CHAPITRE ONZIKMB
La mère Jucliereau de Saint-Tpnare — Fondation de ^'nôpital- Général — Mort de la mère de Saiut-Bouavtmture.
On se rappelle cette petite fille, âjrée seulement de six ans et demi, que sa taute, la mère Françoise Giffard de Saint- Ignace, avait fait venir à son lit de mort et avait bénie en lui disant qu'elle viendrait un jour prendre son nom et sa place à l'Hôtel-Dieu. Nous y retrouvons aujourd'hui cette enfant devenue religieuse et marchant si bien sur les traces de sa tante qu'elle est appelée par le suflVage unanime de ses sœurs à la première charge de la communauté, malgré sa jeunesse, n'ayant encore que trente-trois ans. C'est la première Hospitalière, née au Canada, qui ait été élue supérieure du monastère (13 novembre 1688).
La prédiction qui avait été fnito sur elle s'était réalisée plus tôt qu'on n'était en droit de l'espérer; car il y avait déjà dix-huit ans qu'elle avait obtenu son entrée à l'Hôtel-Dieu lort^qu'elle en fut nommée supérieure.
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Le jour OÙ Mademoiselle Jeanne-Françoise Juchereau de La Ferté s'était jetée tout enfant dans les bra^i de sa tante pour recevoir sa bénédiction, avait été une époque dans sa vie. Cette scène avait fait dans sa mémoire une impression qui ne s'eftaça plus. En s'cloignant du lit de la sainte mourante, elle repassa dans son esprit l'exhortation qu'elle venait d'entendre, et à l'exemple de la sainte Vierge, dont sa figure candide et ?on innocence rappelaient la douce image, elle conserva toutes ses paroles dans son cœur. Elle en fit le sujet de ses petites méditations, et elle ne cessa de demander à Dieu de se rendre digne de cette belle vocation. Sa mère, de son côté, qui était le modèle d'une femme chrétienne dans le monde comme sa sœur avait été le modèle d'une religieuse dans le cloître, cultivait attentivement les précieux germes qu'elle voyait poindre daus l'âme de sa fille et suivait avec complaisance les progrès de la grâce en elle, bénissant Dieu de voir que cet avancement dépassait même ses espérances. Jeanne-Françoise était, en effet, une de ces enfants exceptionnelles qui naissent avec tous les avantages du corps, de l'esprit et de l'âme, et dont l'influence se fait toujours fortement sentir dans le milieu où elles vivent, féconde ou désastreuse, selon la direction qu'elles impriment à leur vie. Avec ses grâces corporelles et son intelligence précoce, lorsque Jeanne - Françoise apparaissait au milieu des autres enfants, on disait qu'elle ressemblait à un de ces istres du firmament
jui font pâlir, dès qu'ils s'élèvent à l'horizon, l'éclat
le toutes les étoiles.
Il était évident pour tous ceux qui connaissaient cette enfant que Dieu l'avait marquée du doigt dès sa naissance, et qu'il la destinait à devenir un vase d'élection qu'il voulait faire servir à l'ornement de ses tabernacles. Le céleste Epoux des âmes lui fit entendre sa voix avec tant de charme et d'empire, que, dès l'âge d^ do'j.zi' ans, clic sentit, un attrait irrésistible pour la vie religieuse, et qu'elle pria sa mère de lui permettre d'entrer au noviciat ae l'Hôtel- Dieu. Madame Je La Ferté essaya d'abord de modérer cette ardeur qu'elle croyait prématurée, mais la jeune fille supplia sa mère avec tant d'instances, de prières et de larmes, qu'elle finit par obtenir son consentement.
Quelques jours après, Madame de La Ferté la conduisait aux pieds de Mgr de Laval, afin de lui demander sa bénédiction avant de la présenter à la porte du cloître. L'évêque de Québec fut charmé d'apprendre que Dieu choisissait de si belles prémices parmi son troupeau, et il bénit en souriant l'aimable et généreuse enfant.
