CHAPITRE QUATRIEME
Arrivée dos Ursulines à Dieppe — Départ do France — Dancrors de la traversée — Arrivée à Québec — Entliousiasuie dis colons— Visite à Sillery.
Nous avons raconté dans V Histoire de la mire Marie de V Incarnation, par quelles mystérieuses voies de la divine Providence, par quelle suite d'événements et de circonstances extraordinaires fut insi)irée, préparée et accomplie la fondation des Ursulines de Québec. Nous avons dit la naissance illustre, la vie et les vertus de la fondatrice, Madame de La Peltrie, ses aspirations vers la vie parfaite, sa charité, ses bonnes œuvres, sa guérison surnatuielle après avoir fait vœu de se consacrer tout entière, sa personne et sa fortune, à l'éducation de l'enfance au Canada. Nous avons raconté l'histoire étonnante de la mère Marie de l'Incarnation, les prodiges de sa vie domestique, monastique et apostolique, les vertus incomparables, les ravissements, les extases de cette Thérèse de la Nouvelle-France, ses visions sur le Canada, sa vocation
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pour la mission des Ursulines de Québec, enfin l'origine, les progrès et le couronnement de son oeuvre.
Nous avons tracé aussi le portrait de cette angélique mère de Saint- Joseph (Marie de La Troche-Savonnières), cette belle âme, ce cœur d'or, chaste comme un rayon du soleil, qui cachait sous une enveloppe corporelle si frêle, une si admirable énergie de volonté, une vertu si exquise ; apparue au matin de la fondation comme une radieuse étoile qui se lève avant l'aurore pour se coucher bientôt dans les lumineuses splendeurs du soleil levant.
Nous retrouvons aujourd'hui ces trois courageuse? pèlerines à Dieppe, dans le monastère des Ursulines. où, après avoir fait la conquête d'une quatrième compagne, la mère Cécile de Sainte-Croix, elles se préparent à prendre la mer avec nos trois fondatrices. Sans s'être jamais vues ni concertées, sans avoir rien connu de leurs mutuels desseins jusqu'au jour de l'exécution, elles se trouvaient réunies, à l'heure marquée par la Providence, pour aller travailler en même temps à la même œuvre, pour ouvrir et féconder, faire fleurir et fructifier le même sillon.
Le jour du départ de la petite colonie canadienne, 4 mai 1639, fut un événement pour la ville de Dieppe. * Aucune âme généreuse n'avait pu se défendre
* Dieppe, à qui notre pays doit une dette particulière de reconnaissance, est aussi, de toutes les villes de France, celle qui a le plus la physionomie canadienne et où le souvenir de la
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d'une vive admiration en apprenant le noble dévouement des trois religieuses dieppoises. L'arrivée des Ursulines, aussi heureuse qu'imprévue, l'union de ces deux saintes entreprises qui allaient ainsi se fortifier en se prêtant un mutuel support, avait mis le comble à l'émotion et à l'attendrissement général.
Dès le matin, les Ursulines, accompagnées de Madame de La Peltrie, s'étaient rendues au monastère de l'Hôtel-Dieu, où toute la communauté, réunie dans la (chapelle, entendit la sainte messe pour implorer la bénédiction du ciel sur l'entreprise. Toutes les voyageuses communièrent ensemble et partagèrent ensuite le repas d'adieu. Le courage de nos trois héroïnes ne fléchit pas au moment delà séparation. Elles embrassèrent une dernière fois chacune de leurs sœurs, toutes ces chères compagnes du cloître qu'elles ne devaient plus jamais revoir sur la terre, avec ces douces larmes, ces pleurs à travers lesquels rayonne l'espérance, cette fermeté surhumaine que peuvent seules inspirer les grandes pensées de la foi et ces grâces de choix qui accompagnent les grands dévouements. Une humble mais précieuse auxiliaire que le ciel avait suscitée à la dernière heure faisait aussi ses adieux avec les fondatrices au moment du départ : c'était une
Nouvelle-France est resté le plus vivace. Outre l'atu-ent qui est alisolunient le même que le nôtre, le seul nom du Canada réveille des sympathies qui nulle pa ne paraissent si profondes ni si touchantes.
