CHAPITRE PREMIER
Siège de Québec — Les Hospitalières à riTôpital-Gén^ral — La bataille d' Abraham — Capitulation de Québec — Retour des Hospitalières — Les troupes anglaises dans le monastère — Mort de la mère des Meloises, dite de la Sainte- Vierge, et de la mère Duplessis de Sainte-Hélèna
Lorsque, du haut de la citadelle de Québec ou des remparts qui longent TEsplanade, on jette un coup d'œil dans la vallée au fond de laquelle serpente la rivière Saint-Charles, on aperçoit, au delà des dernières maisons du faubourg Saint-Sauveur, les vastes et imposants édifices du couvent de Notre-Dame des Anges, mieux connu sous le nom d'Hôpital-Général. C'est dans ce cloître que nous retrouvons la communauté de l'Hôtfcl-Dieu pendant le siège de 1759. Les Hospitalières s'y étaient réfugiées avec les Ursulines depuis le treize juillet, emp6rtant avec elles leurs lits et ce qui leur restait de provisions, après avoir pour-
VU à la subsistance de cinq religieuses converses qui étaient restées à la garde du monastère.
L'Hôpital-Général étant le seul hospice alors établi en dehors des murs, presque tous les blessés de l'armée française s'y trouvaient réunis, sans compter un bon nombre de familles qui s'étaieni enfuies de la ville aux approches du siège. La population qui habitait l'Hôpital-Général s'élevait à plus de huit cents personnes.
C'est du fond de cette retraite que nos Hospitalières avaient assisté au bombardement de Québec par la flotte anglaise et par les batteries érigées sur les hauteurs de Lévis. Pendant deux mois consécutifs, la ville avait été exposée à une pluie de bombes et de boulets sans pouvoir presque y répondre, à cause de la rareté du matériel de guerre et de la trop faible portée des canons. Québec n'offrait plus qu'un amas de ruines. La cathédrale et un grand nombre de maisons avaient été incendiées. Celles qui restaient debout, trouées de toutes parts, étaient à peine habitables. Cependant, malgré une excessive disette et l'épuisement des munitions, personne ne songeait à se rendre. Le général Montcalm avait déclaré qu'il voulait s'ensevelir sous les ruines de Québec, et les citoyens avaient résolu de s'y ensevelir avec lui. Intréi)i(lc, chevaleresque, généreux, aimant le soldat, Montcalm avait su inspirer aux Canadiens un enthousiasme et une confiance aveugles. Malgré leur Lifériorité numérique depuis qu'il les commandait, il les avaient con
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duits de victoire en victoire, d'Oswégo à Carillon, de Carillon à William-Henry et tout récemment encore à Montmorency. Ils avaient placé en lui leur dernière espérance. Sur lui reposaient l'honneur de la France et les destinées de la colonie.
Les Canadiens n'osaient pas même s'arrêter à la pensée de tomber sous le joug des Anglais qui avaient été leurs éternels adversaires, qu'ils avaient combattus de génération en génération, et qu'ils étaient habitués à regarder comme les ennemis de leur Dieu aussi bien que de leur patrie. Et non seulement ils croyaient combattre pour leurs autels et leurs foyers, mais pour leur existence même. Ils avaient encore présentes à la mémoire la trahison et la conduite inhumaine de l'Angleterre envers leurs compatriotes de l'Acadie, qui, trompés par de fausses promesses, avaient été attirés dans un honteux gu(!t-apens, puis chargés sur des vaisseaux comme un troupeau de bétail, et dispersés sur toute la surface de l'Amérique, sans égard pour les affections de famille, l'époux séparé de l'épouse, l'enfant séparé de la mère. Plusieurs de ces malheureux qui étaient venus se séfugier parmi les Canadiens et qui combattaient dans leurs rangs, leur prédisaient que i)robablement le même sort les attendait.
Aujourd'hui que l'Angleterre a si glorieusement réparé les torts qu'elle a eus envers nous, qu'elle est devenue notre seconde patrie, qu'elle nous a donné sa liberté et ses admirables institutions, nous avons
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peine à comprendre les anxiétés de nos ancêtres. Toile était cependant leur situation. Depuis le commencement de la campagne, l'avantage était resté aux Français ; et ces succès relevaient leur courage. Ils savaient que Tannée anglaise était désespérée de l'héroïque résistance qu'elle avait trouvée devant Québec, et que ses chefs songeaient sérieusement à la retraite. L'automne, avec les rigueurs du oliniat canadien, approchait à grand pas, et l'on commençait à espérer que cette flotte de près de trois cents voiles, qui avait fait trembler la colonie, allait bientôt disparaître derrière les coteaux de l'île d'Orléans, comme autrefois la flotte de l'amiral Phipps.
Dans la matinée du treize septembre, les hôtes de l'Hôpital-Général remarquèrent un mouvement inusité du côté des plaines d'Abraham. Peu de temps ai)rès, ils apprirent que jilusieurs détachements anglais, profitant des ombres de la nuit, avaient fait une dei^cente à l'endroit qui a été désigné depuis sous le nom d'Anse de Wolfe; qu'ils avaient escaladé la falaise, après avoir trompé la vigilance des sentinelles, et qu'ils se rangeaient en ordre de bataille sur les hauteurs voisines. Averti de ce mouvement à la pointe du jour, Montcalm, dont les quartiers généraux étaient au manoir seigneurial de Beauport, assembla en toute hâte ses troupes qui étaient échelonnées depuis le saut Montmorenc}' jusqu'aux environs de la ville, gravit le promontoire de Quéi)ec et vint masser son armée en face des fortifications. On connaît
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l'issue de cette bataille où, avec de petites armées, se jouèrent les destinées d'un continent, où l'étoil-e du nord prévalut encore une fois sur l'étoile du midi, où l'Angleterre anéantit pour jamais l'influence française en Amérique.
On a reproché à Montcalm d'avoir engagé le combat avec trop de précipitation, de n'avoir pas rappelé le;i quinze cents hommes qu'il avait laissés derrière lui au camp de Beauport, de n'avoir pas attendu le corps d'armée de Bougainville, qui, trois ou quatre heures plus tard, aurait pu prendre à revers les troupe i anglaises et les culbuter des hauteurs du cap. Mais il n'appartient pas à notre récit d'entrer dans ces appréciations; nous nous contenterons d'accorder un souvenir de regret aux généraux des deux armées, Wolfe et Montcalm, héros dignes l'un de l'autre, tous deux tombés au champ d'honneur, l'un enseveli dans sa victoire, Tautre dans sa défaite. Si Montcalm eût vécu, peut-être eût-il pu réparer le désastre de cette journée; mais lui mort, tout était perdu.
Les communautés religieuses de l'Hôpital-Général avaient suivi d'un œil tremblant les péripéties de la bataille ; elles avaient été témoins du choc des deux armées ; elles avaient vu les lignes écarlates des régiments anglais s'approcher jusqu'au pied des remparts en faisant des charge- à la baïonnette; et elles ne tardèrent pas à apprendre de la bouche même des combattants toute l'étendue du malheur qui venait d'arriver: la déroute rie notre armée, la mort de Montcalm,
le découragement universel qui en avait été la suite, enfin, cinq jours plus tard, la capitulation de Québec. Chacun vit dans ces événements précipités, inattendus qui étonnèrent même les Anglais, l'action évidente de la Providence qui préparait un nouvel avenir au Canada et d'autres destinées à l'Amérique. Ses desseins étaient alors impénétrables ; mais la suite fit voir que la bataille d'Abraham avait été le premier coup de canon de l'indépendance américaine, et que la séparation du Canada de la France, qui paraissait un si grand malheur aux yeux de nos pères, était en réalité un bienfait, puisqu'elle nous épargnait les avilissements impics du dix-huitième siècle et les horreurs de la révolution française.
Aussitôt que la capitulation de Québec eut été signée et que les troupes anglaises eurent pris possession de la ville, les Hospitalières songèrent à quitter l'Hôpital-Général, où l'encombrement et la famine étaient devenus plus grands que jamais, depuis l'arrivée des l)!o-sés de la dernière bataille. La mère de Sainte Hélène, ne sachant comment reconnaître la généreuse hospitalité que sa communauté avait reçue et les bontés de tout genre dont elle avait été rol)jet, offrit aux mères de l'Hôpital-Général le seul témoignage de gratitude dont elle pouvait disposer, c'est àdire le service de toutes celles de ses sœurs qui pouvaient être de quelque utilité. Douze d'entre elles furent ainsi acceptées qui séjournèrent aussi longtemps qu'il y eut un excédent de malades à Notre Dame des An^es.
