faisant sentir sa présence par d'intimes inspirations.
La vision que nous venons de rapporter a été choisie comme sujet d'une gravure qui sert de frontispice au livre du Père Ragueneau.
Dans une autre circonstance, la mère de Saint- Augustin eut une participation ineffable au mystère de l'Ascension de Notre-Seigneur. Elle vit le ciel entr'ouvert, et Jésus-Christ tout rayonnant de gloire s'élever dans les airs environné d'une multitude de bienheureux. En parcourant cette page des écrits de notre sainte, on croirait lire la narration d'un de ces ravissements de saint Paul par lesquels Dieu voulut donner à ce grand apôtre un avant-goût du ciel, et le rendre témoin de merveilles qu'il n'a pas été accordé
222 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
à l'œil de l'homme de voir, ni à son oreille d'entendre. S'il était permis de comparer le récit de ces divines opérations aux inventions du génie humain, nous dirions qu'il ne déparerait par les belles visions que Béatrix découvrit aux regards émerveillés du Dante dans le paradis.
"Lejour de l'Ascension, raconte notre bienheureuse, à deux heures et demie, pendant que j'étais au chœur, attentive à écouter le sermon du prédicateur, il me sembla que son dessein avait été de nous montrer la manière dont Jésus-Christ régnait et devait régner dans nos cœurs, et particulièrement au jour de sa glorieuse Ascension. Il fit voir clairement tout cela, mais malgré toute mon attention, je ne retenais rien du tout. Un quart d'heure environ après que le sermon eut été commencé, continuant de me plaindre à Notre- Seigneur de mon insensibilité, j'entendis une voix intérieure qui me dit ces mots : Audi et vide. Je fus un peu émue tout d'abord ; j'eus peur qu'il n'y eût de l'illusion. Toutefois le calme s'étant rendu presque entièrement maître de moi, je regardai le Père qui prêchait, et je redoublai mon attention à l'écouter, pensant que c'était ce que la voix m'avait fait entendre. Je vis au côté droit du Père un personnage vénérable, vêtu d'une tunique très blanche et très déliée. Pardessus il avait un long manteau traînant jusqu'à terre, d'une rouge très éclatant ; des sandales à ses pieds, dont les attaches étaient de couleur de pourpre. Sur chaque pied, sur chaque main et au côté gauche un
peu en biaisant paraissait une esearboucle qui jetait un éclat merveilleux. Sur la tête il portait une couronne d'or émaillée de toutes sortes de pierreries ; et toutes ces pierreries étaient disposées en lettres, lesquelles assemblées faisaient ces mots en italique : L'agneau qui a été tué, est digne de tout honneur, de toute gloire, de toute louange. Ensuite j'entendis une voix qui disait : Venite et videte. J'avais plus d'attention à contempler un objet si aimable, qu'à regarder ailleurs d'où venait le son de la voix. C'est pourquoi la voix commença disant : Venez et voyez où le Roi de gloire fera sa demeure. Ce Roi de gloire était celui que je voyais. Il jeta un coup d'œil vers la porte de l'église ; et je regardai aussi pour voir quel était le sujet de ce regard. Je vis une procession très auguste d'âmes bienheureuses qui entraient. Saint Jean-Baptiste paraissait à la tête et portait une bannière blanche comme neige, sur laquelle étaient écrits en gros caractères rouges, ces mots : Ecce Agnus Dei, ecce qui tollit peccata mundi. Toute cette troupe s'étant approchée, se prosterna profondément devant l'autel où était le Roi. Puis, s'étant relevée par son commandement, elle semblait vouloir l'enlever. Pendant cetemps, je me disais: C'est ici à peu près l'heure que Notre-Seigneur monta au ciel, peut-être que c'est ce que cette vision veut me signifier ; mais je voudrais bien savoir ce que Notre- Seigneur dit à ses apôtres en allant sur la montagne avant de les quitter. Alors celui que je voyais et qui me représentait ce véritable Seigneur, sembla me mon-
224 HISTOIRE DE l'hÔTEI.-DIEU
trer par une petite inclination qu'il agréait mon désir ; et s'approchant ensuite du prédicateur, il lui souffla sur la bouche et puis se tint un peu à côté. Aussitôt le Père s'éloigna entièrement de son sujet, et dit: N'y a-t-il pas quelqu'un qui volontiers me ferait cette question, savoir, quelles fuient les dernières paroles de Jésus-Christ à ses disciples bien-aimés ? Demandonslui à ce Roi de gloire, et voyons quelle réponse luimême en daignera faire. Et se tournant vers le saint Sacrement, il demanda lumière pour connaître ce secret inconnu aux hommes. Puis se retournant il dit: Il me semble que j'entends ce divin Roi qui nous dit que ses dernières paroles furent les mêmes qu'il leur adressa en la Cène, dans le sermon adorable qu'il nou.< a laissé et que le disciple d'amour nous a enseigné dans l'Evangile. Après il fit une répétition abrégée de ce sermon avec beaucoup de zèle. Et en même temps qu'il parlait, celui qui se tenait auprès de lui semblait aussi proférer avec lui les mêmes paroles; el c'était, à ce qu'il me semble, ce qui donnait tout le poids et la valeur au discours et à l'action du prédicateur,"
(Remarquez, ajoute ici le PèreRajruoneaii, que les relifiieuse^i s'aperçurent bien que le Père changeait son dessein et s'écaitait de son discours.)
