‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 24 sur 44 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

Mg: de Pontbriand, son beau caractère — Son estime et son dévouement pour l'Hôtel-Dieu — Les Hospitalières chez les Jésuites — Mort de la mère de Saint-François-Xavier, de la mère de l'Eu tant- Jésus et Je la sœur de Sainte-Monique — La guerre de sept ans — ^Lcs soldats pestiférés à l'Hôpital — Reconstruction du monastère — Fête de l'installation — Mort de la mère de Saint-Joachim — Le vœu dn capitaine AViUiam.

Depuis l'année 1741, le siège épiscopal de Québec ('tait occupé par un homme apostolique qui rappelait par son zèle, ses lumières et sa charité le plus illustre de ses prédécesseurs, Mgr de Laval. Appelé à gouverner l'Eirlise du Canada durant une des périodes les plus critiques de son existence, Mgr Dubreuil de Pontbriand était à la hauteur des événements dont il fut le témoin et des désastres dont il devait être une des victimes. Après avoir assisté à nos sanglantes défaites, à la ruine et à la capitulation de Québec, et enfin à l'envahissement de nos caiHi)agnos par ce qu'il regardait comme nos plus iniplacal)les ennemis, la crainte Qu'il eut de voir la Nouvelle-France rester définitive-

nient sous leur domination, et le troupeau qui lui était confié sous l'étreinte de l'hérésie, le fit mourir de chagrin.

La destruction de l'Hôtel-Dieu fut pour Québec le prélude des malheurs dont cette ville devait être le principal théâtre. Mgr de Pontbriand était en visite diocésaine à Montréal lorsqu'il apprit cette triste nouvelle : il fut d'autant plus affligé et alarmé que cette institution n'avait jamais été en aucun temps j)lus indispensable au pays. En effet, cette guerre fatale qui devait se terminer par notre séparation de la France était déjà commencée; et elle amenait dans la rade de Québec une affluence innaccoutumée de navires remplis de troupes, qui jetaient dans la ville un excédent considérable de malades, dont le refuge presque unique était l'Hôtel-Dieu. Qu'allaient devenir désormais ces infortunés? Qui les abriterait? Qui veillerait auprès d'eux ? D'autre part, où trouver un h)gement pour la communauté incendiée, car elle ne pouvait être rju'en passant chez les Ursulines? Mgr de Pontbriand trouva dans son cœur d'évêque les moyens de fournir un asile aux Hospitalières, et un nospice aux malades.

Il adressa sans délai aux mères de l'Hôtel-Dieu une lettre de condoléance qu'il faisait suivre d'un mémoire dans lequel il expliquait son projet.

" Nos très chères filles, disait-il, je vous écris à toutes en commun, et je puis vous assurer que je rassemble dans mon cœur toute la douleur que cha-

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eu ne de vous ressent. La perte de la sœur du Sacré- Cœur m'attriste infiniment plus que toutes vos autres pertes. Car le bon usage que vous en ferez servira à affermir votre piété, votre détachement de toutes les choses de la terre au milieu de la vie dure et difficile que vous aurez à mener pendant quelques années. Le public y perd beaucoup plus que vous, puisqu'il est privé de vos soins charitables. Pour ne pas l'en priver totalement et pour vous donner l'occasion de servir les membres de Jésus-Christ, et en même temps pour débarrasser les Dames Ursulines qui, je crois, ne pourraient pas, sans s'incommoder notablement, vous conserver pendant l'hiver, je vous communique, par le mémoire ci-joint, les mesures que je prends et quej'engage M. l'intendant à prendre. Je voudrais pouvoir, nos très chères filles, vous marquer plus efiicacement les sentiments d'affection que j'ai pour vous. Je vous prie de marquer à toutes nos chères filles les Ursulines combien je suis sensible à la bonne réception qu'elles vous ont faite.

" Je suis, nos très chères filles, en l'amour de Notre- Seigneur, et en vous souhaitant une parfaite résignation à sa sainte volonté et une patience à toute épreuve,

" Votre, etc.,

t II. M., EvÊQUE DE Québec.

" A Montréal, ce 14 juin 1755."

Dans le mémoire qui accompagnait cette lettre, Mgr

de Pontbriand offrait aux Hospitalières efc à leurs malades l'usage entier de son palais, avec son ameublement et toutes ses dépendances. Il indiquait ensuite les modifications qu'il fallait y faire pour le rendre propre à cet emploi, et il terminait son mémoire par ces admirables paroles:

" Enfin je livre toute ma maison pour cette bonne œuvre ; et s'il est nécessaire, je me livre moi-même pour être le premier infirmier de ce nouvel hôpital."

