‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 27 sur 44 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Voyage des mères de Saint-Gabriel et de Saint-Martin à l'île aux Oies — Ses heureux résultats — Construction d'un nonvei hôpital— Mort de la mère de Saint-Martin— La mère de Sainte-Madeleine — Une nuit d'alarmes.

Après le voyage que huit Hospitalières avaient fait à l'île aux Oies en 1714, et les améliorations qu'elles y avaient fait entreprendre, cette ferme avait été la principale source d'où l'Hôtel-Dieu retirait ses revenus. Mais en 1764, un accident dont la cause est restée ignorée, avait ruiné cette propriété. Le cinq juin toutes les dépendances, hormis l'ancien manoir, étaient devenues la proie des flammes.

Les immenses dettes dans lesquelles la communauté était alors ensevelie, ayant rendu toute réparation impossible, l'île dut être donnée à bail à un habitant des environs, aux seules conditions de relever les bâtisses et de payer trois cents livres de rente à l'Hôtel- Dieu. Ce ne fut qu'en 1789, que les terres purent être données à moitié ; mais un seul fermier ne pouvant

suffire à les cultiver et à les entretenir, les profits qu'on en avait retirés depuis cette date jusqu'à 1809, avaient été si peu considérables, que ceux qui connaissaient l'endroit pouvaient à peine le croire. C'est ce qui engagea Mgr Plessis, évêque de Québec depuis 1806, il solliciter vivement la communauté d'envoyer quelques-unes de leurs sœurs à l'île aux Oies pour y juger par elles-mêmes de l'état de cette propriété et des nouveaux arrangements qu'on pouvait y faire.

En conséquence la mère de Saint-Gabriel, supérieure de l'Hôtel-Dieu, et la mère de Saint-Martin, dépositaire, ayant obtenu leur obédience,- s'em'jaiquèrent au Palais, le vingt-trois juillet, à neuf heures du soir, à bord d'une goélette pour y attendre l'appoint de la marée. Elles étaient accompagnées de M. Bélanger, notaire de la communauté, de M. Benjamin L'Ecuyer, arpenteur, du contre-maître de l'Hôpital et d'une fille de service qui s'était offerte à les suivre. Le lendemain, dès quatre heures du matin, une belle brise de sudouest les poussa hors de la rade de Québec.

" Nous eûmes, raconte la mère de Saint-Gabriel, le plus beau temps du monde toute la matinée. A onze heures, le vont augmenta, mais n'était pas dangereux; les lames pourtant se choquaient assez fort. A trois heures nous mîmes pied à terre à l'île aux Oies, Il fallut, pour se rendre à la mnison, traverser une grande batture où les chevaux avaient de l'eau presqu'ù mi-jambe. Cette batture ainsi que tout le reste de ce côté de l'île, est couverte de foin plat, que les

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gens nomment rouche, qui selon eux est plus nourirssaiit pour les animaux qvie le foin ordinaire ; il leur en faut moins, paraît-il. Le 25 au matin, le temps étant un peu mauvais, nous ne sommes sorties qu'aux environs de la maison pour visiter les bâtiments...

" Après le dîner, le temps étant devenu beau, nous avons été en charrette à la petite ferme de ^I. McPherson, voir de vastes champs et prairies. C'est dans cet endroit que se trouve la ligne entre le seigneur de l'île aux Grues et nous. La petite rivière qui sert de borne ne paraît plus qu'un fossé, quoique réellement elle soit rivière, où même il passait, dit-on, des petits bâtiments.

" De retour à la maison nous sommes allées voir le bois de la ferme de Grêlon où il y avait déjà de la terre défrichée et encore beaucoup d'autre à faire qui est très bonne. Le soir nous avons va les vaches, elles sont très grasses et donnent beaucoup de lait. Elles ont marqué une grande surprise à notre vue ; je craignais de les aborder, mais il n'y avait pas de danger, car après nous avoir fixées avec attention, elles se retiraient à reculons et continuaient à nous regarder...

" Le 26, le temps étant magnifique, notre promenade a été dirigée dans le bas de la ferme de Grêlon. Nous sommes montées sur de gros rochers dont les pierres paraissaient d'une dureté extrême ; là nous avons vu des moutons qui grimpent comme des chèvres, leur empressement à fuir nous a empêchées de

les compter. Vers le soir j'ai été voir l'endroit où était bâtie l'ancienne chapelle de l'île dont on voit encore les fondements. Elle pouvait avoir 30 à 40 pieds de longaeur sur 20 de largeur.

