CHAPITRE QUATRIEME
Incendie des Ursulines— Elles se réfugient à l'Hôtel-Dieu— Constante amitié des deux communautés.
Dans la nuit du 30 décembre 1650, les infirmières
qui veillaient dans les salles des malades aperçurent une grande lueur dans la direction des Ursulines. Peu d'instants après, elles entendirent dans la rue les pas précipités des passants qui criaient: " Le feu est aux Ursulines." En effet, un incendie s'était déclan' dans la boulangerie du couvent par l'imprudence d'une sœur converse qui avait mis dans le pétrin un réchaud rempli de tisons ardents pour faire lever la pâte qu'elle voulait faire cuire le lendemain.
Le monastère étant tout entier construit en bois résineux, les flammes s'y propageaient avec une effrayante rapidité. A peine les Ursulines eurent-elles le temps de s'échapper avec leurs pensionnaires. En moins de deux heures, tout l'édifice fut réduit en cendres jusqu'au sol.
A la première nouvelle de ce triste accident, les ■
Hospitalières se hâtèrent d'envoyer offrir un asile dans l'Hôtel-Dieu, à leurs chères compagnes de mission. Les Ursulines, qui avaient alors pour supérieure la mère de Saint-Athanase, acceptèrent cette offre avec reconnaissance et arrivèrent bientôt après sous la conduite du Père Ragueneau, qui avait succédé dans la supériorité de son institut au Père Jérôme Lalemant. La première rencontre de ces deux communautés qui ne s'étaient pas vues depuis les premiers temps de leur arrivée au Canada, et sous le coup d'un pareil désastre, fut une scène d'attendrissement qu'il est plus facile de comprendre que d'exprimer. Tout ce que la charité céleste et la sympathie la plus vive, inspirées par l'attachement le plus sincère, peut suggérer d'attentions délicates, fut déployé par nos mères pour soulager l'affliction et le dénuement de leurs chères incendiées.
Les Ursulines séjournèrent pendant trois semaines à l'Hôtel-Dieu, en attendant que la maison de Madame de La Peltrie fût prête à les recevoir.
Ce fut durant cette réunion des deux communautés que la mère de l'Incarnation et la mère de Saint- Augustin se rencontrèrent pour la première fois. Ces femmes sublimes que le même souffle divin emportait vers les mêmes hauteurs de la vie mystique, avaient vécu jusqu'alors à deux pas l'une de l'autre, dans leur cloître respectif, sans s'être jamais vues ni parlé. Ce n'était pas sans un desesin de la divine Providence qu'elles se trouvaient ainsi rapprochées ; mais quel
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était ce dessein ? Que se passa-t-il dans ces heures d'entretiens qu'elles eurent fréquemment ensemble pendant ces quelques semaines de vie commune? Dieu qui leur parlait si familièrement et qui leur communiquait tant de secrets, révéla-t-il à l'une et à l'autre quelque chose des merveilles qu'il opérait en elles? Les annales des deux monastères n'en disent rien. Ce qu'il y a de certain, c'est que toutes deux se comprirent et que dès lors elles ne s'oublièrent plus. L'impression que ces entrevues laissèrent dans l'esprit de la mère ne l'Incarnation fut telle que vingt ans plus tard elle était encore toute fraîche dans sa mémoire, et qu'elle faisait tomber de sa plume les paroles d'admiration qu'on va lire. Ecrivant à son fils en France, elle lui parle de la fin bienheureuse de la mère de Saint-Augustin et elle ajoute: " Notre- Seigneur lui a fait de faveurs très signalées... dont on dit qu'il y a assez de matière pour faire un volume ...Ce sont des choses extraordinaires dont je ne dirai rien, mais je vous parlerai volontiers de ses vertus dont je fais plus d'état que des miracles. C'était la fille du monde la plus charitable pour les malades ; et à cause de cette charité, elle était singulièrement aimée de tous, aussi bien que pour sa douceur, sa patience, sa ferveur, sa persévérance, ayant été malade plus de huit ans sans garder le lit, sans se plaindre, sans cesser de faire son obéissance, sans perdre ses exercices, soit de chœur, soit de ses oflices, soit de communauté.