Mgr de Québec profita en même temps de sa présence à Montréal et du mouvement de sympathie qu'y avait excité le malheur de l'Hôtel-Dieu, pour faire parmi les citoyens de la ville une collecte qui se monta à plus de mille écus.

Les mères de l'Hôtel- Dieu furent touchées jusqu'au fond de l'âme à la lecture de la lettre et du mémoire de Mgr de Pontbriand ; mais elles n'en furent pas surprises, car elles connaissaient la grande âme de leur évêque. Elles n'eurent pas l'occasion d'accepter cette offre généreuse d'hospitalité. Dès le jour même de l'accident, les Pères Jésuites avaient mis à leur disposition une des ailes de leur maison. C'était une dette de reconnaissance contractée depuis un siècle, que ces Pères avaient été heureux de pouvoir acquitter. Ils n'avaient pas oublié qu'après l'incendie de 1640, les bonnes religieuses leur avaient cédé la moitié du logement provisoire qu'elles occupaient alors.

Après trois semaines de séjour chez les Ursulines, les Hospitalières allèrent s'installer dans leur nouveau

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logis, où elles avaient eu le temps de faire les changements que nécessitait sa nouvelle destination.

Elles y avaient la jouissance de quelques appartements pour elles-mêmes, de deux salles pour les malades et de la chapelle des congrc-ganistes qui leur servait de chœur et où elles avaient la consolation d'entendre deux messes chaque jour. Les salles purent être ouvertes aux malades le 16 de juillet et elles ne tardèrent pas à être remplies, car la petite vérole fit des ravages assez considérables dans le cours de l'été. Les fatigues morale? et corporelles qu'avaient occasionnées les secousses et les changements survenus depuis deux mois, avaient prédisposé les sœurs à la maladie. Huit d'entre elles furent atteintes de la petite vérole, et une en mourut le 17 août. C'était la mère Marie-Marthe Desroches de Saint-François-Xavier, jeune religieuse âgée seulement de 28 ans.

" Les révérends Pères Jésuites, disent les annales, s'offrirent d'enterrer notre chère défunte dans leur caveau. Monseigneur l'ayant agréé, le lendemain nous chantâmes son service dans la chapelle de la Congrégation, qui nous sert d'église et de chœur. Ensuite nous traversâmes en procession bien rangée, la grande cour du collège et le célébrant qui avait dit la messe vint aussi jusque sur le perron, où on posa le corps que nos sœurs portaient, et il le livra au R. P. Supérieur qui l'attendait en surplis avec ses assistants et toute sa communauté avec des cierges; les frères l'enlevèrent, et le portèrent dans leur église où les rêvé-

rends Pères récitèrent l'office des morts, puis dirent des messes en présence du corps, dans les trois chapelles, et l'enterrèrent fort honorablement et d'une manière qui édifia grand nombre de personnes qui y assistèrent."

La communauté comptait peu de sujets aussi bien doués sous le triple rapport du caractère, de l'intelligence et du tempérament. D'un naturel aimable et conciliant, avec des aptitudes remarquables, d'une constitution et d'une taille avantageuse, elle paraissait avoir devant elle une carrière aus?i longue que fructueuse. Aussi était-elle singulièrement aimée de toute sa communauté. Mais Dieu semblait se i)laire à multiplier les cou])S sensibles, afin de mieux éprouver la vertu de ses servantes.

Aces épreuves venaient se joindre de graves perplexités au sujet de la reconstruction du monastère.

Fallait-il commencer les travaux dès maintenant, ou retarder pour attendre des temps meilleurs ? Les opinions des sœur.- et de leurs conseillers étaient partagées sur ce point ; les uns ])rétendaient qu'il n'était ni avantageux, ni prudent d'entreprendre aucun travail pour le moment, vu les incertitudes de la guerre, la rareté des ouvriers et le prix élevé de la maind'œuvre qui en était la suite. On ajoutait de plus que c'était le risque de courir de grandes dépenses et de bâtir au profit des ennemis, s'ils parvenaient à se rendre maîtres de Québec, jomme un commentait dès lors à l'appréhender.

