CHAPITRE DOUZIÈME
L'hiver de 1703 — Coup d'œil sur le iioviciat — L^ssmirs Davennes des Meloises de la Sainte-Vierge, de Saint-Gabriel, Duplessis de Saiute-Hélène, Davis de Saiate-Céoile.
Un jour d'automne de l'année 1708, un chef sauvage mettait pied à terre à la Basse- Ville, après avoir fait en canot d'écorce, quoique malade, le long trajet qu'il y a entre la Nouvelle-Angleterre et Québec. Si les citoyens de cette ville, qui l'avaient regardé débarquer avec indifférence, avaient soupçonné quel hôte terrible, quoique invisible, faisait son entrée avec lui dans leurs murs, ils auraient reculé d'épouvante. Ce sauvage reçut l'hospitalité dans une famille où il ne tarda pas à tomber dangereusement malade. Tout son corps se couvrit de pustules livides et infectes que l'on reconnut bientôt pour la petite vérole. Comme [)resque tous les sauvages attaqués de cette maladie, il en mourut en peu de jours. .
Le gouverneur. M. de Bcauharnois, lui fit fairo des
funérailles avec tous les honneurs qu'on avait coutume de rendre aux capitaines de sa nation.
L'épidémie s'était communiquée à la famille où il était mort, et de là par toute la ville et dans les campagnes. Durant le cours de l'hiver, ce fléau sévit sur toute la surface de la Nouvelle- France avec une violence dont on n'avait jamais eu d'exemple.
A Québec, qui était le principal centre de la population, " des familles entières se trouvèrent frappées, et le peu de soin qu'elles recevaient, joint à l'infection et à la malignité de cette peste, les faisait mourir fortpromptement. Il est vrai qu'il en mourut un grand nomhre à qui rien n'avait manqué, et que l'effroi s'étant mêlé dans cette affliction générale, plusieurs moururent de peur, sans qu'on pût remarquer sur leurs corps aucune apparence de petite vérole. La mortalité fut si grande que les prêtres ne pouvaient suffire à enterrer les morts et à assister les mourants. On partait chaque jour les corps dans l'église de la Basse-Ville ou dans la cathédrale sans aucune cérémonie, et le soir on les inhumait quelquefois jusqu'à quinze, seize, dix-sci)t, dix-huit ensemble. Cela dura plusieurs mois, en sorte que l'on comptait sur ks registres plus de deux mille morts dans Québec, sans parler des environ--^, qui n'eurent pas un meilleur sort. Jamais on n'a tant vu <le deuil : chacun pleurait ses proches, l'un sa femme, l'autre son mari ; celui-ci son frère, celui-là ses enfants, les orphelins pleuraient leur père et leur mère ; t uit le monde était dans les larmes, et pendant tout l'hiver,
DEt'XIÈME ÉPOQUE 323
on ne s'assembla que pour des funérailles. Ceux qui n'étaient pas attaqués de ce mal, fuyaient les maisons où il y avait des malades; mais malgré leurs précautions, ils étaient pris à leur tour et mouraient comme les plus exposés.
" Notre hôpital fut rempli d'une si grande quantité de malades que, ne pouvant les y loger tous, n'ayant pas d'endroit chaud pour les y mettre, noue les plaçâmes dans le chœur : on interrompit les observances et nous retardâmes les vêtures de mes sœurs Jeanne-Geneviève Beaudry de la Conception et Françoise Auclair de Saint-Bernard, qui étaient entrées dans le cours de l'été, parce que dans cette désolation publique nous n'avions pas le temps de nous reconnaître. Nos religieuses tombèrent malades en si grand nombre, dès le commencement, qu'il n'en resta pas assez de saines pour soigner les pestiférés de nos salles et de nos infirnierif!S. Nous acceptâmes l'offre que plusieurs bonnes veuves nous firent de nous rendre service. Elles venaient pour avoir soin des religieuses malades, tandis que les religieuses qui se portaient bien avaient soin des salles, car nous ne voulûmes pas faire servir les pauvres par des séculières. Ce fut une espèce de bonheur de ce que nous essuyâmes les rigueurs de ce fléau, parce que cela nous mit en état de soulager les autres dans le temps qu'ils en eurent le plus de besoin et nous donna aussi l'expérience qu'il fallait pour les tiuit'jr. Il en mourut peu à l'hôpital en comparaison
324 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
de ce qu'il en mourut dans la ville, ce qui redoublait l'emprepsement qu'on avait de venir chez nous."
