‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 23 sur 44 · CHAPITRE DIX-HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIEME

Incendie de l'Hôtel-Dieu — Dangers auxquels sont expofsées la mère de Saint-André et la mère de l'Enfant-.T^sus — Prédiction de la mère du Saint-Esprit — La mère du Sacré-Cœur — Les Hospitalières chez les Ursulines — Obsèques de la mère du Sacré-Cœur et de la mère de Saint-André.

Depuis le jour où l'Institut de la Miséricorde avait pris racine près du fort de Québec jusqu'au moment où nous sommes arrivés, il avait suivi un dévelo])pement régulier, parfois lent et pénible, mais toujours constant. Cet accroissement avait coïncidé avec celui de la population et les besoins de la colonie. Le monastère, agrandi à diverses époques, élevait sur le bord du cap ses vastes et imposantes constructions qui faisaient l'orgueil de Québec. L'Hôpital était largement pourvu, la communauté nombreuse et exemplaire ; en un mot, les bénédictions de la terre s'étaient jointes aux bénédictions du ciel. Aussi avons-nous vu qu'au jour de la célébration du premier centenaire, aucun motif ne manquait aux actions de grâces que faisaient monter vers le ciel les religieuses et leurs malades, le

clergé et les fidèles réunis dans un même concert d'amour et de reconnaissance. Dieu n'avait épargné aucun genre de faveurs à l'institui : il avait même fait rejaillir sur une de ses enfants l'éclat de la sainteté, avec cette auréole de merveilles dont il couronne la vie de ses plus grands serviteurs. Il ne lui manquait que la suprême consécration de l'adversité, cette gloire du malheur qui surpasse et perfectionne toutes les autres ; ce je ne sais quoi d'achevé, dit admirablement Bossuet, que le malheur ajoute à la vertu.

Voici venir le jour où notre institut va être convié à partager ce nouveau genre de gloire et de mérite, où Notre-Seigneur va ajouter à son histoire ce trait de ressemblance avec sa propre histoire. Car il ne faut pas oublier que la vocation de l'Hôtel-Dieu est d'honorer et de faire honorer le précieux sang de Notre- Seigneur Jésus Christ répandu pour le salut des hommes sur le Calvaire, et que. par conséquent, son existence doit rappeler la vie soufl'rante de cet adorable Sauveur. C'est maintenant qu'il va ceindre le front de ses épouses du diadème sanglant dont il a voulu être couronné lui-même au jour de sa passion, qu'il va changer leurs joies en afflictions, leurs sourires en larmes, leur abondance en complet dénuement. Et ce temps d'épreuve sera si long qu'aucune de celles qui auront as^^isté à ces commencements n'en verra la lin. Elles goûteront à ce calice d'amertume, mais il sera réservé à leurs suivantes d'en boire la lie. I^e dix-huitième siècle n'est qu'au milieu de sa course, et il tou-

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chera à sa fin quand viendra le terme de ces épreuves. L'aurore du dix-neuvième siècle sera même levée avant que les dernières traces de ces calamités soient disparues.

Le sept de juin 1755, pendant que les Hospitalières étaient à dîner au réfectoire, écoutant en silence la lecture du jour, une reliofieuse entra précipitamment avec un air si effrayé qu'une des sœurs lui demanda si le feu était au couvent.

— " Oui, s'écria-t-elle, le feu est à l'Hôpital ! "

A ces mots, toute la communauté se leva d'un seul bond, s'élança hors du réfectoire et aperçut par les fenêtres des appartements voisins les flammes qui tourbillonnaient au-dessus de la toiture d'une des ailes construites en 1696. On courut en toute hâte sonner la cloche pour donner l'alarme, mais déjà les citoyens du voisinage avaient aperçu le feu et avaient envahi les salles. Ils déclarèrent sans hésiter qu'il n'y avait aucune espérance de sauver la maison ; car le vent, qui soufflait du nord-est avec violence, poussait les flammes sur toute l'étendue des toits.

Il ne fallait songer qu'à sauver les malades et les objets les plus précieux. En peu d'instants, grâce à la charité publique, tous les malades furent mis à l'abri, sans accident, dans les maisons voisines.