" Mon très cher fils, les vertus de cette trempe sont plus à estimer que les miracles. Et ce qui en est l'excellence, c'est que quand elle est morte aucune de la communauté ne savait qu'il y eût jamais eu en elle
rien d'extraordinaire J'ai entendu dire à ^Igr
notre Prélat que cette bonne mère était l'âme la plua sainte qu'il eût connue.
" Priez notre divin Sauveur qu'il me donne une aussi sainte vie et une aussi sainte mort."
Le 21 janvier les Ursulines dirent adieu à leurs hôtes bien-aimées et allèrent reprendre les travaux de leur vocation. Ces trois semaines de vie commune resserrèrent les liens d'étroite amitié qui existaient déjà entre les deux communautés. Avant de se séparer, elles se jurèrent de nouveau un attachement qui ne s'est pas refroidi après plus de deux siècles d'existence. Pelles y mirent le sceau par un acte soleiinel d'union de prières et de bien spirituel qu'elle rédigèrent par écrit quelque lemps plus tard, comme un mémorial de leur amitié. Voici la teneur de cet acte:
" Nous, supérieure et religieuses Hospitalières de Québec, les Révérendes Mères Ursuline.'; étant, à cause de l'incendie de leur maison, réfugiées en notre monastère, sommes convenues ensemble des points suivants, savoir : 1» que pour conserver une perpétuelle et indissoluble union et charité entre nos deux communautés, dorénavant il y aura une entière société et communication des biens spirituels, et participation réciproque aux bonnes œuvres et prières qui
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se feront en nos deux monastères, tant particulières que générales.
" 2° Que pour une plus particulière preuve de cette union et charité que nous désirons établir et conserver entre nous, et aU'Ssi pour suppléer au peu de moyens qu'on a en ce pays de faire dire des suffrages pour les sœurs défuntes, lorsque quelqu'une sera décédée en l'une des deux maisons, la supérieure de cette défunte en donnera avis à l'autre monastère, dans lequel on dira l'office des morts à neuf leçons, on chantera une grand'messe, on fera une communion générale, et on dira un chapelet, tout pour le repos de l'âme de la défunte, et ce, seulement pendant le temps qu'il plaira à Dieu nous conserver dans le pays : car au cas de retour en France les unes et les autres cesseraient d'être obligées à ces devoirs de charité et d'assistance spirituelle, comme aussi en cas qu'une des deux maisons vînt à manquer à l'exécution de ces promesses, l'autre n'aurait plus aucune obligation de son côté.
" 3» Toutes les susdites religieuses Ursulines et Hospitalières ont volontairement et de bon cœur remis entre les mains de Notre-Seigneur tout ce qu'elles pourront faire et mériter les huit jours qui précéderont le décès de chaque religieuse, afin qu'il plaise à sa divine Majesté l'appliquer au profit de cette âme pour lui mériter une sainte mort et hâter le temps de sa béatitude. A cet effet, toutes les susdites religieuses renoncent autant qu'elles peuvent à toutes les
autres intentions qu'elles pourraient avoir, sans en faire vœu, en l'espace de ces huit jours pour l'application de leurs prières, souffrances et bonnes œuvres, afin que la divine Majesté l'applique au profit d'icelle ; en foi de quoi le présent acte a été dressé en notre Monastère de la Miséricorde de Jésus, ce 9 février 1651, et signé au nom de tout le chapitre par sœur Marie de Saint-Bonaventure, Supérieure ; sœur Anne de Saint- Bernard, Assistante ; sœur Marie de Saint-Joachim, Hospitalière."
II y a tout lieu de croire que les Ursulines, de leur côté, rédigèrent et signèrent le même acte, quoiqu'il ne se retrouve pas aujourd'hui dans les archives de l'Hôtel-Dieu.
On ne saurait cependant le révoquer en doute, d'autant moins que les conventions contenues dans cet acte ont toujours été observées de part et d'autre avec une exacte fidélité.