Les Hospitalières ne consentirent cependant à. la recevoir qu'à titre de pensionnaire, à cause de son excessive jeunesse (22 avril 1662). Ce ne fut qu'après deux années d'épreuves qu'elles lui permirent de quitter les habits du siècle pour revêtir le voile blanc des novices. Elle prit en religion le nom de sœur de Saint- Ignace, ce nom de bon augure et déjà si vénéré dans la communauté, parce qu'il avait été i»ort(! par la première supérieure, et après elle par la tante de
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notre petite novice. Celle-ci était destinée à le rendre plus cher et plus vénérable que jamais par l'éclat de ses vertus et de sa supériorité. Ce nom n'a jamais cessé d'être porté, depuis, par quelqu'une des religieuses : il a été transmis de génération en génération comme un gage de l'esprit primitif. *
Les grandes faveurs dont la mère Juchercau de Saint-Ignace avait été prévenue dès sa plus tendre enfance, étaient sans doute une récompense du dévouement que son aïeul, M. Giffard, avait eu de tout temps pour l'Hôtel-Dieu et du sacrifice qu'il avait fait en lui donnant une de ses filles. M. Giffard était d'ailleurs le chef d'une famille bénie parmi laquelle Dieu se plaisait à choisir des élus pour l'accomplissement de ses œuvres. Une des sœurs de la mère Juchereau do Saint- Ignace suivit bientôt son exemple, se fit religieuse à l'Hôtel-Dieu sous le nom de sœur de Sainte- Thérèse, et y mourut, le 25 mars 1697, fort regrettée pour ses belles et solides qualités. Une autre termina sa vie à La Rochelle, dans un couvent d'Hospitalières dont elle avait été prieure pendant plusieurs années. La troisième, qui avait épousé l'un des premiers citoyens de
* Voici les nora? de celles qui en ont h^'^rité aprè'' la mère Juchereau de Saint-Ignace : la mère Angélique Aubert de Gasj.H», de 1735 à 1793 ; la mère Marguerite Bolduc, de ISIO à 1833 ; la mère Cécile Gosselin, de 1835 à 1843 ; enfin la mère Marie- Virginie Audette, qui le porte depuis 1844. Les lacunes qu'on remarque entre plusieurs dates, proviennent de ce qu'un certain nombre de novices ont pris le nom de Saint-Ignace et sont sorties avant d'avoir prononcé leurs vœux.
Québec, M. Aubert de La Chenayo. membre du Conseil Souverain, mourut très chrétiennement peu d'années après son mariago, et laissa une fille unique qui a été religieuse et supérieure de l'Hôtel-Dieu. L'aîné de ses frères entra dans la Compagnie de Jésus et acheva comme ses sœurs une carrière bien remplie.
La divine Providence, qui avait ménagé à l'Hôtel- Dieu un de ses plus rares sujets dans la personne de la sœur Juchereau de Saint-Ignace, y tenait en réserve une maîtresse des novices qui était capable de la comprendre et de la former parfaitement aux vertus monastiques. Cette maîtresse des novices n'était autre que la mère de Saint-Augustin. Du premier coup d'œil son regard inspiré avait plongé au fond de cette conscience d'enfant, limpide comme une eau vive; elle en avait connu la beauté et l'avait aimée comme savent aimer les saints.
Durant une de ses fréquentes extases, elle vit la sainte Vierge qui lui montra la jeune aspirante pendant qu'elle était encore revêtue des livrées du monde, lui révéla plusieurs choses sur son avenir, et la confia ù sa sollicitude. Cette protection arrivait au moment propice ; car l'esprit de ténèbres faisait des efforts inouïs pour décourager cette enfant et lui faire perdre sa vocation. Autant le joug du Seigneur lui avait d'abord paru suave et léger, autant il lui parut ensuite lourd et difficile à porter. Au plus fort de ses tentations, la i)etite sœur allait trouver la mère de Saint-Augustin dans sa cellule, se jetait dans ses bras
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et lui confiait, en pleurant, ses peines intérieures. La mère de Saint-Augustin relevait son courage, l'éclairait de sa figure sereine et de ses conseils et la renvoyait toute consolée, jusqu'à une nouvelle tempête. Dans l'intervalle, la mère de Saint-Augustin redoublait ses prières et ses pénitences en faveur de sa jeune protégée. " Un soir, après matines, dit-elle, je me sentis inspirée par le Père de Brébeuf de faire une neuvaine pour notre petite sœur. Ce bon Père me fit entendre qu'elle avait besoin d'être secourue. J'allai la voir ce même jour, et lui parlai assez longtemps. Elle avait le cœur accablé de tristesse et ne savait presque à quoi se résoudre. Je lui conseillai de s'adresser au Père de Brébeuf et lui proposai, sans lui rien découvrir de ce qui m'était arrivé, défaire une neuvaine à laquelle je me joindrais. Elle en fut bien aise, et durant le temps de la neuvaine elle se trouva beaucoup plus en paix, et conçut une forte espérance que la sainte Vierge la protégerait. Le second jour de la neuvaine, comme elle venait de se coucher, elle entendit quelqu'un entrer dans sa chambre. Elle crut d'abord que c'était moi. On s'assit sur son lit, et on lui demanda : Eh bien 1 êtesvous encore tentée ? Cette question l'étonna. Néanmoins, pensant que c'était moi, elle répondit qu'il était vrai qu'elle l'était encore. Alors la voix ajouta seulement: Quoi donc, vous êtes encore tentée ? Puis cette ombre s'étant tenue sur son lit encore queUiue temps, disparut, et laissa la jeune fille dans une grande frayeur, faisant réflexion que ce n'était ni ma
voix, ni la fagon dont je lui parlais d'ordinaire. Elle sentit son esprit fort troublé, et le lendemain elle me demanda si j'avais été la voir le soir précédent; mais comme je me doutais bien de ce que c'était, je lui laissai croire qu'elle avait rêvé, afin do lui ôter la peur.