Il y avait à l'infirmerie une hospitalière mourante qui avait reçu les derniers sacrements. C'était la mèxe Marie-Joseph Mailloux de Saint-André. Un homme vigoureux la prit entre ses bras avec ses couvertures

et l'emporta dans une maison adjacente. Comme la malade n'avait sur elle qu'une robe de nuit et que rien ne pouvait la faire reconnaître pour une religieuse, on la prit pour une des patientes des salles. Elle n'eut pas plutôt été déposée sur un lit, que le feu prit à la maison, et qu'il fallut la transporter dans une autre où l'incendie la poursuivit encore.

Transportée dans une troisième maison, puis dans une quatrième, ce ne fut qu'en ce dernier lieu qu'elle se trouva en sûreté. Réveillée de son abattement par tout ce tumulte et ces secousses, la mère de Saint- André se fit connaître pour une religieuse et pria quelqu'un d'aller chercher une de ses sœurs oui demeurait dans la ville.

Celle-ci fut touchée d'une indicible compassion en apprenant ce qui venait de se passer de la bouche même de la chère mourante, et elle la fit emporter chez elle, où elle reçut enfin tous les soins qu'exigeait sa triste position, en attendant que sa communauté eût trouvé un asile.

Cependant les Hospitalières s'étaient répandues dans les différents offices, ramassant, emportant, ou confiant à des mains fidèles ce qui leur paraissait le plus important d'arracher à la destruction. Ces pauvres sœurs ne pouvaient se décider à abandonner leur chère communauté et il fallait les chasser presque de force des appartements que l'incendie entourait de toutes parts A i^eine en étaient-elles sorties, que les plafonds et les planchers s'écroulaient tout en feu.

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Dès le commencement de l'incendie les prêtres du Séminaire, les Pères Jésuites et les Récollets s'étaient empressés d'accourir sur le lieu du désastre. Tous s'exposèrent généreusement et s'employèrent à travailler avec un courage digne de tout éloge. Après avoir enlevé le saint Sacrement, ils transportèrent et mirent en lieu sûr les principaux ornements de l'église, entre autres le tabernacle, les châsses des martyrs, le crucifix outragé, la statue de Notre-Dame de Toute- Grâce, le grand crucifix du chœur, etc. Malheureusement la plus grande partie des tableaux et un bon nombre d'objets précieux ne purent être sauvés, tant était grande la rapidité des flammes. Mais la perte la plus regrettable qu'on eut à déplorer fut celle d'un tableau représentant la Nativité de Notre-Seigneur, peint de la main même de Raphaël, chef-d'œuvre merveilleux, disent les annales, et digne de l'admiration de tous les siècles. *

La foule avait d'abord envahi les salles dont le mobilier, les fournitures de lit, les ustensiles, la vaisselle, etc., furent emportés dans la ville, mais où ils furent pillés en grande partie et perdus, par conséquent, pour rilôiiital. Au milieu de l'empressement général, on enfonçait les portes pour pénétrer plus vite dans les appartements; on brisait les volets des armoires, afin d'en enlever ce qu'elles contenaient.

* Ce tableau avait été donné autrelois par Miidame d'Aillé bous t.

Au plus fort de l'incendie, on aperçut à une des fenêtres du quatrième étage une religieuse qu'on reconnut pour la mère Geneviève Duplessis de l'Enfant-Jésus *. Indisposée depuis quelque temps, elle avait passé la matinée au lit dans sa cellule. En entendant dans les étages inférieurs des pas précipités et des cris confus, elle eut le soupçon de quelque accident et se revêtit à la hâte de son costume religieux. Elle essaya d'abord de sortir de sa cellule par le cloître, mais la lumée, la chaleur excessive et l'obscurité la contraignirent de rebrousser chemin. Ce fut alors qu'elle se montra à la fenêtre où elle aperçut une grande foule à qui elle fit signe de venir à son secours. On lui cria de descendre au plus vite, mais elle répondit qu'il lui était impossible de sortir par ailleurs que par sa fenêtre. On courut alors à une échelle, mais dans ce moment de précipitation on la laissa tomber trop violemment sur la muraille, où elle se brisa en pièces. Une autre fut apportée qui se trouva trop courte, mais heureusement que cinq ou six homme? vigoureux, aidés de queltjues officiers de la garnison, parvinrent à l'approcher suffisamment de la fenêtre en la tenant au bout de leurs bras. La mère de l'Enfant-Jésus s'y engagea bravement, et comme l'échelle manquait de ])lu.sieurH degrés, elle se laissa glisser le long des montants jusqu'au premier échelon qu'elle rencontra, et y demeura quelque temps assise, épuisée de forces et de

• Elle était la sœur de la mère de Sainte-Hélcae.