A l'époque du second incendie des Ursulines, qui eut lieu le 20 octobre 1686, et à la suite duquel ces religieuses reçurent encore une fois l'hospitalité à l'Hôtel-Dieu, où elles séjournèrent jusqu'au 7 novembre suivant, les deux communautés se donnèrent de si vifs témoignages d'attachement mutuel qu'elles ne durent pas se séparer sans renouveler ces engagements. Ils furent encore ratifiés en 1858, avec quelques modifications que les changements survenus depuis deux siècles avaient rendues nécessaires.
L'étroit ( amitié qui lie les deux communautés
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religieuses est aussi fraîche et aussi vive aujourd'hui qu'à l'époque primitive où elle s'est formée; et elle durera, nous pouvons l'affirmer avec assurance, aussi longtemps qu'existeront les deux communautés ellesmêmes.
Un heureux incident arrivé tout récemment (27 novembre 1875) a fait éclater tout de nouveau ce sentiment de fraternité séculaire. Ce fut à l'occasion de la permission accordée par Monseigneur l'archevêque de Québec à quatre religieuses Hospitalières * de franchir l'enceinte de leur clôture pour se rendre à l'Asile des Aliénés, à Beauport, et dans quelques autres établissements, afin d'examiner et de voir fonctionner certains appareils modernes de chauffage et de blanchissage à la vapeur, devenus nécessaires pour le service de l'hôpital.
Aussitôt que cet événement (car c'en était un pour les communautés cloîtrées) fut parvenu à la connaissence des Ursulines, celles-ci s'empressèrent de demander à l'archevêque de Québec la faveur de les inviter chez elles à leur retour.
La réception qu'on fit aux quatre Hospitalières fut une véritable ovation. Reçues à la porte conventuelle vers dix heures de la matinée, elles ne repartirent
* Ija mère de Saint-Henry, l'une des anciennes supérieures, les mères de Saint-Flavion, de Saint-Edouard et de Sainte- Barbe.
Il y avait cinquante-cint] ans que la mère de Saint-Henry avait quittf' le monde pour entrer dans le cloître d'où elle n'était jamais !<oriie depuis.
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qu'à trois heures de l'après-midi. Rien ne fut épargné pour leur faire honneur, chants de réjouissance, adresse de bienvenue présentée par les élèves du pensionnat, visite du monastère et de ses dépendances, sans parler d'un dîner aussi agréable que succulent auquel les quatre visiteuses furent invitées à prendre part. En un mot. ce fut un jour de fête qui fait époque dans les annales des Ursulines et de l'Hôtel-Dieu. Quelles douces émotions furent en effet éprouvées dans cette rencontre des deux familles monasticiues ! Que de souvenirs s'éveillaient en ce moment et se mêlaient à ceux de leur antique amitié ! Que d'événements s'étaient succédé sur le vieux rocher de Québec, depuis le jour où leurs fondatrices s'étaient juré une alliance éternelle et un mutuel support en quittant le monastère de Dieppe, le 4 mai 1639, jusqu'à l'heure présente.
Ici les deux communautés avaient lutté d'âge en âge, vivant toujours côte à côte, unies de cœur, séparées de corps, toujours se soutenant, s'aimant toujours • l'une affection inaltérable sans jamais se voir.
Tout avait changé autour d'elles, hormis elles-mêmes et leur vieille amitié. L'esprit était le même qu'autrefois ; et ce fut parmi bien d'autres consolatiouij une des plus grandes pour les Hosjntalières de voir que dans le cloître exclusivement réservé aux Uisnlines tout avait été conservé dans la simplicité primitive, dans la même pauvreté que celle pratic^uée par leurs vénérables devancières, (''était une des meilleures preuves qu'elles pouvaient avoir do la i)er.-évéraiice dans les vertus et les saintes traditions du cloitre.
CHAPITHK CINQUIÈME
Saint Vincent de Paul et l'Hôtel-Dieii — Les Htirons à Québec; — Leur admirable piété — La mère de la Nativité — Sœur do tous les Saints, religieuse sauvage — Mort lie la mère Gifllard de Saint-Ignace — Agrandissement de l'hôpital — Tentative d'une fondation à Montréal.
