CHAPITRE SEPTIEME
La colonie de Montréal — Mlle Mance à Québec — L'annôo sereine — Générosité de la duchesse d'Aiguillon — Nouveau costume des Hospitalières — Mlle Irwin — Nouvelles alarmes— Le Père Jogues — Projet de retour à Québec.
Durant les deux dernières années qui venaient do s'écouler, les Augustinos n'avaient pas eu un intervalle de relâche. Aux fatigues de l'installation avaient succédé les horreurs de l'épidémie. Les désastres de l'incendie avaient ensuite occasionné les transmigrations de Québec à Puiseaux et de Puiseaux à Sillery. Là, l'hiver avec ses froidures, la pauvreté avec ses dénûments les avaient attendues. Enfin étaient survenues les alarmes de l'incursion iroquoise.
Après cette succession d'épreuves les fondatrices avaient droit d'espérer quelques jours de repos et de consolation. La Providence leur ménagea ces jours comme une oasis au milieu du désert, durant le cours de la troisième année qui commençait. Cette heureuse date fut pour nos mères l'année sereine, en mêm€
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temps qu'une époque mémorable dans l'histoire de notre pays. Mais cette tranquillité passagère ne fut qu'un rayon de soleil entre deux nuages, qu'une halte entre deux étapes ; car la croix qui domine au-dessus de tous les monastères n'est pas un vain symbole. Elle est la compagne inséparable de toute vie religieuse.
Le 25 du mois d'août arriva à Qviébec un secours considérable, suscité par des voies providentielles, qui mit fin, pour un temps, aux alarmes de la population et qui ouvrit une ère nouvelle pour le Canada. Un navire qui avait été précédé de deux autres, quelques jours auparavant, jeta l'ancre au pied des remparts du fort Saint-Louis. Ces navires avaient été expédiés par une pieuse et influente association, à la tête de laquelle on comptait M. de La Dauversière, le baron de Fancamp et M. Olier. Une cinquantaine d'hommes choisis parmi les laboureurs les plus vigoureux et les soldats les mieux aguerris, sous la conduite d'un chef intrépide et expérimenté, M. de Maisonneuve, qui leur avait communiqué son enthousiasme religieux: tel était le personnel de l'association qui venait prendre possession de l'île de Montréal, s'y fortifier et servir de boulevard à la colonie. Tels furent les fondateurs de Ville-Marie, qui après deux siècles est devenue la première ville de la confédération canadienne.
Une sainte et courageuse fille, native des environs de Langres en Champagne, Mlle Jeanne Mance, avait été amenée par des voies surnaturelles à se joindre à
l'expédition pour le service des malades et des blessés, qui ne pouvaient manquer d'être nombreux dans cet avant- poste exposé aux attaques de l'ennemi. Protégée par une grande dame de Paris, aussi charitable qu'opulente, Mme de Bullion, veuve d'un surintendant des finances, Mlle Mance était destinée à devenir la fondatrice de l'Hôtel -Dieu de Ville-Marie. L'arrivée de ces précieux renforts fut accueillie avec acclamation par la population de Québec.
Comme la saison était trop avancée pour qu'on pût songer à commencer, avant l'automne, les travaux de la fondation, M. de Maisonneuve, accompagné du chevalier de Montmagny et d'une escouade de soldats, se contenta d'aller choisir le site du futur établissement. Il redescendit ensuite à Québec et prit, avec sa compagnie, ses quartiers d'hiver à Puiseaux, dans la maison qu'avaient occupée les Hospitalières, l'année précédente.
Ce voisinage fut pour Sillery une puissante protection et une diversion aussi agréable qu'utile au milieu de la solitude de ces bois et des rigueurs d'un hiver canadien.
Mlle Mance qui s'était liée d'une étroite amitié avec Mme de La Peltrie, faisait fréquemment avec elle le trajet de Puiseaux tl l'Hôpital, pour jouir do la douce compagnie de ses hôtes. Chaque fois que le temps le permettait, elles se levaient tontes denx longtemps avant Tiinrore et s'acheminaient j\ la clarté des étoiles ou de la lune par le sentier que tra-
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çaient les piétons sur la neige, au bord de la grève. Elles sonnaient à la porte du monastère et entraient dans la chapelle à l'heure où commençait la messe conventuelle, que venait dire leur chapelain habituel, le Père Ménard, qui se faisait quelquefois remplacer par le Père de Brébeuf, alors en mission à Sillery.
Elles passaient une partie du jour dans l'Hôpital, se joignaient souvent aux offices du chœur et prenaient part aux récréations de la communauté. Il serait difficile de peindre les intimes jouissances de ces rencontres, les délices de ces conversations où tout ce qu'elles avaient de cher ici-bas et dans le ciel revenait sur leurs lèvres. Des larmes d'attrendrissement tomhait^nt de leurs yeux et faisaient trembler leur voix lorsqu'elles parlaient de la France et de tant d'êtres aimés qu'elles y avaient laissés pour toujours. L'émotion faisait taire les paroles au souvenir de cette chère patrie dont elles étaient si loin maintenant et (lu'elles ne revoyaient plus dans leurs pensées que (;omme une vision évanouie sans retour. Mais elles se hâtaient d'essuyer ces larmes qu'elles se reprochaient comme une faiblesse, dans la crainte de ternir la générosité de leur sacrifice. Puis elles s'entretenaient des espérances de l'avenir, des progrès du christianisme parmi les indigènes, des consolations que leur donnaient les néophytes ; et l'on se séparait pour se retrouver le lendemain, et recommencer ces discours où les âmes se retrempaient et se fortifiaient par l'échange des pensées qui réalisaient ce conseil de l'Imi-
PREMIÈRE ÉPOQUE IW
tation de Jésus-Ch rist : " Que votre conversation soit toujours avec les anges dans le ciel ou avec les parfaits sur la terre." *
Ces rapports d'intimité ne furent interromi)Us qu'au retour du printemps par le départ de Mlle Mance et de Mme de La Peltrie avec la Compagnie de Montréal, qui laissa Puiseaux le 8 mai 1642.