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fervente et courageuse fille, nommée Catherine Chevalier, qui s'était offerte à les accompagner, et s'était engagée par vœu à les servir comme domestique pendant dix ans, à la seule condition d'être revêtue de l'habit de sœur converse à rexi)iration de ce terme. Madame de Montign}', femme du gouverneur de Dieppe, et bienfaitrice des Ursulines, dont elle avait fondé une communauté dans la ville. * ainsi que plusieurs autres dames de la première noblesse, avaient réclamé l'honneur de conduire les religieuses jusqu'au bord de la mer. Elles les firent monter avec elles dans leurs carrosses, qui attendaient depuis le matin dans la cour du monastère, et traversèrent la ville au milieu des flots d'une multitude attendrie qui les accompagnait d'acclamations sympathiques, de souhaits, de bénédictions etdes plus touchants adieux. Au bord de la mer, 1 es attendait le Père Vimont, élu récemment supérieur général des missions du Canada, (pli avait été chargé de leur servir de protecteur pendant la traversée. Il était accompagné des PP. Poucet, Chaumonot, Burgon, Charles Lalemant et d'un frère. Ils devaient monter sur les différents navires de la flottille. Le vaisseau amiral, le Saint-Joseph, commandé par le capitaine Bontemps, sur lequel la [letite cohorte religieuse devait s'embarquer avec le P. Vimcuit, était déjà sorti du port et se balançait sur ses ancres dans la rade. La chaloupe du capitaine les ut-
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tendait le long de la jefeéepcarles conduire à bord du navire. Elle sortit du port aux applaudissements enthousiastes de la foule qui encombrait les quais et qui les poursuivait de ses derniers signes d'adieux.
La brise printanière qui descendait des falaises de Dieppe et faisait miroiter les eaux de la Manche aux rayons du soleil, semblait faire présager un prompt et heureux départ. Mais à peine les voiles étaient-elles déployées que la mer devint houleuse, le vent souffla avec tant de violence que la flottille fut obligée de rentrer dans la rade. Il fallut y attendre quinze longues journées, durant lesquelles nos chères voyageuses, exposées sans cesse au roulis des vagues qui venaient du large déferler avec furie sur les navires, curent à endurer d'excessives incommodités. Mais enfin le vent devint favorable et la flottille s'éloigna (lu rivage de France. Toutes les religieuses, réunies sur le pont du vaisseau, avaient les yeux tournés vers la plage qui fuyait rapidement à l'horizon. Chacune d'elles jetait un long et mélancolique regard sur toute (>ette côte qui semblait leur sourire une dernière fois ot les saluer de loin en leur renvoyant, avec les senteurs parfumées du printemps, les rayons éclatants du soleil de la Normandie.
Ah ! qu'il faut aimer cette autre patrie du ciel pour s'exiler ainsi volontairement, s'arracher à tout ce que le cœur adore ici-bas, afin de la conquérir. Adieu, donc, charmant pays de France ! Adieu ])our jamais, patrie mille fois aimée ! car le souffle de l'apostolat
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qui t'enlève aujourd'hui ces saintes voyageuses, l'élite de tes enfants, ne te les rendra plus! Après une vie d'exil et de labeurs, leurs os meniez ne reposeront pas parmi ceux de leurs ancêtres; ils dormiront làbas, sur cette terre sauvage qu'elles vont arroser de leurs sueurs, et qui va devenir leur seconde patrie ! Mais qu'elles sont belles à travers leurs larmes, ces anges de la terre ! Comme leurs figures, illuminées par la joie du sacrifice, laissent bien voir que si leurs regrets sont sensibles, ils ne sont pas amers ! FJ quelle est admirable cette religion qui transfigure ainsi en bonheurs célestes de poignantes angoisses, (^ui met des roses dans la main qui croyait cueillir de sanglantes é[)ines !