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frayeur. Déjà les flammes sortaient de la fenêtre qu'elle venait de quitter. Les tisons embrasés pleuvaient sur elle avec tant d'abondance qu'elle suffisait à iieine à les enlever de ses vêtements. Les officiers lui crièrent de ne pas se décourager et de tenir ferme, qu'on allait baisser l'échelle. En effet on la tira en la faisant tomber par degré le long de la murailie jusqu'à terre. Comme la mère de l'Enfant- Jésus était dépositaire des pauvres, aussitôt qu'elle sévit sur pied, olle chercha le chemin de l'hôpital pour y aller retirer ilu dépôt ce qu'elle pourrait en enlever, mais on l'en t'inpêcha malgré son obstination, car il n'était plus temps; les flammes avaient tout envahi.

On ne sauva rien de tout ce qui était dans la lingerie, dans le dépôt, et dans l'apothicairerie. La lingerie était surabondamment fournie d'eff"ets de toutes sortes accumulés de longue main. L'Hospitalière avait même à sa disposition, pour les excédents de malades, de grandes réserves entassées au grenier dans des coffres et des armoires.

Le dépôt était rempli de tout ce qui était nécessaire à l'hôpital pour plusieurs années : toiles de toutes façons, couvertures et rideaux de lit, vaisselle de cuivre et d'étain, ferrures, etc., sans compter les provisions de vin, d'huile, de sucre, de riz, etc., etc. Il renfermait en outre deux cents minots de blé, et beaucoup d'autres grains. L'apothicairerie contenait une riche collection de remèdes, plusieurs boîtes de chirurgie,'outre celle du chirurgien-major qui venait d'y

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être apportée. La destruction de ce seul office fut estimée à plus de quarante mille francs.

Mais la perte la plus irréparable fut celle des archives et des papiers originaux, dont la plus grande partie était renfermée dans quatre caisses. La première contenait les titres sur parchemin de la seigeurie de Saint-Augustin, adjugée aux pauvres de l'Hôtel- Dieu en 1734, pour le prix de dix-neuf mille livres, ainsi que les contrats des habitants et leurs procès- verbaux. La deuxième contenait les contrats des tenanciers de la ville et les anciennes donations faites aux pauvres. Dans la troisième étaient tous les marchés, anciens et nouveaux, des ouvrages et des entreprises de l'hôpital, et enfin dans la quatrième les comptes des commissaires et de plusieurs particuliers, ainsi que les actes capitulaires concernant les affaires de rHôi)ital.

En moins de deux heures, toutes ces richesses furent anéanties. De tous les édifices dont se composait le monastère de l'Hôtel-Dieu, avec ses dépendances, il ne restait plus qu'un amas de cendres et des murailles calcinées d'où s'échappaient des nuages d'épaisse fumée qui s'engouffraient à travers les ouvertures béantes et les pans de murs écroulés. Rien ne fut épargné : l'immense rectangle flanqué de plusieurs ailes qui formait le cloître, l'église, la sacristie, le^ appartements des prêtres malades et des officiers de la garnison, la maison des serviteurs, la grange, les étables, la boucherie, la glacière, tout en un mot fut consumé; sans compter cinq maisons voisines appar-

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tenant à des particuliers, et les toitures de deux casernes.

On n'apprit que plus tard quelle avait été la cause de cet épouvantable désastre qui occasionna à la ville de Québec une des plus grandes pertes qu'elle eût essuyées jusqu'alors. Deux matelots, paraît-il, qui avaient été soignés à l'Hôpital, avaient conçu quelque mécontentement contre la mère Hospitalière et avaient formels projet de s'en venger. Ils choisirent un jour où le vent soufflait avec force et mirent le feu à une des extrémités de la toiture, après l'avoir enduite d'une certaine quantité de soufre.

Quelques-unes des religieuses virent bien en passant ces deux hommes sur les toits; mais croyant qu'ils y étaient occupés par l'ordre de la Dépositaire, elles n'y firent point attention. Après être retournés en France, ces deux matelots, sans doute poursuivis par la vengeance divine, furent condamnés à mort pour un autre forfait. Au moment de l'exécution, ils déclarèrent sur l'échafaud que le crime qui leur causait les plus grands remords était d'avoir mis le feu à l'Hôtel- Dieu de Québec.