Cependant la duchesse d'Aigu illon, du fond de l'oratoire qu'elle s'était fait dans son palais, à Paris, continuait à suivre avec un intérêt et un zèle toujours croissants, les progrès de la fondation qu'elle avait commencée aux bords du .Saint-Laurent. Elle ne cessait d'encourager, par ses exhortations, le dévouement des fondatrices; elle expédiait régulièrement, parles navires qui faisaient voile des ports de France, chaque printemps et chaque automne, des lettres toutes pleines de sentiments d'estime et d'affection pour l'Institut du Précieux-S ang. En retour les Hospitalières exprimaient, dans leurs relations, les témoignages de reconnaissance qui 1 ui étaient les plus sensibles, en lui rendant compte du grand bien qui s'oj)érait parmi les enfants des bois, grâces à ses munificences.
L'achèvement des édifices de l'Hôpital, dont les frais de construction dépassaient la somme de huit mille livres, avait été dû au surcroit de ses aumônes. Par son influence, elle avait obtenu de la Compagnie
* Jniil'ii/oii lie Jémi^-Chriyf. livrn TV, chap. V.
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des Cent-Associés, la remise d'une dette de onze cents livres que les Hospitalières avaient été obligées de contracter au magasin de cette société. La chapelle de l'Hôpital avait été enrichie de tableaux et d'ornements de prix qu'elle avait envoyés en présents en son nom et au nom du cardinal de Richelieu. En un mot elle se dévouait toute entière et ne reculait devant aucun sacrifice pour l'affermissement de l'institution qui était le chef-d'œuvre de sa charité.
L'affluence des sauvages à Sillery dans le cours de cette année, augmenta considérablement le nombre des malades et des infirmes dans la bourgade. La salle de l'Hôpital ne pouvant les contenir tous, les infirmières se dévouèrent à venir les soigner dans leurs cabanes, malgré la répugnance qu'inspiraient la malpropreté et l'infection de ces toits enfumés.
Il en résultait un autre inconvénient, c'était l'impossibilité pour les religieuses de tenir propres leurs vêtements dont la couleur blanche rendait les taches beaucoup plus visibles. Malgré les plus grande.s précautions, une robe qu'elles mettaient nette le matin ne l'était guère à la fin du jour, ce qui multipliait les lavages bien plus que ne le permettaient leurs occupations.
Les Jésuites leur conseillèrent de remplacer leurs vêtements blancs par des robes noires ou grises, qui auraient été moins faciles à ternir]; mais l'idée d'abandonner leur costume religieux était pour elles un sacrifice si pénible, qu'elles ne purent s'y décider au
l>rernier abord. Mais enfin, elles durent céder devant l'impérieuse nécessité. Comme il n'était pas facile de se procurer dan? le pays les étoffes convenables, elles prirent le parti de teindre leurs robes dans une décoction d'écorce de noyer et de bois d'Inde, ce qui, disent-elles, leur donnait " la couleur des vêtements de ramoneurs. " Ce ne fut pas sans verser quelques larmes qu'elles se virent revêtues pour la première fois de ce triste costume. Elles ne le quittèrent plus pendant tout le reste de leur séjour à Sillery, et ne reprirent leur habit blanc que la seconde année après leur retour à Québec.
Leur existence était soumise à un autre genre d'inconvénient qu'elles partageaient avec le reste des colons : c'était la difficulté des communications avec la France. L'isolement complet où l'on se trouvait du monde civilisé, pendant le cours de chaque hiver, faisait désirer avec impatience l'ouverture de la navigation et les arrivages d'outre-mer. Les navires apportaient avec les marchandises et les approvisionnements de la Compagnie, les nouvelles et les correspondances d'Europe. Ces lettres dont il est facile d'apprécier l'intérêt, formaient souvent des cahiers entiers qu'on se passait de main en main, de fanjille en famille, et qui alimentaient les conversations pendant plusieurs semaines.
Durant ce temps la jeune France vivait de la vie extérieure, et participait au mouvement de la civilisation : toutes les figures s'épanouissaient en croyant
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respirer l'atmosphère de la vieille patrie. En 1642, la Hotte du printemps si ardemment attendue n'entra dans le port de Québec qu'au commencement de j uillet.
Sur un des navires, les supérieures de Dieppe avaient expédié une jeune fille qui avait témoigné le désir de se consacrer à la vie de mission.
Mlle Marie Irwin appartenait à une noble famille d'ï^cosse, réfugiée en France pour y exercer librement la religion catholique. * C'était une personne vertueuse, mais qui n'avait point passé par les épreuves du noviciat, et qui ne s'était pas fait une juste idée de la vie austère et crucifiée, des durs travaux, des emplois vils et presque toujours rebutants pour la nature, qu'elle venait embrasser ici. Quand elle se vit cloîtrée dans le monastère isolé de Sillery, n'ayant d'autre horizon que le rideau des grands bois, d'autre l)erspective que l'étendue solitaire et uniforme du fleuve sillonné de fois à autre par quelques canots d'écorce qui glissaient silencieusement le long du rivage, d'autres distractions que les exercices religieux et les courtes récréations de la communauté, d'autre société que celle de quelques rares Européens de pas-
* " Elle, c'tait d'une des premières maisons d'Ecosse, alliée ;'i Marie Stnart. Une de ses sœurs avait épousé le marquis de Baiiui, Italien, et ce qui relevait infiniment la noblesse de cette famille, c'est que ses parents n'avaient quitté leur pati ie que IX)ur conserver leur religion. " {Histoire de VHôtd-Dieu de Quebec, page 41.)
sage à Sillery, et celle des sauvages il Taspect farouche et repoussant, dont elle ne comprenait pas la langue, elle sentit son âme accablée sous le poids d'un ennui inexprimable et d'une défaillance murale qui touchaient au désespoir. Les religieuses eurent beau chercher à la distraire par leurs conversations enjouées et par quelques promenades au dehors, Mlle Irwin n'eut plus qu'une seule pensée : celle de retourner en France.
Lorsque la supérieure vit que sa résolution était irrévocable, elle ne songea plus qu'à favoriser son départ. En attendant, elle l'admit au nombre des pensionnaires de l'Hôpital et la traita avec tous les soins et tous les égards dus à son rang et à son mérite. Mlle Irwin s'embarqua en efïet pour la France au printemps suivant. De- retour à Dieppe, elle sentit renaître toutes ses inclinations pour la vie religieuse. On s'aperçut bien alors que le découragement qui avait fait fléchir sa volonté n'avait été qu'une tentation de l'ennemi du salut pour lui faire perdre sa vocation. Car ayant demandé et obtenu son entrée au monastère de Dieppe, elle subit courageusement toutes les épreuves du noviciat, et fut admise à la profession religieuse. Quelques années plus tard, la maison de Québec ayant besoin de nouvelles recrues, elle s'offrit spontanément, fut acceptée, revint au Canada, y vécut plusieurs années, et y mourut après avoir donné l'exemple de toutes les vertus cbnistrales.