Pendani que dans les monastères de l'Hôtel-Dieu et des Ursulines de Dieppe, où l'on avait appris le départ définitif de la flottille, toutes les religieuses adressaient au ciel d'ardentes prières pour l'heureuse issue du voyage, une brise favorable emportait rapidement les navires sur les solitudes de l'Océan. Durant ces premiers jours de navigation, les voyageurs avaient à craindre un ennemi plus redoutable que les tempêtes de la mer. La France était alors en guerre îivec l'Espagne et les croisières espagnoles infestaient les côtes, donnant la chasse à tous les navires portant pavillon français. Le commandant de l'escadrille, n'ayant aucun moyen de défense, n'avançait qu'avec la plus grande précaution. On avait perdu la terre de vue depuis quelques heures, lorsque la vigie d'un des
navires signala une voile, puis deux, trois, enfin toute une flotte de plus de vingt vaisseaux. Le capitaine du Saint- Joseph ordonna en toute hâte un chant^enient dans la manœuvre; car il venait de reconnaître une escadre espagnole. La flottille pourvSuivie l»ar l'ennemi fut dirigée à toutes voiles sur les côtes d'Angleterre, afin de lais er croire qu'elle api)artenait à la marine britannique. Elle longea ensuite la terre de près jusqu'à ce que les grands vents l'eussent mise hors de portée de toute attaque. La traversée fut longue et signalée par de formidables tempêtes. Cependant, à l'exception de douze jours * durant lesquels le navire fut trop violemment agité par les vagues, les religieuses eurent la consolation d'assister à la sainte messe. La petite chambre où elles étaient réunies. off"rait l'image d'un cloître parfaitement réglé. Tous les exercices de la vie religieuse s'y faisaient avec l'exactitude et le recueillement du monastère. Le matin, après l'heure d'oraison, les religieuses pré- [)araient l'autel sur lequel le P. Vimont célébrait le saint sacrifice, que l'on chantait solennellement les jours de fêtes et de dimanches. Ainsi chaque jour, la pieuse communauté avait l'inefl'able bonheur de participer au banquet sacré. Dans le cours de la matinée, le-i sœurs, divisées en deux chœurs, les Hospitalières d'un côté, les Ursulines de l'autre, psalmodiaient une partie de l'office divin, et dans l'après-midi, vêpres et
* Tioizr Miixant la iiiùro de riinariiaiioii.
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compiles. Le reste du jour était entremêlé de pieuse, lectures, de prières et d'innocentes récréations qu". charmaient, en les sanctifiant, les longues et fastidieuses heures du voyage.
L'équipage, édifié et touché en entendant monte des entrailles du navire les chants purs et pénétrant de ces saintes âmes, y trouvait un gage de sécurité vi de protection qui répandait une joyeuse confiance sur tous les visages. Sans pouvoir se rendre compte dv !;; grandeur de ce spectacle, à la fois ravissant et sublime, personne n'était à l'abri des émotions qu'il faisait naître.
Le jour de la fête de la sainte Trinité, au moment où, après la communion, le chœur des religieuses chantait les derniers versets de l'office canonial, un cri d'alarme retentit sur la dunette. Tous les passagers furent glacés d'épouvante, en entendarit, l'instant d'après, au-dessus de leurs têtes, le mouvement de tumulte et de pas précipités qui annonçaient quelque accident sinistre. " Une banquise de glace ! " criait la vigie. Tout le monde se précipita sur le pont. A travers la brume épaisse, on apercevait, à quelques pieds en avant, une énorme montagne de glace, que le courant poussait sur le navire avec " une furie et une impétuosité incroyable." "Elle était grande comme une ville escarpée et munie de ses défenses, raconte la mère de l 'Incarnation. Il y avait des avances qui paraissaient comme des tours. Les glaçons s'étaient tellement accumulés au-dessus, qu'on les eût pris de
loin pour des donjons; il y avait des flèches et des pointes de glace si élevées que je n'en pus voir la cime à travers la brume. En un mot, il ne se pouvait rien voir de plus épouvantable que cet écueil flottant, qui était peut-être le plus extraordinaire et le plus prodigieux en son espèce que la mer eût jamais produit.