La plupart des religieuses, accablées de veilles et de lassitude, furent atteintes par la contagion : cinq d'entre elles succombèrent. Les noms de ces cinq victimes qui, toutes à la fleur de l'âge, immolèrent leur vie au chevet des mourants, pour l'amour de Jésus-Christ, méritent d'être mentionnés dans cette histoire. Ce sont la mère Marie-Angélique Mony de Sainte-Agnès, qui n'était âgée que de vingt ans ; la sœur Marguerite Côté de Saint-Paul, religieuse converse, qui n'en avait que vingt-neuf; la mère Marie-Madeleine Maufis de Saint- Louis, âgée de trente-deux ans; la mère Marie-Anne Gauvreau de Sainte-Thérèse de Jésus, âgée de trentedeux ans ; enfin la mère Louise Roussel de Saint-Gabriel, âgée seulement de trente ans.
Presque toutes ces chères sœurs parurent d'abord se rétablir à la suite de leur maladie ; mais, épuisées sans doute par les excessives fatigues qu'elles avaient subies auparavant, elles entraient soudainement en agonie au moment où elles paraissaient en voie de convalescence, et expiraient en quelques heures. On avait la précaution de leur donner d'avance les derniers sacrements,d'abord pour ne pas les effra^yer au moment d'une crise, et ensuite pour être délivré d'inquiétude à leur égard.
L'année 1703 peut être comptée parmi les plus tristes qu'ait eu à traverser le monastère de l'Hôtel-Dieu, soit à cause de la part intime qu'il prit à la consternation
générale et au deuil de tant de familles décimées, soit à cause de la mort prématurée de plusieurs de ses membres sur qui il fondait de belles espérances.
Toutefois si Dieu enlevait pour le ciel de belles âmes qu'il avait prêtées à la communauté, il n'était pas avare de ses dons envers elle. Nous allons le constater en jetant un coup d'œil à l'intérieur du noviciat. Cette vue nous consolera des scènes de désolation dont nous venons d'être témoins. Nous allons voir fleurir, dans ce jardin embaumé de l'Epoux, des fleurs délicates et pures qui promettent d'abondants fruits pour l'avenir. Toutes ruisselantes des eaux de la grâce, elles commencent déjà à s'épanouir sous les rayons divins et laissent entrevoir les précieux germes de vertus qui seront plus tard la richesse et l'honneur du cloître.
La première que nous avons à faire connaître et admirer est une enfant qui n'avait guère que quinze ans lorsqu'elle mit le pied sur le seuil du noviciat. Louise-Thérèse Renaud Davennes des Meloises, qui prit en religion le nom de sœur de la Sainte- Vierge, appartenait à l'une des plus nobles familles de la Nouvelle-France, originaire de la Bourgogne. Son père, qui était proche parent du maréchal de Montai, servait en qualité de capitaine dans la marine royale, lorsqu'il vint s'établir à Québec où il éleva une nombreuse famille. Née en 1690, Louise- Thérèse fut tenue sur les fonts de baptême par le comte de Frontenac et par Madame Charlotte Denis de La Ronde (21 février). La jeune fille ne connut son père et sa mère que juste
326 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
assez longtemps pour en garder le souvenir et les regretter tout le reste de sa vie. Elle n'était guère âgée que de neuf ans lorsque tous deux lui furent ravis par une mort prématurée, à quatre mois d'intervalle l'un de l'autre, la laissant orpheline aux soins de>son grandpère et de sa grand'mère, qui lui donnèrent cette mâle et chrétienne éducation dont on formait la jeunesse à cette rude époque de notre histoire. Attirée de bonne heure à la piété par les touches secrètes de la grâce et par les graves leçons du malheur, Louise- Thérèse ne se laissa éblouir ni par les agréments intérieurs et extérieurs dont la nature l'avait douée, ni par les promesses d'alliances qu'on lui faisait espérer, ni par les séduisantes perspectives qui s'ouvraient devant sa jeune imagination. Dans le cours de l'année 1705, nous la trouvons au parloir de l'Hôtel-Dieu, sollicitant et obtenant de la supérieure, la mère Juchcreau de Saint-Ignace, la faveur de se consacrer à Dieu et aux pauvres dans sa communauté. Le regard pénétrant de la mère de Saint-Ignace n'avait pas tardé à découvrir dans cette jeune fille un grand cœur, un esprit et une maturité précoces, un ferme jugement réhaussé par une éducation et des manières excellentes, et avec tout cela une taille et une constitution robustes, en un mot toutes les facultés qui font une vaillante, utile et brillante hospitalière : ellejoignait à cet ensemble de qualités les avantages d'une voix superbe qui faisait le son tien des psalmodies du chœur et rembellissemeut de.s fOles.