" Le 27, voyage à V Hôpital : c'est un gros rocher situé sur le bord de l'eau, qui autrefois servait de refuge aux gibiers blessés ou malades. Il n'y a rien aujourd'hui de fort curieux. Nous n'y avons vu ni oiseaux, ni gibiers. Au bas il y a une pêche où il n'y avait pas de poissons.

" La vue dont on jouit d'ici est de toute beauté. Le fleuve qui entoure l'île est aussi grand qu'une mer. Les montagnes du nord sont très hautes et escarpées, tandis que le rivage du sud s'élève tout doucement à mesure qu'il s'éloigne. Nous nous sommes reposées quelque temps sur le rocher de V Hôpital pour admirer à notre aise la beauté des oeuvres de Dieu.

" Après le dîner, nous avons été à l'île aux Grues ; on compte deux lieues de distance. Les chemins sont affreux ; il faut ne les pas connaître lour entreprendre d'y passer, surtout en charrette, car là on ne parle pa'^ d'autres voitures. Nous sommes entrées chez AL Mc- Pherson, seigneur de l'île aux Grues; il était absent; Madame AlcPherson nous a reçues très poliment et nous a fait voir sa maison et même sa laiterie qui est très propre ainsi (jue tous les environs. Elle voulut nous retenir jus(iu'au lendemain, mais nous l'en avons remerciée. Nous sommes restées chez elle environ une heure

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" Le 28 nous avons été visiter l'anse de Conti jusqu'au bout de l'île, de sorte que nous l'avons vue en entier, mais pour cela il a fallu passer par des chemins si fatigants, qu'il faut y être allé pour savoir ce qui en est : néanmoins la chose en valait la peine.

" Il n'y a pas de bois abattu à l'anse de Conti ; si on en fait les frai? il y aura moyen d'en tirer parti ; d'abord parce que cela ouvre une ferme, et en second lieu parce que le bois qu'on ferait couper là et conduire en ville, ne coûterait peut-être pas plus que celui qu'on achète sur les lieux. Le fermier assure que c'est en cet endroit que se trouve la meilleure terre de l'île. On voit, en s'y rendant, des rochers fort hauts dont de grosses pierres se sont détachées ; une surtout est remarquable par sa grosseur et parce qu'elle est aussi polie qu'une i)ierre de taille ; on dirait qu'elle est par lits, les lignes sont aussi droites que le pourrait faire le ciseau.

" Toutes les courses qne nous avons eu à faire sont extrêmement fatigantes. Celles qui viendront une autre fois voir l'île pourront s'y attendre.

" Le 29, nous avons reçu la visite de M. McPherson ; il nous a invitées à aller dîner chez lui le lendemain, de quoi nous l'avons remercié avec beaucoup de reconnaissance. Il nous a offert bien gracieusement tout ce qui pourrait nous être nécessaire pour notre retour.

"Le 31, par une très belle journée, nous sommes allées nous promener à Grêlon où nous avons cueilli, au bord du bois, de la fleur de sureau blanc. Il y

a aussi des groseilles et des framboises ; mais ces fruits sauvages ne sont guère bons.

" Le premier août, M. McPherson a dîné avec nous.

" Le 2, entre six et sept heures du soir, embarquement pour le retour, malgré le vent contraire. Le lendemain vers le soir nous essuyâmes un fort cou[) de vent, et le jour suivant une pluie continuelle. Nous n'avons fait que de petites journées jusqu'à Québec où nous sommes arrivées le 5 août à une heure après-midi, heureuses de rentrer dans notre arche bénie d'où nous étions absentes depuis plus de treize jours."

Cette excursion de 1809 fut aussi fertile en résultatf= que celle qui l'avait précédée un siècle auparavant : la seigneurie de l'île aux Oies, surveillée avec soin, ne tarda pas à reprendre sa valeur primitive.

Cette augmentation de revenus arrivait à point; car l'Hôtel-Dieu était à la veille d'entrer dans une voie de dépenses extraordinaires pour l'érection de l'hôpital actuel, que 'l'accroissement de la population rendait de plus en plus indispensable. Tl ne se pa.ssujt guère de jour sans que de pauvres malades ne vinssent frapper à la porte du monastère pour y demander un asile qu'on avait la douleur de ne pouvoir leur donner.