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Le reste de la communauté, qui se composait de de vingt-huit Hospitalières,reprit le chemin de Québec. Cette malheureuse cité était à peine reconnaissable sous les décombres dont elle était jonchée. Partout le fer et le feu avaient laissé des traces de leur jKvssage. Les toits des maisons étaient eôbndrés, leurs murs lézardée ou percés par les boulets, les rues obstruées par les pans des murailles écroulées. Les pavés et les trottoirs étaient couverts de fragments de vitres qui craquaient sous les pieds des passants et miroitaient aux raycms du soleil. Une foule de malheureux affamés, les vêtements en désordre, erraient tristes et silencieux autour de leurs demeures incendiées ou ravagées. Les places publiques, les portes de la ville, les remparts, fourmillaient de soldats et d'officiers anglais, écossais et américains, tout fiers et exultants de leur conquête. Ceux d'entre eux qui voyaient passer le groupe de nos Augustines, s'arrêtaient et regardaient avec curiosité ces costumes monastiques, si nouveaux pour eux, ces robes blanches d'Hospitalières dont les formes amples, les larges manches, donnent un si grand air de dignité à celles qui les portent, ces figures graves, placides et recueillies, le front ceint du bandeau, la tête couver-e de leurs voiles noirs, toutes marchant avec un air modeste qui imposait le respect.
Cependant, après avoir gravi la côte du Palais, elles étaient parvenues, sans être molestées, jusqu'à la porte du monastère. Comment exprimer le mélange de pen-
sées et de sentiments divers qui se pressaient dans leurs imaginations en franchissant le seuil de ce cloître qu'elles avaient craint de ne plus jamais revoir, en embrassant ces chères sœurs converses qui avaient eu le courage d'affronter les horreurs du siège, afin de préserver de la spoliation ce qui restait de bien dans la communauté ? Que d'événements s'étaient passés pendant ce court espace de deux mois qu'avait duré la séparation ! Que de dangers on avait courus ! Que d'incidents survenus de part et d'autre qu'on était avide de se communiquer ! Presque tout rapport entre l'Hôpital-Général et l'Hôtel-Dieu avait été interrompu pendant le siège. Les sœurs converses avaient essayé plusieurs fois de faire des envois de provisions, mais, chaque fois, ils avaient été interceptés par les maraudeurs. Les voûtes qui avaient servi d'abri aux gardiennes de l'Hôtel-Dieu, et qu'on avait eu la précaution de couvrir de matelas, avaient heureusement résisté au choc des bombes et des obus. Les bâtiments de l'Hôpital avaient été percés par quinze projectiles, dont plusieurs avaient éclaté dans les appartemcnt-î où ils avaient fait d'étranges dégâts. Les cours, les jardins, les murs d'enceinte étaient labourés par les boulets qu'on voyait amoncelés çà et là. Los arbres du verger étaient renversés, déchirés ou détruits.
Les religieuses avaient eu, pendant quelque temps, l'espérance que les animaux de leur ferme échapperaient au pillage. On les avait conduits avant l'ouverture du siège, au nombre de soixante-dix bi'tc.s à
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cornes et d'une vingtaine d'autres bestiaux, à la métairie de la Oanardière, mais tous avaient été enlevés et tués pour l'approvisionnement du camp de Beauport.
Au milieu de l'extrême détresse où elles se trouvaient, les Hospitalières ne virent d'autre alternative que de s'adresser au général Murray, à qui avait été confié le commandement de la ville. Le général Murray qui était destiné à devenir le premier gouverneur anglais du Canada, fit preuve de la plus grande hu manité à l'égard des religieuses. Il leur fit parvenir régulièrement, pendant plusieurs mois, tous les aliments nécessaires à leur subsistance. Cet excellent homme, à qui échut la tâche ingrate de gouverner le pays au lendemain de la conquête, sut cependant s'attirer l'estime et le respect des Canadiens, quoiqu'il eût à appliquer dans les commencements les rigueurs de la loi martiale.
Les casernes de la ville, étant loin de suffire au logement des cinq mille hommes qui furent laissés en hivernement à Québec, après le départ de la flotte anglaise, il fallut en disperser une partie dans les maisons des particuliers et dans les établissements publics. L'Hôtel-Dieu, dont bs appartements étaient vastes et bien situés, reçut plusieurs compagnies de soldats avec leurs officiers: il ne resta à la disposition des religieuses qu'un petit nombre de chambres où elles se mirent en clôture le mieux qu'il leur fut possible. Un de leurs dortoirs servait à la fois d'infir-
merie, de noviciat et de salle de communauté. Le noviciat fut transformé en chapelle où elles entendaient la sainte messe et faisaient les oflices du chœur. Ordre leur avait été donné de n'admettre aucun malade sans un permis du commandant de la place. Elles n'obtinrent l'autorisation d'en garder quelques-uns qu'afin d'avoir l'occasion d'exercer leur vœu d'hospitalité. * De tous les coups dont Dieu les avait frappées depuis quatre ans, celui-ci était le plus sensible, car pour une sœur hospitalière, le soin des malades, la charité envers les membres souffrants de Jésus-Christ, c'est le but essentiel, c'est l'âme de l'existence. C'est par amour pour les pauvres qu'elle a renoncé à tous les avantages du siècle, aux joies de la famille, aux douceurs de la société. C'est pour eux qu'elle a mis entre elle et le monde une barrière infranchissable, ces grilles qui, selon l'énergique expression de Boseuet, repoussent si étrangement ceux qui en approchent. C'est pour les malades qu'elle travaille, qu'elle veille, qu'elle prie. Vers eux convergent ses pensées, ses sentiments, toutes les énergies de son être. C'est pour eux qu'elle se sanctifie, qu'elle se livre à de longues prières, à de fréquentes oraisons, qu'elle châtie son corps par de sanglantes disciplines, par de rudes pénitences. Lorsque, prosternée au pied des saints autels, elle approche son cœur du cœur de Jésus-Christ,
* 22 septembre.
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dans le f^'acrement de l'Eucharistie, c'est pour y puiser le baume du bon Samaritain qu'elle va ensuite verser sur les plaies du malheureux avec d'ineffables paroles de consolation, avec d'incomparables exhortations, avec des soins et des attentions d'une tendresse maternelle. Et voilà que ces suaves devoirs étaient presque interdits à nos n>ères, comme si la plus belle page de leurs constitutions avait été arrachée, comme si l'âme de leur institut, l'ange de la charité, se fût envola loin d'elles.
Lorsqu'elles reportiiient leurs pensées vers les temps anciens de leur Hôtel- Dieu et qu'elles repassaient dans leur esprit les phases critiques qu'il avait traversées, elles n'en rencontraient aucune qu'elles n'eussent préférée à l'heure présente. Quand, à peine logées dans des maisons d'emprunt, accablées de travail et de veilles, soufiVant de la faim et du froid, n'ayant à soigner que des sauvages d'une révoltante malpropreté, elles avaient sans cesse à leur porte les féroces Iro- ([uois qui les menaçaient de la captivité et de la mort avec d'incroyables supplices, du moins avaient-elles la consolation de remplir avec une pleine et entière liberté les exercices de leur vocation. Hélas ! les temps étaient bien changés ! Elles étaient captives dans leur propre cloître, et Jésus-Christ, visible djins cette multitude de pauvres qui erraient sous leurs fenêtres, n'avait pas une pierre où reposer sa tête. L'enceinte sacrée, réservée aux seules filles de Sion, était profanée par le contact de l'hérésie. Le sanctu-
iiire qui retentissait naguère des hymnes et des chants divins, répétait maintenant les cris soldatesques et les propos de corps de garde. Quand elles ouvraient au chœur leurs livres d'oiîice et qu'elles récitaient les belles et touchantes lamentations de Jérémie, elles y trouvaient une si frappante analogie avec leur situation présente, qu'elles croyaient lire une page de leur propre histoire; et elles mouillaient de larmes les feuillets de leurs livres.