" Le sermon étant fini, ajoute la sainte, cette i)rocession sembla s'élever dans les airs, et le Roi de gloire, au milieu de toute cette troupe, était |iorté d'une fayon admirable par sa propre vertu. Je le suivis tant qu"il
me fut possible, et mon esprit l'accompagna par la permission qui m'en fut donnée. Saint Joseph était le plus proche à l'entrée des portes éternelles ; et ce fut lui, ce me semble, qui parla le premier à la très auguste Trinité. Et s'adressant a la personne du Père, après que la très sainte humanité de Jésus-Christ fut placée sur le trône qui lui était destiné, il lui dit dans le langage des bienheureux : Voilà le talent que vous m'avez confié. Ce talent a si bien profité, que non seulement je vous le rends au double ; mais voyez cette troupe qu'il s'est acquise. Je vous en fais hommage. Le Père éternel le constitua alors, non seulement sur beaucoup de personnes, mais même lui dit : Serviteur fidèle, comme vous avez été l'économe de ma maison sur terre, je veux ici que vous y commandiez, et que vous y ayez toute [)uissance. Le Fils même lui donna pouvoir sur lui, tout Roi de gloire qu'il était, et voulut qu'il eût l'honneur de lui commander. Pour lors, me tournant vers ce saint, je lui dis : Grand saint, je suis à vous, demandez à ce Roi de gloire que pour toute l'éternité je ne sois point séparée de son amour. Il ne vous refusera pas en son avènement. Et ma demande me fut accordée."
Quels étaient les desseins de Dieu en élevant si haut dans son intimité son humble et fidèle servante, en découvrant à ses regards ces sublimes échappées du côte du ciel? On va le voir. C'est qu'il voulait la fortifier, par ces intimes certitudes de la récompense, contre les jurandes épreuves par lesquelles il projetait
226 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
de la faire passer. Après ces heures de lumière, voici en eflfet venir les heures de ténèbres ; après ces jours de calme, voici des orages qui n'auront d'autre terme que sa vie.
Lorsque la mère de Saint-Augustin avait commencé son apostolat de charité dans la Nouvelle-France, le petit peuple au service duquel elle était venue consacrer sa vie, était digne de cette sublime offrande. Il présentait par la pureté de ses mœurs, la ferveur de sa foi et l'héroïsme de ses luttes, un spectacle peutêtre unique dans l'histoire moderne. Choisi parmi l'élite d'une nation profondément chrétienne, isolé de tout contact funeste, retrempé sans cesse par des dangers toujours renaissants, il avait été évangélisé par des apôtres tels que les Jogues, les Brébeuf, les Lalemant,et bien d'autres moins connus devant les hommes, mais non moins grands devant Dieu. Aussi pouvaiton dire que ce peuple retraçait par sa conduite édifiante la vie des premiers chrétiens. Comment aurait-il pu, en effet, ne pas écouter les prédications, ne pas suivre les exemples de ces missionnaires qui exposaient chaque jour leur vie pour aller lui offrir, à travers les bois, les secours de la religion, et dont plusieurs portaient sur leurs membres mutilés les stigmates du martyre ?
Toutefois il n'était guère possible d'espérer que cet âge d'or durât toujours, qu'une aurore si pure fût.suivie d'un jour sans nuage. L'accroissement de la colonie par l'agrégation annuelle de recrues venant d'Eu-
rope, devait nécessairement amener quelque altération dans la phypionoraie de la population primitive.
A l'époque où nous sommes arrivés (1G63), ce changement commençait à se faire sentir. Certains désordres même cherchaient à s'introduire, qui paraissaient d'autant plus graves qu'ils contrastaient étrangement avec l'innocence de vie, les mœurs austères de l'âge précédent.
Les phénomènes extraordinaires qui se manifestèrent alors dans le firmament et sur la terre furent regardés comme des avertissements du ciel et la menace de châtiments divins.
L'âme de la mère de Saint-Augustin était navrée de douleur à la pensée des scandales dont les échos parvenaient jusqu'à ses oreilles, au fond de sa cellule. Elle eut à ce sujet difi^érentes révélations qu'elle a consignées dans ses mémoires.
" Dieu, dit l'auteur de sa vie, a souvent donné à connaître à cette âme vraiment fidèle et généreuse, les péchés qui se commettaient, quoique très secrets et cachés, par des personnes éloignées de sa vue et de sa présence. Souvent Dieu lui faisait pénétrer dans le fond des consciences l'état de plusieurs ; les grâces qu'il leur faisait, les résistances de leur cœur, leur endurcissement volontaire, les opérations des démons et des anges, la colère de la justice divine irritée contre leurs péchés, et les peines dont il punissait leurs crimes. Souvent il l'invitait ou il la faisait solliciter par des saints du paradis à s'offrir d'être la victime de sa
228 HISTOIRE DE l'hÔïEL-UIEU
divine justice, et de porter sur elle-même les punitions qui étaient préparées pour les autres, et .souvent même elle a été punie sur-le-champ, principalement lorsque c'étaient des personnes qu'elle chérissait paiticulièrement et à qui elle pouvait avoir quelque spéciale obligation ; elle s'offrait de tout son cœur et elle s'abandonnait à la justice divine comme une victime publique pour les péchés d'autrui. L'expérience a fait connaître par l'observation qu'en ont faite ses pères spirituels, que toutes ces impressions étaient véritables."