Quoique la communauté n'eût en m.iin q. l'une somme de $1,800, elle résolut cependant de coti.mencer les constructions du nouvel hospice, dont les {ondatioDB furent posées le 8 octobre 1816. Les pliuT» en

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avaient été tracés, en grande partie, par la mère de Saint-]Martin, qui fut l'âme et le bras de cette longue et difficile entre[)ri3e. Elle comptait parmi les membres du parlement canadien [)lusieurs de ses parents et amis, entre autre- MM. Viger et Papineau, dont elle employa l'influence, surtout la parole éloquente de M. Papineau, pour obtenir un subside du gouvernement. Une somme de $22,400 fut votée en 1817 par la chambre d'assemblée, mais refusée ensuite par le conseil législatif, qui finit par l'accorder l'année suivante.

Dans l'intervalle une souscription des citoyens de Québec qui s'éleva à $1,689. permit de reprendre les travaux interrompus. Enfin, en 1823, une seconde allocation de $8,536 fut accordée par le gouvernement. Grâce à ces puissants secours, les constructions furent menées à bonne fin, quoique lentement ; et le 8 novembre 1825, les Hospitalières eurent la joie d'ouvrir aux malades leurs nouvelles salles, dont la bénédiction avait été faite, le 29 septembre précédent, par INIgr Plessis.

L'année suivante, le gouvernement alloua encore une somme de S800 pour l'ameublement des salles, et autant pour l'installation de dix nouveaux lits, ce qui en porta le nombre total à trente. Depuis lors, ils ont été augmentés d'année en année, en proportion des ressources du monastère. Aujourd'hui l'Hôtel-Dieu peut recevoir quatre-vingts malades, savoir, vingt-un hommes et cinquante-neuf femmes.

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La mère de Stiint-Martin avait été le principal instrument dont Dieu s'était servi pour la reconstruction de sa maison. Il la suscita tout exprès pour cette œuvre ; et pour cela il la choisit parmi la classe influente de la société, la fcoucha de son sceptre dès sa preniière jeunesse, et Taniena de loin, comme par la main, au seuil de l'institut au moment où il avait besoin de son talent, de son énergie et de l'influence de sa famille. La mère de Saint-Martin avait vaillamment accompli sa tâche. Le divin ouvrier sous le regard duquel elle avait travaillé, était content d'elle ; et maintenant il allait se hâter de faire mûrir la moisson de ses vertus au soleil de la solitude et des tribulations, afin de la rappeler à lui.

Les dernières années de sa vie furent pénibles à traverser. Appesantie par l'â^o et devenue d'un embonpoint si extraordinaire qu'il fallait une dispense pour lui tailler des vêtements plus amples que la plus large mesure déterminée par la règle, elle éprouvait une fatigue extrême à remplir l'office de dépositaire dont elle était chargée. Ses jambes enflées lui causaient des douleurs de jour et de nuit. Au plus fort de ses fatigues, elle jetait un regard vers le crucifix, ou se détournant vers la fenêtre elle plongeait sa pensée dans l'infini des cieux, jus(i[ue dans la patrie de l'éternel repos. " Pourtant, mon Dieu, ajoutait-elle en soupirant, avec son saint patron, si je suis encore nécessaire, je ne refuse pas le travail." De retour à sa cellule, ai»rès ces longues jouxuéebd'ocyupations, elle rejetait,

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sans se déshabiller, sur son lit qu'elle aimait, disaitelle, à voir bas et assez dur, pour en sortir plus facilement. C'était là tout le repos que son austérité accor dait à la nature. Ne pouvant se déchausser et ne voulant, sons aucun prétexte, permettre à ses sœurs de lui rendre ce service, elle ne portait que de larges souliers qu'elle se glissait aux pieds en se levant.

Gaie, spirituelle, expansive, toujours prête à oblig.^r, ayant toujours une bonne parole aux lèvres, et une bonne action au cœur, elle était aimée autant qu'aimable. Le sentiment de sa force lui donnait un courage et un sang-froid qui ne s'effrayaient de rien. Aussi dans les moments d'alarmes, sa présence suffisait pour rassurer même les plus craintives. On pourrait citer d'elle des traits de force qui étonneraient même chez un homme. Avec cela, adroite pour toute espèce d'ouvrages, elle réussissait à merveille dans le travail des fleurs et des broderies en or et en argent, dont elle avait de fréquentes demandes. Il n'y avait pas jusqu'aux ouvrages de boiserie qu'elle n'exécutât avec un remarquable succès. On montre dans la salle de communauté un oratoire dont l'autel, les gradins, toutes les sculptures, la peinture et même la dorure sont l'œuvre de ses mains.