Après que les dernières religieuses eurent été chas. sces par les flammes de leur monastère, elles se rassemblèrent autour de leur supérieure, la mère de Saint- Joachim, sur la terrasse du jardin des pauvres, d'oii elles purent contempler une dernière fois ce qui restait de leur chère maison devenue une vaste fournaise. L'àme navrée de douleur, mais résignées, elleis ofifri-

rent généreusement à Dieu le sacrifice dont il les avait jugées dignes.

Les mères Ursulines et celles de l'Hôpital-Général avaient envoyé plusieurs messages à leurs sœurs incendiées pour leur ofiTrir un asile dans leurs maisons. La proximité des Ursulines décida les mères de l'Hôtel- Dieu à accepter l'offre de ces dernières.

Mais avant d'y suivre notre communauté, il nous reste à raconter un épi?ode de ce désastre qui a une étrange liaison avec une prédiction faite quatre ans auparavant. Une de nos Hospitalières, la mère Madeleine Lepage du Saint-Esprit, était seule en oraison, agenouillée devant le saint Sacrement, le 22 juillet 1751, lorsque tout à coup le silence de l'église fut interrompu par une voix qui dit ces mots :

" Je permets le mal pour un plus grand bien. Ma maison sera détruite: il n'en restera pierre sur pierre." La mère du Saint-Esprit était une de ces âmes humbles et pures, simples comme la colombe, vers qui Dieu se penche volontiers, et de qui il a été dit : Je la conduirai dans la solitude et je lui parlerai au cœur. La mère du Saint-Esprit ne douta point de la réalité de la prédiction qu'elle prit pour un avertissement du ciel. Elle n'en fit point un secret à ses supérieures, mais soit que celles-ci ne voulussent pas alarmer la communauté, soit qu'elles n'ajoutassent pas une grande foi à la prédiction de cette sœur, dont la vie jusqu'alors n'avait eu rien d'extraordinaire, personne ne parut beaucoup s'en inquiéter. Cette indifférence réelle ou

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apparente n'ébranla point la conviction de la mère du Saint-Esprit, qui en prit même occasion de composer une complainte qu'elle chantait de temps en temps à la récréation. Les paroles de cette complainte fout voir que la mère du Saint-Esprit était sous l'impression, d'après ce qu'elle avait entendu, que c'était l'église seule, désignée par elle sous le nom de basilique, qui devait être détruite.

Voici au reste deux strophes de cette complainte :

La Basilique sacrée -i

Elle sera renversée, [■ bis.

L'enfer s'en veut mêler, -'

Vous en serez effrayées.

O jour le plus malheureux vous le verrez! 0 jour le plus malheureux vous le verrez!

Le monument sacré

Il sera contrarié ;

Vous le verrez sur pied,

Vous en serez charmées.

O le jour le plus heureux vous le verrez î O le jour le plus heureux vous le verrez!

Cette prédiction que plusieurs des sœurs regardaient comme une plaisanterie, n'était pas de nature à être goûtée longtemps. Aussi la persistance que metait la mère du Saint-Esprit à la chanter aux heures de loisir, tout en travaillant à ses fleurs artificielles, [)0ur lesquelles elle avait un goût exquis, finit par igacer les nerfs d'une de ses compagnes, la sœur Marie- Anne Lajouc du Sacre-Cœur, qui en fit même une cri-

tique qu'elle chanta à son tour à la récréation et (jui commence ainsi :

Madeleine du Saint-Esprit

Clierclie partout de l'esprit

Pour ciianger sa condition

Et de.janiinière devenir maçon.

Lasse de cultiver des fleurs,

Elle veut bâtir un temple

Au Seigneur des seigneurs

Et servir à la postérité d'exemple.

La mère du Saint-Esprit transcrivit ces paroles avec sa complainte, et se fit ensuite apporter une pierre d'une moyenne grosseur, l'enveloppa dans une toile, et y mit ses deux copies qu'elle couvrit d'une seconde enveloppe, après y avoir ajouté la prière suivante qu'elle avait composée elle-même :

" Grand Dieu, à peine le ciel et la terre peuvent contenir votre adorable Majesté; cependant voici toutes vos épouses qui se forment l'idée de vous faire un temple magnifique. Elles ne l'entreprennent, ô Dieu tout-puissant, que sur les fonds de votre divine et toute aimable providence : elles y mettent toute leur confiance. Grand Dieu, vous qui faites tout de rien, multipliez l'argent que vos épouses vont amasser pour cette auguste demeure, qu'il soit tout employé pour vous seul. C'est le désir de toutes. Il n'en coûtera rien à votre adorable providence de nous accorder cette grâce tant souhaitée et désirée, nous vou.^ la demandons avec respect et soumission. Que toutes vues trop humaines se retirent, éloignez, Seigneur, par

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votre sainte grâce tons ces retours d'amour-propre, qui ne servent qu'à éloigner les effets de votre divine providence, c'est d'elle que nous attendons tout, nous ne cesserons de vous la demander jusqu'à ce (iu'il vous plaise nous faire voir ce temple où doit habiter votre divinité. Nous vous prions toutes de bénir cet ouvrage qui fera notre seule consolation de vous posséder au milieu de nous. Ainsi soit-il."