" Tout le monde criait miséricorde, nous sommes perdus 1 De sorte que dans cet empressement de mort, qui, selon toutes les apparences humaines, nous était inévitable, le Révérend Père Vimont donna l'absolution générale, tant l'on se croyait proche du naufrage. Il fit enf^uite un vœu h la Mère de Dieu au nom de tout l'équipage. De son côté, la mère de Saint-Joseph commença à réciter tout haut les litanies de la sainte Vierge, auxquelles répondaient ceux qui étaient agenouillés autour d'elle.
" Notre dévotion, disent les Hospitalières, nous fit avoir recours à saint Joseph, à qui nous fîmes un vœu, et aussitôt, quoique les voiles fussent toutes tendues et enflées par le vent, et que le pilote commandât une manœuvre contraire à celle qu'il fallait faire, le vaisseau fit un demi tour si subtil que la glace qui étiiit devant nous fort proche, se trouva derrière, ce qui changea la crainte en actions de grâces."
Au rapport de la mère de l'Incarnation, le navire tourna si près de la banquise que l'on voyait et entendait distinctement les vagues se briser en écume sur ses flancs, et qu'à travers la transparence vcrdAtrc des flots on ajjerc-fvait il sa base les pointes de glaces qui plongeaient dans la mer.
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Echappé à ce péril imminent, le nnvire faillit encore se perdre à l'entrée du golfe Saint-Laurent, parmi des récifs dangereux où il s'était égaré pendant la brume. Enfin, après deux mois et demi de cette périlleuse navigation, le Saint-Joseph, accompagné du reste de la flottille qui ne s'était point perdue de vue durant la traversée, jeta l'ancre dans le port de Tadoussac.
Comme le vaisseau amiral devait y faire station, les religieuses prirent à regret congé du capitaine Bontemps, dont les bontés et les prévenances avaient été intarissables pendant toute la traversée, et s'embarquèrent avec les PP. Jésuites sur un autre navire qui devait les conduire jusqu'à Québec. Mais le capitaine de ce navire ne voulant point partir sans emmener avec lui une chaloupe qu'il faisait construire sur la lisière de la forêt, nos voyageurs, lassés après douze jours d'attente, prièrent un brave marin * de les recevoir sur une i)etite barque qu'il conduisait à Québec, '' ce qu'il nous accorda, racontent les Hospitalières, de fort bonne grâce, après nous avoir représenté l'incommodité que nous recevrions dans un si petit bâtiment ; mais rien ne nous paraissait difficile, pourvu qu'il nous ])rocurât l'entrée de cet aimable séjour."
Ces derniers jours de voyage, malgré bien des misères et des privations, furent loin d'être sans charmes pour nos fondatrices. Elles étaient ivres de
* Maître JacquesVastel,oontre-iiiaître du 5aiH<-7b.'îep//.(3fa/(i<.s
rril (h' l'Hôfil-DIcu, cakicr des oltéiliiiicCK.)
joie, en apercevant, pour la première fois, les splendides horizons de leur nouvelle patrie, qui leur apparaissait dans tout l'éclat des plus beaux jours de l'année. Elles ne pouvaient se lasser d'admirer cette immense nappe d'eau du Saint-Laurent, éclatante de lumière, parsemée d'îles fécondes et pittoresques, ces deux rives si largement découpées, si variées d'aspects, de formes, de couleurs. Elles contemplaient tour à tour les lignes bleuâtres, harmonieusement ondulées, de la côte méridionale, les âpres montagnes, les promontoires abrupts, couronnés de hautes futaies, du rivage opposé ; en un mot toutes les sauvages beautés de cette grandiose nature. * La douceur de l;i température rafraîchie par les brises qui descendaient des montagnes et dispersaient sur les eaux d'étranges parfums, la suavité de l'atmosphère embaumée d'arômes amers, de vapeurs salines, la limpidité transparente des flots, leurs nuances variées à l'infini, les fortifiantes émanations qui s'exhalaient de leur surface, les mille bruits vagues ou sonores, les murmures inconnus qu'apporte le caprice des vents, les calmes enchanteurs des longs crépuscules, la sérénité de ces nuits brillantes, limpides,étoilées,également exemptes de chaleur et de froid, qui offrent tant de charmes à cette saison, tout plongeait leurs âmes dans un enchan-
* De Tadoussac au cap Tourmente il n'y avait pas une seule habitation à cetteépoquo, ni sur l'une ni sur l'autre rive du fleuve.