T.a sœur de la Sainte- Vierge réalisa toutes les espérances qu'on avait fondées sur elle; et au lendemain de sa profession, devenue une religieuse accomplie, souple et flexible comme une cire sous la main de ses supérieures, elle était préparée à remplir dignement les plus importantes comme les plus humbles f )nctions de la communauté. On la verra dans la suite se faire aussi grande dans les petits et modestes emplois 'jue petite et modeste dans les grandes charges ; ('gaiement admirable dans les offices de portière, de sacristine, de lingère et d'infirmière, que dans ceux d'hospitalière, d'assistante et de maîtresse des novices.
Il y avait à peine trois mois que Louise-Thérèse des Meloises était revêtue du saint habit de religion quand sa sœur Marie-Thérèse, qui n'avait que treize ans et demi, vint se jeter aux pieds de la supérieure pour lui demander son admission au noviciat. Son extrême jeunesse lui fit rencontrer de graves obstacles ; mais sa courageuse persévérance finit par en triompher ; et le 21 décembre 1705, elle vint prendre place à côté de celle qui dès lors fut doublement sa sœur. Son temps de postulat fut prolongé à raison de sa jeunesse jusqu'au 27 juin 1707, qu'elle reçut le voile blanc et prit le nom de Saint-Gabriel. En 1711, pendant l'épidémie qui fit tant de victimes à l'Hôtel-Dieu, la sœur de Saint-Gabriel se prodigua avec une cha-ité et une douceur admirables auprès de ses sœurs attaquées de la contagion et prit elle-même la maladie, qui en huit
328 HISTOIRE DE l/uÔTKL-DIEU
jours la conduisit au tombeau. Elle n'était âgée que de dix-neuf ans. Il n'y avait qu'un an que la sœur Louise-Thérèse de la Sainte- Vierge avait quitté le noviciat pour la communauté, quaud celle-ci le quitta pour le ciel.
La troisième postulante à qui était réservé un grand avenir, faisait son entrée au noviciat au moment; où la seconde venait de prononcer ses vœux. Dieu alla lu choisir dans l'ancien monde, au sein même de Paris où elle était née et où sa famille occupait une position honorable dans la haute bourgeoisie. M. Duplessis, son père, ayant été nommé trésorier au département des finances de la Nouvelle-France, vint se fixer à Québec avec sa famille. Sa fille, Marie- Andrée, qui n'avait encore que deux ans, dut être laissée à Paris sous les soins de sa grand'mère.
" Cette vertueuse dame, qui mourut en odeur de sainteté, raconte la chronique de l'Hôtel-Dieu, n'épargna rien pour l'élever dans la piété et l'innocence, ce qui lui fut d'autant plus aisé que cette enfant de bénédiction se portait d'elle-même à la pratique de toutes les vertus. Sa soumission et sa docilité, qui ont toujours fait son caractère particulier, lui faisaient regarder comme une ordonnance divine les conseils et les instructions de cette bonne dame. Aussi cette vénérai)! e aïeule eut-elle la consolation de la voir augmenter autant en vertu qu'en âge. Lorsqu'elle eut atteint sa quinzième année, Madame sa mère passa en France pour l'amener à Québec. Mademoiselle Duplej-sis fit
en cette ville l'admiration de tout le monde par son air de grandeur, de modestie, et par ses exemples de piété. Dieu l'avait avantagée de la beauté du corps et d'un grand esprit ; elle fut le modèle de toutes les demoiselles de la ville, qui trouvaient un charme infini dans sa société, à cause de la variété de ses connaissances, de l'enjouement de ses discours et des attraits de sa personne. Tant de rares qualités, jointes à sa vertu, la firent rechercher par plusieurs personnes de condition, mais son amour pour Dieu lui fit refuses toutes ces avances. Notre jeune Parisienne, touchée de Dieu, n'aspirait qu'à une éternelle alliance. Jamais son cœur ne fut partagé ni attaché à aucune créature ; Dieu l'appela à la sainte religion et elle choisit notre communauté. Elle entra au noviciat à vingt ans, et prit le nom de sœur de Sainte-Hélène. "
Elle se plongea dans la solitude du noviciat et se prépara à recevoir le baptême de la vie monastique avec la même foi, les mêmes élans d'amour, la même soif de sacrifice que les vierges néophytes des temps apostoliques, lorsqu'elles se disposaient à descendre dans les fontaines baptismales. Elle sortit du noviciat revêtue, comme elles, de la robe blanche des épouses de Jésus-Christ et prête à affronter la mort auprès du lit des pestiférés, du mémo front serein que ces chrétiennes d'autrefois se présentaient dans les amphithéâtres. La suite de sa vie fera voir combien de fois elle eut occasion de vivre face à face avec la mort dans les salles infectées par la contagion, et do la braver
330 HISTOIRE DE L'hÔTEL-DIEU
sans pâlir pendant des jours et des nuits, et cela avec la simplicité d'une action ordinaire. Ce naturel dans l'héroïsme n'était pas le côté le moins charmant de son caractère. Elle n'avait pa3 même l'air de soupçonner qu'il y eût en cela quelque grandeur d'âme, tant il y avait en elle de candeur et d'humilité.