On a vu, au deuxième chapitre de cette histoire, quel admirable directeur Dieu avait envoyé au-devant de la duchesse d'Aiguillon en récompense de l'offrande généreuse qu'elle lui avait faite d'ellemême, de son influence et de sa fortune, au profit de sa gloire et du salut des âmes. Depuis cette rencontre jusqu'à la mort de la duchesse, saint Vincent de Paul fut non seulement son guide spirituel dans les voies de la perfection, mais le conseiller et le dispensateur de ses bonnes œuvres. A la première ouverture qu'elle lui avait faite, quinze ans auparavant, de fonder un Hôtel-Dieu à Québec, il y avait reconnu l'inspiration du ciel et en avait pressé vivement l'exécution. A partir de ce jour, il avait suivi avec solli-
citude le développement de cette institution dont il était le coopérateur. Pénétré de respect et d'admiration pour l'héroïsme des fondatrices qui se dévouaient au delà des mers à l'œuvre la plus chère à son cœur d'apôtre, il leur recommandait ses intentions, le succès de ses entreprises et leur envoyait souvent la bénédiction de ses prières et de ses ardentes exhortations. Une de ses lettres adressée à la mère Vironceau de Saint- Joseph, a été conservée jusqu'à ce jour à l'Hôtel-Dieu comme une précieuse relique et est le plus beau témoignage qu'aient reçu ici-bas les Hospitalières de Québec. Saint Vincent de Paul s'y peint tout entier avec son âme de séraphin, toute brûlante de ce zèle et de cette charité qui embrassaient l'univers entier.
" De Paris, ce 25 avril 1652.
" Ma révérende mère,
" La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais.
" Il est vray que ceux qui m'ont fait l'honneur de vous rapporter l'estime que je fais des missions du Canada ont eu sujet de le faire; car en effet je regarde cette œuvre comme l'une des plus grandes qui se soient faites depuis quinze cents ans, et ces saintes âmes qui ont le bonheur d'y travailler comme des âmes vrayment apostoliques qui méritent l'approbation et le secours de l'Eglise, particulièrement vous et votre communauté qui contribuez à l'assistance spirituelle et corjxjrelle des pauvres et des malades qui est le com-
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ble de la charité chrétienne et en quoy je tiendvay à singulière bénédiction de vous aider s'il plaît au bon Dieu de m'en faire la grâce quelque jour. J'; prie Notre-Seigneur, ma révérende mère, qu'il suscite quelques bonnes personnes qui vous donnent moyen de continuer vos services en ses pauvres membres et c'est ce que j'ose espérer de sa paternelle providence qui est adorable partout. J'ai une particulière confiance en vos prières ; bien que je sois indigne d'y participer, je vous les demande néanmoins avec toute l'humilité que je le puis et avec le désir qu'il plaise à Dieu me faire la grâce de vous servir, qui suis en son amour, " Ma révérende mère,
"Votre très hun)ble et obéissant serviteur, *' Vincent De Paul, Ptre,
De la mission.
" A ma Rde mère,
" La mère Supérieure des Religieuses de la Miséricorde de l'Hôtel- Dieu de Kébec,
" à Kébec." Les prières de ce grand ami de Dieu furent sans aucun doute d'un puissant secours à la communauté, dont les charges étaient devenues plus importantes que jamais, comme on va le voir.
Après la dévastation du pays des Hurons, les restes infortunés de cette nation qui avaient échappé aux poursuites des Iroquois, vinrent se réfugier à Québec. On connaît les incidents de celle sanglante tragédie
qui mit fin aux missions des Pères Jésuites sur les bords du lac Huron. On se rappelle cette nuit terrible du seize de mars dont le? ténèbres couvrirent les approches de l'ennemi, l'incendie des deux bourgades de Saint-Louis et de Saint-Ijrnace après l'horrible boucherie de leurs habitants, le martyre des Pères de Brébeuf et Lalemant au milieu de tortures dont le récit seul fait frémir. Mais ce qui est moins connu, c'est l'acte de dévouement que fit en cette circonstance un humble religieux pour sauver de la destruction les restes des deux missionnaires.