" A la fin de la neuvaine le Pcre de Brébeuf m'assura qu'elle persévérerait dans le bien et dans la vie religieuse, et que les fondements sur lesquels cette fille bâtissait l'édifice de sa perfection étaient très solides."
La sœur de Saint- Ignace eut à combattre, avant la fin de Fon noviciat, un autre ennemi non moins dangereux: le monde, avec ses séductions et ses promesses, qui chercha à l'atteindre jusqu'au fond de sa cellule, et voulut la tenter même à travers les grilles. La position que sa famille occupait dans la société et la réputation d'esprit et de beauté que son passage y avait laissée lui attirèrent les attentions de difi'érentes personnes qui lui proposèrent des étaljlissements avantageux ; mais la vertueuse novice triompha de ces tentations et brisa l'une après l'autre les attaches qui la retenaient encore au siècle, avec une générosité dont la mère de Haint-Augustin elie-mc'me était ravie.
" Le jour de sa profession, raconte cette sainte, je vis pendant la cérémonie le Père de Brébeuf auprès d'elle, avec notre très chère sœur défunte Françoise de Saint-Ignace, sa tante, et sa mère décédée depuis un an, qui étaient venues du ciel pour y assister. Ils paraissaient se réjouir d'avoir fait cette conquête pour Notre-
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Seigneur. La mère rendait de très humbles remerciements au Père de Brébeuf des assistances qu'il avait données à sa lille, au bonheur de laquelle elle prenait une grande part. Toutefois la joie de la mère ne me semblait pas à comparer à celle que sa tante en témoignait. Elle paraissait toute transportée d'allégresse. S'adressant au Père de Brébeuf, elle lui disait: Enfin, mon Père, voilà donc que nous avons gagné cette âme. Puis, s'approchant de moi, elle me redisait souvent : Elle est maintenant à nous ; c'en est fait, nous la possédons. Et elle triomphait comme si elle eût remporté une grande victoire. Le Père de Brébeuf et elle se témoignaient une mutuelle joie, et je prenais beaucoup de part à leur réjouissance. "
Ce n'était pas sans un dessein providentiel que la mère de Saint- Augustin s'était trouvée sur le seuil du noviciat, lorsqu'y parut la sœur de Saint-Ignace. Voilà qu'aujourd'hui le ciel et la terre semblent s'être donné rendez-vous dans l'église de l'Hôtel- Dieu pour être témoins de ses derniers adieux au monde et applaudir à son sacrifice. Quelle était donc la cause du grand intérêt qui s'attachait à cette jeune religieuse ? La mère de Saint-Augustin n'en a pas eu la révélation, ou du moins elle ne l'a pas écrite ; mais la suite du temps le fit voir. C'est que des événements se préparaient, dans un avenir prochain, qui allaient mettre en péril l'existence même de l'Hôtel-Dieu, durant lesquels il fallait l'assistance d'un esprit et d'une main supérieurs pour guider la communauté à travers les écueils.
En attendant ces jours critiques, nous allons voir grandir cette femme forte; nous allons la voir devancer par sa sagesse et sa prudence le nombre des années et acquérir, à son propre insu, par la supériorité de son intelligence et de sa vertu, un ascendant sur ses sœurs, qui ne sera plus contesté. Rien ne manquait en elle de ce qui peut donner du prestige et de l'autorité : une figure et un maintien superbe, des manières nobles et engageantes puisées dans le meilleur monde, un jugement rare, une parole facile et même éloquente au besoin, et, par-dessus tout cela, le génie du commandement. Quiconque s'approchait d'elle était subjugué par le charme de sa présence. Elle était à peine âgée de trente ans lorsqu'elle fut nommée maîtresse des novices. Elue supérieure à trente-trois ans, elle sut également se faire obéir et respecter par les anciennes et par les jeunes religieuses.
Celles-là même qui étaient venues ici les premières et qui l'avaient tenue enfant sur leurs genoux, se soumirent à son joug avec une docilité qui fait l'éloge de ces vénérables mères autant que celui de leur jeune supérieure.
A partir de cette époque, pondant l'espace de trenteneuf ans, elle ne cessa plus d'occuper l'une des trois premières charges de la communauté, tour à tour maîtresse des novices, supérieure ou assistante, selon que le permettaient les constitutions.
Telle était cette mère de Saint-Ignace que la Providence avait placée à la tête de l'Hôtel-Dieu, lorsque
304 HISTOIRE DE i/hÔTEL-DIEU
s'ouvrit cette ère de transition que nous allons raconter.
Il existait à Québec depuis l'année 1688, .'^ous la direction des principaux citoyens, un Bureau des pauvres dont les revenus étaient considérables et l'organisation excellente. Sur la recommandation de nos deux premiers évêques, les paroisses des campagnes avaient imité l'exemple de la ville et soutenaient chacune ses pauvres, de sorte que la mendicité avait en partie disparu dans le pays.