" Prévenante pour obliger et faire plaisir, continuent les annales, sa conversation était autant agréable qu'utile, spirituelle et remplie de Dieu. Ses sœurs n'avaient pas été longtemps sans découvrir les rares talents que son humilité voulait cacher; son zèle, son goût et son habileté pour la décoration des saints autels lui firent faire des ornements pour de pauvres paroisses ; elle réussissait à tout ce que son grand esprit lui faisait entreprendre. Au milieu de tant d'avantages elle veillait continuellement sur elle-même pour éviter les moindres fautes, exacte au premier coup de la cloche et au moindre article de la règle. Un air de douceur, de modestie et de recueillemeni prouvait aisément son application à Dieu. Son cœur nageait dans la joie quand il fallait obéir. Elle disait souvent qu'elle n'avait de peine dans ses actions que lorsqu'elles n'étaient pas marquées du sceau de l'obéissance. "
La mère de Saint-Hélène était d'une intelligence presque aussi élevée que la mère de Saint-Ignace, mais d'une trempe d'esprit toute différente. Toutes deux arrivaient sans le vouloir à l'autorité, mais par des voies entièrement opposées ; la mère de Saint- Ignace régnait par l'esprit de force, tandis que la
mère de Sainte-Hélène, qui devait hériter de son influence, dominait par l'esprit de douceur. Pour l'une, le commandement était dans sa nature ; pour l'autre il était plus naturel d'obéir. Egalement admirables de bonté et de dévouement, elles rappelaient ensemble le rôle de Marthe et de Marie auprès du Sauveur.
Quand la mère de Saint-Ignace recevra l'inspiration d'écrire les grandes choses que Dieu avait faites par les mains de ses devancières, ce sera sur la mère de Sainte- Hélène qu'elle jettera les yeux pour l'assister dans la rédaction de ces annales. On s'arrête ici involontairement pour admirer les tendres et délicates précautions que Dieu prend pour éterniser la mémoire des justes et pour faire servir leur vie d'exemple. Le temps n'était pas éloigné où il allait laisser tomber sur l'Hôtel-Dieu le plus grand désastre qu'il ait subi dans tout le cours de son existence, ce terrible incendie qui devait jeter la communauté dans la rue en moins de deux heures ; mais, en permettant ce malheur, il ne voulait point laisser perdre les souvenirs qui rappelaient les saints exemples des fondatrices. Et voilà qu'il prépare toutes choses afin que ces souvenirs, notés à la hâte par les anciennes et épars çà et là dans le cloître, soient recueillis et sauvés du naufrage. Il suscite d'abord la mère de Saint-Ignace au moment où commence la seconde génération des Hospitalières. Cette femme supérieure a vécu dans la familiarité de l'une des fondatrices, la mère de Saint-Bonaventure, et elle a appris de sa bouche toutes les saintes traditions. Dieu lui inspire en-
332 HlSTOIliK DE l'hôtel-dieu
suite la pensée de les mettre en écrit ; et afin de la forcer à concentrer sa vie sur cette œavre, il va la clouer, pendant les huit dernières années de sa vie, sur un lit de douleurs, et la rendre incapable de satisfaire autrenie..t à son besoin d'activité. Il va enfin choisir une fille élevée au centre même de la civilisation, où elle a puisé une parfaite instruction, et il l'amène auprès de la mère de Saint-Ignace, qui la forme et la pénètre de ses idées, en attendant le jour où elle lui dira de [)rendre la plume. Quand ses mémoires seront rétligés et répandus, l'incendie pourra venir fondre sur l'Hôtel-Dieu : les saintes traditions du passé, qui sont lame de toute institution, surnageront au-dessus des ruines.