" Un jour, dit-elle, étant devant le saint Sacrement, je me sentis intérieurement invitée d'écouter et de voir la présence de celui qui me parlait, quoique ce fût d'une façon non visible. Il m'imprima une grande terreur, à raison de sa majesté. Néanmoins mon esprit se calma, et quoique je fusse dans une crainte respectueuse, mon cœur possédait une paix profonde. Il me sembla que l'archange saint Michel était celui qui me parlait. Voici d'abord ce qu'il me fit entendre: Loquimini ad cor Jérusalem, et advocate eam, quoniam compléta est malitia ejus ; dimissa est iniquitas illius.
'' Il portait en sa main gauche trois flèches et à la droite une balance. Sur chacune des flèches étaient écrits ces mots : Impiété, Impureté, Détraction. Et elles étaient comme attachées ensemble par cette devise : Quis ut Deus f Et la même devise semblait lui composer une espèce d'habillement. Les flèches étaient prêtes à être décochées. Un des bassins de la balance était rempli, et comme comblé des paroles précédentes du
DEUXIÈMli; ÉPOQUE 229
prophète Isaïe. L'autre était presque vide, et on ne voyait dedans qu'une légère vapeur. On me fit entendre que ces flèches étaient trois sortes de châtiments pour trois sortes de péchés qui s'étaient répandus en ce pays, l'impiété, l'impureté, et le peu de charité surtout dans les détractions et les désunions. Je priai l'ange d'avoir encore un peu de patience et de ne pas lancer sitôt les flèches. Il me dit: Deus non irridetur. Je lui dis : Dieu oubliera-t-il ses grandes miséricordes ? Qu'il me punisse, moi qui ai attiré sa colère sur ce pauvre pays, qu'il pardonue aux autres. On ne me fit autre réponse, sinon de lire bien l'écriture qui était dans la balance. Je restai étrangement touchée de voir que Dieu était si irrité, et mon cœur était dans un grand désir de pouvoir l'apaiser. Je n'ai jamais si bien conçu ce que c'est que le péché, et que l'on ne comprend guère ce que c'est que Dieu."
Dans la soirée du lundi gras de cette année (5 février 1663), étant en prière à l'heure où la société frivole se livrait aux divertissements du carnaval, et où l'on faisait dans toutes les églises des prières publiques pour expier ces désordres, la mère de Saint- Augustin eut une autre vision où lui furent prédits les fléaux dont Dieu menaçait la colonie.
" Je vis, dit-elle, quatre démons furieux aux quatre côtés des terres voisines de Québec, qui les secouaient si rudement, qu'ils se proposaient do renverser toute la colonie. En même temps j'aperçus un jeune homme d'un air majestueux qui montra l'autorité qu'il avait
230 HISTOIRE DE L'hÔTEL-DIEU
sur ces spectres en ce qu'il les arrêta un peu de temps: puis il leur lâcha la bride, et j'entendis les démons qui disaient que ce qui allait arriver convertirait bien des pécheurs."
La mère de Saint- Augustin était encore en prière lorsque se fit sentir la première secousse du grand tremblement de terre dont toutes les annales du temps font mention. Il était environ cinq heures et demie du soir; le ciel était calme et serein. " Ce tremblement de terre, raconte le Père Ragueneau, fut si prodigieux que des montagnes entières s'abîmèrent, des lacs et des rivières disparurent et d'autres changèrent de lit. Dans les forêts il semblait qu'il y eût combat entre les arbres qui se heurtaient ensemble et non seulement leurs branches, mais même on eût dit que les troncs so détachaient de leurs places pour sauter les uns sur les autres, avec un fracas et un bouleversement étranges. On voyait dix et douze arpents de forêt sauter en l'air et retomber comme dans un abîme si profond, que les arbres tombaient renversés, les branches en bas, qui allaient prendre la place des racines ; de sorte qu'il n'y paraissait plus qu'une forêt de troncs. Dans les villes de Québec, des Trois- Rivières et de Montréal, on voyait les murailles se balancer et les pierres se remuer, comme si elles se fussent détachées les unes des autres; les toits semblaient se courber en b;i- d'un côté, puis se renverser de l'autre: les soliveaux et les planchers s'ouvraient, la terre s'ébranlaithorriblement, et agitait les pieux de palissades d'une façon qui serait
incroyable, si on ne l'avait vu en divers endroits. Les cheminées et le haut des logis pliaient comme des branches d'arbres agitées du vent et partout l'on croyait que la terre s'allait entr'ouvrir et que tout allait s'abîmer.
" Ce tremblement de terre dont la première secousse, qui fut la plus violente, ne dura qu'environ une demiheure, eut depuis quelques autres reprises ; mais toutes ces agitations durèrent environ cinq ou six mois, ayant été encore sensibles en quelques lieux jusque dans le mois d'août."