Un manuscrit montagnais trouvé, il y a quelques années, dans un réiluit de l'ancienne chapelle de Chicoutimi, nous a révélé ce trait d'héroïsme. Ce manuscrit contient la notice nécrologique du frère Malherbe, où il est dit que ce fut ce saint religieux qui. accompagné de quebjues Français, eut le courage de se rendre, au péril de sa vie, jusqu'à la bourgade de Saint-Ignace, à i)cine abandonnée par le-' Troquois, et d'y recueillir parmi les cendres fumantes les ossements à demi calcinés des deux martyrs gisant au pied du poteau où ils avaient été brûlés. Le frèie Malherbe chargea avec respect sur ses épaules ces vénérables dépouilles, et les transporta au fort Sainte- Marie, d'où elles furent apportées t\ Québec. Enfermées dans de précieux reliquaires, elle-; furent conservées au collège des Jésuites jusqu'à la fin du siècle
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dernier, et probablement jusqu'à l'extinction de la compagnie de Jésus en ce pays. *
Les Hospitalières de Québec en sont devenues depuis les heureuses dépositaires, et les ont gardées comme des trésors inestimables dans des oratoires particuliers.
Les familles huronnes qui avaient été amenées à Québec sous la conduire du Père Rugueneau, se logèrent dans des cabanes qu'on leur fit dresser autour du monastère de l'Hôtel-Dieu.
Les Hospitalières, assistées des Pères Jésuites et des colons, leur prodiguèrent tous les secours dont elles purent disposer; elles se multiplièrent pour adoucir leurs maux et pour les raffermir dans leur foi : chaque jour on les réunissait dans la chapelle pour leur faire entendre la messe et pour leur faire réciter leur prière qu'on accompagnait ordinairement de quelque autre exercice religieux; en l'absence des Pères Jésuites, une des religieuses se tenait à la grille du chœur et présidait ces exercices.
Comme dans la primitive Eglise, les hommes se tenaient d'un côté, les femmes de l'autre, et se répondaient alternativement. Leur principale prière était le chapelet, qu'on leur faisait réciter dans leur langue, soit à la manière ordinaire, soit en faisant dire une dizaine aux hommes, et une autre aux femmes. On
* On n'a pu constater la date précise de leur translation à l'Hôtel-Dieu.
terminait par le chant de quelques hymnes ou cantiques spirituels également en langue sauvage. La foule se dispersait ensuite pour faire place aux enfants, auxquels on donnait matin et soir, comme aux adultes, de? exercices qu'on accompagnait ordinairement de quelques instructions familières.
La ferveur de ces néophytes était un sujet d'édification et d'-Utendrissement pour les bonnes religieuses, qui ne pouvaient s'empêcher de redoubler de sollicitude à leur égard en songeant aux désastres inouïs que Dieu, dans ses desseins impénétrables, avait laissé fondre sur eux au lendemain de leur conversion. Loin d'affaiblir leur foi, ces cruelles épreuves semblaient lui avoir donné une constance inébranlable.
La plupart des Hospitalières qui étaient venues de France à la suite des fondatrices, étaient originaires de la Normandie. Cette province ayant été le berceau de notre Hôtel-Dieu, il n'était pas surprenant que le .plus grand nombre des sujets fussent sortis de sua soin. Mais dans le cours de l'année 1654, ce fut le tour de la Bretagne. Elle détacha de ses âpres rocheri une de ses fleurs les plus délicates et les plus pures pour en enrichir notre institut. On la vit bientôt 8'oi)anouir sur la montagne de Québec, et y rti)audre d'inestimables parfums. La mère Alarie-Renée Boulie de la Nativité appartenait à une famille bretonne de distinction.