Cette bonne mère qui avait le cœur tendre d'un enfant, avait une démarche et des traits qui ne laissaient soupçonner que la sévérité. Elle savait que cet air faisait peur aux petites novices qui ne la connaissaient pas ; et aux premières rencontres, elle fixait

sur elles ses yeux noirs et perçants coiinne pour les foudroyer; mais c'était pour leur sourire avec plus de grâce aussiiôt après, et pour leur donner quelques marques de bonté.

Ce fonds de charité inépuisable et de sensibilité fut mis à découvert lors du douloureux événement qui précéda sa mort. Lorsqu'en 1832, le fléau du choléra s'abattit sur Québec avec une si effroyable intensité, son cœur se serra d'une telle douleur, que sa jovialité habituelle s'évanouit entièrement pour ne plus reparaître. La vue de tant de larmes, la pensée de tant de familles en deuil, jeta sur son âme un voile de tristesse qu'elle ne put soulever. Elle était dans ces dispositions d'esprit, lorsqu'un jour elle fut demandée au ])arloir par une personne qui lui annonça brusquement la mort d'un de ses frères, qu'elle avait vu la veille en parfaite santé. Elle en fut tellement suffoquée qu'elle ne put se rendre jusqu'à l'infirmerie. On la trouva appuyée sur la rampe d'un escalier, la figure tout en feu et n'ayant plus qu'une faible connaissance. On la condui^^it à l'infirmerie où elle eut une attaque d'apoplexie avec quelques symptômes de choléra. La connais.«ance ne lui revint pas a sez pour qu'elle reçût le saint viatique ; et le troisième jour de sa maladies elle expira entre le? bras et jiarmi les sanglots de ses compagnes. Celles de ses contemporaines qui vivent encore et dont les souvenirs remontent le plus loin dans le passé n'ont pas connu, disent-elles, d/- .e'/-

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gieu^e qui réunît un pareil ensemble de grandes et aimables qualités.*

En ce-temps là, vivait à l'Hôtel-Dieu une toute jeune religieuse dont l'âme naïve et candide répandait des parfums d'amour de Dieu et du prochain qui ravissaient la communauté. Parmi les fleurs variées de ce jardin céleste, elle était comme le lis odorant et immaculé. On ne pouvait la regarder sans croire a une apparition angélique, tant il y avait de rayonnement intérieur sur sa figure, tant l'innocence et la beauté de son âme éclataient à travers la transparence de ses traits. Avant qu'elle eût vu le jour, Notre-Seigneur parut jeter sur elle un regard de complaisance et la marquer du signe de ses épouses. Elle eut, en quelque sorte, pour berceau le berceau même de l'Enfant Jésus, et pour toit paternel, la cellule d'une religieuse. Depuis l'âge de trois ans jusqu'à seize, elle ne connut que le sourire et la cornette blanche de sa maîtresse. Ce fut là tout son horizon.

Mais il faut remonter le cours de son humble et courte carrière, pour voir dans son beau jour la conduite de Dieu sur cette chère enfant. Il s'y révèle avec cet amour infini pour les âmes qui lui inspire des délicatesses et des prévenances adorables, afin de les tourner vers lui.

La nière de Saiiit-lMartin est du petit nombre des HospitaiiCrcs dont on possOde le portrait: encore le sien est-il assez peu ressemblant.

Dans la journée de Noël de l'année 1810, la petite chapelle du pensionnat que tenaient autrefois les Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, à la Basse- Ville de Québec, était remplie d'une foule d'enfants conduits par leurs mères qui leur faisaient admirer la jolie figure d'un Enfant Jésus, couché dans une petite crèche, au fond d'une niche formée de branches de sapin émaillées de fleurs. Pendant que les pensionnaires chantaient dee cantiques de Noël et récitaient des dialogues on l'honneur du mystère de ce jour, on vit entrer dans la chapelle une dame protestante bien connue des religieuses dont elle était voisine. Elle vint s'agenouiller parmi le groupe des enfants qui se pressaient autour du berceau d'où le divin Enfant les regardait en souriant et en leur tendant les bras. Pendant longtemps Madame Gibson pria avec toute la ferveur d'une catholique, sans pouvoir détacher ses yeux de la figure de l'Enfant Jésus qui faisait sur elle une impression extraordinaire qu'elle ne pouvait définir. Ses traits enflammés et ses paupières humides de pleurs trahissaient une visible émotion. Que demanda-t-elle à Dieu en ce moment? Nul ne le sait. Mais la suite fit bien voir que Dieu avait eu sa prièie pour agréable et qu'il l'exauça même au delà de ses espérances.