Aux premières secousses de ce tremblement de terre, l'épouvante fut générale parmi toute la population ; mais ce fut surtout un coup de foudre pour ceux qui se livraient, en ce moment même, aux divertissements du carnaval. Pendant toute la nuit, les églises furent encombrées de fidèles qui entouraient les tribunaux sacrés. D'admirables conversions s'opérèrent. Un missionnaire assura plus tard qu'à lui seul il avait entendu plus de huit cents conles.sions générales.
Le zèle pour la gloire de Dieu qui consumait l'âme de la mère de Saint-Augustin lui fit encore entreprendre de grandes pénitences pour le salut du chevalier de Mésy, dont l'administration arbitraire et tyrannique avait soulevé l'indignation publique et causé de graves scandales. Mgr de Laval, qui gémissait profondément de la conduite déplorable do celui qui avait été son ami, se rendit plusieurs fois au parloir de THôtel-Dieu \H>nv le recommunder aux prière.s de
232 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
la mère de Saint-Augustin. Notre sainte redoubla alors ses supplications, s'offrit même en victime pour la conversion de cette âme égarée, et parvint à fléchir la colère de Dieu. Au mois de février de l'année 1665, le chevalier de Mésy tomba frappé d'une maladie mortelle et reconnutla main divine qni s'appesantissait sur lui. Il se réconcilia avec Dieu et avec l'Eglise. répara généreusement ses torts et édifia autant par son humilité et son repentir qu'il avait scandalisé par son orgueil et sa tyrannie.
" Un soir, écrit la mère de Saint- Augustin, récitant matines, je vis cet homme devant moi comme s'il eût été mort, et pourtant je ne concevais pas qu'il le fût encore. Il était affreux à voir et sembiait tout effaré. Il paraissait sur le bord de plusieurs précipices et prêt à y tomber. D'autres fois je l'ai vu comme étouffé de sombres vapeurs, semblables à la fumée de plusieurs lampes. Au milieu il brillait quelquefois de petites lueurs ; mais elles étaient incontinent étouffées par cette vapeur.
" Le Père de Brébeuf m'a fait entendre souvent que ce pauvre homme éteignait en lui la lumière du Saint- Esprit en ne voulant pas exécuter les mouvements de la grâce, qu'il s'aveuglait lui-même, que Dieu ne manquait pas de lui parler au cœur, mais qu'il étouffait ces divines semences.
" Peu de jours après, priant pour lui, on me fit voir une grosse pierre grisâtre, et assez mal taillée; elle retenait encore certaines marques de belles gravures
qui y avaient été autrefois imprimées. Cette pierre était dans un champ et auprès d'elle je voyais un bâtiment assez vaste et non encore achevé, auquel on travaillait. Je pensai que cette grosse pierre pourrait bien servir à cet édifice et je sentais un grand désir qu'on ne la rebutât pas pour sa laideur. Le maître architecte commanda qu'on prît cette pierre et qu'on la taillât pour la mettre dans un endroit de ce bâtiment; comme on eut frappé dessus avec des marteaux elle était si dure, qu'elle les émoussa du premier coup ; et comme on réitéra il sortit une certaine qualité si maligne de cette pierre, qu'elle repoussait les marteaux, avant même qu'ils appuyassent sur elle. 0 Dieu, disais-je en moi-même, que voilà une pierre ingrate, elle est mal faite au possible, on la veut polir, et faire servir à un si bel édifice et elle ne veut ni l'un ni l'autre. Je sentais une certaine indignation mêlée de compassion pour cette pierre. On me dit que cette pierre signifiait l'état de la personne pour qui je priais Dieu. Que les caractères effacés étaient les sacrements qu'elle avait autrefois reçus ; et que la grâce n'étant plus dans cette âme, elle était toute ternie et sans lustre ; qu'au reste si elle eût voulu se laisser manier et tailler au gré de ce Maître Architecte, on lui donnerait place dans ce bâtiment. On m'invitait à remarquer son endurcissement qui ne voulait et ne pouvait souffrir aucun secours. Cette vue me toucha puissamment, et me porta à m'intéresser plus fortement pour son salut.
" Quelque temps après, priant la sainte Vierge pour
234 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
le même homme, elle me parut avoir de l'inclination pour lui, et m'ordonna de redoubler mes prières, me témoignaut qu'elle voulait être importunée sur ce sujet. Cela me donna un peu d'espérance, voyant que la Mère de miséricorde voulait qu'on en prît soin, et je jugeai qu'elle ne l'abandonnerait point."
La mère de Saint- Augustin eut la consolation d'apprendre que son espoir n'avait point été déçu. Le chevalier de Mésy expira le 7 de mai, entouré de tous les secours religieux, et après avoir donné les signes évidents d'un sincère retour à Dieu et d'une entière réconciliation avec le prochain.
En témoignage d'humilité et de charité pour les indigents, il voulut que son corps fût inhumé dans le cimetière des pauvres de l'Hôtel-Dieu et il donna pour ses funérailles trois cents livres à l'hôpital. On éleva sur sa tombe une grande croix qui subsista pendant de longues années.
Saint AljDhonse de Liguori raconte, dans un de ses ouvrages, une des visions qu'eut la mère Catherine de Suint- Augustin, et la cite comme exemple de la puissance d'intercession de cette sainte âme et du souverain pouvoir de la sainte Vierge.