" Seigneur, disaient-elles avec le Prophète, considérez notre affliction parce que nos ennemis se sont élevés avec orgueil.
" Les chemins de Sion pleurent, ses portes sont renversées, ses prêtres gémissent, ses vierges sont désolées.
■" Tout le peuple est dans les gémissements et cherche du pain. Ils ont donné tout ce qu'ils avaient de plus précieux pour soutenir leur vie. Voyez, Seigneur, et considérez l'abaissement où nous sommes réduits.
" Le Seigneur a renversé son tabernacle. Il a fait oublier dans Sion les jours de fêtes.
" Il a livré entre les mains des ennemis les murs de ses tours ; et ils ont jeté des cris dans la maison du Seigneur. "
Cependant quelque sombre que parût l'avenir, nos pauvres Hospitalières étaient loin de soupçonner jusqu'à quel temps se prolongerait la douloureuse situation qui leur était faite. Un quart de siècle devait
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s'écouler avant qu'elles reprissent l'entière possession de leur monastère. Durant cette période, Notre-Seigneur les voulait plus que jamais intérieures, détachées, mortes au monde, cachées en Dieu, parfaites en toutes sortes de vertus. La succession des malheurs les avait préparées de longue main à ce complet dépouillement d'elles-mêmes et de toutes choses. Aussi était-ce un spectacle ravissant, digne du regard de Dieu et des anges, que celui dont on était témoin lorsqu'on jetait un coup d'œil attentif sur les physionomies monastiques qu'on voyait alors se mouvoir derrière les grilles de l'Hôtel-Dieu. L'esprit d'abnégation, d'obéissance, de sacrifice, la stricte observance des règles, les saintes ardeurs de la pauvreté et de l'humilité se lisaient sur toutes les figures, se reflétaient sur tous les esprits, dans toutes les actions. Rivalisant de zèle et d'amour pour la perfection, les yeux sans cesse tournés vers les montagnes éternelles, ces saintee filles gémissaient sur la terre comme des tourterelles et se plaignaient tendrement à Dieu avec le Proi>hète, parce qu'elles voyaient se prolonger le temps de leur exil.
Les annales de l'époque se reesentent même do cet esprit tout intérieur: elles semblent plus que jamais intimes et sont imprégnées des arômes de la croix, des parfums de la solitude. Le bruit dee événements extérieurs n'arrive guère plus au fond de cette retraite, aussi isolée du monde qu'une île au milieu de l'Océan. A peine laisse-t-il quelques traces sous la plume de
l'annaliste, qui se confine presque exclusivement au récit des affaires du cloître et à l'éloge de celles qui partent pour l'éternité.
Après la longue série d'afïlictions dont on connaît l'histoire, il semble que le calice des amertumes devrait être épuisé. Il n'en est rien cependant : voici de nouveaux deuils, de nouveaux déchirements de cœur. A peine étaient-elles de retour à Qué'oec et pauvrement installées dans un coin de leur maison, que deux nouvelles croix s'élevaient sur deux tombes où 'venaient de s'ensevelir les deux plus brillantes lumières de la communauté, au moment où les ténèbres étaient plus épais&es et où l'avenir était plus rempli d'incertitudes et d'alarmes.
La première était celle de la vieille et aimable mère assistante, Louise-Thérèse des Meloises de Ja Sainte- Vierge, fruit mûr pour l'éternité, que le souffle de toutes ces tempêtes avait détaché de l'arbre monastique et jeté dans les jardins du ciel. La seconde était cette grande et bien-aimée supérieure Du])lessi3 de Sainte- Hélène, la rivale en talents, en influence et en vertus de la mère Juchereau de Saint-Ignace, son élève et sa coopératrice dans l'onivre des annales, et dont le nom se trouve mêlé à tous les événements du cloître depuis ])rès d'un demi-siècle.
La mère des Meloises de la Sainte- Vierge touchait à Ffi soixante-dixième année et avait porté le joug du Seigneur pendant cinquante-cinq ans, avec la vaillance d'un corps et dune âme infatigables. Lorsqu'on
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entendait aux jours de fête sa voix pure, flexible et sympathique qui remplissait le chœur d'une si suave et si céleste harmonie, on n'aurait jamais soupçonné qu'elle pût être celle de cette puissante ouvrière qui était toujours la première aux veilles et aux durs travaux. Quatre mois avant sa fin, elle fut attaquée d'une dyssenterie obstinée qui lui fit endurer d'atroces douleurs et qui fut aggravée par les frayeurs et les dérangements du siège. Sa mort fut austère et pénitente coujme avait été sa vie. La riche héritière des Davennes des Meloises, qui avait été élevée dans l'or et dans la .'^oie, expira sur un pauvre grabat, sans que ses sœurs, réduites à la dernière pauvreté, eussent même la consolation de pouvoir lui procurer les remèdes et les aliments qu'aurait exigés sa maladie. Ainsi meurent les privilégiés de Dieu, ces mendiants sublimes dont les richesses sont à l'abri de la rouille et des vers.
La perte de cette fille, de cette conseillère et de cette amie acheva de briser le cœur de la mère de Siùnte-IIélène déjà si navrée de douleur. Elle sentit que le reste de ses forces s'en allait avec ce cercueil qui emportait son plus solide appui, et qui était le quinzième qu'elle voyait sortir de l'infirmerie depuis cinq ans. Il n'y a peut-être aucune Hospitalière dont la vie ait été pendant longtemps plus radieuse, et à la fin plus attristée. Rien ne ressemble plus à son exi.-tcncc qu'une de ces journées d'été de notre pays, sereines et resplendissantes jusqu'au soir, et qui finissent i)ar un
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orage. On voit le soleil ))arcourir la plus grande partie de sa course sans qu'une seule tache api>araisse dans l'azur immaculé du ciel. On croirait, à voir cette sérénité parfaite, que le jour va finir avec le même éclat que son aurore et son midi ; mais un nuage, qui s'est formé lentement derrière les crêtes des Laurentides, élève bientôt son fantôme menaçant à l'horizon, et jette sur le soleil un voile de ténèbres. La tempête éclate avec fureur, le ciel est en feu, la foudre ébranle les montagnes jusque dans leurs fondements, et l'on se demande, saisi de crainte, si l'on verra le lendemain' C'est l'image frappante des vicissitudes qui se rencontrent dans la carrière de la mère de Sainte-Hélène. Le jour où elle vint s'asseoir sur les bancs du noviciat, l'Hôtel-Dieu était dans tout l'éclat de sa pros[)érité. Richement doté par l'Etat, il s'appuyait sur de hautes protections, tant dans l'ancienne que dans la Nouvelle-France. La dernière main venait d'être mise à ses vastes bâtiments qui avaient été agrandis d'îlge en âge. Les meilleurs sujets affluaient au noviciat, et le Bceptre de la communauté était aux mains d'une femme de génie et de vertus. Le temps ne fit qu'accroître et affermir cette prospérité et le jour arriva où la mère de Hainte- Hélène se trouva placée elle-même à la tête d'une puissante institution qu'elle gouverna pendant longtemps au milieu du calme et de la stabilité. Rien ne laissait prévoir la décadence, lorsque tout à coup elle vit tous les malheurs fondre l'un après l'autre sur l'institut. Après l'incendie vint la
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mortalité, puis l'invasion et enfin la ruine. La mère de Sainte-Hélène en était réduite à se demander si elle n'allait pas être condamnée à voir même la suppression de sa communauté. Cette suite de calamités et d'appréhensions avaient jeté sur son âme un voile de tristesse qui la mettait à l'agonie. Les efi"orts qu'elle faisait pour cacher à ses sœurs ses douloureuses anxiétés épuisaient le reste de ses forces. Dans sa profonde humilité, elle s'accusait elle-même de ces malheurs, se persuadant qu'elle en avait été la cause par ses infidélités. Elle passait des heures prosternée devant le saint Sacrement, se frappait la poitrine comme une pécheresse et arrosait le parvis du chœur de larmes intarissables.