fif) HISTOIRE DE l'hôtel-dieu
teraent indicible, qu'elles épanchaient en élans d'amour, en actions de grâces intarissables.
Leur embarcation remontait le fleuve à petites journées en côtoyant toujours les montagnes de la rive nord. Chaque soir, à la tombée du jour, elles descendaient au rivage et passaient la nuit à l'abri de quelque touffe d'arbres croissant au pied des Laurentides. Dès que l'aube du jour commençait à éclairer les sommets de la rive opposée, les missionnaires dressaient un autel rustique sur la mousse de quelque rocher ombragé de feuillages, tandis que les sœurs cueillaient au bord de la grève, sur le flanc de la montagne, des fleurs sauvages, toutes fraîches et ruisselantes de la rosée du matin, dont elles ornaient les gradins de verdure du tabernacle improvisé. Pendant que le prêtre offrait la victime adorable, la pieuse compagnie, agenouillée dans le recueillement et la ferveur, faisait monter vers le ciel de saints cantiques, auxquels se mêlait le gazouillement matinal des oiseaux qui saluaient l'aurore en voltigeant dans les buissons au-dessus de leurs têtes.
Nulle plume ne saurait peindre les sentiments d'allégresse, de piété et de reconnaissance de nos fondatrices en se voyant ainsi au comble de leurs vœux et témoins de scènes qui nous émeuvent encore aujourd'hui à travers la distance de deux siècles qui nous en séparent. Il est rare, en effet, de rencontrer une page d'histoire plus lumineuse et plus fraîche, réunissant à la fois tant de grandeur et de grâce : le temple dans
lequel s'agenouillent ces ûmcs d'élite, c'est la voûte des cieux; l'autel c'est l'iininense ani[)hith'^ritre des Lanrentidcs; la lampe du sancturire, c'est le soleil éblouissant qui monte îi l'horizon ; le parvis de ce temple, c'est la plaine du fleuve géant, tapis merveilleux étcinrelant des plus riches couleurs; enfin le peuple adorateur, c'est la réunion la plus chaste, la plus sainte, la plus angélique peut-être qui ait jamais foulé le sol de l'Amérique.
Après ([uatrc jours de navigation, le 31 de juillet, la barque doubla la pointe du cap Tourmente, et louvoya jusqu'au soir, par une légère brise du sud-ouest, entre la côte de Beaupré et les rives de l'île d'Orléans. Au coucher du soleil, elle luttait contre le courant entre l'extrémité supérieure de l'île et la chute de Montmorency, dont la blanche nappe d'écume émerveillait les regards de nos voyageuses.
" Nous conçûmes quelque espérance d'arriver à (Québec, * raconte la mère de Saint-Ignace, mais la m:ir>'e se trouvant contraire, et le vent ne nous étant lias favorable, il nous fallut attendre au lendemain; et comme l'endroit était beau et le débarquemeni iiicile, on nous mit à terre à l'île d'Orléans, qui pour lors n'était point habitée. On y fit trois cabanes à la facondes sauvages, les religieuses se mirent dans une, les religieux dans l'autre, et le.i matelots dans la troi-
* Qiu'boc est à environ une lieue et demie do distance du bout do l'ilo.
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sième. Nous avions une joie qui ne peut s'exprimer, (le nous voir dans ces grands bois que nous fîmes retentir de nos cantiques, rendant mille louanges à Dieu de ce qu'il nous avait conduites si heureusement dans ce lieu."