La mère du Saint-Esprit était sacristine, lors de l'incendie, et comme il ne lui avait pas été dit dans quel temps s'accomplirait la prophétie qu'elle avait entendue, elle avait disposé toutes choses dans son oflSce de manière à n'être pas prise à l'improviste. C'est ce qui lui valut la conservation de plusieurs ornements [)récieux de la sacristie. La pierre elle-même que la sœur tenait toujours en réserve dans le tour du vestiaire ne fut pas perdue. La mère du Saint-Esprit la rapporta elle-même dans la nouvelle maison et écrivit sur un papier qu'elle attacha sur l'enveloppe l'inscription suivante: " On vous prie de mettre cette pierre dans les fondements de votre église : elle est destinée pour cela. Par miracle, elle a été sauvée de notre incendie.'' On verra plus tard comment cette pierre, oubliée depuis longtemps, fut retrouvée et à quoi elle servit, lorsque le temps fut venu de rebâtir l'église conven. luelle. Mais ce qu'il y a de plu^ étrange dans toute cette histoire, c'est que la mère du Sacré-Cœur qui s'était moquée de la prédiction de la mère du Saint-Esprit, ayant voulu, au commencâment de l'incendie, se

rendre jusque dans sa cellule pour en retirer quelques effets, périt dans les flammes. On la vit jeter un paquet par sa fenêtre, disparaître pour redescendre; mais elle fut étouffée par la fumée. On ne s'aperçut pas d'abord de sa disparition, au milieu du tumulte et de la confusion générale. Ce ne fut qu'au moment où les Hospitalières se réunirent dans le jardin des pauvres qu'on remarqua son absence et qu'on commença à s'en inquiéter. Les religieuses la firent chercher jusqu'au soir, sans rien apprendre de ce qui lui était advenu. Elles ne doutèrent plus alors de la mort tragique qui avait terminé ses jours. Cependant les mères de l'Hôtel- Dieu au nombre de quarante-neuf avaient quitté, pour se rendre aux Ursulines, la terrasse du jardin des pauvres, d'où elles avaient vu s'écrouler les derniers pans de leur monastère. Leurs vêtements troués par le feu, charbonnés et déchirés, les seuls cependant qu'elles avaient sauvés, témoignaient assez du dénûment dans lequel elles étaient restées. La foulo attendrie s'ouvrait devant elles pour leur livrer [taseage, et les suivait en leur adressant des paroles de sympathie et de compassion.

En arrivant aux Ursulines, ces bonnes mères les attendaient à la porte du cloître. Les deux Supérieures ee jetèrent dans les bras l'une de l'autre sans pouvfûr proférer une parole.

" Ma Mère, dit enfin la supérieure des Ursulines à travers ses larmes. Dieu vous a ménagé une consolation dans cette grande éprouve. Vous avez perdu votre mn'

son, en voici une seconde qui est la vôtre. Nous n'avons pas oublié la généreuse hospitalité que nos mères ont reçue dans votre maison dans deux circonstances semblables. Nous serions heureuses si nous pouvions vous rendre tout le bien que vous nous avez fait. "

Les Ursulines furent, en effet, admirables de bonté et de bienveillance pendant les trois semaines que les Hos})italières séjournèrent dans leur couvent.

Elles se déplacèrent même pour leur procurer un logement plus convenable. Entre bien d'autres choses, elles firent don à chacune des Hospitalières d'un service de table. Leurs sœurs de l'Hôpital-Général, de leur côté , leur envoyèrent, avec d'autres secours, tout un service de rochets, tandis que les prêtres du sémi naire les assistèrent de toutes manières, avec une charité et une générosité inépuisables. Ils leur fournirent toutes les provisions de pain et de viande dont elles eurent besoin pendant plusieurs semaines, outre cent aunes de toile pour faire des rochets.