" Dans l'endroit où habitait cette servante de Dieu, dit-il, se trouvait une femme appelée Marie, qui avait mené une vie scandaleuse dès son jeune âge et qui, arrivée même à la vieillesse, persistait avec obstination dans ses désordres. Chassée enfin par les habitants, et réduite à se retirer dans une grotte solitaire, elle y
mourut consumée par une horrible maladie, .san=^ secours humains et sans sacrements. Après une telle mort, son cadavre fut enfoui, comme cehii d'un animal immonde; et sœur Catherine, qui avait coutume de recommander à Dieu, avec beaucoup de charité, les âmes de tous ceux qui passaient à l'autre vie, ayant appris la triste fin de cette malheureuse, ne songea nullement à prier pour elle, la croyant, comme tout le monde, à jamais perdue. Douze ans s'étaient écoulés, lorsqu'un jour se présenta devant elle une âme du purgatoire qui lui dit : " Sœur Catherine, quel malheur est le mien I vous recommandez à Dieu les âmes de tous ceux qui meurent ; je suis la seule dont vous n'avez pas eu compassion I — Et qui êtes-vous ? — Cette pauvre Marie la pécheresse, qui mourut dans la grotte. — Quoi ! êtes-vous donc sauvée ? — Oui, je suis pauvée, grâce à la miséricorde de la sainte Vierge. — Rt comment ? — Quand je me vis près de mourir, me trouvant ainsi abandonnée de tout le monde et chargée de tant de péchés, je me tournai vers la Mère de Dieu et lui dis; " Reine du ciel! vous êtes le refuge des pauvres délaissés, et me voici abandonnée de tout le monde ; vous êtes mon unique espérance, vous seule pouvez me secourir, ayez pitié de moi." La douce Marie m'obtint de faire un acte de contrition; je mourus et je fus sauvée. Cette bonne Mère m'a procuré, en outre, la faveur devoir ma peine abrégée, en rachetant, par l'intensité de me? souffrances, une dette qui aurait exigé un bien plus grand n<)nl)rc d'années.
236 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
Il ne faut que quelques messes pour me délivrer du purgatoire. Je vous prie de me les faire dire, et je* vous promets de ne jamais cesser, après cela, de prier Dieu et la bienheureuse Vierge pour vous.
" Sœur Catherine fit aussitôt célébrer des messes pour elle, et, au bout de quelques jours, cette âme lui apparut de nouveau, plus brillante que le soleil, et lui dit : " Je vous remercie, ma chère Catherine ; je vais maintenant en paradis chanter les miséricordes de mon Dien et prier pour vous." *
Une autre vision de la mère de Saint- Augustin et qui ne paraîtra pas moins extraordinaire que les précédentes, est celle qu'elle eut à l'occasion de la dédicace de la cathédrale de Québec.
Après l'incendie de Notre-Dame de Recouvranee (1640), les citoyens de Québec remplacèrent cette chapelle par une église construite en pierre, dont les murs latéraux subsistent encore aujourd'hui et font partie de la basilique actuelle. A raison du petit nombre de paroissiens et de leurs faibles ressources, les travaux de reconstruction ne progressèrent que lentement, de sorte que l'église, dont la première pierre avait été posée le 23 septembre 1647, ne fut achevée que plusieurs années après. Ce ne fut que le 11 juillet 1666 que Mgr de Laval eut la consolation de l'ériger en cathédrale et d'en faire la consécration.
* Les Gloire!^ de Mdrie, par saint Alphonse de Liguori.
Cette dédicace eut lieu avec toute la pompe que pouvait alors déployer l'Eglise du Canada. Tous les fidèles de la ville et des campagnes voisines furent convoqués à cette grande solennité. Les jésuites, les Pères récollets et les prêtres des Missions-Etrangères, qui desservaient alors cette partie du pays, étaient rangés ce jour-là dans le chœur de l'église autour de l'évêque consécrateur, tandis que la nef pouvait à peine coutenir la foule qui s'y pressait.
Pendant cette cérémonie, la mère de Saint-Augustin eut une vision qui dura plusieurs heures. Elle fut transportée en esprit dans la cathédrale, et suivit toutes les cérémonies de même que si elle y avait été présente de corps ; pendant que le Pore de Brébeuf, son directeur invisible qui se tenait à ses côtés, lui en expliquait le sens mystique.
" Il m'a été donné, dit-elle, de participer à la dédicace et consécration, et à tout ce qui s'est fait dans cette cérémonie, le Père de Brébeuf m'y ayant conduite, et me faisant observer chaque chose, me l'applicjuant et me la faisant appliquer par Mgr l'évêque, ou plutôt par Notre-Seigneur Jésus-Christ, que je voyais sensiblement comme incorporé et uni à Mgr l'évêque, en sorte qu'il me paraissait comme mené, conduit et poussé par Notre-Seigneur, lequel faisait en même temiis les mêmes choses avec lui. Il me semblait qu'à chaque action de la cérémonie, le Père de Brébeuf me faisait approcher pour y recevoir la même part que l'Eglise. Dans le commencement j'y sentais une grande
238 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
opposition ; d'autant que les esprits de ténèbres opéraient fortement en moi, et ne pouvaient souffrir qu'avec une rage extrême ces opérations. Néanmoins le Père me fit faire tous les actes qu'il voulut, et saint Augustin et sainte Catherine m'y aidèrent aussi ; car je les vis venir à moi, pour y être comme mes cautions et mes répondants. Saint Jo.?eph et la sainte Vierge daignèrent bien de temps en temps m'offrir à la très sainte Trinité et à Jé3us-Christ, pour être de nouveau dédiée et consacrée à la divine majesté.