Le promontoire savivage de Québec, couronné alors de grandes futaies qui dérobaient, en partie, à la vue le petit groupe de maisons construites à son sommet, projetait aux regards surpris des voyageuses, ses falaises hardies qu'illuminaient les derniers rayons du soleil couchant. Elles ne pouvaient se rassasier de contempler, avec une silencieuse émotion, ce roche isolitaire où elles allaient désormais travailler, prier et souffrir, consumer le reste de leurs jours dans les œuvres de charité et dormir enfin, dans la paix des justes, après de longs travaux, leur dernier sommeil.
Cependant leur arrivée, annoncée par le petit navire de Madame de La Peltrie qui les avait devancées de quelques jours, était attendue avec impatience par la population de Québec. Le lendemain premier jour d'août, de grand matin, la barque chargée de sa précieuse colonie se détacha du rivage de l'île. " Pour marque de réjouissance on tira plusieurs coups de pierriers et de mousqiiets, et on mit le feu dans le bois, ce qui fit voir à Québec (ju'il y avait quelque chose d'extraordinaire." * Ces détonations et ces feux de joie avaient, en effet, donné l'éveil aux sen-
* Ilislom- de rUôftl-Ii: u. |.. IS.
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tinelles du fort Saint-Louis, qui en avaient averti le chevalier de Montmagny, alors gouverneur de la Nouvel le- France; celui-ci dépêcha vers l'embarcation un canot qui revint en toute hâte annoncer l'heureuse nouvelle. " Quand on nous vint donner avis, s'écrie le P. Lejeune, qu'une barque allait surgir à Québec, portant un collège des Jésuites, une maison (THospitalières et un couvent d'UrsuUnes, la première nouvelle nous sembla quasi un songe." *
En un instant toute la population fut en émoi, et l'on se hâta de faire des préparatifs pour les recevoir avec toute la solennité que pouvait déployer la colonie naissante. Le gouverneur fit tapisser et pavoiser sa propre chaloupe et l'expédia à leur rencontre, afin de les ramener en triomphe. Lui-même descendit au bord du rivage pour les accueillir, accom{)agné de la garnison, du clergé, et suivi de toute la population. qui ne se possédait pas d'enthousiasme et de bonheur. Tous les regards étaient fixés avec avidité sur la chaloupe, qui s'avan(;ait rapidement poussée par de vigoureux rameurs. Enfin, vers huit heures, elle accosta au rivage. Au même instant, tous les canons du fort saluèrent par de joyeuses salves les hôtes si ardemment désirés. "On voyait, dit la Relation, sortir d'une prison flottante ces vierges consacrées à Dieu, aussi fraîches et aussi vermeilles que quand elles partirent de leurs maisons; tout l'Océan avec ses flots et ses tem-
* Relutions de Jcxwles, 1639, p. 8.
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pêtes n'ayant pas altéré un seul petit brin de leur santé. "
La première qui mit pied à terre fut la mère de Saint-Ignace; elle fut suivie de la mère de Tlncarnation et du. reste de la troupe. Toutes se i)ro3ternèrent avec effusion en touchant cette nouvelle terre promise, devenue désormais pour elles le sol de la patrie. " Nous la baisâmes dans un transport de reconnaissance et de respect, endi-ant le verset: Voluntarie sacrificabo tIM et confttchor numini tao, Domine, quonium honum est, pour remercier Dieu de ses conduites amoureuses sur nous, et pour nou^ offrir à souffrir volontairement toutes les croix qu'il lui plairait nous envoyer. "
Après les premières félicitations, le cortège se mit nn marche vers la Haute-Ville, aux acehimations de la foule qui ne tarissait pas d'éloges, de bénédictions, de témoignages de reconnaissance envers nos héroïnes. Tout le parcours, de[)uis la grève jusqu'au sommet de la montagne et jusqu'à l'église, fut une véritable ovation. Les enfants s'emi>ressaient autour des tœurs dans leur naïve admiration, et leur baisaient les mains en signe de respect. Çà et là, quelques sauvages, venus par hasard des environs, suivaient, un peu ?i l'écart, et regardaient, tout pcnsifo et muets d'éton-
iiement, ce pacifique triomphe de la charité et du dé-
■'ouemont.