Cependant la mère de Saint- Ignace qui voyait ap-
procher le terme de sa première triennalité, se réjouissait d'avance dans l'espoir de se voir déchargée du fardeau de la supériorité. Mais le conseil s'étant assemblé dans la matinée du premier d'août, elle fut réélue supérieure pour la seconde fois, au grand contentement de la communauté, qui avait vécu durant cotte première période de la fondation dans une union et une régularité parfaites, sous son joug à la fois suave et ferme. Sa sagesse, son énergie et son expérience consommées étaient plus que jamais nécessaires devant l'avenir plein d'alarmes et de désastres qui s'ouvrait pour la colonie.
En eflfet, depuis la rupture des conférences qui avaient été tenues, l'année précédente, aux Trois-Rivières, les Iroquois avaient envelo})pé tous les Français dans la haine mortelle qu'ils avaient vouée aux Hurons et aux Algonquins. Ils avaient résolu dans leurs conseils cette guerre d'extermination qui allait entraîner la ruine totale de la mission huronne créée par les Pères Jésuites, et l'anéantissement de cette malheureuse tribu. Déjà leur armée, divisée en escouades de cinquante, cent et deux cents guerriers, était disséminée sur la surface de la Nouvelle-France. Cachés en embuscade aux confluents des principales rivières qui se jettent dans le Saint- Laurent et l'Ottawa, ils attendaient, avec la patience caractéristique de leur race, le passage des canots ennemis, dont la plupart étaient obligés de descendre et de remonter par cette grande voie de communication. Le toma-
hawk ou l'arquebuse à la main, ces bandes iroquoises se tenaient toujours prêtes à s'élancer au premier signal, en poussant leur terrilile cri de guerre.
Plusieurs détachements de Hurons et d'Algonquins avaient été ainsi surpris et massacrés, ou traînés en captivité.
Les Iroquois ambitionnaient maintenant de s'emparer de quelques peaux blanches et surtout des robes noires. Ce n'était que par une protection toute particulière que ie Père de Brébeuf, lors de sa dernière descente du fort de Sainte-Marie * à Québec, avait échappé à leurs poursuites. Il est hors de doute que, s'ils avaient soupçonné l'état de faiblesse de la colonie, et s'ils avaient concentré leurs forces, comme ils le firent plus tard en quelques circonstances, ils se seraient facilement rendus maîtres de toutes les positions et auraient exterminé jusqu'au dernier Français. Mais alors ils ne songeaient qu'à faire des conquêtes partielles. On apprit plus tard qu'ils avaient même concerté le plan de faire une incursion jusqu'à Sillery et d'en enlever les Filles-Vierges.
Quoique les Hospitalières ne connussent pas toute l'étendue du péril qui les menaçait, elles étaient cei)endant loin de vivre sans alarmes. De vagues rumeurs étaient jjarvenues jusqu'à leurs oreilles, et les personnes qui s'intéressaient davantage à leur
• Le fort do Sainte-Marie était la principale résidenco des J^'Huites au pays des Hurons.
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sort, tels que le chevalier de Montmagn}'^ et les Pères Jésuites, commençaient déjà à s'inquiéter de leur isolement dans ce lieu ouvert aux embuscades.
Tels était la situation et l'état des esprits, lorsc^u'un matin (c'était probablement le jour même de la réélection de la Supérieure), celle-ci fut demandée au parloir par deux Pères Jésuites. L'un de ces Pères était un homme d'une assez petite taille et d'une coiiiplexion plutôt frêle que vigoureuse. Ses traits réguliers et délicats, sa figure ovale, son front large et développé indiquaient une belle intelligence, mais l'ensemble de sa physionomie dénotait un caractère plutôt fait pour l'obéissance que pour le commandement. Il portait la barbe à la manière des missionnaires qui étaient obligés de suivre les sauvages dans les bois pour les évangéliser. Sa longue robe noire toute flétrie et toute rapiécée portait la marque de ses pénibles courses au milieu des forêts. La modestie de ses regards, qu'il tenait presque toujours baissés par une longue habitude du recueillement, et l'extrême réserve de sa contenance lui donnaient une a]»parence de timidité et même de gaucherie qui aurait fait sourire un homme du monde. Personne, hormi< ses supérieurs et ceux qui avaient pénétré dans l'intérieur de son âme, n'aurait pu soupçonner tout ce qu'il y avait d'indomptable énergie dans cet humble prêtre, lorsqu'il agissait sous l'empire de l'obéissance ou d'une conviction surnaturelle.
liorsquc la mère de Saint-Tgnace se fut a])pvoclH'c
PREMIÈRK ÉP0QI;E 11,
de la grille, elle ne put retenir une exclamation d'agréable surprise.
"Comment! s'écria-t-elle, c'est vous, révérend Père Jogues ! Quelle joie nous avons ressentie en apprenant votre heureuse arrivée à Québec, après tous les dangers que vous avez courus I "
C'était, en effet, ce saint apôtre dont on connaît la vie et le martyre. Il était de retour du pays des Hurons depuis le 14 juillet. Avec cette simplicité sublime qu'il apportait dans toutes ses actions, il s'était dévoué à cette périlleuse entreprise au premier désir que lui en avait manifesté son supérieur. Dès que celui-ci eut montré que la gloire de Dieu et le bien des missions y étaient intéressés, il n'avait pas hésité un in.stant à exposer sa vie à tous les hasards d'une expédition de plus de trois cents lieues à traversun pays infesté par des nuées d'Iroquois. Lui et ses compagnons ne s'étaient dérobés à leurs recherches que par une suite de circonstances heureuses qu'il était difficile d'espérer. Le Père Jogues était à la veille do son départ pour Sainte-Marie des Hurons et il était venu faire ses adieux à la communauté de Sillery. El était accompagné en ce moment d'un autre Jésuite qui lui était égal en courage et en mérite, mais qui était doué d'un tempérament et d'un génie tout différents. C'était un homme d'une taille et d'une force athlétiques, mais d'une grandeur d'àme encore plus remarqualilc. Ses traits puissamment accentués révélaient la trempe de son esprit et la vigueur de son
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caractère. Enflammé comme le Père Jogues du zèle apostolique et de la passion des souffrances, il soupirait comme lui après la couronne du martyre, qu'il était destiné à cueillir après lui sur un autre théâtre et au milieu d'une sanglante tragédie qui devait marquer le dernier jour d'une nation. Ce religieux n'était autre que le Père de Brébeuf, le géant des missions.