" Avant qu'on sortît de l'église pour commencer la cérémonie, le Père de Brébeuf me dit en forme d'instruction ce qui suit, en propres termes : Ma fille, tout ainsi que de tout temps on a été soigneux en l'Eglise de Dieu de consacrer et dédier les églises, afin que par la consécration elles fussent purifiées de toutes les souillures contraires à l'effet des prières qui y devaient être ofïertes : ainsi est-il très à propos que ton cœur et ton corps soient de nouveau dédiés et consacras à la divine Majesté ; et comme l'église est dédiée sous le nom et la garde d'un saint ou d'une sainte, je prierai tes saints patrons de prendre tout de nouveau un soin spécial de toi. Dispose-toi à une action si sainte par une très profonde humilité, un grand respect, et un abandon total de toi-même à ce que Dieu voudra de toi pour le temps et l'éternité.
"Aux trois coups de la croix pour entrer dans l'église, le Père de Brébeuf me dit que cela signifiait le pouvoir de Jésus, souverain Evoque de l'Eglise, à la prière et
bénédiction duquel les esprits malins visibles et invisibles obéissent, et aussi pour nous donner à connaître que l'église est dédiée à la très sainte Trinité et qu'elle en prend possession par trois efi'ets de ra puissance: le Père, par création; le Fils, [;ar régénération; le Saint-Esprit, par sanctification.
" L'entrée en l'église représente l'entrée de Jésus- Christ au monde, y étant venu pour renouer la paix entre Dieu et l'homme.
"L'écriture avec la croix sur la cendre, nous apprend la connaissance de nous-mêmes.
" L'alphabet qui est la leçon des enfants, nous fait ressouvenir que nous devons avoir la simplicité et l'humilité et que nous devons être les enfants de Jésus- Christ, notre Maître, qui nous enseigne l'alphabet de la vérité.
" Il est en croix, parce que notre seule science doit être de Jésus crucifié.
" L'autel est la plus sainte partie de l'église, ainsi doit être notre cœur.
" Dessus l'autel e^t Jésus-Christ, et dessous les reliques des saints : Jésus-Christ doit toujours tenir le premier rang dans notre cœur et être posé au-dessus, comme en étant le maître. La dévotion aux saints nous aide à chasser les démons qui souvent veulent se rendre maîtres de notre cœur et tâchent de le prendre de tous côtés.
" Les trois grains d'encens avec les reliques nous figurent la. foi, l'espérance et la charité des saints, et
240 HISTOIRE DE l' HÔTEL-DIEU
pour montrer l'acceptation que Dieu fait de leurs mérites.
" Le coffret où sont les reliques des saints est maçonné sous l'autel, c'est-à-dire approuvé et scellé des sceaux de Dieu. La charité des martyrs nous a fait connaître Dieu par les souffrances qu'ils ont endurées en le confessant, et cette connaissance est la source de notre protection.
" L'eau bénite, faite d'eau, de vin, de sel et de cendre, nous signifie : 1° les larmes de la pénitence; 2" la joie spirituelle ; 3° la sagesse de la foi, et 4" la profonde humilité.
" Les sept aspersions de l'autel, les sept dons du Saint Esprit, qui prennent possession de l'âme en grâce.
" Les quatre croix ointes aux quatre coins de l'autel signifient que les catholiques épandus aux quatre coins du monde, s'unissent à la croix du milieu qui a des rayons, et qui est celle de Notre-Seigneur où il a été attaché au milieu du monde; laquelle croix ils doivent porter en quatre façons, 1° au cœur, par la méditation continuelle de la mort et de la passion de Notre-Seigneur ; 2° en la bouche, par la confession, sans crainte. de Jésus crucifié ; 3' en leur corps, parla mortification et les souffrances pour Jésus-Christ ; 4° au front et à la poitrine, par l'impression de la même croix qui donne terreur aux démons.
" Les sept tours autour de l'autel sont pour nous faire ressouvenir des sept pèlerinages de notre Sauveur au monde : du ciel au sein de la sainte Vierge •
DEUXIÈ.MK ÉPOQUE 241
de la sainte Vierge à la crèche ; de la crèche à la connaissance des hommes ; des hommes à la croix ; de la croix au sépulcre; du sépulcre aux limbes; des limbes au ciel.
" Le reste de l'eau bénite est jeté au pied de l'Autel pour nous .signifier que les mérites de Jésus-Christ ne seront jamais épuisés, et qu'après s'être répandus sur tous les hommes, il en restera toujours abondamment.
*' Les douze croix de l'église, divisées par trois, sont les quatre parties du monde d'où les hommes seront assemblés au jugement pour être jugés de Dieu et des Apôtres.
'■ L'onction de Jésus-Christ et sa croix annoncées par les Apôtres sont dépeintes dans les églises. L'onction faite aux dites croix signifie encore que pour porter sa croix, il faut être aidé de l'onction de la grâce.