" Madame sa mère, qui mourut jeune, dist.ut les
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chroniques, l'ayant laissée orpheline, Madame la marquise de Cornouaille, sa marraine, la voulut avoir pour l'élever avec ses enfants, comme sa fille. Elle avait beaucoup d'esprit, qui, cultivé par une très bonne éducation, la rendit un sujet accompli. Toute cette famille conserva toujours pour elle une estime et une amitié sincères. Madame la comtes^^e de Grandbois, Madame la comtesse de Laroche et M. le marquis de Molac, tous enfants de la marquise de Cornouaille, ne manquèrent jamais de lui écrire avec heaucoup d'affection comme à une sœur. La mère (le la Nativité sortait du couvent de Quimper-Corentin ; l'estime extraordinaire dont elle jouissait auprès de sa communauté et de son évêque avait mis des entraves à sa vocation pour le Canada. Ce n'était (qu'avec la plus grande peine qu'elle avait obtenu son obédience. Nous avions dans sa personne l'exemple d'une sublime perfection, et plus ou l'examinait, moins on pouvait trouver en elle de défauts. Elle était pénitente et dure à elle-même, et réservait toute sa douceur pour les autres. Elle joignait à ses rares vertus un esprit gai et agréable, une conversation charmante, ayant une facilité admirable pour s'énoncer et pour écrire en prose ou en vers." On la verra lutter d'esprit avec les personnes les plus spirituelles, et particulièrement avec l'intendant Talon, l'une des intelligences les plus fines et les mieux cultivées qui aient paru à Québec. L'intendant prenait plaisir à lui adresser des sonnets et des épigrammes, auxquels
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elle répondait sur-le-champ, dans le même style, avec une finesse et un à-propos qui charmaient la sociét»'' québecquoise.
Quoique la mère de la Nativité soit morte dans un âge peu avancé, elle a passé par le^ plus hautes charges de la communauté dont elle était l'édification et l'ornement.
Depuis quelques années, les Hospitalières avaient pris la coutume de recevoir chez elles un certain nombre de pensionnaires, tant françaises que sauvages. De ce nombre fut Agnès Scannud-Haroï, jeune sauvagcsse huronne. Elle était la première enfant qu'avaient eue ses parents depuis leur conversion. Elle fut une des rares indigènes qui parvinrent à triompher des instincts de la nature sauvage, et à se faire aux habitudes de la vie civilisée. Sa fidélité lui valut même une véritable vocation pour la vie religieuse, et, quoiqu'elle soit morte très jeune, elle eut le bonheur de prononcer ses vœux. Elle n'était guère âgée que de dix-huit ans lorsqu'elle entra à rHôtel-Dieu ; elle s'éprit tout d'abord d'une grande affection )>our la conmiunauté et pour les pratiques religieuses. A un naturel doux et sensible elle joignait des talents remarquables. En moins de deux ans elle apprit si bien A lire et à écrire, qu'elle devançait les petites Françaises, ses compagnes d'étude. La langue française lui devint aussi familière que sa propre langue, qu'elle possédait admirablement; de sorte qu'elle servait d'interprète aux sauvages de sa nation (jui étaient
malades à l'Hôpital. Son humilité était si profonde que lorsqu'on l'accusait à tort de quelques fautes, elle aimait mieux laisser croire qu'elle était coupable que de s'excuser.
Elle fit sa première communion avec une ferveur et une foi surprenantes. Cette sainte enfant était si vivement persuadée que c'était Notre-Seigneur qui la visitait, qu'elle se donna à lui en le recevant, le suppliant de lui faire la grâce d'être religieuse ; sa confiance lui donnait la certitude qu'il lui accorderait sa demande. La suite fit bien voir que son espérance n'était point vaine.
Les religieuses suivaient avec admiration le travail de la grâce dans cette candide enfant de la nature. A mesure qu'elle avançait en âge, ses aspirations vers la vie monastique s'accentuaient plus vivement.
On ne découvrait plus rien en elle du caractère inconstant et farouche de sa race ; au contraire ses démarches étaient réfléchies, son recueillement continuel, sa modestie incomparable, son obéissance parfaite.
Elle ne soupirait qu'après le jour où elle aurait le bonheur de se consacrer à Dieu au service des pauvres . Ses sollicitations devinrent si pressantes que la communauté se crut autorisée à l'admettre au noviciat, quoiqu'elle n'eût que quatorze ans.