L'intérêt qu'il portait aux Hospitalières et le soin qu'il prenait de leurs affaires, depuis son retour à Québec, l'avaient conduit ce jour-là au monastère avec lo Père Jogues.
" Ma Révérende Mère, dit-il h la Supérieure, après les premières salutations, le Père Jogues nous a rapporté des nouvelles peu rassurantes de la part de Iroquois. Tous leurs guerriers, paraît-il, sont en campagne et ils en veulent, cette fois, non plus seulement aux sauvages, mais aussi aux Français.
— Oui, répartit le Père Jogues, ils ont fait leur apparition aux environs de Montréal et des Trois-Rivières. Plusieurs de nos chasseurs ont été attaqués par eux; quelques-uns ont été tués, d'autres faits prisonniers. Pondant notre voyage, nous avons observé en plusieurs endroits les traces de leur passage.
— Pensez-vous, répondit la mère de Saint- Ignace, qu'ils osent venir jusqu'ici?
— Ce n'est pas probable pour le moment, répartit le Père do Brébeuf, mais ce n'est pas non plus impossilde. Leur audace a redoublé depuis que les Plollandais leur ont fourni des arme?! et des munitions.
— Mais alors quels conseils nous donnez-vous ? reprit la Supérieure avec inquiétude.
— Celui de prévoir toutes les éventualités, ma Révérende Mère. Dans le cas où les Iroquois viendraient faire une descente à Sillery, vous seriez exposées à de graves dangers, car la bourgade n'est pas en état de résister longtemp-^ à leurs attaques. Si la guerre s'allume davantage, comme on a raison de le craindre, vous devez prévoir le jour où vous serez forcées d'abandonner cette résidence, et de vous réfugier à Québec.
— Quoi, s'écria la mère de Saint-Ignace, serait-il possible que nous fussions réduites à quitter notre hôpital qui nous a coûté tant de dépenses ?
— C'est un grand sacrifice sans doute, ma Révérende Mère, mais il vaut encore mieux prendre ce parti que d'exposer vos chères sœurs et vos malades aux surimses de l'ennemi et aux horreurs de la captivité."
Après une longue discussion, on conclut qu'il était prudent de reprendre les travaux de l'hôpital qui avaient été commencés à Québec, Le Père Jogues fit ensuite ses adieux à la Mère Supérieure, et se recommanda, ainsi que ses compagnons de route, aux prières de la communauté avec des paroles qui firent voir un pressentiment du sort qui l'attendait.
Il quitta Québec lo 2 d'août suivant pour retourner à Sainte-Mario dos Hurons. Ce fut au commencement de ce voyage qu'il tomba au^ mains des Iroquois et qu'il eut à subir cette aflFrouse captivité dont il a tracé lui-même, de ses doigts mutilés, l'admirable récit.
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On sait comment, «après sa délivrance, il eut l'incroyable courage de retourner chez les Iroquois et comment il y souffrit le genre de mort qu'il avait si longtemps désiré.
L'annonce de la captivité du Père Jogues répandit la consternation et augmenta la frayeur parmi toute la population. Les sauvages affluèrent en plus grand nombre que jamais à Sillery. Plusieurs habitants ne se croyant plus en sûreté dans les campagnes, se replièrent sur Québec.
La famille de La Poterie qui s'était établie depuis peu à Portneuf,vint demander un asile auprès de l'Hôpital. Les Augustinea les assistèrent dans leur détresse avec leur charité ordinaire et leur firent même construire un abri aux approches de l'hiver.
Cependant plusieurs ouvriers, sous la surveillance du Père Vimont, avaient été employés à élever la maçonnerie et la charpente du monastère de Québec. Afin de restreindre leurs dépenses, les Hospitalière.^ ne gardèrent plus que quatre domestiques, au lieu de huit ou dix qu'elles avaient coutume d'occuper. Encore étaient-ils employés autant pour le service dc^ sauvages que pour leur propre usage.
La rumeur du déplacement projeté ayant transpiré parmi les néophytes, on put voir quelles profondes racines avaient jetées dans leurs ccmirs le dévouement et la charité de nos auruônières. Ils accoururent en foule pour les supplier de oe pas abandonner Sillery
OU de leur ménager un espace de terrain auprès du monastèie de Québec pour y transporter leurs cabanes.
La fin de l'année 1642 et l'année 1643 s'écoulèrent sans autre incident qu'un surcroît de travail et de dépeases occasionnées par l'accroissement delà population. Chaque mois arrivaient quelques débris des tribus errantes qui fuyaient devant le terrible tomahawk de l'Iroquois, et qui venaient abriter leurs tentes sous les murs du couvent. La plupart étaient dénués de toates ressources et venaient tendre la main à la porte de l'Hôpital, dont les greniers ne suffisaient pas à nourrir tant de misères. "Les vivres nous manquèrent souvent, disent les annales, quoique Dieu permît ))ar une merveille qui accompagne quelquefois la charité, que le peu que nous en avions se multipliât sensiblement, ce qui fut fort remarquable, en ce qu'une Itarrique de pois, dans laquelle on prenait tous les jours plusieurs boisseaux, nous dura plus de deux mois. Nous ressentîmes cette même bonté en plusieurs choses semblables ; une protection si visible redoulilait notre confiance et nous entretenait dans une sainte joie, beaucoup plus grande que celle que l'on goûte dans l'abondance de tous les biens de ce monde. Nous en rendions continuellement dos actions de grâces à Dieu et chacune de nous s Y-ft orrait [)ar ga fidélité de correspondre à tant de faveurs."