" Le cercle qui enceint la croix, est la marque de l'unité de la foi de TEglise.
" Les peintures sont les vertus que la foi vive, ouvrière de la charité, produit.
" Les douze sièges, les douze Patriarches, les dou7,e Apôtres, tant de prières et d'encensements et les cérémonies dont on se sert à la consécration d'une Eglise m rquent la dignité d'un temple dédié et consacré à à la divine Majesté, ainsi que le respect que l'on doit porter à ces lieux ;et comme ce n'est qu'une figure de l'Ame con.«acrée à Dieu, cela doit nous faire estimer infiniment le bonheur que nous avons d'être chrétiens ;
242 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
et de plus d'être consacrés particulièreraen au service de Notre-Seigneur. Il faut prendre garde de ne pas souiller ce temple et de n'en pas chasser le Saint-Esprit.
" Je concevais tellement l'horreur du péché mortel et l'opposition qu'il a à Dieu qu'il me semblait que c'était une chose impossible de pouvoir vivre un moment après s'être laissé emporter et entraîner par un si horrible monstre. J'avais pour lors une très haute idée de la Majesté de Dieu, et quoique lorsque l'on faisait les onctions, les aspersions, les encensements et autres choses, je sentisse une extrême contrariété dans moi-même; néanmoins j'étais comme abîmée et absorbée en Dieu, par la majesté que ces mystères opéraient."
Ils existe quelques traits de ressemblance entre cette vision et celle dont fut favorisé saint François de Sales lorsqu'il reçut la consécration épiscopale. Il vit le ciel s'entr'ouvrir au-dessus de sa tête et la sainte Trinité descendre sur lui du sein de ces flots de lumière. Il vit l'Esprit-Saint agir dans son âme et opérer le travail de la grâce, en même temps qu'il lui donnait l'intelligence des cérémonies de la consécration, tandis que la sainte Vierge et les apôtres saint Pierre et saint Paul étaient présents autour de lui, faisant cortège à la Majesté divine.
La vie de la mère de Saint- Augustin est toute pleine de prodiges semblables à ceux dont nous venons de faire le récit. Il en est quelques-uns qui portent avec eux la preuve de leur réalité. On sait que du vivant
DEUXIÈME ÉPOQUE 24o
de notre heureuse mère, toute relation entre l'ancienne et la Nouvelle-France était suspendue depuis l'automne jusqu'au mois de mai, et même pari'ois jusqu'au mois de juin suivant. Or, il est arrivé à plusieurs reprises, durant cet intervalle, que notre sainte a prédit le décès de certaines personnes qui étaient mortes en Europe, sans qu'il fût possible d'en avoir aucune nouvelle.
Monsieur Michel Bocherde Bernays, vicaire général et théologal de Bayeux, qui avait été sujjérieur des Hospitalières de cette ville, mourut en odeur de sainteté le 9 novembre 1664. Peu de temps après sa mort, il apparut à la mère de Saint-Augustin, environné de la lumineuse splendeur des saints, et il lui aunonç;i, qu'il avait reçu des mains de Jésus-Christ la couronne de vie, et qu'il jouissait de la gloire des élus. " Il l'encouragea à continuer d'être fidèle à Dieu, qui aurait pour elle des bontés éternelles." La mère de Saint- Augustin ayant déclaré cette vision au Père Chastellain, son confesseur, le Père en prit note et put constater la vérité de cette prédiction huit mois après, à l'arrivée des navires de France qui entrèrent dans le port de Québec au mois de juin (1665).
La même chose était arrivée auparavant à l'occasion de la mort de la sœur Renée-Avice de l'Incarnation, grand'mère de notre sainte ; et plus tard au décès de sa tante, la sœur Catherine- Avice de Saint-Joseph, toutes deux Hospitalières de Bayeux, dont nous avons drjîl parlé. Cette dernière était morte le 24 février 160G,
244 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
" Cinq jours après sa mort, dit le Père Ragueneau. elle fut délivrée des peines du purgatoire par les prières et le redoublement des souffrances de sa chère nièce ; notre sainte en écrivit à la fondatrice et supérieure de Bayeux, qui était fille de cette vénérable défunte.
" Celle-ci s'était faite religieuse dans sa vieillesse et avait vécu plusieurs années sous la conduite de sa propre fille avec une obéissance, une humilité, une simplicité, une dévotion, une charité, et une régularité si rares que toute cette sainte communauté des Hospitalières de Bayeux en avait été profondément édifiée pendant sa vie, et le fut encore plus à ses derniers moments, étant morte de la mort précieuse des saints."