Voici une autre novice dont l'histoire accidentée contraste singulièrement avec les origines paisibles de ses compagnes. Jetée par une secousse violente des bras de l'hérésie dans les bras de l'Eglise, sa vocation nous fera admirer encore une fois la suavité et la force merveilleuse avec lesquelles Dieu agit pour opérer le salut des âmes. Pendant une de ces sanglantes incursions que faisaient sur le sol de la Nouvelle-Angleterre les sauvages alliés des Français, un parti d'Abénaquis revint à son village de Saint-François-du-Lac avec plusieurs prisonniers, parmi lesquels était une jeune Anglaise de cinq ou six ans, qui répondait au nom de Mary-Ann Davis. Elle avait été enlevée demi-morte de frayeur, au milieu d'une scène de carnage durant laquelle sa famille avait disparu. Le P. Vii^ent Bigot,
DEUXrÈME ÉPOQUE 333
de la Compagnie de Jésus, qui dirigeait alors la mission de Saint-François-du-Lac, fut touché d'une inexprimable compassion envoyant arriver cette jeune captive, pâle, désolée, et toute tremblante sous la main de ses farouches ennemis, comme la timide colombe sous la griffe du vautour. Il la prit sous sa protection et la confia à une famille abénaquise, au sein de laquelle elle grandit sous le costume et avec les manières sauvages, mais conservant toujours, grâce au guide éclairé qui la dirigeait, une élévation d'esprit et une innocence de cœur admirables. A mesure que le P. Vincent Bigot pénétrait plus avant dans l'intérieur de cette âme naïve, il y découvrait des richesses spirituelles qui l'émerveillaient et qui lui faisaient croire que Dieu avait des desseins de miséricorde et d'amour sur cette enfant. Il s'appliqua à lui apprendre le français et les éléments des sciences, afin qu'elle fût prête au moment où sonnerait l'appel divin. Habituellement pensive et recueillie, elle aimait la solitude, et on la voyait souvent se promener seule sur le bord du lac, où elle conversait avec Dieu en cueillant les iris, les nénuphars et les violettes des bois, dont elle faisait des bouquets qu'elle allait ensuite déposer sur les gradins du tabernacle. Lorsque le P.Vincent entrait dans la petite chapelle de la mission, il la surprenait agenouillée, les mains jointes, les yeux fermés, immobile et comme en extase. Elle mena cette vie pendant quatorze ans, sans vouloir rompre les liens de sa captivité, préférant la vie intérieure f t cachée en Dieu qu'elle
334 HISTOIRE DE L'hÔTEL-DIEU
y menait aux douceurs de la liberté et de la civilisation parmi les Français. Chaque fois que le P. Vincent allait à Québec et qu'il entrait au parloir de l'Hôtel- Dieu, il entretenait les supérieures de sa petite Anglaise, de son angélique vertu et des signes de vocation qu'il découvrait en elle. Un jour que les sœurs écoutaient, toutes ravies, les paroles du bon Père et qu'elles étaient plus désireuses que jamais de posséder cette aimable enfant, elles furent agréablement surprises de la voir apparaître dans son costume de sauvagesse Elle vint se jeter auix pieds de la supérieure et lui demanda son entrée avec une naïveté et une grâce infinie^t
C'était plaisir de voir cette blonde fille de TÂngleterre sous ce costume pittoresque avec ses cheveux retombant sur ses épaules, enveloppée de la couverte blanche et les pieds chaussés de mocassins o -nés de rassades. Le P. Vincent avait réussi, à force de patience, à lui faire une petite dot avec les aumônes qu'il avait recueillies des âmes charitables. Elle fut d'abord admise en qualité de pensionnaire, afin de perfectionner son éducation. Après deux ans d'épreuves généreusement accomplies, elle reçut le voile des novices et continua à faire l'édification de la communauté, en même temps que la joie et l'orgueil du saint missionnaire à qui elle avait voué un culte d'éternelle reconnaissance. La sœur Davis de Sainte-Cécile ne parlait jamais sans attendrissement des conduites amoureuses de Dieu qui l'avait arrachée par des moyens si extraordinaires aux ténèbres de l'erreur pour la conduire dans la lumière et le paradis de la vie religieuse.
CHAPITEE TREIZIEME
Uiio excursion à l'île aux Oies.