Au sortir de la chapelle. Madame Gibson entretint les sœurs, avec effusion, de cette scène délicieuse et de l'impression profonde qu'elle en avait ressentie. Elle en parla ensuite A, })lusieurs de ses amies.

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Trois mois après cette date, INIad.irae Gibson donna le jour à une enfant dont la figure avait une parfaite ressemblance avec l'Enfant-Jésus de la chapelle. Tout le monde le remarqua, et l'heureuse mère en était émerveillée. Elle fit même venir un jour auprès de son lit la sœur de Saint-Simon pour lui faire part de sa surprise. " Tiens, dit-elle, dans son langage moitié anglais moitié français, en lui montrant son enfant ; vois ma petite Jésus."

Cette j:etite Jésus était notre future hospitalière. Quelques mois après sa naissance Madame Gibson était morte et son mari la suivit de près dans la tombe, laissant quatre enfants orphelins, trois filles et un fils, sans protecteur et sans fortune. Sur son lit de mort, M. Gibson fit venir la sœur de Saint- Henri, alors supérieure du couvent de la Basse- Ville : •' Ma bonne sœur, lui dit-il avec larmes, vous voyez, je vais mourir et je ne connais personne au monde autre que vous qui puissiez prendre soin de mes petits enfants. Prenezles, je vous les lègue : Dieu vous aidera à les élever. "

La sœur de Saint-Henri avait une âme capable de comprendre ce qu'il y avait de beau et de touchant dans une pareille démarche,

" Soyez tranquille, lui répondit-elle, je serai la mère de vos enfants autant qu'il dépendra de moi."

La sœur de Saint-Henri tint parole. — Après avoir obtenu permission de ses supérieures, et pourvu à l'éducation du jeune Gibson, elle prit chez elle les trois petites filles à qui elle prodigua tous les trésors de

la tendresse d'une mère et de la piété d'une sainte. Dieu bénit si bien sa générosité et son dévouement, qu'au sortir de ses mains toutes trois se firent religieuses : l'aînée à l'Hôtel-Dieu de Québec où elle fait revivre le nom de sa bienfaitrice ; la seconde à la Congrégation de Notre-Dame sous le nom de Sainte-Ursule; la troisième à l'Hôtel-Dieu sous le nom de Sainte-Madeleine. C'était cette petite fille dont l'angélique figure faisait rêver à l'Enfant de Noël.

Henriette n'avait que trois ans lorsque la bonne sœur de Saint-Henri lui tendit les bras et lui ouvrit sa cellule. Un berceau d'osier lui servait de lit à côté de celui de sa tante. Ses deux sœurs couchaient tout auprès, de sorte que les trois orphelines dormaient, pour ainsi dire, sous les ailes de leur seconde mère. Au moindre soupir de la petite Henriette, la sœur de Saint-Henri était debout; et souvent lorsque l'enfant entr'ouvrait ses paupières dans un demi-sommeil, elle apercevait, penchée sur son berceau, une ombre qui lui souriait. Alors elle lui tendait ses petits bras et la tenait étroitement embr.issoe jusqu'à ce qu'un nouveau sommeil vînt délivrer la sœur de cette douce étreinte. Elle déposait un baiser sur sa joue, lui fai- Bait un signe de croix sur le front et reprenait son repos interrompu.

La jeune or|'holine grandit ainsi, sous le regard de Dieu, comme Marie dans le temple, charmant tout le inonde par ses grâces naïves et sa piété précoce. " Oji conçoit, racontent les annales, qu'il était îm-

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poswble de soumettre cette enfont au règlement de la maison ; toutefois ses petits amusements étaient d'une nature tranquille et raisonnable qui ne troublait point les exercices. A l'étude, au réfectoire, à la chapelle sa place était marquée à côté de celle de la sœur de Saint- Henri, et elle cherchait à lire dans ses yeux ou dans son attitude la moindre expression de sa volonté, afin de s'y conformer. Inutile de dire si elle était la joie des élèves et l'idole de toutes ses maîtresses. Au reste, elle méritait bien cette affection, car jamais enfant ne fut plus sensible ni plus caressante. Habile à deviner les moindres désirs de ses bonnes tantes, notre petite Henriette se plaisait à rendre service, et, sans consulter son âge, elle s'offrait souvent à partager des travaux au-dessus de ses forces. Tout ce qui rappelle les cérémonies de l'église l'amusait singulièrement ; et c'était lui faire un indicible plaisir que de l'habiller en religieuse. Alors, sous ce costume qui lui faisait à ravir, elle prenait un air de gravité, et assise, un livre à la main, elle pouvait ainsi passer toute une journée.