Voici l'admirable lettre de la mère de Saint-Augustin :
" Ma Révérende Mère,
La paix de Jésus-Christ et l'amour de sa croix soient avec vous. Le partage que vous en avez eu a été abondant cette année. J'ai ressenti votre affliction aussi fortement que je le devais faire. Il est temps maintenant, ma chère mère et cousine, de mettre fin à vos plaintes ; il faut que si vous versez encore des larmes, elles soient toutes de joie et non plus de tristesse, car quel motif aurions-nous de nous plaindre de notre perte, puisqu'elle nous rend participantes d'un si grand bien, et fait que vous avez une mère, et moi une tante au ciel ? Je n'en doute point, j'en suis assurée que notre chère défunte y est ; et j'ai tout sujet d'espérer et de
croire que je ne suis pas trompée sur ce point. Il y a longtemps que j'en ai remercié Dieu pour elle ; et ellemême a bien daigné me faire éprouver son pouvoir auprès de Notre-Seigneur. Je fais profession de ne rien vous celer. La veille de sa mort je fus fortement poussée de demander la communion. J'avais quelque besoin particulier pour lors, qui me pressait fort, on me la permit. Comme on commençait la sainte messe je sentis la présence du Père de Brébeuf, et de feu ma inère de l'Incarnation, qui me dirent tous deux que j'ofiFrisse cette communion, celle du jour suivant, du samedi et du dimanche, pour ma tante de Saint- Joseph, parce qu'elle en avait grand besoin; on ne me dit point qu'elle fût malade, seulement qu'elle avait besoin qu'on priât pour elle. Ayant donc dirigé mon intention à ceux qui me faisaient sentir leur présence, non en les regardant proche de moi, mais en les considérant au ciel, je les priai de disposer non seulement de ces quatre communions en faveur de ma chère tante, mais aussi de tout ce que je souffrirais, pour autant de temps qu'elle en aurait besoin. Je la recommandai aussi aux prières de mes amies et je crus assurément qu'elle était morte. Je fus fort en peine pour elle jusqu'au dimanche au soir que tout d'un coup je ressentis une grande tranquillité, une joie toute particulière de penser à elle. Je passai la nuit dans des actions de grâces que je rendis à Notre Seigneur et à la sainte Vierge et à son digne époux, pour celles qu'ils avaient départies à cette âme. Depuis
246 HISTOIflE DE l'hôtel-dieu
ce temps-là, toutes les fois que j'ai pensé à elle j'ai toujours éprouvé que mon esprit s'élevait en Dieu aussitôt, et qu'il s'établissait dans un certain calme qui n'est i)oint ordinaire. Pendant les cinq jours qui se passèrent depuis celui de sa mort jusques au dimanche, on me redoubla mes souffrances à tel point que je ne savais quasi plus où j'étais. Ensuite tout d'un coup je rentrai dans le calme, avec l'intérêt de la peine passée; ce n'est pas que le calme ait toujours duré : car la conduite de Dieu sur moi ne m'en laisse jouir que fort peu de temps. Il a la bonté de m 'appliquer à aider des âmes qui ont besoin de secours, soit celles du purgatoire pour lesquelles j'ai grande affection, soit celles des pécheurs qui me donnent une compassion très sensible. Je me suis offerte à la divine Majesté pour lui servir de victime toutes les fois qu'il lui plaira, je n'envisage ni ma vie, ni mes intérêts, je veux que Dieu en dispose selon sa très .sainte volonté. Certes, c'est bien de l'honneur pour moi qu'il daigne me faire passer par le feu, comme une victime consumée par sa divine justice. J'ai prié le Révérend Père Ragueneau de vous informer amplement de mes pauvretés et misères. Je veux bien, je vous en assure, que vous sachiez tout. No soyez point fâchée si je ne le fais pas moi-même. La raison est que je ne me souviens plus de la plupart des choses qui se passent en moi, quand je les ai dites ou écrites à mon directeur, je ne m'en réserve aucun écrit. Jeles donne à mesure au Révérend PèreChastellain, lequel
m'a dit qu'il ferait tout savoir au Ruvérend PèreRagueneau, et que je n'y songeasse plus. Ce qui m'est très facile par la grâce de Notre-Seigneur.
Ma Révérende Mère,
Votre très humble et très obéissante fille,
Marie-Catherine- Joseph
DE Saint- Augustin
Avant d'arriver à la dernière page de ce chapitre, plus d'un lecteur se demandera ce qu'il faut pense, de ces étonnante- manifestations. Seraient- elles l'effet d'un état constant d'hallucination, ou bien doit-on Icattribuer à une intervention divine ? Sans doute que, l'Eglise ne s'étant point prononcée, chacun est libre ;le les rejeter ou de les accepter comme faits surnaturels. Toutefois, quand de pareils faits se rencontrent ù côté de vertus plus admirables encore, et qui ne se sont jamais démenties ])endant toute une vie, n'eston pas en droit de présumer qu'ils en sont comme le rayonnement et une attestation divine de sainteté ? Les âmes chrétiennes qui sont familières avec la vie des saints, qui par la lecture et la méditation de leurs actes ont vécu, en quelque sorte, dans leur atmos?- [>hère, sont inclinées naturellement à regarder ces manifestations comme venant du ciel. Or, mieux que personne, elles sont en état de comprendre les voies de Dieu sur ces êtres privilégiés qu'il s'est choisis pour amis et qui ont su par leur fidélité correspondre à ses amoureuses avances. D'ailleurs ne «emble-t-il
248 HISTOIRE DE L'hÔTEL-DIEU
pas que Dieu se doive à lui-même et à sa gloire de manifester par des merveilles la sainteté, l'héroïsme et les grandeurs de ceux qui se sont faits humbles, pauvres, méprisables pour son amour, et qui ont répandu leur vie en parfums à ses pieds comme le vase de Madeleine ?