La mère de Sainte-Hélène avait toujours été d'une santé délicate, sujette à des crachements de sang qui avaient plus d'une fois mis sa vie en danger. Dans la crainte de compromettre des jours si précieux et si nécessaires à la communauté, ses compagnes la ménageaient plus que l'humble septuagénaire ne l'aurait voulu. Elle avait passé sa vie dans les plus hautes charges de la maison. Elue maîtresse des novices six ans après sa sortie du noviciat, puis nommée économe des pauvres par Mgr de Saint- Val lier, elle avait été ensuite alternativement supérieure et assistante pendant l'espace de trente ans. Dans la nuit du 17 janvier 1760, elle eut un accès de frisson accompagné d'une violente douleur au côté qui prit en peu d'heures un caractère très alarmant. On fit venir
un médecin français dont les soins ne purent lui obtenir aucun soulagement. Le général Murray qui avait conçu pour la mère de Sainte-Hélène une très haute estime dès qu'il l'avait connue, ayant appris sa maladie, lui envoya un habile médecin de l'armée qui ne la quitta plus ; mais toutes les ressources de l'art furent inutiles, et en peu de jours l'état de la sainte malade fut désespéré. Elle reçut les derniers sacrements de M. le grand vicaire Briand, supérieur et ami dévoué de la communauté, qui allait bientôt succéder à Mgr de Pontbriand sur le siège épiscopal de Québec.
Les religieuses, frappées de stupeur et de consternation, n'avaient pas quitté le lit de leur supérieure. Elles ne pouvaient se persuader que Dieu voulût leur enlever, dans un moment si critique, celle qui était la lumière et la colonne de leur institut.
Cependant la mère de Sainte-Hélène voyait approcher la mort avec des sentiments de ferveur, de com ponction, d'amour de Dieu et de soumission à sa divine volonté qui ravissaient tous ceux qui en étaient témoins. Mais ce qui mettait le comble à l'admiratior, et à l'attendrissement, c'était de la voir si douco devant la mort, si souriante devant ses sœurs, si éloquente pour les exhorter à la confiance et à la résignation à la volonté de Dieu, quand on savait qu'elle mourait le cœur percé d'un glaive de douleurs en pensant qu'elle laissait sa communauté dans une e.\tréme détresse, manquant de tout, abais.sée jusqu'au
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point d'être obligée de mendier son pain à des étrangers, écrasée sous une dette de plus de cent mille livres, contractée pour le rétablissement du monastère, et sans espoir de pouvoir l'acquitter. Elle conserva une parfaite lucidité d'esprit jusqu'à son dernier moment. Son agonie fut paisible comme une prière, et sa mort douce comme un sommeil. Sa belle âme s'envola dans le sein de Dieu le vingt-trois janvier, après cinq jours de maladie, dans la soixante et treizième année de son âge et la cinquante-deuxième de son entrée en religion.
Deux jours après son décès, M. Briand adressa à la communauté une lettre de condoléance qui renferme un trop bel éloge de l'admirable défunte et des exhortations trop paternelles pour que nous en puissions rien retrancher.
" Je ressens vivement la grandeur de la perte que vous venez de faire par la mort de la mère de Sainte- Hélène, votre sujiérieure. Mon attachement à votre maison, sur la sincérité duquel je me flatte qu'aucune de vous n'entre en soupçon, ne me permet pas de voir d'un œil sec et avec un cœur indifférent votre affliction et vos justes larmes. Je mêle les miennes volontiers aux vôtres et je ne rougis point de pleurer une vraie et sincère amie, dont j'ai toujours honoré et respecté les vertus. Je suis donc bien éloigné de blâmer vos regrets, je souhaite au contraire que votre douleur continue et qu'elle eerve à vous rai)peler dans la mémoire les exemples admirables de vertus et les
puissants enseignements qu'elle vous a donnés. Ne perdez jamais de vue cette bonne et tendre mère, vous trouverez en elle un beau tableau de toutes les vertus religieuses. Je ne vous en ferai pas le détail, vous en avez été les témoins, vous avez connu sa douceur, sa débonnaireté, sa prudence, sa modestie, son humilité, sa pauvreté, son amour pour la prière, sa mortification, sa régularité et fidélité entière à tout, même dans les plus petites choses, par lesquelles elle s'est élevée à cette union intime à Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui fait les délices des saints. Voilà ce que vous ne devez jamais oublier, non plus que leparoles pleines d'onction et de l'esprit de Dieu par lesquelles elle tâchait, ou de vous consoler, ou do vous animer à la vertu, et de vous inspirer le goût des choses de Dieu dont elle était elle-même si pénétrée. Mais il ne suffit pas de conserver la mémoire de toutes ces choses, il faut vous efforcer de marcher par la niûine route, si vous voulez arriver au même but. Il faut vivre de la vie des saints ; il faut que vous imitiez ses vertus, si vous voulez vous réunir avec elle dans le séjour des bienheureux, car, après tout, il n'y a point d'autre route pour y arriver que celle qu'elle a tenue, et quiconque ne s'efforce pas comme elle de marcher dans la religion par la voie étroite qui conduit à la i)erfection, s'expose à une perte inévitable. Et qu'on ne s'y trompe pas, il y a dans la religion une voie large tout comme dans le monde, c'est par elle que maiehcnt les âmes languis-
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santés, qui portent avec peine le joug du Seigneur, qui se plaignent de sa rigueur et qui cherchent toujours à en alléger le poids. Je pense qu'il n'en est point de telles parmi vous, filles d'une mère si fervente, si intérieure, si recueillie, si détachée de la terre, de ses faux plaisirs, de ses fades amusements, si scrupuleuse pour les plus petits points de la règle. Si vous n'êtes pas encore parvenues à sa fidélité, vous en avez toutes du moins \jn vrai désir et c'est tout ce que Dieu demande de plusieurs, surtout de celles qui ne sont qu'au commencement de leur carrière. Je pense, avec une sensible consolation, que vous cherchez toutes la perfection et l'accomplissement des desseins de Dieu sur vous ; et ce n'est point pour vous y exciter que j'ai pris la liberté de vous écrire de cette sorte, mais uniquement pour vous exhorter à persévérer et à veiller sur vous-mêmes, de crainte que l'ennemi du salut ne détruise ces saintes et heureuses dispositions."
De toutes les supérieures qui ont gouverné l'Hôtel- Dieu, aucune n'a laissé un nom plus doux, une mémoire plus suave que la mère de Sainte-Hélène. Avant elle la mère Juchereau de Saint-Ignace avait été le type de la femme forte; la mère de Sainte- Hélène fut celui de la femme tendre. Chacune d'elles avait reçu de Dieu un esprit approprié aux besoins de son temps. L'une ressemblait par son énergie à Judith ; l'autre par sa douceur faisait penser à Esther.
CIIAPITRE DEUXIEME
Capitulation de Montréal — I>ottre de la duchesse d'Aiguillon à lord Chatham — Mort de la mère Davis de Sainte-Cécile — La dette de l'Hôtel-Dieu — Servitudes auxquelles les Hospitalières se réduisent pour l'acquitter — IMjzr Briand — Sa générosité — L'invasion américaine (1775)— Les Hospitalières reprennent possession des appartements occupés par les troupes-'-Salles ouvertes aux pauvres — La mère do Saint-Gabriel et la mère de Saint-Martin — Mort de la uière de Gaspé de Saint-Ignac&
Deux mois après la mort de la mère de Sainte- Hélène, le canon grondait encore une fois sous les murs de Québec. Le général de Lévis jetait un dernier rcnet de gloire sur nos armes en remportant la victoire de Sainte-Foye, et mettait le siège devant la ville. E.^pérant être bientôt secouru par la France, il s'était hîité, dès le printemps, de prendre l'offensive à la tète des milices canadiennes et des débris de l'armée françciiso, qui avait hiverné à Montréal ; mais l'arrivée de la flotte anglaise l'avait contraint de retraiter sur cette ville, où devait se passer le dernier drame de la conquête. Par la capitulation de Mont-
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véal, dont les clauses furent signées le huit septembre et ratifiées plus tard par la France (1763), le Canada fut cédé définitivement à l'Angleterre.
Déjà depuis trois mois, Mgr de Pontbriand reposait dans les caveaux de l'église de Montréal. La dernière pensée de ce saint piélat avait été pour ses chères communautés. Il avnit interrompu les prières des agonisants que lui lisait M. de Montgolfier pour lui adresser ces admirables paroles;
" Dieu est bien servi dans les communautés, et je vous charge, autant qu'il dépendra de vous, d'y entretenir la ferveur. Rappelez-leur à toutes, dans l'occasion, tout ce que vous avez pu recueillir de mes sentiments pour elles, dans les différents entretiens que j'ai eus avec vous, surtout depuis que la Providence m'a conduit dans votre maison. J'ai la consolation de mourir pauvre, foites-leur bien sentir combien je me glorifie de cette qualité, et que si dans cet état je pouvais avoir quelque regret, ce serait de ne pouvoir en mourant faire aucun bien à ceux à qui j'ai été si fortement attaché pendant la vie."