L'église de Notre-Dame de Recouvrance avait été
irnée comme aux plus beaux jours de fête. "Elle
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était fort jolie, disent les Hospitalières, la voûte et lo balustre lui donnaient un air de propreté qui la rendait fort gaie. " L'autel rayonnait de cierges et de fleurs champêtres, tandis que les festons de verdure et les jeunes arbres en fleurs qui décoraient la nef lui prêtaient un air de fraîcheur inaccoutumée, et répandaient dans toute la chapelle une atmosphère de suavité si odorante qu'on eût dit le jardin embaumé de l'époux des cantiques. *
Quand la foule eut envahi l'église, le P. Lejeune, supérieur de la mission, entouré des PP. Jésuites et des sœurs agenouillées près des balustres, entonna le Te Deum. Il faut renoncer à peindre les sentiments de gratitude, de paix, de chastes délices qui inondèrent les âmes des saintes fondatrices en ce moment solennel. De pareilles émotions n'ont point de nom dans les langues humaines. Ce qui se passe alors entre l'âme et Dieu, dans ces avant-goûts du ciel, est le secret de l'éternité. Immobiles et absorbées dans un suave recueillement, elles épanchaient leurs cœurs en effusions d'amour et de reconnaissance envers le divin nocher qui les avait conduites au })ort à travers tant de périls et d'orages. Des ruis^-eaux de larmes inondaient leurs figures enflammées.
* Nous avions d'abord cru, avec M. FabW Forland, quo l'église de Notro-Damo do Kocouvratice s'éluviut à peu près Mir l'emplacement de l'église anglicano actuollo; mais un exanion attentif des anciens titres nous a couvaincu qu'olle devait occuper lo site ou los environs immédiats du presbytère do Notro- Dame.
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L'hymne d'actions de grâces, accompagnée de salves réitérées d'artillerie, fut suivie d'une mcs>e solennelle, durant laquelle les sœurs s'approclurent de la table sainte, afin de remercier Dieu de tant de bienfaits. Au sortir de l'église, le gouverneur les conduisit dans le fort, où une députation des principaux habitants vint les complimenter et leur exprimer les sentiments de reconnaissance de la colonie. M. de Montmagny les invita ensuite à prendre le déjeuner à sa table et leur renouvela les assurances de sa protection et de son amitié. Il voulut lui-même les conduire dans leurs résidences respectives et subvenir à leurs premiers besoins. Tout le reste de la journée fut consacré aux réjouissances publiques, les magasins furent fermés et tous les travaux suspendus comme aux jours de fête.
En attendant la construction de leurs monastères, les deux communautés furent logées, les Ursulines dans une petite maison bâtie sur un quai â la Basse- Ville, les Hospitalières dans une maison assez vaste, construite, l'année même, par la Compagnie des Cent- Associés, et située à la Haute- Ville, en face du fort Saint- Louis. "Nous y trouvâmes, disent les fondatrices, quatre belles chambres et deux cabinets, mais pour tous meubles il n'y avait qu'une espèce de table, on plutôt un bout de planche soutenue par quatre bâtons, et deux bancs de la même façon ; encore sstimions-nous cela beaucoup.