On n'a pas oublié cette obscure mais précieuse auxiliaire que la Providence avait placée sur la route des fondatrices à leur départ do Dieppe. Catherine Chu-
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valier s'était offerte à les accompagner et à les servir ;iu Canada, à la seule condition qu'au bout de dixans, on lui donnerait l'habit de religion. Cette excel lente fille avait montré, depuis, tant de bonne volonté, de dévouement et de dispositions pour la vie reli gieuse, qu'on s'était cru en droit d'abréger le tempo, de son épreuve. Elle reçut donc le saint habit avec des marques de véritable vocation et de vive reconnaissance.
Mais on ne tarda pas à s'apercevoir qu'on avait eu tort d'anticiper l'heure de la Providence. L'application excessive que cette sœur mit à son avancement spirituel porta atteinte à son cerveau. Sa raison s'égara et, dans son pieux délire, elle se livra à des extravagances qui causèrent de graves inquiétudes à ses supérieures. Chaque fois que ses occupations l'appelaient dans la basse-cour, et qu'elle rencontrait sur son passage un animal domestique, volaille ou autre, elle l'apostrophait et lui demandait s'il aimait le bon Dieu. Désespérée de n'en pas recevoir de réponse, elle se mettait à sa poursuite et cherchait à l'assommer, en s'écriant que toute créature qui n'aimait pas Dieu ne méritait pas de vivre.
Après qu'on eut essayé, sans succès, tous les remèdes pour calmer cette surexcitation, on finit par lui ôter l'habit religieux. Le médecin de l'hôpital, M. Giffard, persuadé qu'un changement de lieu produirait une salutaire réaction sur son esprit, l'emmena avec lui dans sa famille à Beauport. En effet, elle se
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remit parfaitement et ne se ressentit plus jamais dans la suite de cette atteinte.
Au terme révolu des dix années qu'elle s'était assignées elle-même, on la revêtit de nouveau de l'habit religieux, et elle devint une excellente sœur converse.
Durant l'été de 1644, la communauté s'était accrue par la venue de deux nouvelles auxiliaires de Dieppe : la mère Marthe Sermontos de Sainte-Geneviève et la mère Marie Deschamps de Saint- Joachim. La joie de [eur arrivée fut tempérée par l'annonce d'une triste nouvelle dont elles furent les messagères. Elles annoncèrent la mort du cardinal de Richelieu, survenue lo 14 décembre 1643. Cette mort fut un grand deui! pour la communauté, qui perdit en lui son plus puissant protecteur. Si la France eut souvent à gémir sous la main de fer de ce grand ministre, le Canada ne connut de lui que des bienfaits, et ne lui doit que de la gratitude.
Les Augustines déployèrent toute la pompe de leurs cérémonies funèbres dans le service qu'elles firent chanter pour le repos de l'âme de cet insigne bienfaiteur, et elles mandèrent à sa nièce, la ducbespe d'Aiguillon, toute la part qu'elles prenaient à sa grande douleur.
CHAPETRE TllUTlEME
Irruption des Iroquois — Sillery nienact'' — Héroïsme des Hospitalières— Rp.tour à Qiiéber — Les Hosititalïpres à la Basse- Ville — Elles entrent dans leur nouvel hôpital — Bénédi(;tioii de la chapelle du monastère.
Dans les premiers jours du mois de mai 1644. i;i petite population de Québec fut mise en émoi par un ordre inaccoutumé de M. deMontmagny. Une assemblée des principaux citoyens et des Pères Jésuitoavait été convoquée dans la salle d'audience du gouverneur, au fort Saint- Louis. A l'ouverture de cettf assemblée, le chevalier de Montmagny parut tenant entre ses mains une dépêche écrite sur une feuille d'écorce qui lui avait été remise peu d'instants auparavant par un messager des Trois- Rivières. Ce messa ger apportait les Qouvelles les plus tristes et les plus alarmantes. La guerre menaçait le pays sur tous les points à la fois. L'armée des cinq cantons, divisée en dix détachements, était échelonnée sur tout le pari/.)urs 'lu fleuve Saint Laurent. Plusieurs combats san-
glants avaient été livrés à Montréal et sur divers autres points. Les bûchers étaien t allumés dans les camps ennemis et les prisonniers étaient torturés et rôtis dans les flamnies avec des raliinements de cruauté inouïe. Une des hordes iroquoiscs rôdait en ce moment même autour de Québec. La veille, elle était tombée à l'improviste sur les habitations du Cap- Rouge, y avait enlevé plusieurs Français et sauvageet les avait mis à mort, après leur avoir fait subii d'épouvantables tourments.
Le Père Bressani, qui était parti à la fin d'avril des Trois- Rivières avec trois canots conduits par un parti de Hurons, avait été cerné, fait prisonnier et traîné en captivité. Les Iroquois, croyant que le Père ne coni- [»renait pas leur langue, avaient tenu conseil en s;i présence et avaient dévoilé les projets de l'ariuéf. Pendant une halte, le Père Bressani avait dttaclu' du tronc d'un arbre une feuille d'écorce sur laquelle il avait écrit quelques lignes à la hâte. Cette .dépêche qu'il avait fixée au bout d'un bâton planté en terre, avait été trouvée et raj)portée par un captif huron <iui était parvenu à s'échapper.
M. de Moutmagny donna communication dç cette dépêche qui se terminait par ces juols : " Les Iroquoi-^ sont en marche sur Siliory : ils veulent en enlever les Filles-Blanches. "
A ces révélations accablantes, tous les visages pâlirent d'effroi et l'assonblée fut saisie de stu])eur. La colonie, qui n'avait pour toute armée qu'une ))oi-
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gnée de soldats et de colons dispersés dans les campagnes, paraissait à la veille de sa ruine.
C'était en présence de ces graves éventualités que M. de Montmagny, ne voulant pas prendre sur lui seul la responsabilité de l'avenir, avait convoqué les anciens du pays pour les consulter sur les moyens de défense qu'il fallait adopter. Etait-il prudent de laisser plus longtemps les Hospitalières à Sillery ? Ne valait-il pas mieux mettre en sûreté leur vie et leur liberté sous les canons du fort Saint-Louis ?
Après une mûre délibération, il fut convenu de rappeler incessamment la communauté à Québec. Les Pères Jésuites furent chargés de porter cette décision à Sillery.