Lorsque les ruines de l'Hôtel -Dieu furent refroidies, on fit chercher au-dessous de l'endroit où la mère du Sacré-Cœur avait dû succomber, et on trouva, en effet, quelques ossements calcinés qui furent recueillis et déposés dans le caveau de la communauté, qui avait été mis à découvert par l'incendie. En faisant pour cette chère défunte, disent les annales, les prières ordinaires avec de grands sentiments de compassion, nous ne pouvions songer sans frémir au cruel supplice qui

avait accompagné ses derniers moments. La mère du Sacré-Cœur était âgée de 64 ans, et en avait passé 49 en religion. Elle avait été admise à la profession sans dot, en reconnaissance des services que son père, M. de Lnjoue, avait rendus à l'Hôtel-Dieu en sa qualité d'architecte, ayant surveillé pendant quatre ans, sans exiger aucun salaire, la construction des dernières ailes ajoutées au monastère.

Pendant plusieurs années de sa vie, la mère du Sacré-Cœur avait été éprouvée par de grandes peines intérieures ; mais depuis quelque temps elle en était délivrée et jouissait d'une parfaite tranquillité. Dieu ne pouvait l'appeler à lui dans un temps où elle fût mieux disposée, car elle venait de terminer sa retraite, après laquelle elle avait soupiré avec une grande ardeur, comme si elle eût voulu se préparer à la mort et qu'elle eût un pressentiment de sa fin prochaine. Cette chère sœur était sortie de cette retraite l'âme inondée de paix et de délices spirituelles. Elle avait communié la veille même de son trépas, qui était le jour où l'Eglise solennisait la fête du Sacré- Cœur de Jésus dont elle portait le nom.

Nous avons laissé la mère de Saint- André, après ses douloureuses pérégrinations d'une mnison à l'autre, mourante chez sa sœur. Elle fut transportée le soir même dans l'infirmerie des Ursulines, où le mieux sensible qu'elle avait éprouvé par suite de la surexcitation parut se prolonger et la flatt;i de l'espérance d'une guérison, mais le surlendemain, ver.s quatre

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heures du mntin, elle fut prise d'un vomissement de sang si soudain que sa supérieure qui logeait dans l'appartement voisin n'eut que le temps d'accourir, de lui adresser quelques paroles d'exhortation et de recevoir son dernier soupir.

Elle fut inhumée dans le caveau des Ursulines, où elle repose encore.

Ses obsèques furent les plus solennelles qu'on eût vues jusqu'alors dans ce pays pour l'enterrement d'une religieuse.

Les deux communautés qui, réunies, formaient quatre-vingt-douze religieuses, étaient rangées en hémic.ycle dans le chœur, chacune d'elles tenant en main un cierge allumé: les Hospitalières en avant près du catafalque, avec leurs habits blancs de chnnoinesses, qui tranchaient sur les costumes noirs des Ursulines. Cette réunion imposante, jointe à la majesté des prières de l'Eglise, le recueillement de ce sanctuaire cloîtré, l'onction de piété qu'on lisait sur toutes ces figures ascétiques, la douceur magnifique du chant des religieuses, donnaient à cette cérémonie l'apparence d'une vision céleste. En d'autres circonstances, cette réunion eût été pour nos Hospitalières la source de suaves émotions, mais sous le coup de leur terrible accident et du saisissement qui en avait été la suite, elles n'étaient guère en état d'y être bien sensibles. Les regrets mêmes que leur causait la perte de cette sœur qu'elles voyaient étendue dans sa tombe ouverte, étaient tempérés par la pensée du triste avenir

qui leur était réservé. Elles étaient plutôt inclinées à envier son sort et à remercier Dieu de l'avoir délivrée des tribulations et des misères qui allaient être leurs compagnes inséparables jusqu'au jour où elles rentreraient dans leur monastère reconstruit.

La mère de Saint- André n'était âgée que de trentesix ans, dont elle avait passé dix-neuf en religion. Entrée au noviciat avec une santé florissante et aveq une constitution en apparence forte et résistable, diverses maladies l'avaient vieillie avant le temps et l'avaient laissée en proie à des langueurs dont elle ne revint plus. Pendant les treize dernières années do sa vie, elle ne sortait guère de l'infirmerie que pour y retourner quelques jours après.

Mais si elle fut peu utile à la communauté par ses travaux, elle la servit peut-être plus efficacement par la ferveur de ses prières et par l'holocauste continuel qu'elle faisait à Dieu de ses infirmités avec la patience, la. douceur et la résignation d'une suinte.

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