" Elle avait à peine cinq ans, lorsqu'un jour admirant beaucoup un Enfant-Jésus en cire dans une niche, elle demanda avec instance d'être placée avec lui : on lui répondit que c'était impot^sible, la niche étant trop petite." " Eh bien, dit-elle en pleurant, je me ferai toute petite, toute petite." Il fallut céder à ses larmes et la sœur de Sainte-Gertrude la mit ù la place de l'Enfant-Jésus.

" Dès cet âge Henriette manifestait une grande dévotion envers la sainte Vierge qu'elle appelait sa bonne mère, et à saint Antoine à qui elle s'adressait dans tous ses besoins. Lui fallait-il quelque habillement, par exemple une robe, une paire de souliers, elle allait se prosterner devant une gravure de ce grand saint et lui disait avec naïveté: " Bon saint Antoine, j'ai besoin d'une robe, d'une paire de souliers, " et alors sa bienfaitrice qui encourageait cette foi candide, plaçait près de l'image l'objet demandé. Bientôt on voyait notre petite, transportée de joie, aller au-devant de tout le monde répétant à chacun : " Voyez donc ce que le bon saint Antoine m'a donné 1"

" Quelque objet était-il perdu, on envoyait Henriette prier auprès de cette image et souvent sa foi fut aussitôt récompensée."

Les craintes que l'on avait témoignées en sa présence sur la validité du baptême qui lui avait été conféré par un ministre protestant, étaient pour sa tendre piété un sujet de constantes préoccupations. Vers l'âge de six ans, se trouvant en vacance à la campagne, elle s'amusait un jour à arroser les fleurs d'un parterre. Ayant voulu prendre de l'eau dans un puits avec un sabot, la pesanteur de cet objet la fit glisser sur la margelle qui était humide. En se voyant tomber, la première pensée qui lui vint à l'esprit l'ut l'incerlitudc de pon baptême :

" Bonne sainte Vierge, s'écria-t-elle. cauvc/^moi, je no

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suis point ba[)tisée." Au même instant elle sentit comme une main invisible qui la soulevait hors de l'eau. Les personnes accourues à son secours la trouvèrent sans connaissance, flottant à la surface du puits. Cette protection de Marie lui parut aussi évidente que si la sainte Vierge lui eût apparu en personne.

Cependant sa sœur aînée l'avait devancée dans le cloître de l'Hôtel-Dieu. I^a cérémonie de sa profe sion dont elle fut témoin, fit sur elle une impression décisive. Quoiqu'elle n'eût alors que onze ans, elle retint sa place au noviciat, avec le nom de sainte Madeleine, qui était la seconde patronne de sa bienfaitrice. Depuis ce temps, les plus grandes délices de notre jeune orpheline, au pensionnat de la Congrégation, étaient de rester auprès de ses compagnes malades qu'elle soignait avec une dextérité merveilleuse. Il arrivait même quelquefois que son assiduité à l'infiimerie lui faisait négliger ses devoirs de classe. Ses maîtresses l'en réprimandaient, mais alors elle ne cherchait jamais à s'excu:-er ; et lorsque sa sœur Mary essayait de la stimuler par quelques motifs d'amourpropre, elle lui répondait avec un air de conviction : " Une bonne hospitalière n'a point besoin de cela."

Son admission au noviciat de l'Hôtel- Dieu fut pour elle l'entrée dans la terre promise. Elle y trouva cette manne cachée de la vie parfaite dont elle n'avait fait qu'entrevoir l'ineffable douceur dans ses aspirations vers Dieu et vers les pauvres.

La carrière de la sœur de Fainte-Madcleiiie ne fut point longue : elle n'avait guère que trente-six ans l'^rsque son âme innocente comme la colombe déploya ses ailes vers l'éternité. Mais son passage dans le cloître y a laissé un parfum de vertu d'une odeur aus^i agréable que ce nard exquis dont sa sainte patronne avait jadis inondé la tête adorable du Sauveur.

La sérénité des années qui nous restent maintenant à parcourir j usqu'à la fin de cette histoire ne fut interrompue que par un moment d'alarmes dont les suites n'eurent heureusement rien de fatal. " Dans la nuit du vingt-neuf juillet 1835, raconte une hospitalière, vers les onze heures, les veilleuses s'étant absentées un instant pour aller au réfectoire, entendirent des coups effrayants dans les portes des salles. Les malades frappaient à toute force pour avertir que le feu était à une maison voisine, appartenant aux pauvres de l'hôpital, dont elle n'était séparée que par une distance de trente-trois pieds.