Dans cette conjoncture, le courage de nos héroïnes parut plus grand que le danger. Elles firent réponse au gouverneur qu'elles aimaient mieux mourir, être brûlées vives, que d'abandonner le lit de leurs malades. Après être venues de si loin pour les soigner, après avoir passé tant de jours et de nuits à leur chevet pour les soulager, les instruire et les encourager, il leur eût semblé que c'était trahir leur vocation si elles neco^isoniiuaieut pas jusqu'au bout leur sacrifice. Elles conjurèrent :lonc le gouverneur de leur permettre de courir les mêmes risque.s que leurs malades M. de Montmagny, qui avait l'âme d'un chrétien et le cœur d'un chevalier de Malte, fut profondément touché de leur héroïsme et comprit les raisons qu'elles alléguaient. Non seulement il acquiesça à leurs prières,
mais il prit le soin de leur envoyer une garde de six soldats pour faire la sentinelle jour et nuit autour de l'hôpital. Ces soldats ctaient relevés par une autie escouade qui partait chaque matin du fort Saiut- Louis et qui faisait à pied le trajet de Québec à Sil lery.
La présence de cette garde releva la confiance et le courage des habitants qui. de leur côté, ajoutèrent de nouvelles fortifications à leurs palissades. Comme les sauvages se trouvaient plus en sûreté dans des maisons bâties à la française, les religieuses leur en avaient fait construire quelques-unes à leurs frais.
Les avenues et les principales ouvertures de l'IIû jjital furent barricadées, de manière que, dans un moment de surpri.-e, les assiégés auraient pu y soutenir un assaut assez longtemps pour permettre à la garnison de Québec d'accourir à leur délivrance.
On s'attendait, d'un moment à l'autre, d'entendre retentir l'effroyable cri de guerre des Iroquois, dont plusieurs centaines pouvaient s'approcher jusqu'à une portée de fusil de la bourgade sans être apcryus, car la lisière de la forêt n'était qu'à une distance d'un jet de i)ierre des palissades. Les pentes escarpées et le sommet du cap au pied duquel s'élevait le monastère étaient couvertes d'arbres dont les branches s'étendaient jusqu'au-dessus du toit. Quelques-uns de ces maraudeurs qui faisaient lâchasse à l'homme comme à un gibier, auraient pu se cacher dans la cime des arbres et lancer une balle au premier passant qu'ils
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auraient aperçu. Au?fi les hôtes de l'Hôpital évitaient autant que possible d'aller dans la cour et dans le jardin.
Tous les travaux extérieurs étaient suspendus, les domestiques ne remplissaient leur service au dehor.s qu'au risque d'être scalpés. Personne n'osait s'aventurer dans les bois ou entreprendre le trajet de Québec sans avoir la précaution de s'associer quelque.conipagnons courageux et bien armés. Tous ceux qu! s'inti^ressaient à la communauté de Hillery étaient dans des transes mortelles, en pensant à sa terribU situation.
Quant à nos Hospitalières, elles s'étaient jetées dans les bras de la Providen(;e, confiantes uniquement en Celui aux pieds duquel elles venaient s'agenouiller à chaque heure du jour, dans leur petite chapelle.
Lorsque après ces journées de travail et d'anxiété, le soleil se couchait derrière la cime du coteau et que la nuit envahissait de ses dangereuses ténèbres le village et le monastère, toutes les religieuses avec les malades qui étaient capables de sortir de leurs lits, se réunissaient dans la chapelle pour faire une prière en commun et demander à Dieu d'être préservés des embûches de l'ennemi. Chacun se retirait ensuite en silence; mais après que les cierges étaient éteints sur l'autel, une des religieuses restait à genoux dans la stalle, comme l'ange gardien de la communauté, jusqu'à ce qu'une autre vînt la remplacer.
Dans la nef, quelques-uns des bons néophytes per-
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sistaiont, malgré les instances des Mères, qui leur disaient de se retirer, à continuer leurs prières avec une dévotion qui faisait voir l'admirable transformation opérée en eux depuis leur conversion. On lisait sur leurs visages basanés, à demi cachés sous les couvertes blanches dont ils s'enveloppaient, le même recueillement et la même piété que chez les religieuses. Comment le ciel aurait-il pu manquer d'exaucer les supplications de ces âmes simples et pures, sorties naguère des eaux du baptême, et qu'on était venu gagner à Dieu de si loin et au prix de tant de peines ?
Dans la cour du monastère, les sentinelles se tenaient prêtes à jeter le cri d'alarme au premier signe d'attaque. Les ])lus intrépides ne pouvaient se défendre de quelque frayeur. Ceux-là mêmes qui n'avaient pas tremblé sur les champs de bataille, n'étaient pas rassurés ; car l'ennemi qui s'approchait ne menaçait pas seulement de la mort, mais de tous les supplices que peut inventer la férocité.
Toutes les oreilles étaient attentives au moindre bruit qui sortait du bois. Le passage subit d'une rafale, le craquement des branches pouvaient faire croire à la présence de quelque être humain dans le voisinage. L'aboiement soudain d'un chien, semblable aux hurlements des sauvages au moment du combat, faisait tressaillir d'effroi.
Dans la bourgade, quelques guerriers hurons et algonquins qu'on distinguait à la lueur des bûcher»
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allumés dans les cabanes d'écorce, faisaient le guet en errant ça et là autour des palissades.
Trois semaines s'écoulèrent sans que les Iroquois se fussent montrés. On commençait à croire qu'ils s'étaient retirés, lorsqu'un jour un parti de Français et de sauvages s'étant hasardé aux environs, tomba dans une embuscade, fut pris et massacré avec des cruautés qui répandirent partout l'épouvante.
Les chrétiens de Sillery furent saisis d'une terreur panique que rien ne put calmer; ils se crurent perdus s'ils persistaient à y demeurer et ils vinrent prier les Hospitalières de retourner à Québec. La plupart d'entre eux n'attendirent même pas leur départ ; ils s'enfuirent en emportant leurs cabanes qu'ils allèrent dresser auprès du monastère de Québec.
Le chevalier de Montmagny vint lui-même à Sillery pour joindre ses instances à celles des néophytes. Il représenta aux religieuses qu'il lui était impossible de dégarnir davantage le fort Saint-Louis pour les protéger, que d'ailleurs les motifs qu'elles avaient allégués ne subsistaient plus depuis le départ des sauvages. Enfin il ajouta qu'elles étaient appelées à faire un plus grand bien à Québec, où leurs services seraient également utiles aux Français et aux sauvages. Il leur ofî'rit même, en attendant que leur nouvel Hôpital fût habitable, l'usage d'une petite maison situt'e à la Basse-Ville et qui avait servi d'asile aux Ursulines, à l'époque de leur arrivée.