'"Comme nous n'avions qnoi que ce soit pour man-
ger, Monsieur le Gouverneur eut la bonté de nous envoyer à souper ; nous n'étions pas mieux fournies de lits, ayant laissé dans le vaisseau tout notre équip:ige. Nous priâmes donc un ecclésiastique * d'avoir la bonté de nous faire apporter quelques brancho« d'arbres pour nous coucher, ce qu'il fit fort volontiers; mais elles se trouvèrent si remplies de chenilles que nous en étions toutes couvertes. " f
Ce fut dans ce dénûment que les Hospitalières passèrent la première nuit de leur arrivée, et qu'elles inaugurèrent leur sainte entreprise, heureuses de rencontrer dès leurs premiers pas cette compagne fidèlo et chérie qui ne devait plus les quitter désormais : la pauvreté
Dans la matinée du lendemain, le Père Lejeune, accompagné des PP. Jésuites nouvellement arrivés, conduisit dans de légères embarcations les deux communautés à la bourgade deSillery, située à une lieue et tiers au-dessus de Québec. Cette résidence avait été fondée deux ans au])aravant par le commandeur de Sillery, eu faveur des familles montagnaises et algonquines converties à la foi.
Les sauvages, prévenus de leur arrivée, les attendaient sur la grève et les accueillirent avec des transports de joie et par des salves d'arquebuse. Ne pouvant exprimer leurs sentiments, ils faisaient éclater
* M, Tabbé Jean Le Sueur, qui fut leur premier chapelain, t llisfoirr. de l'Hâfil-DIeu, p. 15.
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leur allégresse par leurs gestes expressifs et par l'épanouissement de leur figure. Ils les escortèrent ainsi jusqu'à la chapelle, où ils entonnèrent en entrant un cantique en langue sauvage. En entendant cette naïve expression de leur reconnaissance et de leur foi, les religieuses ne purent contenir leur émotion. " Les larmes leur coulaient des yeux, racontent les Relations. Elles avaient beau se cacher, leur joie se trouvant trop resserrée dans leur cœur, se répandait par leurs yeux. * On fit ba[itiser par les Pères nouvellement arrivés quelques néophytes, dont Madame de La Peltrie fut invitée à être la marraine.
" Au sortir de la chapelle elles visitèrent les familles arrêtées et les cabanes voisines. Madame de La Peltrie qui conduisait la bande, ne rencontrait petite fille sauvage qu'elle n'embrassât et ne baisât, avec des signes d'amour si doux et si forts, que ces pauvres barbares en restaient d'autant plus étonnés et édifiés, qu'ils sont froids en leurs rencontres ; toutes ces bonnes filles faisaient de même, sans prendre garde si ces petits enfants étaient sales ou non, ni sans demander si c'était la coutume du ])ays, la loi d'amour et de charité l'emportant par-dessus toutes les considérations humaines." Les sauvages, stupéfaits devant ce mystère de la charité chrétienne qu'ils ne comprenaient pas encore, ne pouvaient revenir de leur étonncment en entendant dire que ces lilhis vierges
Rclatioiis, p. 8 — 1G39.
n'avaient point d'hommes, qu'elles n'avaient d'autre époux que le Grand-Esprit, et d'autre amour que celui de leurs âmes. *
De retour à Québec après cette journée si féconde en émotions, les Hospitalières et les Ursulines se séparèrent après s'être embrassées et s'être juré une amitié qui ne devait jamais se démentir. On dressa des autels dans leurs chapelles improvisées, et les deux communautés commencèrent les exercices de leurs fonctions respectives.
* Lorsque cinq ans auparavant (1G34), le P. Lojeune avait annoncé pour la promière fois aux sauvages le projet qui venait d'être formé en France, de fonder un hôpital destiné au soin de leurs malades, ils avaient refusé de le cnnre, et n'avaient répondu aux promesses du missionnaire que par un sourire il'incrédulité : " Je leur ai fait entendre qu'une grande dame allait faire dresser une grande maison où on recevrait tous leurs malades, qu'on les coucherait dans de bons lits, qu'on les nourrirait délicatement, qu'on leur donnerait des médecines et des onguents nécessaires j) jur les guérir, et qu'on ne leur en demanderait aucune récompense. Ils me répondent avec étonnement que cela va bien ; mais, néanmoins, je connais par leurs sourires <iu'ils no croiront point ce miracle (pie par leurs yeux. En un mot, ils ne sauraient comprendre la grandeur de cette cliarilé."