" En entrant, les veilleuses aperçurent les flammes qui semblaient menacer la maison, car le vent les poussait de ce côté-là. Les malades voulaient se sauver à tout prix, ayant déjà de petits paquets sous les bras, tant ils étaient effrayés. Les veilleuses furent au dortoir avertir la supérieure qui donna ordre de sonner une grosse cloche pour éveiller les religieuses, afin que toutes missent leurs habits, si le danger leur permettait d'en prendre le temps. D'après ce qu'une

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des veilleuses avait dit à la sup(';rieiire, celle-ci ne savait que penser, se flattant pourtant que le feu pouvait être à la maison de nos voisins ; mais apercevant la réverbération des flammes, et, un moment après, entendant le tocsin sonner à l'église de la paroisse, son cœur fut comme transpercé d'un coup de dard. Quoiqu'elle n'eût pas encore fini de s'habiller, elle se jota à genoux et dit avec toute l'émotion d'une âme qui n'espère du secours que de Dieu seul :

" Seigneur tout-puissant ! votre bras n'est pas raccourci. Vous pouvez bien éteindre les flammes ; mais nous ne sommes pas dignes d'an tel miracle. Daignez au moins envoyer à vos servantes des personnes dont la dextérité et le courage puissent arrêter les flammes et préserver notre monastère d'un incendie." Après quoi, elle se recommanda à la sainte Vierge, employant pour cela la prière gravée sur la médaille miraculeuse que nous avions depuis quelque temps. Une religieuse l'ayant à sa chambre, notre supérieure se hâta de l'aller chercher pour la poser dans le lieu où le danger paraîtrait le plus éviilent ; mais craignant que les religieuses malades à l'infirmerie ne s'exposassent à prendre du mal, en voulant voir par elles-mêmes où était le feu, elle fut les assurer de ne point craindre, que l'on prendrait pour elles toutes les précautions nécessaires, si Dieu, dans sa justice, n'exauçait pas nos vœux.

" Pleine de confiance dans la médiation de Marie notre tendre mère, elle vola plutôt qu'elle ne marcha

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pour se rendre à l'hôpital. Etant entr«;e dans la salle des hommes, elle ne trouva pas moyen de mettre la médaille dans un endroit convenable. Elle monta alors dans la salle des femmes: c'est là que le feu chauffait davantage. Les flammes donnaient sur les châssis, et il paraissait imiiossible que le feu ne i)iî' pas, vu que la peinture grillait et que la chaleur se faisait fortement sentir jusque dans les appartements. Comme elle allait mettre la médaille en dehors de la porte vitrée qui donne sur le vestibule, elle rencontra le docteur Nault qui eut la complaisance de la poser lui-même.

" Chose singulière, en ce moment même, le capitaine Strang, commandant de la frégate la Bdoidera, qui était dans la rade, se sentit pressé, en entendant les premiers coups de tocsin, de donner ordre à l'équipage (quoique ce fût contre lac<iutume) dedescendreà terre l)our aller au secours des incendiés. Ce vénérable gentilhomme, qui parlait français, me dit ensuite que les matelots se levèrent et se jetèrent dans les chaloupes avec une promptitude qui le charma. Ils montèrent de même à la Haute-Ville sans savoir où était le feu. Ce bon monsieur crut, en arrivant à la rue Saint-Jean, que le feu était à la caserne des cauonniers et s'en vint droit à la rue du Palais. Il arriva avant que les pomi)es fussent rendues ici et eut la politesse d'ofiVir ses services, ayant avec lui plusieurs uflicicrs do marine; mais on le pria d'attendre qu'un des messieurs de la con)[.iignie d'assurance voulût bien lui

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permettre d'employer ses gens, qui montèrent aussitôt sur la maison incendiée pour jeter à terre ce qui restait du toit.