A ce témoignage d'intérêt et de sympathie vint s'en joindre peu de temps après un autre qui alla droit au cœur de nos mères. Cette mari^ue d'attachement était d'autant plus attendrissante qu'elle arrivait de cette France tant aimée, avec qui on avait toujours entretenu des relations d'une si filiale tendresse, où l'on comptait tant de vieilles amitiés, et dont on venait d'être séparé par Tabîme de la con
quête. Une petite nièce de la fondatrice, héritière de son grand nom et de son grand cœur, la duchesse d'Aiguillon, écrivit aux Hospitalières pour pleurer avec elles la catastrophe qui les avait jetées dans l'exil. Elle leur transmettait en même temps une lettre du comte de Chatham, ministre d'Angleterre, à qui elle avait écrit pour lui exposer la triste condition où se trouvait l'Hôpital qu'avait fondé sa grande tante, et pour le supplier d'accorder sa haute protection à cet institut. Le noble lord s'était montré à la hauteur des sentiments qui faisaient agir la duchesse, et lui avait répondu en ces termes:
" Monsieur Pitt est pénétré de la marque flatteuse de sentiments favorables dont Madame la duchesse d'Aiguillon a bien voulu l'honorer. H se croit heureux d'avoir à s'employer pour un objet qui intéresse à la fois l'humanité, et lui procure l'honneur d'obéir aux ordres de Madame la duchesse d'Aiguillon. Pour ce qui est de l'Hôtel-Dieu de Québec, il a la satisfaction de pouvoir assurer que des personnes aussi resl)ectables ont été respectées, et que nos officiers qui se louent très fort des soins charitables de ces dignes religieuses envers nos malades et blessés, ont pour elles toutes les attentions que la pitié et le malheur exigent."
Ces paroles n'étaient pas une stérile protestation de convenance. Lord Chatham en écrivit au général Murray, qui fit preuve d'une attention et d'une libéralité digne de tout éloge. Outre la remise des lods
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et ventes qui se montait à la somme de 3,389 livres, que les Hospitalières avaient été condamnées à restituer au domaine du roi par l'intendant Bigot, elles reçurent en effets, dans le cours de l'année 1760, pour la valeur de 3,408 livres, sans compter 808 livres pour le loyer des appartements occupés par les troupes et 3,085 livres pour l'usage des meubles, linges et ustensiles de l'Hôpital.
Les mères de l'Hôtel-Dieu reconnurent l'influence bienfaisante de la duchesse d'Aiguillon dans ces actes de justice et de bienveillance qui ne pouvaient être demandés à un ennemi de la veille. C'est par cette délicate et touchante marque de protection que se terminent les rapports qui avaient existé depuis la fondation entre l'Hôtel-Dieu et la famille d'Aiguillon. A partir de cette date on n'en trouve aucune trace dans les annales de l'institut, et il est facile de s'en rendre compte, lorsqu'on se rappelle que les communications avec la France furent à peu près interdites pendant bien des années, et qu'ensuite arrivèrent les grands bouleversements de la révolution française. Les Hospitalières de Québec se sont demandé bien des fois ce qu'était devenue, dans la suite, la famille de leur fondatrice ; à quelles vicissitudes ses arrière-neveux furent soumis pendant les tourmentes révolutionnaires qui ont traversé la France. Cette famille, qui s'est assise autrefois sur les marches du trône, a-t-elle conservé son antique splendeur, ou est-elle tombée dans l'infortune et son nom dans l'oubli ? S'il en est
ainsi, il est du moins un coin de terre où ce nom i:era éternellement béni. Il est gravé en lettres d'or au cœur de chacune de nos Hospitalières et des pauvres dont elles sont la providence. Il y aura bientôt deux siècles et demi que cette reconnaissance dure ; et l'on peut affirmer, sans crainte, qu'il en sera ainsi tant qu'il y aura une Hospitalière pour continuer l'œuvre de la duchesse d'Aiguillon.
Dans la matinée du treizejuin, la cloche du monastère sonnait encore une fois un glas funèbre: c'était celui d'une compagne du noviciat de la mère de Sainte-Hélène, dont l'origine et les premières années nous sont bien connues.
On se souvient, en effet, de cette jeune et intéressante captive de la bourgade abénaquise de Saint- François- du-Lac, dont la destinée nous avait d'abord paru si cruelle et si lamentable, mais qui avait bien vite vu tomber ses chaînes par la bénigne influence du Père Vincent Bigot, et qui avait fini par se trouver plus heureuse sous la cabane d'écorce des sauvages que sous le toit des blancs. On l'a vue sous la direction du saint vieillard qui lui servait de père, correspondre merveilleusement à la grâce de Dieu, devenir, par son obéissance, aussi flexible que le roseau des savanes et croître en lumières comme l'aurore, en restant pure comme elle au milieu d'une peuplade grossière. De la solitude des bois, on l'a vue passer dans la solitude du cloître où lui furent révélés, dans toute leur adorable beauté, les desseins de Dieu sur elle.
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Pendant les cinquante et un ans de sa vie religieuse, la mère Davis de Sainte-Cécile ne connut que trois amours, Dieu, les pauvres, et sa communauté qui était devenue en même temps sa patrie. C'était la fille du monde la plus intérieure et la plus unie à Dieu, n'étant surpassée par aucune de ses sœurs en obéissance, en humilité, en estime pour sa vocation et en dévotion pour le très saint Sacrement, pour la sainte Vierge et saint Joseph.
Notre-Seigneur voulut la purifier de ses moindres imperfections par quinze années de maladie, durant lesquelles elle vécut habituellement dans l'infirmerie. et où sa piété, qui avait toujours été si grande, eut ces admirables déploiements d'ailes qu'on remarque chez les âmes qui achèvent de se consommer en Dieu. Quelles que fussent ses souffrances et les incommodités de sa maladie, elle n'omettait ni un point d'oraison, ni le moindre article de la règle. La mère de Sainte-Cécile avait toujours eu le pressentiment qu'elle mourrait soudainement, et elle se confessait régulièrement deux fois la semaine, afin d'être toujours prête au premier appel de Dieu, comme une sentinelle vigilante. Il y avait six ans qu'elle était paralysée, lorsque cinq jours avant sa mort elle fut frappée d'un coup d'apoplexie qui la laissa insensible et sansaucun autre signe de vie qu'une faible respiration. Enfin elle s'endormit imperceptiblement du sommeil de la mort pour se réveiller à jamais dans le lieu du rafraîchissement, de la lumière et de la paix.
Le fardeau de la Hupériorité était passé des mains (le la mère de Sainte-Hélène en celles de la mère Marie-Ursule Cher on des Anges. Cette humble religieuse n'avait ni les talents, ni l'éclatante réputation de sa devancière, mais elle avait la même confiance en Dieu et le même esprit d'abnégation. Ce fut peutêtre précisément pour cela que Dieu la choisit de préférence, en ces jours critiques, afin de mieux rendre visible le doigt de sa providence. Le premier soin et la constante préoccupation de la nouvelle supérieure furent d'arracher sa communauté à l'abîme de dettes dans lequel l'avait plongée les désastres des dernières années. Cette dette s'élevait à la somme énorme de 107,185 livres, et il ne restait presque aucune ressource pour y faire face. Sans parler de bien des pertes qu'on avait subies pendant la guerre, les terres n'étaient presque d'aucun rapport, n'ayant pu être ensemencées depuis deux ans. Les ouvriers et les autres créanciers se succédaient les uns aux autres à la cloche du parloir pour réclamer le remboursement de leurs deniers ou le prix de leur travail.