Les autres soutenaient au contraire qu'il était important de faire l'entreprise sans délai, afin de profiter des sympathies du public qui probablement ne seraient pas les mêmes une autre année, et ensuite afin de ne pas laisser détériorer par la pluie et la gelée les murailles du couvent dont une partie était encore en état d'être utilisée ; quant aux craintes pour l'avenir, il ne fallait pas s'en préoccuper outre mesure, car autrement on serait exposé à retarder indéfiniment d'année en année.

Mgr de Pontbriand à qui ces diverses raisons avaient été soumises par écrit, ne voulut donner aucune décision, laissant toute liberté d'action à la communauté. En conséquence, le chai^itre s'assembla le 23 novembre, et, après une mûre délibération, il résolut unanimement de commencer les travaux de reconstruction dès l'année même.

L'évêque de Québec n'épargna rien pour secourir les Hospitalières. Il fit faire une quête générale dans la ville et dans les campagnes. La collecte faite parmi les citoyeiis de Québec et à bord des vaisseaux du roi mouillés dans la rade, produisit une somme de plus de treize cents écus, montant assez considérable pour cette époque, vu l'excessive rareté du numéraire. Les habitants des paroisses apportèrent une partie du bois de construction. Mais ce qui hâta le plus les ouvingcs, ce fut l'assistance d'un ami aussi puissant que dévoué, le marpuis de Vaudreuil, qui lut le dernier gouverneur du Canada sous l'ancien régime, mais

qui n'en fut pas le moins remarquable. Outre les souscriptions qu'il obtint de France, il remit à la supérieure une somme de cinq cents livres, et il lui envoya douze maçons ; de sorte que les travaux furent poussés avec assez d'activité pour qu'on pût espérer que les deux ailes du monastère que l'on faisait rebâth' seraient habitables dans un avenir prochain.

Mais avant que ce jour arrivât, deux nouvelles tombes devaient s'ouvrir à côté de celle de la mère de Saint-François- Xavier qui reposait dans le caveau dos Pères Jésuites. La première qui y descendit fut la mère de l'Enfant- Jésus, celle-là même que nous avons vue s'échapper avec tant de difficultés de Tincendie du sept juin. Elle était, comme nous l'avons dit, la sœur de cette mère de Sainte- Hélène à qui la mère Juchereau de Saint-Ignace avait confié la rédaction des annales, et qui venait d'être élue supérieure (12 mars 1756). La mère de l'Enfant-Jésus dont la santé était toujours chancelante, n'avait pu surmonter les pénibles émotions et les fatigues des mois précédents: elle avait succombé le 12 de mai, dans la soixante- quatrième année de son âge et la quarante-troisième de sa profession religieuse. La vivacité et la grâce de son esprit n'étaient surpassées que par l'éclat de ses vertus monastiques. Elle avait été trente ans dépositaire des pauvres, qui avaient pour elle la même tendresse qu'elle avait pour eux. Adroite à toute espèce d'ouvrages, spirituelle, aimante, et gaie aux heures de récréation, autant que fervente et recueillie aux hcurco

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de prière, sa douceur et sa complaisance n'avaient d'autres limites que sa charité, qui n'en avait pas. Lorsque Mgr de Pontbriand vint, huit jours après sa mort, désigner la dépositaire qui devait la remplacer, il fit son panégyrique en plein chapitre, la proposa pour modèle à ses sœurs, et résuma son éloge en disant qu'elle n'avait vécu que pour Dieu dont elle avait été l'épouse fidèle, pour les pauvres dont elle avait été la mère, et pour sa communauté dont elle avait été la joie et l'édification.

Cependant les deuils, au lieu de s'éloigner, se rapprochaient : deux mois et demi n'étaient pas encore écoulés, depuis cette mort qui avait fait une si cruelle blessure au cœur de nos mères et en particulier au cœur de la mère de Sainte-Hélène, qu'elles avaient à pleurer sur un autre cercueil. Une jeune religieuse converse, à peine âgée de 24 ans, la sœur Marie-Anne Rocheron de Sainte-Monique, mourait victime de sa charité en soignant les marins et les soldats que la reprise des hostilités avait amenés d'outre-mer. Car les armements étaient plus formidables que jamais. La France, encouragée par les succès de la campagne précédente, et surtout par la victoire de Monongahéla, faisait un effort suprême pour garder intacte sa ligne de frontière. Un des vaisseaux de guerre, arrivé récemment, le Léopard, était infecté d'une maladie pestilentielle qui avait décimé l'équipage et les troupes durant la traversée. Pour détruire ce foyer de contagion, l'administration militaire n'avait vu d'autres