" C'était chose étonnante de voir ces intrépides matelots nu-pieds, nu-tête, couper, arracher, jeter dans la cour et dans la rue, des bois en feu ou en partie brûlés. Parfois ils paraissaient environnés des flammes, des étincelles, des gros flocons de feu, mais ils n'en faisaient aucun cas. Les pompes étant arrivées, plusieurs d'entre eux les firent très bien jouer. On eût dit à les voir qu'ils étaient dans la chaleur d'un combat

" Cependant le feu chaufifait tellement devant l'hôpital que les pompiers qui en arrosaient les châssis et les portes, pouvaient à peine y résister, de sorte que l'on était au point de croire que l'hôpital prendrait en feu ; le fait est que la chaleur se luisait sentir jusque dans la chambre des médecins et l'apothicairerie. Ceux qui allaient et venaient ne voulaient pas nous épouvanter, mais il était facile d'apercevoir qu'ils craignaient beaucoup. La pauvre supérieure souffrait une espèce de torture dans l'âme, par la crainte d'un incendie et de tout ce qui s'en suivrait. Mais espérant que Dieu voulait éprouver ses servantes et non pas les frapper, elle envoya dire à quelques religieuses qui priaient au chœur, de redoubler de ferveur et alla elle-même dans la salle d'en bas, qui donne sur l'égliso, implorer la miséricorde du Seigneur et la médiation de Marie, promettant au nom de la communauté

de faire chantor une messe d'actions de grâces en l'honneur de la sainte Vierge si nous étions préservées de l'incendie. Enfin elle retourna à l'apothicairerie où elle trouva le docteur Parent qu'elle pria de redoubler ses instances auprès des membres de la compagnie d'assurance, pour qu'un petit hangar qui donnait beaucoup à craindre, fût jeté à terre. Ce qui fut fait en un clin d'oeil par les marins du capitaine Strang. Un bon orage survenu un instant après et le vent qui changea de côté, nous donna l'assurance que Dieu avait exaucé nos vœux. Mais le tracas ne fut pas fini ; c'est bien dans cette fatale nuit que nous avons compris quelle dut être la douleur de nos chères mères lors de notre incendie de 1755. Les salles étaient toutes bouleversées. Celle des hommes était pleine de monde, dont les uns charroyaient de l'eau qu'ils prenaient à la salle et à la cuisine; les autres nuisaient puisqu'ils ne servaient; mais tous s'y comportèrent poliment.

" Dans notre maison plusieurs religieuses s'occupaient avec douleur à faire des paquets à la sacristie, à la bibliothèque, au dépôt de la communauté et à celui des pauvres. Les autres, du côté des salles, avaient assez à faire de veiller à ce que personne ne fût dans les lieux où il n'était pas nécessaire, de manière qu'un très petit nombre entrèrent même dans les dépendances de l'hôpital.

" Enfin, sur les deux heures et demie, la foule se retira. Les intrépides matelots de la Belmdera, au

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premier coup de sifflet, s'assemblèrent devant messieurs les officiers, et s'en retournèrent à bord. On ne saurait croire l'étonnement de ces officiers lorsqu'entrant dnns la salle pour voir si quelqu'un des matelots ne se mêlait pas dans la foule, ils aperçurent des religieuses, qu'ils voyaient pour la première fois.

"On ne doit jamais oublier un bienfait; et l'on peut dire que le capitaine Strang s'est comporté à notre égard de manière à éterniser son nom dans notre : aison. Ayant été informé que son équipage, ou du moins quelques-uns de ses hommes avaient agi avec grossièreté, craignant surtout que ce fût envers les religieuses, il envoya le lendemain un de ses officiers s'informer s'il était vrai que quelqu'un se fût mal comporté ; que si la chose était, les coupables seraient sévèrement punis. On répondit aussitôt que non ; après quoi la supérieure écrivit au commandant Strang, l'assurant qu'il avait été mal informé, que toute la communauté n'avait qu'à louer la bravoure et la politesse avec lesquelles tout son équipage s'était porté à leur rendre d'importants services, et qu'elle s'estimait heureuse de lui en réitérer sa gratitude. On avait déjà donné sur la gazette une notice gracieuse et flatteuse de la conduite du capitaine Strang ainsi que de ceux qui étaient sous son commandement.

" Dieu qui ne laisse rien sans récompense. l)éinra, j'espère, ce respectable gentilhomme. C'est le souhait que nous lui faisons et répéterons à jamais.

" Voyant que nous n'avions plus rien à craindre, on

engagea les religieuses à s'aller reposer un peu ; mais il était difficile de dormir après avoir couru un pareil danger. Presque toutes se trouvèrent à'I'oraison et l'on ne peut dire ce que nous éprouvions en pensant que nous étions dans notre chère maison. Cette douce pensée efiFaçait tout ce que nous sentions de fatigues. " Mgr de Sidyme * vint après notre messe nous congratuler et s'assurer si quelqu'une n'était pas malade ; heureusement nous étions toutes en parfaite santé, et notre joie grande on ne peut plus."

" 31gr ïuigoon, plus lard archevêque de Québec.

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