La joie de sœur Agnès, en se voyant revêtue de l'habit de postulante, fut inexprimable. Elle se plia à toutes les observances de la règle avec une merveil-
leuse flexibilité. La maîtresse des novices ne lui épargna cependant ni les épreuves, ni les humiliations pour assurer cette vocation exceptionnelle qui jusqu'alors avait paru incompatible avec le génie sauvage ; mais rien ne put ébranler la persévérance de la jeune novice. Cette enfant de prédilection était déjà mûre pour le ciel.
Huit mois après son entrée au noviciat, elle fut atteinte d'une maladie mortelle qui, en quelques jours, la conduisit aux portes du tombeau. Aussitôt qu'elle reconnut que Dieu l'appelait à lui, elle supplia ses supérieures, avec une ferveur angélique, de lui accorder la grâce de se revêtir du saint habit et de mourir Hospitalière de la Miséricorde. Cette faveur lui fut accordée et elle prit le nom de sœur de Tous-les-Saints. Peu de temps après, elle rendit sa belle âme à Dieu (3 novembre 1657). C'est le seul exemple que fournissent nos annales d'une fille sauvage qui ait fait des vœux de religion.
La même année (15 mars 1657), mourut la mère Marie-Françoise Giffard de Saint-Ignace, à l'âge de vingt-trois ans. Elle était fille du sieur Robert Giffard, seigneur de Beauport, cet excellent ami dont les services, comme médecin de la communauté, avaient été inappréciables depuis l'origine de la fondation. On lui avait donné en religion le nom de la première supérieure de Québec pour perpétuer le souvenir de ses vertus. Mademoiselle Giffard fut la première Canadienne qui se soit consacrée à Dieu par la profession
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religieuse. " Elle s'aequittjiit de toutes ses obligations, disent les annales, avec une ferveur et une perfection que nous adnairions. Elle était pleine d'esprit, d'une grande douceur et d'une prudence au-dessus de son âge. Son innocence et sa piété étaient angéliques. Elle avait une humilité sincère et profonde, une charité ardente et une fidélité exacte à tout souffrir pour Dieu.
" Tout le pays accourut à ses funérailles, bénissant le Seigneur de ce que cette colonie avait donné au ciel une si belle fleur. Comme sa vie était un modèle de toutes les vertus, sa mort nous causa une affliction sensible, quoiqu'elle fût adoucie par une consolation secrète qui nous assurait de son bonheur."
Peu de temps avant sa mort, Madame Juchereau de La Ferté, sa sœur, lui ayant amené une de ses enfants, Jeaime- Françoise, qui n'était encore âgée que de six ans et demi, la mère de Saint-Ignace la fit approcher de son lit, et, l'ayant bénie avec une vive expression de tendresse, elle lui dit d'un ton inspiré:
" Ma chère petite fille, sois toujours bien bonne et bien pieuse ; car Dieu te destine à devenir une hospitalière. Je te lègue mon nom de religion, que tu porteras un jour dans cette communauté. "
L'événement vérifia cette prédiction, comme on le verra dans la suite de cette histoire.
L'hôpital et la chapelle intérieure qui servait d'église conventuelle depuis 1646 avaient été bâtis sur de trop petites proportions pour sufiâre pendant long-
temps aux exigences de l'hospitalité. Aussi dès l'année 1654, il avait fallu commencer la construction d'un nouveau corps de logis plus vaste, et d'une église dont la première pierre avait été posée le 15 octobre avec grande cérémonie, en présence du gouverneur M. de Lauzon, du Père Lemercier, supérieur des missions, des Pères Vimont, Ragueneau, Poncet, et des principaux habitants du pays.
Quatre ans après, le 10 août 1658, M. l'abbé de Queylus, qui remplissait les fonctions de vicaire apostolique dans la Nouvelle-France, fit la bénédiction solennelle de cette église sous le titre du Précieux- Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de Notre-Dame de Pitié. Le quinze du même mois, fête de l'Assomption, la première messe y fut dite par le Père de Quen, supérieur des Jésuites, et le sermon fut donné par le Père Dablon.