moyens que de mettre le feu au navire et de le laisser sombrer dans le port de Québec. Les pestiférés et les malades des autres vaisseaux transportés à l'hôpital ne pouvant être tous logés dans les salles, les Hospitalières dont l'héroïsme, l'abnégation et le dévouement grandissait avec les difficultés, livrèrent un de leurp dortoirs et leur salle de communauté qu'elles transformèrent en infirmerie, ne se réservant qu'un tout petit cloître où elles étaient entassées les unes sur les autres. Mais ces saintes filles ne reculaient devant aucun sacrifice pour accomplir jusqu'au bout les devoirs d( leur sublime vocation. Plusieurs d'entre elles contractèrent la maladie et ne purent qu'à grand'peine être rappelées à la vie, tant elles étaient épuisées de fatigues et de veilles ; car il ne faut pas oublier que depuis un m elles n'avaient pas eu un instant de relâche. Toutes les fournitures de l'Hôtel-Dieu ayant brûlé, les journées et les heures dérobées au sommeil no suffisaient pas pour confectionner le linge et les eflFet» de toute nature qu'exige un hôpital. Rarement, depuis la fondation, la communauté avait été aussi éprouvée ; rarement aussi elle avait présenté un aussi beau spectacle aux yeux de Dieu et du monde. Qu'on se figure ce qu'était une journée d'hospitalière à cette époque. Vivant jour et nuit au milieu des morts et des mourants, à peine avaient-elles la place de circuler dans les salles qu'elles desservaient, tant les lits étaient prep.sé.«5 les uns contre les autres. La mort, avec ses images hideuses et avec ses dangers, était continuelletncnt

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SOUS leurs yeux et les enveloppait de toutes parts. Elle était dans l'air chargé de miasmes empoisonnés, qu'elles respiraient; elle était dans les rayons de soleil qui pénétraient à travers les croisées, et qui allumaient une chaleur excessive et étoufifante dans ces appartements étroits et encombrés ; elle était dans les plaintes et les râles d'agonie qui s'élevaient çà et là et qui interrompaient seul le morne silence des salles; elle était sur les traits livides des moribonds, sur leurs membres décharnés, dans leurs regards effrayés et hagards et dans leurs paroles incohérentes ; elle s'exhalait de leurs poitrines avec la fièvre qui les dévorait. Ces réduits de la souffrance auraient été des lieux de désespoir s'ils n'avaient été commis à la garde des anges de U charité, si les admirables filles de Saint- Augustin n'avaient été là pour se pencher au chevet des malheureux en lutte avec la mort, pour les retourner sur leur lit de douleur, pour soutenir leur tête chancelante et éperdue, pour essuyer la sueur froide qui perlait sur leur front, pour approcher de leurs lèvres le breuvage ou le remède salutaire. Aux heures les plus pénibles, pendant les nuits sans sommeil, quand le pauvre malade voyait, à la lueur de la lampe, se glisser discrètement une ombre près de son lit, quand il apercevait ensuite la robe blanche de l'hospitalière qui écartait d'une main les rideaux et se penchait vers lui, qu'il contemplait sa douce figure, pâle et amaigrie par les fatigues, mais toujours radieuse et souriante ; quand enfin il entendait tomber de ses lèvres

quelques paroles de salut et d'encouragement, tandis que du doigt elle lui montrait le ciel, alors il sentait la vie renaître dans ses veines, ou ie calme de la résignation adoucir ses derniers moments.

Au commencement du mois d'août, la plupart des malades dont l'état n'était pas désespéré en entrant à l'hôpital, étaient revenus à la santé, grâce aux soins intelligents et délicats de leurs infirmières. Les patients restés dans les salles ne dépassant [)as alors le nombre ordinaire qui avait été limité à quarante-trois depuis l'installation chez les Jésuites, les Hospitalières purent reprendre les appartements qu'elles avaient eu la charité de céder temporairement.

Depuis que la reconstruction du monastère était recommencée, elles avaient obtenu la permission de sortir de leur cloître, chaque fuis que le besoin l'exigerait-, pour surveiller les travaux, qui n'avançaient q'.ie lentement par suite des embarras de la guerre et de la gêne générale où l'on était.