Cette association de bienfaisance, formée et soutenue par la charité publique, répondait aux besoins du moment, et l'on pouvait tout en attenu-O tant qu'elle serait sous la direction immédiate des personnes qui en avaient conçu le projet et qui en étaient les principaux zélateurs. Cependant, vu le peu de ressources du pays, on pouvait craindre que le bien ainsi commencé ne cessât, dès que les fondateurs ne seraient plus là pour en promouvoir les intérêts.
Mgr de Saint- Vallier, qui avait succédé en 1688 au premier évêque de Québec, forma vers le même temps le projet de fonder un hôpital pour le? invalides. Il voulut appliquer à cette fondation les fonds du Bureau des pauvres, qui s'élevaient à plus de deux mille livres, mais il trouva une vive op})osilion de la part des directeurs, qui apnréhendaient, avec raison, de voit reparaître la mendicité. Monseigneur parvint cependant à calmer cette opposition, en assurant qu'il se chargeait lui-même du tsoin des pauvres.
" En vue de l'exécution de son projet, Mgr do Saint- Vallier acheta dans la Haute-Ville de Québec une maison où il admit tous les pauvres qui se présentaient, et où il pourvut journellement à tout ce qui leur était nécessaire. Il en donna la conduite à la sœur Anne Hioux, de la communauté des filles de la Congrégation de la sainte Vierge, fondée à Montréal par la sœur Bourgeoys, et à une excellente femme nommée Marie Pelletier, veuve de sieur Denis Jean, qui s'y employa avec une grande charité, nonobstant son âge avancé et toutes les fatigues qu'elle eut à supporter, allant de paroisse en paroisse, hiver comme été, mendier ce que la charité des habitants de la colonie voulait bien lui donner pour faire subsister les indigents." *
L'œuvre fut d'abord sous la surveillance des administrateurs du Bureau des pauvres, qui étaient alors M. Aubert de La Chenaye, membre du Conseil Souverain, messieurs Paul Dupuy, d'Auleuil et Duplessis.
Néanmoins, Mgr de Québec voulant asseoir sn fondation sur des bases plus larges et plus solides, fit choix pour son nouvel hos[)ice du couvent de Notre- Dame des Anges qu'occupaient alors les Récollets, sur les bords de la rivière Saint-Charles. Ces Pères, désirant depuis longtemps s'établir en ville, s'empresse, rent de céder leur monastère.
"Ce fut le 30 octobre 1692 que les pauvres qui
AnitaU's de NI), ile.s Ainjes.
B06 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
étaient dans le petit hospice de la Haute-Ville, furent conduits dans le nouvel hôpital de Notre-Dame des Anges, par la sœur Sainte-Ursule et la Dame Denis qui en prenaient alors soin (la sœur Sainte-Anne dont il a été parlé étant morte). Ils y vinrent en procession deux à deux: Monseigneur les attendait dans l'église pour les offrir à Dieu et les mettre en possession de leur nouvelle maison." *
Les sœurs de la Congrégation s'acquittèrent de leur emploi à la satisfaction du public jusqu'en 1692, que Monàeigneur de Saint- Vallier conçut l'idée de les remplacer par les religieuses de l'Hôtel-Dieu. A la première ouverture que le prélat leur fit de son projet, elles parurent y acquiescer volontiers; mais, léflexion faite, elles ne tardèrent pas à modifier leur opinion, jugeant que le dessein de Mgr de Saint- Vallier était de nature à leur attirer du désagrément et à troubler la paix intérieure dont elles avaient joui jusqu'alors. D'ailleurs, outre le sacrifice de plusieurs religieuses qu'exigeait cet établissement, il n"était pas dans les attributions directes de l'Ordre, dont le but essentiel est le soin des malades et non celui des infirmes.
Après de mûres réflexions, les Hospitalières crurent avoir trouvé un moyen de conciliation, en proposant à l'évêque d'employer le fonds qu'il destinait pour cet établissement à l'érection d'une annexe à leur monastère, laquelle serait spécialement affectée au soin des
* AiiHulis de N.-D des Anges.
inrirme-. Ce plan, qui était suivi dans quelques-unes de leurs maisons de France, semblait moins déroger qu'aucun autre à l'esprit de leur règle. Mgr de Saint- Vallier, qui avait grandement à cœur sa fondation, pour laquelle il avait déjà fait l'achat d'une maison, ne voulut point entendre parler de cette mesure, et il réitéra ses instances. La communauté se vit alors plongée dans de cruelles perplexités, suspendue entre le désir de seconder, autant qu'il lui serait possible, les desseins charitables du prélat, et la crainte d'altérer leurs constitutions. Les administrateurs du bien des pauvres, qui partageaient les sentiments des Hospitalières, formulèrent une opposition à leur entrée dans l'Hôpital-Général (c'était le nom sous lequel était connu l'hospice des invalide3).Tout fat inutile, et l'on finit par conseiller aux religieuses décéder aux désirs del'évêque, pour éviter de plus grands inconvénients. Le contrat de fondation fut passé, * et signé par révé(iue, le gouverneur, l'intendant, les administrateurs et tout le chapitre de l'Hôtel- Dieu. Ce contrat fut ratifié daas la suite par la cour de France. Il fut stipulé expressément que l'Hôpital-Général serait en tout et toujours dépendant de l'Hôtel- Dieu, dont il ne devait être qu'une succursale, et que la supérieure de la nouvelle maison ne serait toujours qu'une subdéléguée de la supérieure générale. Il est vrai que cette dernière condition dérogeait à la lettre des constitu-
* 10 janvier 1G93.