Le 26 mars 1762, la mère des Anges assembla le chapitre pour lui exposer l'état de détresse où se trouvait la maison, et pour prendre conseil sur l'avenir. Il ne restait plus de farine dans les greniers que pour un mois ; elles avaient épuisé toutes leurs provisions de viande, de lard, de bois et n'avaient aucun moyen de s'en procurer. Comme dernière ressource la mère supérieure [)r()p(»sa de faire vendre lo pou d'ar-
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genterie qui se trouvait dans l'infirmerie. Toutes y consentirent unanimement. Cette vente produisit la somme de 680 livres, sur laquelle il fallut retrancher 200 livres qu'elles avaient empruntées de M. Monier, et 103 livres dues au boucher. Il ne restait donc que 837 livres pour subvenir aux besoins du moment. Elles vendirent même, quelque temps après, leur grande horloge pour le prix de 192 livres. Mais ces faibles sommes n'étaient qu'un grain de sable dans la mer. Par quelle suite de sacrifices, de labeur de jour et de nuit, de privations de tout genre, sont-elles parvenues à triompher de tant de difficultés et à remettre leur maison dans un état florissant ? C'est le secret de Dieu et de leur humilité. Le peu qu'on en connaît est encore trop long pour qu'on puisse l'énumérer en détail. Nous ne pouvons que l'indiquer sommairement.
Ces héroïques mères ne reculèrent devant aucun travail, quelque dur qu'il fût. Elles entreprirent d'abord le blanchissage du linge d'église d'un bon nombre de fabriques. Elles se firent ensuite boulangères du Séminaire, cuisant tout le pain qui était nécessaire à cette institution. Elles se privèrent d'un bon nombre de leurs appartements pour les louer à des dames pensionnaires. Ces moyens et bien d'autres n'étant pas suffisants, ces saintes filles s'arrachèrent souvent le pain de la bouche pour payer leurs créanciers. Elles vendirent plusieurs concessions de terrain qui leur avaient été faites, en particulier
celles qu'elles avaient au bas du coteau Sainte-Geneviève, à Québec, où sur trente-deux concessions qu'elles possédaient, il n'en reste plus que pour une valeur de six cents livres. Les aumônes des âmes charitables firent le reste.
Parmi leurs bienfjiiteurs, le plus insigne fut Mgr Briand, qui avait été choisi cette année mcnie (11 septembre) par le chapitre de la cathédrale pour successeur de Mgr de Pontbriand. Comme ce saint prélat, le nouvel évêque se montra le père de la communauté tant qu'il vécut. Non content de mettre à l'œuvre toute son influence auprès de ses diocésains, il retrancha môme de son revenu particulier des sommes considérables pour l'assister, et il savait relever le prix de ses dons par une délicatesse de procédés charmante. Un jour il vint dire un mot à l'oreille de la supérieure. Celle-ci assemble aussitôt le chapitre, et annonce que Mgr l 'évêque conseille de faire à la communauté certaines réparations qui lui parai-ssaient urgentes. Malgré l'extrême gêne des affaires, toutes les vocales accordent leur consentement sans faire la moindre réflexion, par déférence pour leur saint ami. Après les avoir félicitées de leur bon esprit, la supérieure leur dit en souriant que l'évêque se chargeait de tous les frais de l'eutreprise.
Le travail obscur mais fécond auquel se livrèrent les mères de l'Hôtel-Dieu jusqu'à l'extinction de leur dette, ne fut guère interromj)U que par un seul incident qui soit digne de reniar(![ue: c'est celui de l'in-
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vasion améviccaine. La conquête du Canada, qui avait donné à l'Angleterre la suprématie en Amérique, lui fut bientôt presque aussi fatale qu'à la France. Les colonies anglo-américaines, orgueilleuses de leurs rapides progrès, ne se virent pas plus tôt débarrassées de leur seul ennemi redoutable, qu'elles songèrent à secouer le joug de leur mère patrie et à se constituer en peuple indépendant. Elles n'attendirent plus qu'un prétexte pour lever l'étendard de la révolte. Le cri de guerre, parti de Boston en 1774, fut répété immédiatement sur tout le littoral de l'Atlantique.
N'ayant pu réussir à entraîner le Canada dans ce mouvement insurrectionnel, les Américains résolurent d'en faire la conquête. Deux armées d'invasion furent dirigées l'une sur Montréal par le lac Champlain, l'autre sur Québec par la vallée de la rivière Chaudière. Après s'être frayé, avec des peines inouïes, un chemin à travers les forêts du Kénébec, le général Arnold, qui commandait ce dernier corps d'armée, traversa le fleuve Saint- Laurent un peu au-dessus de Québec, et fit sa jonction avec le général Montgomery qui arrivait de Montréal avec les troupes venues par le lac Champlain. Ils mirent le siège devant Québec au commencement de décembre 1775.
Le gouverneur anglais qui commandait alors dans la ville, était sir Guy Carleton, mieux connu sous le nom de lord Dorchester, le plus habile homme d'Etat que la Grande-Bretagne ait eu dans cette colonie. Par sa prudence et son esprit conciliant à l'égard des
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Canadiens, il valut à lAngleterre plus qu'une armée, et l'on peut dire que si Wolfe a conquis le Canada. c'est Carleton qui l'a conservé. Nommé gouverneur du pays à quatre époques difie rentes, il y a laissé une réputation que le temps n'a pas fait oublier.
Le.-i Hospitalières se mirent à l'abri des batteries américaines en se réfugiant sous une des voûtes de leur monastère. Elles y dressèrent leur chapelle, et y firent tous les offices du chœur. C'est là qu eureiit lieu les funérailles de la mère Ursule Chavigny de Sainte-Véronique, qui était décédée le 28 mars 1776, à l'âge de 53 ans, après 27 ans de religion.
Malgré la mort du général Montgomei-y, qui avait été tué à l'assaut nocturne du 31 décembre, et les pertes sensibles que les Américains avaient éprouvées, ils continuèrent cependant le siège jusqu'au printemps, qu'ils furent obligés de battre précipitamment en retraite devant les forces supérieure^ qui arrivaient d'Angleterre.
Québec ayant été le seul point qui eût rt sisté à l'invasion étrangère, le gouvernement de Londres en comprit plus que jamais l'importance stratégique, et dépensa des sommes considérables pour augmenter ses fortifications. Les murs d'enceinte furent complétés, les travaux de la citadelle ouverts et poursuivis avec activité. Ce ne fut cei)endant qu'en 1874 que les nouvelles casernes qu'on avait construites furent en état de recevoir les troupes auxquelles les salles de l'Hôtel- Dieu servaient de log<'meat. Ces trouj;es
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furent internées régulièrement dans le cours du printemps. La joie qu'éprouvèrent les filles de Saint-Augustin en apprenant la libération entière et définitive de leur monastère est plus facile à comprendre qu'à exprimer. Elles s'occupèrent sans délai à reprendre les devoirs de l'hospitalité, dont elles avaient été si douloureusement privées depuis le nouveau régime, et que la misère publique avait rarement rendus aussi nécessaires. L'évêque de Québec fit un appel à la générosité des citoyens pour subvenir aux frais d'installation des malades. Cette souscription s'éleva à environ quinze cents piastres. L'inauguration de l'hôpital eut lieu le premier de mai, par l'ouverture de deux salles qui ne renfermèrent d'abord que dix-huit lits, dix pour les hommes et huit pour les femmes. Quelque modestes que fussent ces commencements, ils absorbaient cependant tous les revenus dont pouvait disposer la communauté.
Cette rentrée des malades dans leur antique maison, d'où ils étaient absents depuis un quart de siècle, est une époque dans les annales de l'Hôtel-Dieu. Elle marque la fin des grandes épreuves et l'aurore de l'avenir meilleur qui va s'ouvrir. On dirait que du jour où Notre-Seigneur, voile sous les haillons des pauvres, est venu s'asseoir au banquet de la charité auquel il avait été convié avec un si vif et si tendre empressement, il ait voulu apporter avec lui toutes les bénédictions de la terre en même lemps que celles du ciel. Le temps n'est pas éloii^né, en tfftt, cù nous allons
voir le vieil arbre de Saint-Augustin, dépouillé par les tempêtes, reverdir sous les rayons d'un nouveau printemps, et se charger de fleurs et de fruits. Le noviciat, où l'on comptait depuis des années tant de places vides, va ouvrir ses portes pour laisser entrer un essaim de jeunes fiancées qui aspirent aux noces virginales de l'Epoux et qui vont repeupler les cellules désertes. Bientôt nous allons assister à la bénédiction de la première pierre de la nouvelle église conventuelle, et peu de temps après, à l'érection de cet immense cloître que nous voyons aujourd'hui se dresser majestueusement, avec ses nombreux corps de logis, ses toitures métalliques et son gracieux clocher, au-dessus des remparts de Québec. Enfin il sera réservé à notre époque de voir l'œuvre de la duchesse d'Aiguillon s'élever à un degré de prospérité et d'importance qu'il n'avait jamais atteint dans les âges précédents.