L'entreprise ne fut terminée qu'au milieu de l'cnnée suivante (1757). A l'exemple des fondatrices qui autrefois s'étaient réduites à l'état de manœuvres pour hâter l'achèvement du premier monastère, les sœurs s'étaient mises au service des ouvriers pour tout ce qu'elles étaient cai)al)lc3 de faire, transportant les matériaux, peinturant les fenêtres, posant les vitres, nettoyant les vidanges ; en un mot, ne reculant devant aucun travail. La perspective de se retrouver bientôt dans leur saii.te maison leur faisait oublier toute lassitude.

Que (lire de leur pauvreté durant cette dure période, qui est restée dans la mémoire du peuple comme l'épreuve souveraine de sa nationalité et qui ne fut pour aucune autre classe aussi pénible que pour nos Augustines ? Cette pauvreté ne pouvait être plus grande : elles manquaient de tout, même de pain, mais [)lus elles devenaient nécessiteuses, plus elles se confiaient à la divine Providence, plus elles appréciaient cette chère pauvreté et aimaient à y demeurer, parce <]u"cllc achevait de détruire en elles la nature, pour ne laisser vivre que la grâce. L'allocation que leui faisait l'Etat durant la guerre n'était que de six sous par jour pour chaque soldat malade, de dix sous poui chaque milicien et prisonnier, et de quinze sous pou) chaque matelot des navires marchands. La pension (les soldats fut élevée à quatorze sous depuis le printemps de l'année 1757. Le bureau de l'intendance envoyait de temps en temps quelques aumônes, mais peu considérables, car la disette était partout extrême. Le pays n'avait jamais été riche, n'ayant joui en aucun temps des avantages de la paix. Depuis son origine, la population canadienne ressemblait plutôt à une armée campée au bord du Saint- Laurent qu'à un peuple de colons. Cette dernière guerre achevait de le ruiner. Il en était réduit à quatre onces de pain par jour, et encore ceux qui en avaient le payaient-ils à un prix exorbitant. Les habitants des campagnes, toujours sous les armes, n'avaient ni le temps d'entreprendre leurs labourages, ni de faire leurs semailles.

Il ne restait dans les champs que les femmes et les enfants, abandonnés à eux-mêmes, pauvrement vêtus, vivant de privation, travaillant beaucoup, mais fiers comme des Français et courageux comme des croisés.

L'entrée des Hospitalières dans leur nouveau monastère fut pour ces saintes filles un éclair de bonheur au milieu de ces jours d'orages. La date en fut fixée au premier d'août, anniversaire de l'arrivée des fondatrice». Dès le matin, toute la communauté sortit en l)rocession dans la cour des Jésuites et se rendit à la cathédrale, qui était parée comme aux grands jours de fête. L'évêque de Québec qui les y attendait, leur dit la sainte messe, à laquelle toutes communièrent en actions de grâces. Dans l'après-midi, elles allèa-ent visiter l'église des Récollets pour y gagner l'indulgence attachée à la fête de Notre-Dame des Anges dont on célébrait les premières vêpres. La bénédiction du couvent avait été fixée pour quatre heures du soir. Les supérieures furent un peu contrariées en trouvant à la porte du cloître lea carrosses de l'intendant Bigot, avec quelques-uns de ses officiers qui étaient chargés de les conduire à son palais. Cette invitation, remarque l'annaliste de l'Hôtel-Dieu, leur faisait plus d'honneur que de plaisir ; mais il fallut bien s'exécuter, de crainte de blesser l'intendant dont l'autorité était aussi redoutable que sa conduite était répréhensible.

Mgr de Pontbri; nd, escorté du clergé de sa cathédrale, vint lui-niime faire la bénédiction du monastère. La communauté et le clergé, précédés de la

croix que portait une religieuse accompagnée de deux acolytes, défila à travers tous les appartements en chantant les litanies de la sainte Vierge et des Saints. Après la bénédiction de la petite infirmerie, qui était destinée à servir de chœur aux religieuses, on se rendit à la chapelle provisoire où se termina la cérémonie.