Le même jour les Hospitalières eurent la consolation d'inaugurer le nouvel hôpital, qui, disent les annales, "nous paraissait si beau en ce temps-là et à tous ceux qui venaient le voir, que, quoique nous en eussions vu en France et bien bâtis et fort commodes, nous étions charmées du nôtre. Il ne consistait cejjendant qu'en une salle qui est aujourd'hui pour les femmes; mais comme nous sortions d'un petit taudis qui ressemblait plutôt à une cabane qu'à un hôpital, nous nous trouvions comme dans un Louvre. Nous plaçâmes les lits des deux côtés, à la manière de France, et nous y exerçâmes notre vocation avec beaucoup de joie.
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Les grands travaux qu'exigèrent ces nouveaux édifices n'auraient pu être terminés sans les largesses toujours renouvelées de la duchesse d'Aiguillon, dont la charité grandissait avec les besoins de sa fondation. Non seulement elle puisait à pleines mains dans sa bourse pour ses chères sœurs de Québec, mais elle intéressait à cette œuvre les nombreux et puissants amis qui formaient son entourage, et qui lui accordèrent, les uns cent, les autres deux cents livres pendant une suite d'années. C'est ainsi que l'Hôtel- Dieu eut l'avantage de compter parmi ses bienfaiteurs et ses bienfaitrices insignes, les plus hauts personnages de la cour de France ; entre autres l'abbé de Richelieu, neveu de la duchesse. Madame la princesse douairière. Madame la princesse de Condé, la marquise du Vigean, la marquise de Melun, Madame de Lamoignon, première présidente. Madame Fouquet, Madame Bodeau, qui avait pris pour sa filleule la petite religieuse sauvage, sœur de Tous-les-Saints, dont on connaît la vie. A ces noms qui sont écrits dans la mémoire reconnaissante de nos mères, il faut ajouter ceux des communautés de Dieppe, de Vannes, de Rennes, de Quimper, de Vitré, de Tréguier, de Bayeux, de Paris, des Carmélites du grand couvent de la même ville, et de celles du faubourg Saint-Antoine, des Feuillantines, des religieuses de Sainte-Claire et de la Visitation, sans parler des parents de nos ITospitalières, dont la générosité ne fut pas moins admirable.
Sur la demande de quelques-uns des fondateurs de
la colonie de Montréal et d'après les conseils de M. l'abbé de Queylus, deux Hospitalières, les mères Marie- Renée de la Nativité et Jeanne-Thomas-Agnès de Saint-Paul, furent dirigées vers Montréal, sous la protection de M. l'abbé Souard, prêtre de Saint-Sulpice. Elles partirent de Québec le 18 septembre 1658. Cette entreprise fut faite fort secrètement, parce que l'on craignait l'opposition de certains membres de la compagnie de Montréal.
L'année suivante, ayant appris que cette compagnie avait décidé de confier la nouvelle fondation à des religieuses de la Flèche, les deux Hospitalières furent rappelées à Québec, où elles arrivèrent à la fin (le septembre 1659, après une année d'absence. *
C'est à cette date que se rapporte le séjour que fit Mgr de Laval au monastère de l'Hôtel-Dieu. Nommé vicaire apostolique dans la Nouvelle- France et sacré sous le titre d'évêque de Pétrée, il était débarqué à Québec le 16 juin de cette même année. Les Hospitalières furent heureuses de lui donner l'hospitalité durant les premiers mois qui suivirent son arrivée, et eurent ainsi l'avantage d'être les premiers témoins de la vie édifiante, des austères vertus et des éniinentes (qualités de ce grand prélat, qui, de son côté, conçut une estime et une vénération extraordinaires pour les mères de l'Hôtel-Dieu, et particulièrement pour la mère de Saint- Augustin.
* Voir la Vie dr Mlle }fanre et VHif<tn<rr dn VIh't<'!-l>!ni de Ville-Marie, par l'abbé Paillon, où cotU^ tentative de foudatiou est racontée en détail