Le noviciat est le cœur de tout institut: c'est là que s'élabore la vie monastique et que se prépare l'avenir. Ce fut aussi dans le noviciat que Notre-Seigneur répandit d'abord la rosée plus abondante de ses grâces et qu'il commença ce travail divin de réorganisation et d'épanouissement auquel nous allons assister.
De)>ui3 l'incendie de 1755, le courant de vocations religieuses qui avait alimenté l'Hôtel-Dieu s'était ine-que tari. Pendant les trente années qui avaient suivi, il n'y était entré que douze postulantes de chœur. Aussi la communauté, décimée par les épidé-
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mies, les fatigues, la pauvreté, la vieillesse, se trouvait réduite de moitié. En 1787 elle ne comptait que vingt-six professes.
Ce fut à partir de cette date que le noviciat parut refleurir et reprendre peu à peu l'éclat et la fécondité des âges passés. Voici d'abord venir deux novices distinguées, l'une par la noblesse, l'antre par l'importance de sa famille, mais plus distinguées par leur caractère et par leur vertu ; d'une valeur intellectuelle peu commune, et qui vont devenir ici de grands instruments entre les mains de Dieu.
La première était Anne-Elisabeth Godefroy de Normanville, en religion sœur de Saint-Gabriel, dont les ancêtres, originaires de Normandie, avaient acquis un nom illustre dès l'origine de la Nouvelle- France. Les lettres de noblesse accordées par Louis XIV au chef de cette famille résument ains^ les services signalés qui lui avaient valu cette distinction:
" Jean Godefroy, y est-il dit, a travaillé un des premiers à former la dite colonie, a dépensé beaucoup de biens tant à défricher des terres qu'au service de Sa iMajesté contre les Iroquois, qui faisaient pour lors une cruelle guerre à nos sujets du dit pays. Il était journellement aux mains avec les sauvages, accompagné d'un de ses frères et de dix de ses enfants, dont cinq furent tués et son fière fait prisonnier et brûlé par ces barbares." *
* Re«ristre des Insinuations, Conseil Sniiériour, E.
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Mlle de Nonnanville était native du Oap-Saint- If^nace, et avait pour mère dame Elisabeth-Gabrielle Vincelotte, descendante des premiers seigneurs de cette paroisse. Après avoir passé les preuiières années de son eniance chez son aïeul maternel, elle fit son éducation aux Ursulines de Québec et des Trois- Rivières, et elle ol)tint son entrée à l'Hôtel-Dieu le 20 octobre 1787, à l'âge de dix-sept ans. Le trait caractéristiqiie de sa piété était l'amour de la solitude et du silence. Dans le monde, où elle aurait pu prendre rang parmi l'élite de la société, elle avait passé humble et inaperçue, semblable à ces petites fleurs des bois qu'on n'entrevoit qu'en écartant la feuillée où elles se cachent. Avec une pareille tendance d'esprit, on comprend que Mlle de Normanville avait dû avoir pour la retraite du cloître un attrait naturel et inné. Elle s'y plongea comme dans un océan de délices. Dès qu'elle eut été initiée aux secrets de la vie l)arfa-ite, elle ne s'arrêta plus dans le chemin des divines ascensions qui la rapprochaient de Dieu. Toujours prête à se replier sur elle-même, comme la sensitive, au moindre contact des objets extérieurs, elle avait fait de son âme ce jardin fermé dont parle l'Ecriture, où elle ne laissait entrer que l'Pjpoux céleste, à qui elle redisait sans cesse avec l'épouse des cantiques :
" Que mon bien-aimé vienne dans son jardin et qu'il en goûte les fruits.
" Mon âme s'est fondue au son de sa voix.
450 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU
" J'ai trouvé celui que mon cœur aime : je l'ai arrêté, et je ne le laisserai point aller.
" Je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi, lui qui se nourrit parmi les lis.
" Je vous conjure, ô filles de Jérusalem, de ne point faire de bruit, et de ne point éveiller celui que j'aime." *
Les heures de récréation même n'interrompaient guère ces conversations intérieures de la sœur de Saint- Gabriel. Toujours penchée sur son ouvrage, silencieuse et sans bruit, elle ne répondait que par quelques douces et affectueuses paroles aux questions qu'on lui faisait, et elle retombait dans sa pieuse rêverie. Malgré son extérieur grave et même sévère, elle savait se faire aimer de ses compagnes, qui admiraient en elle une douceur inaltérable, une grande droiture d'esprit et une charité qui se faisait tout à tous.
Quoique d'une complexion fragile et délicate, elle était destinée à se rendre très utile à sa communauté, où elle exerça dans te, suite les principales charges, jvyant été six ans dépositaire, six ans assistante, et douze ans supérieure.
* Veniat dileclus meus in horlum, et comedat frîictum pomonim morum.
Anima mea liqurfacta est, ut locutus est.
Inveni quem diligit anima mea : teniii eum, nec dimittam.
Ego dilecto meo, et dileclus meus rmlii, qui pascitur inter lilia.
Adjuro vosjfilix Jérusalem, ne suscitetis, neque evùjilare fuciaiis dileclum.
Durant les dernières années de sa vie, son état de langueur et de faiblesse ne lui permettant plus dt suivre les observances de la communauté, elle se retira à l'infirmerie jusqu'à ce qu'elle s'éteignît paisiblement entre les bras du crucifix. *
La seconde Hospitalière qui suivit de près la sœur de Saint-Garbiel à son entrée au noviciat, était une jeune fille de dix-sept ans comme elle, comme elle instruite aux Trois- Rivières et native de Montréal. Marie-Angélique Viger prit en religion le nom de Saint-Martin en souvenir d'une religieuse d'un grand mérite qui l'avait porté et qui était décédée peu de temps auparavant (18 janvier 1788).
" Cette première mère de Saint-Martin, qui avait porté dans le monde le nom de Marie- Louise Curot, .-emarquent les annales, avait été successivement dépositaire des pauvres, assistante et supérieure. Elle était grave, ferme et douce, toujours égale dans sa conduite envers ses inférieures, très prudente, d'un jugement solide et éclairé, enfin très propre au gouvernement. Par sa mort elle avait laissé un vide profondément senti dans la communauté, qui s'appuyait sur ses conseils et qui, d'ailleurs, ne restait pas riche de sujets si bien doués. Elle avait montré dans sa dernière maladie une patience et une résignation entières. Jamais on ne l'entendait se plaindre ; il ne paraissait pas qu'elle souS'rît, tant son air natu-
• Lo 4 de juillet 1828.
452 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIKU
rellement tranquille se soutenait, malgré ses souffrances."
La sœur Mnrie-Angéliquo Vigcr, qui fit revivre soi nom à l'Hôtel-DicLi, était issue, par son père M. Louis Viger, et par sa mère Dame Marie-Agnès Papineau, de fieux familles fort recommandables de Montréal, et qui allaient bientôt devenir célèbres dans les annales politiques du Canada.
Taille grande et robuste, intelligence vive, pénitrante et accomplie, jugement sûr, cœur d'or sous une écorce un peu rigide, telle était la mère Viger de Saint-IMartin. C'était le contraste parfait de la mère de Saint- Gabriel. Celle-ci, frêle de corps, d'une âme tendre et toute féminine, inclinait par une pente presque invincible vers la vie contemplative. Celle-là, dont les qualités saillantes semblaient plutôt l'apanage d'un autre sexe, était toute faite pour l'action. Aussi la verrons-nous, dans quelques années d'ici, présider en personne aux travaux de reconstruction de l'église et de l'hôpital. Debout sur les échafauds, elle commandera aux maçons et aux charpentiers avec le geste et l'autorité d'un homme, voyant à tout d'un œil auquel rien n'échappe, se faisant craindre, obéir et respecter même par les plus difficile.^ à conduire.