Les Hospitalières ne purent résister à ces sages con-
seils et, le 29 mai 1644, elles abandonnèrent, non sans d'amers regrets, leur chère résidence de Sillery, après l'avoir habitée pendant près de quatre ans. Toute la communauté prit place sur une chaloupe qu'on chargea des principaux meubles et objets de ménage. Il y avait tout lieu de croire qu'à la faveur de la marée, ce court trajet se ferait en peu de temps; mais la brise de sud-ouest qui s'était levée avec le jour, augmenta après le départ, à tel point que la chaloupe faillit périr et ne put prendre terre à la Basse- Ville. Elle fut entraînée à plus de deux lieues au-dessous de Québec. Il fallut descendre sur la côte de Beaupré et revenir par terre jusqu'à la ville. La journée était avancée quand les religieuses entrèrent dans leur maison d'emprunt.
" C'était, disent les chroniques, une petite chaumine remplie de crapauds, de vers, de toutes sortes d'insectes. Nous la nettoyâmes avec bien de la peine, et comme il était déjà tard, nous couchâmes par terre sur nos paillasses. Cependant nous nous levâmes de de grand matin pour disposer un endroit avec une tapis.seiie et ce que nous avions d'ornements propres pour une chapelle. Nous fîmes placer une petite grille à côté qui faisait un réduit séparé où nous nous retirions pour y dire notre office en chœur, communier et entendre la sainte messe, qu'on nous disait tous les jours. Mais on ne crut pas nous devoir laisser le saint Sacrement; cela nous parut fort étrange de n'avoir pas notre Epoux proche de nous. On ne peut s'imagi-
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ner quelle peine c'est pour rlcp rolit^ieuses de vivre dans l'état où nou.-; étiou^i, «ans clôlu-e ot privées de toutes les douceurs qui accorn]>:ij^iiont la vie religieuse.
" Nous souhaitions avec empressement de sortir de cette masure avant l'arrivée des navires, pour éviter l'abord de tout le monde où nous aurions été exposées ; nous avions beau presser nos ouvriers, ils n'avançaient pas beaucoup, parce qu'ils étaient en petit nombre.
"Quand la maçonnerie fut achevée, M. le gouverneur nous prêta quelques charpentiers et son menuisier. Les Jésuites nous envoyèrent deux Frères nienuif>iers qui, avec une grande charité, s'y employèrent. Dès qu'il y eut un endroit fermé dans la maison, nous nous y logeâmes, quoique la charpente et les planchers ne fussent pas faits. Nous contribuâmes aussi de toutes nos forces à faire avancer les travaux lit nous soulagions les ouvriers en leur aidant à tirer le rabot, allant chercher des pierres avec chacune une brouette, les portant proche des échafauds et tournant une grue pour les monter. En un mot, nous servions de manœuvres. Nous montâmes toute la brique des cheminées. De plus nous faisions la cuisine pour nos ouvriers, afin qu'ils ne se détournassent point de leur travail. Ainsi on peut juger de nos peines et de nos fatigues. Enfin les vaisseaux arrivèrent qui amenèrent des ouvriers, lesquels nous aidèrent à achever le plus nécessaire. Aussitôt que les planchers furent
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laits, noiis m". ommol^iiies notre chapelle et ou nou? 'lonna le trùs .sainl ttacrsiuent dont nous avions été si longtemps privées. Nous en ressentions une joie qui ne se peut exprimer, et qui nous fit oublier toutes les peines passées, "
Avant le départ des trois fondatrices pour le Canada, la duchesse d'Aiguillon avait obtenu du Général de la Compagnie de Jésus que l'Hôtel-Dieu de Québec fût toujours sous la direction des Jésuites. Cepen- 'lant les occupations de ces Pères étant devenues trop multipliées, M. l'abbé de Saint-Sauveur fut nonimtpour la seconde fois confesseur et chapelain de la communauté.
Pendant la construction des édifices, le défrichement des terres de Sainte-Marie fut donné à l'entreprise, à raison de cent cinquante livres par arpent, prix ordinaire auquel étaient évalués ces sortes de travaux. Tous les arbres, les taillis et jusqu'aux broussailles qui croissaient aux abords de l'Hôpital, furent rasés avant la fin de l'automne, dans la crainte que les maraudeurs iroquois ne vinssent s'y mettre en embuscade.
On agrandit le terrain par l'achat de deux arpents (le terre voisins, afin d'avoir la jouissance d'un ruisseau qui coule des hauteurs du cap. * Ce terrain ne
* Ce ruisseau a disparu du sol depuis les travaux de drainniie qui ont ét<^ faits à la Haute- Ville. Le canal par où il (loule débouche sous les murs des remparts. Son lit se dessèche pendant une partie de l'année, mais à la fonte des neiges, il grossit et tombe en torrent sur le flanc de la montaiîne.
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fut cependant fermé par un enclos que l'année suivante; on se contenta, pour le moment, d'entourer l'ancienne propriété d'une palissade qui servit, pendant quelque temps, de limites A la clôture des religieuses.
En attendant que les salles de l'Hospice fussent prêtes à recevoir les malades, on fit préparer, dans le voisinage, un petit logement où furent dressés un certain nombre de lits pour les Français. Quant aux sauvages, ils étaient soignés dans les cabanes de la cour ; ce fut une cause de graves incommodités pour nos infirmières pendant l'hiver de 1645. Elles étaient obligées de marcher à travers les neiges et de s'exposer aux vents glacés qui soufflent à cette saison, et cela chaque fois que le devoir les appelait au chevet de leurs malades. En outre, leur bâtiment n'était guère plus logeable que celui de Sillery à l'époque du premier hiver qu'elles y avaient passé. Il n'y avait ni dépôt, ni parloir, ni dépendances.