Le 8 de juillet 1714, une petite barque portant huit religieuses hospitalières avec leur chapelain, M. l'abbé Thiboult, se détachait du rivage de Québec et faisait voile vers le bas du fleuve.
La matinée était chaude et resplendissante comme au jour où les trois premières hospitalières de France voguaient sur les mêmes eaux en arrivant ici pour fonder l'Hôtel-Dieu. La barque, chargée des huit religieuses, poussée par une brise favorable, descendait rapidement entre l'île d'Orléans et la rive sud du fleuve, dont les jolis villages encadrés d'arbres forestiers, les prairies couvertes de belles moissons, les paysages variés et pittoresques charmaient les regards des voyageuses, privées depuis longtemps de ce genre de spectacle.
Elles abordèrent, après quelques heures de joyeuse navigation, dans une anse de Tîle aux Oies, située à environ quinze lieues de Québec. Cette île était
336 HISTOIRE DE l'hÔTEI.-DIEU
devenue, depuis quatre ans, la propriété des Hospitalières, qui avaient obtenu de l'évêque de Québec la permission d'y envoyer quelques-unes de leurs sœurs, afin de la visiter et déjuger par elles-mêmes des améliorations qu'il y avait à faire. C'ctiiit là le but de Texcur ion dont nous venons de parler et qui ressemble à une délicieuse pastorale, à côté des scènes presque toujours austères ou tristes que nous avons à décrire.
A l'époque du licenciement du régiment de Carignan- Salières, l'île aux Oies avait été acquise à titre de fief seigneurial par M. Paul Dupuy, officier dans ce régiment, et originaire de Notre-Dame-du-Pommier, près d'Arles. Aussitôt après son mariage en 1668 avec Demoiselle Jeanne Couillard, native de Québec, il alla s'établir dans son île où il attira un certain nombre de censitaires. La vie simple et rustique qu'il menait dans cette solitude rappelait les mœurs des pasteurs des anciens jours.
Il se ^«t bientôt entouré d'une nombreuse famille qu'il forma de bonne heure aux vertus austères et chrétiennes qui font les fortes races. Le manoir de M, Dupuy ofiVait l'image d'un cloître bien réglé. Outre les prières du matin et du soir que l'on faisait en commun, les heures de travail étaient partagées par de saintes lectures et d'autres pieux exercices auxquels M. Dupuy présidait lui-même. Il consacrait en outre plusieurs heures parjowr à l'oraison. Cette vie édifiante avait fait une profonde et salutaire impression
sur les familles qu'il avait groupées autour de lui et qui le vénéraient comme le patriarche de l'île.
En l'absence des missionnaires qui ne visitaient que rarement ces parages, M. Dupuy réunissait dans son manoir, les jours de dimanches et de fêtes, tous ses domestiques et les habitants de l'île, et leur faisait des exhortations avec un esprit de foi, une éloquence et une onction qui rappelaient les meilleurs prédicateurs et qui, disent les mémoires du temps, arrachaient souvent des larmes à ses auditeurs.
Quoique M. Dupuy vécût très retiré dans ses terres et qu'il ne parût que rarement à Québec, la réputation de sa sainte vie et de ses hautes qualités s'y était cependant répandue ; et plus d'une fois les gouverneurs et les intendants avaient jeté les yeux sur lui pour l'élever aux dignités de la magistrature.
M. le marquis de Denonville qui gouvernait la Noi. velle-France depuis 1685, et M. de Champigny, alors intendant, l'appelèrent à Québec et lui confièrent la charge de procureur du roi. Il occupa ensuite successivement celles de lieutenant particulier et de lieutenant général de la prévôté de Québec; mais ces divers changements de fortune ne changèrent rien à ses habitudes de piété et do vie exemphiire. Son assiduité aux offices divins et sa grande dévotion envers la sainte Vierge, dont il était un des plus fervents congréganistes, étrit un sujet d'édification générale. Chacun le respectait et l'aimait comme un saint. Ce (\u\ diarmait surtout dans ce vénérable septuagénaire, c'était
338 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
de voir que sa haute piété ne lui avait rien fait perdre de l'enjouement et des manières aimables du gentilhomme. Sa conversation était aussi attrayante qu'instructive.