Il est facile de conjecturer quels furent les sentiments de nos sœurs pendant cette journée, quelles pures et profondes émotions, quelles larmes de joie et de reconnaissance se mêlèrent en ce moment à leurs prières ! Pendant deux longues années, elles avaient été comme de plaintives colombes errant autour de l'arche sans pouvoir y rentrer. Et voilà qu'enfin ce jour tant désiré était venu ; elles se retrouvaient dans leur doux nid, dans ce cloître rebâti au prix de leurs sueurs, au milieu de ce site si connu, si vénéré et si cher à leurs souvenirs. Il eût été bien légitime et bien agréable à la nature de s'y abandonner au charme de quelques loisirs, d'y goûter un peu de paix et de tranquillité après tant de labeurs ; mais Notre- Seigneur, qui avait cloué à la croix ses saintes épouses, ne voulait point les en détacher. Il parut même jaloux de cet instant de repos, comme s'il avait oublié que lui-même, pendant sa vie mortelle, fatigué un jour de la route, il avait senti le besoin de se reposer sur la margelle du puits où il avait demandé un peu (l'eau à la Samaritaine pour étancher sa soif.

Les Hospitalières n'avaient pas fiii de s'installer

qu'elles virent arriver une afïluence plus grande que jamais de marins et de soldats mourant des fièvres prises en mer. Quatre-vingt-quatre furent apport's dans une seule journée. Quatre-vingt-dix-sept moururent dans l'espace de trois mois. Vingt-deux religieuses gagnèrent la maladie, et cinq y trouvèrent la Miort, entre autres, la mère de Saint-Joachim que que nous avons vue gouverner la communauté au temps de l'incendie. Par respect pour ses rares vertus, Mgr de Pontbriand voulut lui administrer lui-même le sacrement de l'Extrême-Onction. Riche d'années et de connaissances utiles à son état, mais plus riche encore de mérites, elle avait été fidèle dans les petites choses comme elle l'avait été dans les grandes; et, enflammée d'un saint désir d'aller à Dieu, il lui tardait (le voir la fin de son exil : la mort la trouva le sourire sur les lèvres, comme la femme forte des Ecritures. *

Non contentes de se prodiguer auprès de leurs malades, les Hospitalières ayant appris que les sœurs de l'Hôpital-Général ne pouvaient suffire au même travail {)arce que la mort avait éclairci leurs rangs, elles envoyèrent sept religieuses qui leur prêtèrent assistance pendant six semaines.

Il nous faut maintenant détourner, pour un instant, nos regards de l'intérieur du cloître, pour les reporter

Et TÎdehil in die iinrhaimo.

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au loin sur une île déserte et stérile des côtes du Labrador. Un voyageur, connu sous le nom seulement de William, abordait, un soir d'été, sur cette île avec quatre hommes d'équipage. Il se rendait auprès d'un de ses amis, M. de La Fontaine, membre du Conseil Souverain, qui demeurait à quelque distance dans un des postes du roi. La brise qui avait contraint les voyngeurs à relâcher dans cette île, tourna à la tem- ])ête pendant la nuit. Le lendemain, quand l'aube blanchit l'horizon, ils ne virent plus la chaloupe que les vagues avaient emportée au large. C'était pour eux la mort, selon toutes les apparences, car presque aucune voile n'apparaissait dans ces parages inhospitaliers et il ne croissait dans l'île aucun arbre qui pût servir à faire une embarcation. Après avoir passé cinq jours sans manger, ces malheureux n'attendaient mIus que la mort, lorsque M. William eut la pensée (le faire un vœu à la sainte Vierge. Il promit que s'il venait à s'échapper, il fonderait à perpétuité une messe en son honneur dans l'église de l'Hôtel- Dieu de Québec. A peine eut-il prononcé ce vœu, qu'il vit dériver au courant un arbre qui vint s'échouer le long de l'île. Les voyageurs en firent un radeau et purent ainsi aborder à la terre ferme. Exténués de faim et de fatigues, ils parvinrent cependant à se traîner jusqu'à l'habitation de M. de La Fontaine, où des soins attentifs les rappelèrent à la vie. De retour à Québec, M. William remit à la mère de Sainte-Hélène, supérieure <le l'Hôtel-Dieu, la somme de quinze cents

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livres, en accomplissement de son vœu. Cette fondation fut acceptée en chapitre le quatorze décembre de cette année (1757), avec l'agrément de l'évêque de Québec.

Une partie de cette somme fut envoyée en France pour l'achat de que'ques effets : mais le navire qui les apportait fut malheureusement pris par les Anglais, et la communauté resta c la gre de la fondation. Cette messe se chanie depuis lors, le 22 janvier de chaque année.

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