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tions ; mais si l'on fait réflexion aux circonstances qui avaient accompagné cette fondation, à la proximité des deux maisons dans un pays fort peu peuplé et où, par suite, ilétait difficile de recruter des sujets, enfin au danger qu'on pouvait craindre qu'une maison ne se dépeuplât au profit de l'autre, on reconnaîtra sans peine que l'Hôtel-Dieu avait des raisons plausibles d'en agir ainsi.
On procéda sans délai à l'élection des quatre religieuses qni devaient aller commencer la fondation. Ce furent les mères Louise Soumande de Saint- Augustin, qui exerçait ici la charge d'assistante, Marguerite Bourdon de Saint-Jean-Baptiste, qui était hospitalière, la sœur Geneviève Gosselin de Sainte-Madeleine, qui n'était encore que novice professe, et la sœur Madeleine Bacon de la Résurrection, religieuse converse. Leur obédience date du 31 mars 1693.
Elles quittèrent l'Hôtel- Dieu pour l' Hôpital-Général dès le lendemain, premier avril. La mère de Saint- Ignace, alors supérieure, accompagnée de la vénérée mère de Saint-Bonaventure et quelques autres sœurs, alla elle-même les y conduire et séjourna huit jours dans l'Hôpital afin de veillera l'installation et au fonctionnement régulier de la communauté.
Mgr de Saint- Vallicr y fit conduire successivement, dans le cours de l'été, chacune des vocales, afin de leur
faire connaître cette résid-ace et de conserver l'union entre les deux maisons. '^
Les anxiétés que ces changements avaient causées comniençaient à se calmer et le cloître rentrait peu à peu dans sa quiétude ' bituelle, lorsqu'une autre proposition de l'évêque vint réveiller toutes les craintes. Il demandait deux nouvelles religieuses pour son hôpital. On eut beau objecter le petit nombre des Hospitalières et les clauses formelles du contrat, le prélat fut inflexible. Il fallut, pour le bien delà paix, se résigner à ce sacrifice, et le choix tomba sur la mère Marie- Gabrielle Denis de l'Annonciation et sur la mère Madeleine Soumande de la Conception.
Cette nouvelle demande de l'évêque réalisa et renouvela les ai)préhensions que l'on avait eues dès l'origine. On craignit que la communauté, affaiblie par la perte de tant de sujets précieux, ne vît son existence compromise, f
Bien des larmes silencieuses furent répandues au pied des saints autels ; bien des prières ferventes furent adressées à Dieu ; bien des pénitences furent faites pour conjurer un malheur dont la seule pensée était, pour ces pauvres religieuses, plus pénible et plus inquiétante que les privations, les fatigues et les dangers des premiers teuîps.
* Les anniilsBclo l'IIôpital-Gén^>ral disent que cette visite avait ('tt'' fiiito antrriciirerucnt à leur prise de possession de l'Hôpital.
t La fomraiinaut^' <!'tait composée de vingt-deux piolesses de chœur et de neuf sœurs converses.
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Cet état de malaise, sans toutefois être suivi d'aucun autre incident fâcheux, dura jusqu'au mois de janvier 1699. Alors Mgr de Saint- Vallier intima à la supérieure de l'Hôtel-Dieu qu'il voulait avoir douze religieuses * et douze cents livres de rente pour l'Hôpital- Général, La mère de Saint-Ignace représenta que la perte de ces nouveaux sujets et d'une telle partie des revenus entraînerait l'appauvrissement, sinon la ruine de l'Hôtel-Dieu, dont ces douze cents livres formaient le revenu le plus clair, f
Ces contestations furent tenues secrètes, autant que possible, afin de ne pas troubler la paix du cloître et de ne pas effrayer les esprits. Quelques religieuses néanmoins se laissèrent entraîner à approuver ce projet, autant par respect pour l'évêque que par l'idée qu'il était indifférent de servir les pauvres dans l'une ou
* Les annales de l'Hôpital-Général liisent sevilenient denx. Tous les manupcrits de l'Hôtel-Dieu portent le nombre à douze; c'est probablement en y comprenant les six premières déjà rendues
f Les annales de l'LL')pital-G{'»n<5ral ne font aucune mention do la demande de ces douze cents livres. Ne pourtait-oii pas l'expliquer de la manière suivante? La comniunautc do Quéliec s'était réservé le maniement de mille livres et de quclcines autres petites rentes constituées par Mgr deSaint-Vallier, pour la nourriture et l'entretien des quatre fondatrices. Celles-ci recevaient de la maison mère non de l'argent, mais des provisions et des etrets. Voyant à cela des inconvénients, elles demandèrent après quelque temps à administrer elles-mêmes leur revenu," ce qui leur fut accordé, mais non sans peine, par l'entremise de M. de La Colom bière. "
'tV
dans l'autre communauté. Le prélat mettant son dessein à exécution, fit même partir pour l'Hôpital-Général une religieuse, que ses parents ramenèrent à l'Hôtel-Dieu quinze jours plus tard. *
Cet incident, joint à la résistance qu'avait montrée la mère de Saint-Ignace aux projets de l'évêque, acheva d'indisposer contre elle l'esprit de ce prélat, qui résolut de profiter du temps de l'élection pour la priver de toute autorité dans la communauté.