Toutes les communautés religieuses, et en particulier l'Hôtel-Dieu, comptaient en lui un ami aussi fidèle que dévoué. Ayant appris en 1710, que les fermes de l'Hôpital souffraient du manque de fourrage pour leurs bestiaux, il offrit à nos Mères d'en prendre à l'île aux Oies toute la quantité dont elles auraient besoin, à la seule condition de le faire faucher et transporter. Les rapports excellents que firent sur la fertilité de cette île, les domestiques qu'on y avait envoyés, suggérèrent aux Hospitalières la pensée d'en faire l'acquisition.
La proposition en fut faite à M. Dupuy, qui consentit de bonne grâce à ci'der sa propriété pour la modique somme de douze mille livres, sur laquelle on retiendrait encore trois mille livres pour la dot de sa fille qui était entrée à l'Hôtel-Dieu et qui fut plus tard suivie par une de ses sœurs.
Comme l'Hôtel-Dieu n'avait pas en mains les capitaux nécessaires pour rencontrer le prix d'achat, les enfants de M. Dupuy consentirent, avec le môme désintéressement que leur père, à donner tous les délais qu'on jugerait convenables. *
* Aucun des enfants de M. Dupuy ne s'établit au Canada. De sa nombreuse famille, il ne restait de survivants, après 171G, que les deux religieuses qui étaient entrées à l'Hôtel-Dieu.
Les Hospitalières déplorèrent pendant longtemps la perte de ce vénérable vieillard qui les honorait de son eptime et de son amitié : il était mort en prédestiné le 20 décembre 1713. Sa perte fut un deuil général pour la colonie.
Il n'y avait guère plus de six mois que ce digne bienfaiteur de l'Hôtel-Dieu n'existait plus, lors du voyage de nos huit Hospitalières à l'île aux Oies, où son souvenir était encore présent dans toutes les mémoires.
" Le premier coup d'oeil que nous jetrimes de loin :ur cette île, nous affligea: elle paraissait si petite que nous ne la voyions que comme un petit bouquet de bois. Nous crûmes l'avoir achetée assez cher, et que bien loin d'y devoir faire de la dépense, nous ne pourrions jamais en retirer le revenu de notre argent. Cependant, à mesure que nous en approchions, elle grossissait ; enfin quand nous fûmes au débarquement, nous découvrîmes desbattures fort étendues et de grandes prairies que la marée haute nous avait cachées.
" Nous visittlmes les environs du manoir, les granges, les étal)les, les fontaines et le jardin. Nous vîmes revenir des champs un beau troupeau de vaches : l'abondance des pflturageB fait qu'elles y sont toujours grasses et que leur lait est excellent.
" Nous avons acquis une barque pour nous apporter les fruits de cette île ; et quand elle vient chargée de ses richesses qui consistent en foin, en bœufs, veaux, porcs, volailles, gibiers, œufs, excellent beurre et en
:540 iiisToiui: de i/hôtei.-bieu
quantité, clic met l'abondance dans notre monastère ; et on se réjouit autant de la voir arriver, qu'on le fait en Europe, lorsque les galions des Indes y reviennent. Notre barque s'appelle la Marie ; nous ivons aussi nommé l'île aux Oies, l'île Marie, afin que tout ce qu^ nous y avons ait quelque rapport avec la sainte Vierge; mais l'habitude où l'on est de l'appeler l'île auxOiee empêche que notre intention soit suivie. "
Le manoir où avait vécu la pieuse famille de M. Dupuy, servit d'asile à nos Hospitalières pendant leur séjour dans l'île. La pensée d'habiter sous ce toit qui avait été sanctifié par ses anciens propriétaires, et d'y couler quelques jours de vie monastique, fut une dos plus douces jouissances de ee voyage.
On avait eu le soin de se munir, avant le départ, d'une chapelle portative, et le lendemain de l'arrivée, on dressa un autel dans la grande salle qui avait servi de lieu d'assemblée à M. Dupuy pour ses prédications du dimanche. Les fleurs du jardin, et le feuillage des bois voisins, tout couvert encore de la rosée du matin, composaient la seule parure de cette chapelle improvisée. La sainte messe, à laquelle avaient été convoqués les habitant.^ des environs, fut célébrée par le chapelain, au chant des hymnes et des cantiques de l'assistance.
On se rendit ensuite en procession sur une colline du voisinage d'où l'on découvre les divers points de vue de l'île. Une grande croix y avait été préparée d'avance, qui fut bénite et plantée solennellement,
taiifUs que les religieuses faisaient retentir les airs du ch;;ut des psaumes et des motets de l'office divin. Sur le croisillon de cette croix avait été posée une petite niche dans laquelle on plaça une statuette de la sainte Vierge, comme un témoignage de la consécration publique de l'île à la Mère de Dieu. On fit ensuite l'adoration de la croix avec les cérémonies qu'on observe à l'Hôtel- Dieu, le vendredi saint.