Charitable et compatissante autant qu'énergique, on la verra dans les salles des malades, surmontant la répuprnance et la timidité naturelles à son sexe, faire de sa propre main, en l'absence du chirurgien, une
seconde opération qu'elle jugeait nécessaire et urgente.
Avec ces puissantes qualités, elle avait un goût remarquable pour les arts, en particulier pour lo musique et le dessin qu'elle avait appris durant ses années de couvent. Elle jouait même de la flûte avec une facilité qui faisait l'admiration et le charme de la communauté aux heures de récréation.
Presque aussitôt après sa profession, qui eut lieu le 21 décembre 1789, elle fut chargée de l'apothicairerie, dont elle posséda en peu de temps tous les secrets. S;i réputation d'habileté se répandit même très loin dans les campagnes, d'où l'on venait de toutes parts pour la consulter. On vit même des malades faire l'immense trajet d'Halifax à Québec pour lui exposer leur état et suivre ses prescriptions. Les guérison^^ merveilleuses qu'elle obtenait accroissaient de plus en plus sa renommée. " Il est probable, remarquent le.annales, que Dieu bénissait ses soins en considération de sa grande charité et de la pureté des motifs qui inspiraient ses actions. S'oubliant elle-même et se confiant dans sa robuste santé, elle ne se donnait pa-^ même le temps d'aller prendre son déjeuner, le matin, avec la communauté, mais elle se hâtait de se rendic à son office pour y préparer les médicaments qu'il fallait donner aux malades. Dans le temps que nous en avions peu dans les salles, le médecin n'y faisait que de rares visites, se repo ant entièrement sur l'expO-
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rience de la mère de Saint-Martin et approuvant tout ce qu'elle avait fait durant son absence."
La dévotion de cette brave ouvrière de la charité était, comme sa personne, grande, vaillante, toute pratique : comme dans son caractère, il y entrait plus de raison que de sentiment. C'était la transfiguration de ses mâles facultés. Elle avait pris pour modèle de sainteté son patron, le grand saint Martin, qu'elle invoquait souvent, et dont elle essayait de retracer dans sa vie la grandeur d'âme, acceptant tout travail, toute épreuve, avec la même foi, la même humilité, la même résignation, le même courage. " Seigneur, disait-elle avec lui parmi les plus pénibles labeurs, je ne refuse point le travail: que votre volonté soit faite. Non reciiso laborem ; fiât voluntas tua.
Cette belle et utile carrière de la mère de Saint- Martin ne faisait que de commencer, lorsque s'acheva celle d'une de ses vénérables devancières qui avait passé à travers toutes les grandes épreuves de la communauté. Parvenue à l'âge de 79 ans, presque aveugle, la mère Angélique Aubert de Gaspé de Saint- Ignace avait fait de l'infirmerie, ce noviciat de l'éternité, son séjour habituel durant les dernières années de sa longue et laborieuse existence. C'est là que, dans le recueillement et la prière, avec la sollicitude d'une conscience toujours craintive, elle avait mis la dernière main à la couronne de vie qu'elle s'était tressée pendant les cinquante-sept ans de sa profession religieuse (1734-1793). Alliée par son aïeul paternel,
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M. Aubert de la Chenaye, * à la famille de la mère Juchereau de Saint-Ignace, elle avait hérité de son nom de religion qu'elle porta avec moins d'éclat, mais avec non moins de vertu. Soit qu'elle fût simple religieuse de chœur, hospitalière, assistante ou supérieure, c'était chez elle le même esprit intérieur, la même condescendance, le même oubli de soi, la même ponctualité aux règles. Peu d'hospitalières eurent à gouverner la maison dans des temps aussi critiques, et la dirigèrent avec une prudence plus consommée. Elle qui avait connu, dans sa jeunesse, l'opulence au sein de sa famille, et, dans ses premières années de religion, la prospérité au sein de son cloître, dut res-
* Charles Aubert de la Chenaye, premier ancêtre de la famille de Gaspé au Canada, était membre du Conseil Souverain, commis général de la Compagnie des Indes Occidentales et seigneur de Saint-Jean Port- Joli et autres lieux. Il était originaire de Picardie, né à Amiens en 1630.
" C'était, dit l'histoire de l'Hôtel-Dicu, un riche marchand qui avait l'âme noble et généreuse et qui, à l'époque de l'incendie de la Basse-Ville, en 1682, épuisa tous ses fonds pour prêter à tout le monde; de sorte qu'il n'y a presque aucune maison de la Basse-Ville qui ne lui soit redevable; il le fit non seulement pour suivre son humeur bienfaisante, mais i)arce qu'il s'y crut obligé par reconnaissance envers Dieu ; sa grande piété lui suggéra toujours de nouveaux motifs pour lui en rendre des actions de grâces: il fut mêmefrappé d'une parole que lui dit une femme insensée qui était l'objet de la risée du public ; elle le rencontra un jour et lui dit avec son air égaré :
" Ne crois pas que ce soit le secours qu'on a donné à ta maison qui l'a empêchée de brûler; elle n'a été sauvée qu'à cause que tu es fort soigneux de faire tous les ans un reposoir à la fête du
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sentir plus que bien d'autres les rigueurs de la pauvreté, dans laquelle elle se vit bientôt plongée avec ses compagnes ; mais elle était de ces fortes races où les hommes sont l'orgueil d'un peuple, et les femme? l'honneur du foyer. La mère de Gaspé de Saint- Ignace fit voir une force d'âme égale aux adversités. Malgré tous les dénûments, malgré les fatigues corporelles et morales, et les plus âpres travaux, elle ne per-
saint Sacrement." Cela ranima son zèle et le rendit encore plus exact à préparer iDiigiiiliquement le reposoir de la fête-Dieu jusqu'à ce qu'il y eût une église à la Basse Ville.
" Notre communauté, ajoute ailleurs l'histoire de l'Hôtel-Dieu, lui a des obligations singulières pour l'avoir assistée pendant plus de trente ans en nous prêtant des sommes très considérables avec une bonté de père, sans nous presser jamais de le payer: aimant mieux souflTrir que de nous inquiéter. Il nous fai.sait souvent des présents, et dans le temps de cherté, il parta;;eait son pain avec nous. Deux de ses filles sont religieuses ici, et, par affection pour la maison, il a donné à Faînée 10,000 livres de dot ; il en aurait donné autant à la cadette sans la décadence qui arriva dans ses affaires, par les malheurs de la guerre et du commerce. Il voulut être enterré dans le cimetière des pauvres, et depuis. Madame son épouse et plusieurs de ses enfants y ont été mis auprès de lui. Nous ne devons jamais t)ublier nos bienfaiteurs, et c'est pour en perpétuer la mémoire que nous marquons ici ce qui doit exciter notre reconnais- «sance."
M. de la Chonaye avait épousé en secondes noces une sœur de la mère Juchereau de Saint-Ignace, Marie-Louise Juchcreau delà Fertéjde qui il avait eu entre autres enfants Pierre Aubert de Gaspé, qui épousa plus tard Madeleine- Angélique le Gardeur de Tilly. C'e-sldece mariage que naquit, en 1713, à Saint-Antoine deTilly, Maric-Augcliqne de Gaspé, on religion sœur de Saint- Ifrnaco.
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dit jamais rien de la distinction de manières, de l'esprit et de la gaieté gauloise héréditaires dai^ sa sa noble famille. D'une délicatesse et d'une propreté exquise, elle était la personnification de l'ordre et de la régularité. Ni l'extrême vieillesse, ni la débilité, ni l'obscurcissement de sa vue ne purent diminuer l'activité qui lui était naturelle.
" A l'infirmerie, racontent les chroniques de ri"Tôte\- Dieu, elle tricotait pour s'occuper ; mais son ouvrage ne valait pas grand 'chose, à cause que n'y voyant pas assez, elle ne pouvait apercevoir ni réparer les manquements qu'elle faisait. Néanmoins les j)auvre6, à qui on donnait le produit de son travail, en profitaient toujours un peu."
C'est au milieu de ces humbles occupations, entremêlées de soupirs ardents vers le ciel, dans la plénitude de son jugement, qu'elle entendit sonner l'heure de l'éternité, et qu'elle vit venir à sa rencontre Celui à qui elle avait consacré toutes les œuvres de ses mains et tous les battements de sou cœur.