Les élections eurent lieu, cette année 1699, le 20 mars, au moment même où les discussions étaient les plus vives. Mgr de Saint- Vallier voulut y présider en personne, comme, du reste, c'était son droit incontestable.
Il ne pouvait être question de réélire la mè-e de Saint-Ignace, puisqu'elle terminait sa seconde triennalité ; mais l'évêque voulait qu'elle fût privée de toute charge. Aussi lorsque la mère Fiquenel du Sacré-Cœur eut été élue supérieure, il défendit de procéder aux autres élections. Cet acte arbitraire mit le comble aux alarmes des sœurs. Un mois plus tard l'évêque nomma la mère Marguerite Pèlerin de la Nativité dépositaire des pauvres, par un billet qu'il adressa à M. Ango des Maizerets, supérieur des Hospitalières.
Mgr de Saint- Vallier, voyant l'impossibilité où était l'Hôtel-Dieu de fournir le nombre de religieuses
* Les annales de l'Hôpital-Q^néral disent que ce fut le lendemain.
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demandé, fit une ordonnance, en date du 7 avril, par laquelle il séparait entièrement les deux communautés. Cet acte fut signé par l'Hôtel- Dieu et l'Hôpital- Général.
Pendant tout cet orage, les Hospitalières, à part ([uelques-unes que nous avons mentionnées, restèrent étroitement unies ensemble, convaincues que cette union ferait leur force et le salut de la communauté dans ces conjonctures critiques.
Comme il n'y avait aucun ( spoir de conciliation, le chapitre résolut d'en appeler à l'autorité royale, non pas en vue de faire résilier le contrat de séparation, auquel il n'avait cependant consenti que par respect pour l'évêque, comme il est exprimé dans l'acte d'adhésion, mais en vue de faire préciser certains points qui auraient pu être encore l'occasion de quelques difficultés. Le mémoire que l'Hôtel-Dieu adressa * au comte de Pontchartrain, alors ministre d'Etat, fut soumis, avant d'être expédié en France, à l'ancien évêque, Mgr de Laval, qui vivait retiré au Séminaire de Québec. Le vénérable prélat examina attentivement ce mémoire et le jugea en tout conforme à la vérité et à la justice. Les Hospitalières y demandaient, en résumé, qu'il fût permis à Mgr de Saint- Vallier de recevoir pour son hôpital des religieuses jusqu'à douze et que leur nombre fût fixé à ce chiffre sans que l'Hôtel-Dieu fût obligé d'en fournir d'autres.
* En 1099.
Les Tcapports avec Mgr de Saint- Vallier furent du reste assez paisibles durant le cours de l'année qui suivit. Il laissa pleine liberté au chapitre de faire les élections au temps ordinaire, et permit également d'appeler aux charges de la maison la mère de Saint- Ignace, qui fut élue assistante.
Quelques postulantes avaient été admises au noviciat de l'Hôpital-Général sous les auspices du prélat. Le chapitre de l'Hôtel-Dieu, ayant eu avis qu'il se proposait de les recevoir prochainement à la profession, lui déclara que dans le cas où ces novices prononceraient leurs vœux, elles ne seraient pas regardées comme professes de l'Hôtel-Dieu, qui ne pourrait être contraint de les garder, parce que la question dont on avait appelé en France, n'était pas décidée. Cette [)rote.station n'empêcha pas la profession d'avoir lieu.
Le ministre d'Etat donna pleinement gain de cause à l'Hôtel-Dieu, et même il accorda au delà de ce qui avait été demandé, car il ordonna la dissolution de l'Hôpital-Général et le retour des religieuses à la maison mère.
Dès que le gouverneur, M. le chevalier de Callières, eut reçu le message du roi, * il s'empressa de venir en donner communication aux Hospitalières dont il était l'ami et le protecteur. Non content de leur donner ce témoignage de sympathie, il voulut, avant d'agir, prendre connaissance de leurs intentions nltérioures.
* Ce iuo-«age était Hat-^ du 2 mai 1700.