Chacun des jours suivants, la petite communauté Ht le pèlerinage de la croix, autant pcrur satisfaire à sa dévotion, quo pour jouir du magnifique panorama qui se déroule à perte de vue du haut de cette colline. Il n'est peit-être pas d'endroit, surtout le parcours du fleuve Saint-Laurent, où se^ deux rives apparaissent aussi grandioses et aus'^ i pittoresques. Elles ne sont ni trop rapprochées, ni trop lointaines pour la beauté du paysage. Montagneuses toutes deux, celles du sud s'élèvent en pentes douces et fertiles, tandis que celle? du nord se dressent en caps sauvages et escarpés. Le fleuve, qui mesure cinq ou six lieues de largeur, est parsemé d'îles variées de grandeur, de fertilité et d'aspect. A l'extrémité de l'horizon, vers le couchant, Oii aperçoit la belle et vaste île d'Orléans, la plus importante de cet archipel. Plus rapprochés vers le nord, se dessinent les contours de l'île aux Coudres à demi cachée entre les deux bras de la baie Saint- Paul.
A l'époque où nous trouvons les Hospitalières dans l'île Sainte-Marie, les eaux solitaires du fleuve n'étaient pas sillonnées souvent comme aujourd'hui par les na-
342 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
vires d'outre-mer. On n'y voyait passer d'ordinaire que des canots d'écorce et de légères embarcations, conduits par les naturels du pays, ou par les colons, qui n'avaient guère d'autres moyens de communication. Les chemins étaient à peine frayés sur les rivages, où l'on ne découvrait qu'une étroite lisière de défrichements et de petits villages semés çà et là dans les clairières cultivées.
Les regards de nos voyageuses, confinées habituellement entre les murs du cloître, ne pouvaient se lasser d'admirer cette grande nature, ces montagnes, cette mer, ces forêts verdoyantes, éclairés par le beau soleil de juillet le plus agréable de nos mois.
" Pendant notre séjour en ce lieu, on nous montra tout ce qu'il contenait de rare ; nous nous promenâmes on différents endroits fort agréables; mais ce qui nous parut le plus singulier, c'est un gros rocher qui de tout temps a été nommé l'Hôpital, parce qu'aussitôt que les chasseurs ont blessé une outarde ou quelque autre oiseau, ils s'envolent sur ce rocher comme à un asile où ils trouvent du soulagement ; ils ont là effectivement de petites commodités, où l'on croirait que que l'art a plus de part que la nature. On y voit quantité de bassins de toute grandeur creusés dans le roc; l'eau delà marée s'y conserve, le soleil l'échauffé, et ces petites bêtes s'y baignent à leur plaisir. Quand elles en souhaitent davantage, elles vont à un plus grand ; elles se couchent sur ces pierres chaudes. Il y a aussi de la inousse, où elles peuvent se rafraîchir. Noug
y trouvâmes plusieurs outardes malades ou blessées ; elles nous reconnurent apparemment pour des Hospitalières, car nous ne leur fîmes point de peur. Nous montâmes jusqu'au haut de cet hôpital, et nous ne passâmes ensuite aucun des jours de notre résidence en ce pays sans y aller prendre quelques heures de récréation."
Le retour à Québec ne fut pas aussi agréable que la descente: il fut contrarié par le vent et la pluie. Il fallut plus d'une fois faire escale et passer la nuit sur la barque, non sans fatigues ni inquiétudes. La navigation fut même pendant quelques heures assez périlleuse, au dire des mariniers. Enfin la barque doubla heureusement la pointe occidentale de l'île d'Orléans.
"Toutes lee religieuses nous attendaient avec impatience : dès qu'elles eurent reconnu notre barque, elles ne nous perdirent point de vue ; et aussitôt que notre bâtiment eut mouillé vis-à-vis notre maison, elles descendirent en un moment dans notre anse,* qui n'était pas encore concédée, où elles nous embrassèrent comme si nous fussions venues d'outre-mer et qu'il y eût dix ans qu'elles ne nous eussent vues. Nous avions un extrême besoin de repos ; car nous étions plus fatiguées et plus changées de notre voyage de neuf jours, que les personnes qui viennent de France le sont d'une longue traversée."
• Les borde de la rivière Saint-Charles.