)14 HISTOIRE DE l'hÔTEI.-DIEU
On lui répondit qu'il serait trop pénible pour l'évêque de Québec de voir anéantir sa fondation, que d'ailleurs le retour des religieuses de THôpital-Général ne serait pas avantageux pour l'Hôtel-Dieu, que les divergences d'opinions qui avaient existé entre les deux communautés, avaient refroidi leurs rapports mutuels, et que leur présence dans la maison pourrait devenir une cause de désunion. Quant aux jeunes professes de la nouvelle maison qui avaient consenti à prononcer leurs vœux, malgré les remontrances faites à l'évêque, elles ne seraient jamais reçues dans l'Hôtel-Dieu.
L'expédient qui parut à M. de Callières le plus convenable pour concilier les ordres du roi avec les intérêts des deux communautés, fut de faire revenir la supérieure de l'Hôpital-Général avec les novices au voile blanc, et d'y laisser les autres religieuses. Puis on écrivit en France pour obtenir la confirmation du nouvel ordre de choses.
" Mgr de Québec, remarquent les annales de l'Hôtel-Dieu, apprit ces nouvelles avec un déplaisir très sensible ; il vint nous témoigner sa douleur avec des expressions si touchantes et un maintien si affligé, qu'il nous fit pitié. Ses manières étaient insinuantes et son air affectueux. Il pleurait d'une telle abondance que nous ne pouvions retenir nos larmes."
Le prélat prit la résolution de passer en France pour y plaider lui-môme les intérêts de sa communauté. Il s'embarqua, en effet, le 13 octobre 1700, sur un vaiwseau du roi nommé ^a /SeirK?, et arriva le 29 novembre sui-
vaut à Rochefort, après avoir couru de grands dangers dans le fleuve Saint- Laurent.
Mgr de Saint-Vallier séjourna quelques années en France, où il ne négligea rien pour faire réussir son projet.
En l'année 1704, il se remit en route pour le Canada sur le même vaisseau qui, quatre ans auparavant, l'avait conduit en France. Par malheur, il fut fait prisonnier, puis conduit en Angleterre, où il demeura pendant cinq ans. Ce ne fut qu'en 1713 qu'il revint au Canada, où il arriva le 18 août.
Douze ans auparavant (17U1), M. de La Touche, premier secrétaire de M. le comte de Pontchartrain, avait informé la supérieure de l'Hôtel-Dieu qu'un ordre de la cour en conseil, tenue à Versailles le 31 mai 1701, était adressé à Messieurs de Callières et de Champigny, portant que l'Hôpital-Général serait maintenu et que l'Hôtel-Dieu pourrait en prendre la direction, s'il le jugeait à propos ; que dans le cas contraire, l'Hôpital-Général deviendrait indé|)endant, mais sans pouvoir prétendre à aucun droit sur l'Hôtel-Dieu; qu'il était permis à l'Hôpital-Général de recevoir des religieuses, mais seulement au nombre de douze y compris la supérieure, savoir, dix religieuses de chœur et deux sœurs converses ; que les Hospitalières qui avaient été rappelées avaient droit de s'en retourner; enfin, que les novices qui avaient été ramenées à l'Hôtel-Dieu, et que l'on y gardait de[)uis un an, pourraient y faire profession, si l'on y consentait, et si elles
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le souhaitaient elles-mêmes, ou bien qu'elles prononce raient leurs vœux à l'Hôpital-Général, si elles le préféraient ; qu'autrement elles étaient libres de rentrer dans le monde.
En recevant ces instructions, M. de Callières en donna communication aux Hospitalières, afin de connaître quelles étaient leurs intentions, et sur leur réponse qu'elles désiraient s'en tenir à l'acte de séparation conclu en 1699, toutes les clauses de la sentence royale furent immédiatement mises à exécution ; et l'existence de l'Hôpital-Général fut reconnue conformément à ce qui avait déjà été stipulé entre l'évêque et les deux communautés.
Telle fut la fin de ce long démêlé qui avait été la source de tant de déboires pour les deux communautés, et durant lequel tant de saintes âmes qui avaient, de part et d'autre, de bonnes intentions, ne purent se comprendre, mais dont le résultat fut la création d'une de no* maisons les plus édifiantes, et qui a rendu des services inappréciables à notre pays.
Ainsi Dieu tire sa gloire de nos propres fragilités, et il permet ces difficultés à l'origine des grandes œuvres afin de montrer à tous qu'il est l'auteur de de toute grâce.
Tous les points en litige ayant été ainsi heureusement réglés, il ne restait plus qu'à faire disparaître les dernières traces de ce refroidissement des cœurs, dont la pauvre nature humaine ne peut jamais se défendre d'une manière absolue.
La réconciliation eut lieu, avant même le retour de Mgr de Saint- Vallier. Au printemps de 1712, quelques religieuses de l'Hôtel-Dieu, ayant eu l'autorisation de sortir du cloître pour visiter leur terre de Saint-Sauveur, par rapport à certaines difficultés de route, furent vivement sollicitées par M. l'abbé Guillaume Serré de La Colombière, chapelain de l'Hôi)ital-Général, de venir faire visite à cette communauté. Elles se rendirent à sa prière et furent introduites dans le cloître de Notre-Dame des Anges, où elles reçurent l'accueil le plus empressé. Les heures s'écoulèrent trop rapidement dans cette fraternelle réunion et quand, sur la fin du jour, il fallut se séparer, on se donna de part et d'autre toutes les assurances d'une parfaite amitié.
Les religieuses de l'IIôtel-Dieu ne voulurent pas rester f^^ an.n'e de politesse avec leurs sœurs; et quelque temp. après, elles demandèrent et obtinrent la permission de recevoir chez elles la communauté de l 'Hôpital-Général.
La mère de Saint-Ignace en écrivit d'une manière fort obligeante à la mère de Sainte-Madeleine supérieure de l'Hùpital-Général, et il fut convenu que la promenade aurait lieu le 2 juillet, fête de la Visitation. " Ce jour-là, disent les annales de Notre-Dame des Anges, après avoir entendu la messe et communié, l'on se mit en route... Nous trouvâmes à notre l)orte les carrosses de Mgr le gouverneur et de M. l'intendant ; ces commodes voitures nous transportèrent chez nos Révérendes Mères à six heures du matin ;
318 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
leur communauté était assemblée à la porte conveatuelle. Elles nous reçurent avec les plus grands témoignages d'affection, qui furent réciproques, et nous conduisirent au chœur, où M. Thiboult, leur chapelain, célébra la sainte messe, pendant laquelle elles chantèrent plusieurs motets Nous allâmes ensuite à leur salle de communauté où on nous présenta un très bon déjeuner. MM. Thiboult et de La Colombière partagèrent la satisfaction de cettejournée en la passant avec nous. La matinée fut employée en la visite de la maison, qui est fort belle et d'une grande propreté. Il nous restait encore à voir leur réfectoire où l'on nous conduisit ; nous y trouvâmes une table de seize couverts que Messieurs nos chapelains et quatorze religieuses occupèrent ; on nous présenta trois services magnifiques, et l'on nous servit au soir des mets aussi délicats qu'au dîner. Après avoir passé le jour le plus agréable que l'on puisse souhaiter, nous fîmes nos adieux et partîmes à six heures du soir."
Depuis cette heureuse époque, les deux communautés ont toujours vécu comme la mère et la fille dans une étroite union et une parfaite amitié.
L'Hôpital-Général a eu pendant longtemps le double mérite d'être un hospice d'invalides et une maison d'éducation admirablement dirigée. L'abandon de cet enseignement, en 1868, a permis à l'Hôpital- Général de fournir des sujets à l'Hospice du Sacré- Cœur, fondé en 1872, dans le faubourg de Saint-Sauviiin, par Mgr Taschereau, archevêque de Québec.
Nous avons dû anticiper sur les dates pour ne pas interrompre la suite des événements relatifs à la fondation de l'Hôpital-Général. Il nous faut maintenant remonter jusqu'à 1698 pour assister aux derniers moments de la mère Marie Forestier de Saint-B,:)naventure, la seule survivante des trois religieuses for.datrices : en elle s'éteint la première génération de nos Hospitalières.
Son heureuse mort arriva le 25 mai, dans la quatrevingt-deuxième année de son âge, et la soixante-quatorzième de son entrée en religion.
Nous avons fait connaître dans le troisième chapitre de cette histoire, les vertus et le caractère de cette vénérable mère ; nous avons dit l'aurore immaculée de sa vie, ses charmes intérieurs et extérieurs, son entrée, dès l'âge de huit ans, au monastère de Die[>pe, ses merveilleuses aspirations vers la vie parfaite, ï^a générosité, son zèle apostolique, qui la firent choisir pour venir implanter les premiers germes de la vie monastique sur le sol de la Nouvelle-France. Dieu permit qu'elle vît non seulement croître ce jeune arbrisseau qu'elle avait arrosé de ses sueurs, mais qu'elle le vît s'épanouir et devenir un grand arbre à l'ombre duquel venaient en foule s'abriter les i)auvres et les souffreteux de Jésus-Christ. Il voulut prolonger sa carrière jusciu'aux dernières limites de la vie humaine, afin qu'elle fût un modèle et comme une règle vivante pour ses jeunes soeurs. Il la laissa attachée au rivage de la vie comme un de ces phare.'i
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lumineux qu'on élève au bord de la mer pour indiquer aux navigateurs les écueils à éviter et la route à suivre.
Ici, comme à Dieppe, la mère de Saint-Bonaventure fut toujours l'ouvrière laborieuse et fidèle, tout entière à Dieu dans l'oraison, tout entière au prochain dans l'action. On ne connaîtra que dans l'éternité toute l'étendue de la gloire que Dieu réserve à de pareilles existences : quatre-vingts années de vie pure et sans tache, où l'on peut dire qu'il n'y a pas eu un moment qui n'ait été consacré à Dieu, pas une pensée, pas une démarche qui n'aient eu l'amour de Dieu ou du prochain pour principe et pour mobile. On reste saisi de confusion et de crainte en comparant la stérilité de sa propre existence à ces carrières si pleines et si fécondes.