Enfin, malgré les grandes dépenses qu'entraînaient les travaux de l'installation, elles se virent obligées de nourrir à leurs frais, pendant plusieurs années, un bon nombre de familles huronnes et algonquines, dont les chefs n'osaient se livrer à leur chasse ordinnire dans les bois par crainte des Iroquois
Ce ne fut que dans le cours de l'année 1646 que le corps principal du monastère fut achevé, et que la chapelle conventuelle * fut ouverte aux exercices
• Co n'était qu'une cliapcUe intérieure.
religieux. L'inauguration de cette chapelle eut lieu le 16 mars, avec toute la solennité que permettaient les faibles ressources de la communauté. Elle fut dédiée au précieux Sang de Notre-Seigneur Jésus- Christ, et à la très sainte Vierge, sous le titre de Notre- Dame de Pitié. La célébration de ce double titulaire fut assignée, la première au dimanche de la Passion" la seconde au 8 de septembre, fête de la Nativité de la sainte Vierge.
Cette bénédiction solennelle fut faite par le révérend Père Vimont, assisté des principaux membres du clergé de Quél^ec.
La petite chapelle, décorée avec une rustique simplicité, avait un air de fraîcheur, de décence et même de grâce qui reportait la pensée aux belles fêtes du monastère de Dieppe. Le chœur des religieuses offrait un coup d'œil nouveau et tout réjoui qui ne s'était pas vu depuis a?ppz longtemps. Toutes les Hospitalières avaient repris l'habit blanc de leur ordre qu'elles ne devaient plus quitter à l'avenir. Il est facile d'imaginer avec quelle joie elles s'étaient dépouillées du sombre et triste vêtement que la nécessité les avaient forcées de prendre à Sillery.
Ce changement était le signe de l'ère nouvelle qui s'ouvrait en ce jour pour THôtel-Dieu de Québec. On était en effet arrivé au terme de toutes les pérégrinations par lesquelles il avait fallu passer avant de se fixer définitivement. A la vie d'agitation et d'embarras dans laquelle on avait été plongé depuis Torigine
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de la fondation, allaient succéder des années moins tourmentées et moins pénibles à traverser. On ne serait plus contraint par des circonstances incontrôlables, à enfreindre les limites de la clôture : les règles et les observances de la vie monastique pourriiieut être désormais suivies avec la régularité ordinaire.
Le cloître dont la partie essentielle était maintenant construite, allait s'agrandir peu à peu, voir accroître ses ressources, augmenter le nombre des saintes ouvrières qu'il abritait et prospérer l'œuvre de charité qu'elles travaillaient à fonder.
Cette ère de régularité et d'agrandissement plus ou moins progressif, qui s'ouvre avec l'année 1646, marque le terme de la première période de cette histoire. Nous l'avons fait connaître avec la variété de ses incidents, de ses difficultés et de ses périls.
La seconde période des annales de l'Hôtel-Dieu dont nous allons maintenant entreprendre le récit, contient la matière d'études également intéressantes, également instructives au point de vue religieux. Elle renferme en particulier la vie de l'une des âmes les plus extraordinaires dont ilsoit fait mention dans les annales de la Nouvelle-France. Nous voulons parler de la vénérable mère Catherine de Saint-Augustin, religieuse ilu monastère de Bayeux, venue au Canada en 1648, et décédée à l'Hotel-Dieu de Québec en
La vie toute céleste de la mère de Saint- Augustin a été écrite par le révéïend Père liagueiieau,de la Com-
pagnie de Jésus, ancien missionnuire au Canada. * Cette vie, dédiée à la duchesse d'Aiguillon, a été publiée à Paris en 1671. Elle forme un volume considérable, qui est devenu aujourd'hui d'une excessive rareté. Cette histoire a les défauts des livres du même genre écrits à cette époque. Le style vieilli, diffus, prolixe, en rend la lecture sinon impossible, du moins extrêmement ardue. Toutefois, on ne peut fermer ce livre après en avoir fait la lecture, sans en garder une profonde impression, sans éprouver un sentiment d'admiration et de reconnaissance à la vue des merveilles de grâces que Dieu a opérées dans la mère de Saint-Augustin, des lumières surnaturelles qui lui ont été communiquées et qui l'ont fait entrer si avant dans les secrets et la familiarité de Dieu.
Quant à l'authenticité des faits et des témoignages rapportés dans cet ouvrage, on a pour garant la parole de Mgr de Laval, sous les yeux duquel cette vie a été écrite. C'est par son ordre que la mère de Saint- Augustin écrivit elle-même sa vie et les opérations de Dieu dans son âme. Le Père Ragueneau composM ensuite son livre sur ces notes qui lui furent communiquées par la supérieure de l'Hôtel- Dieu.
* La Vib de la Mère CATiiKnrvK ni; SAisT-AucrsTiN, reli- •^ieuse Hnspitaliôre do la MiHt'Ticonlode (in-'liwei) la Nouvello- Fraiiro, CDinpos'e par le ivvt'reiid Père Paul llajriioiieaii, de la ('ompajriiie de Jésus. A î'aris, chez Florentin Lambert, 1G71 \h\ volume in-8, 384 pages.
On connaît la haute raison, la science théologique, aussi bien que les vertus austères et la vie monacale du premier évoque de Québec. Le sentiment de ce prélat est une des plus hautes autorités qu'on puisse invoquer en cette matière.
La mère Marie de l'Incarnation, émule en sainteté et contemporaine de la mère de Saint-Augustin, a été justement surnommée la Thérèse de la Nouvelle- France. On peut dire, avec autant de vérité, que la mère de Saint-Augustin en a été la Catherine de Sienne.
Les communications qu'elle a eues avec le monde invisible sont aussi étonnantes que celles dont a été favorisée la sainte d'Italie. Elle était du nombre de ces êtres prédestinés qui semblent s'être dépouillés dès ici-bas de toutes les défectuosités de la nature humaine et s'être revêtus d'avance des perfections angéliques.
Quand la vie de la mère de Saint-Augustin sera connue dans notre pays, elle excitera une vénération aussi grande que celle de la mère Marie de l'Incarnation. Si elle n'a pas eu la trempe supérieure de son génie, ni la mâle élévation de son caractère, elle en a eu l'héroïsme et le dévouement, l'enthousiasme et les
Le temps est venu, croyons-nous, d'arracher à l'oubli dans le(|uel il a été enseveli depuis les malheurs de la conquête le nom de la mère Catherine de Saint- Augustin, qui fut autrefois si honoré et si invoqué par
nos aïeux; de proposer à l'admiration, à la piété et à la vénération publique cette ancêtre spirituelle qui nous a été donnée et qui est sans aucun doute un des anges protecteurs les plus puissants que le Canada l)Ossède au ciel.
C'est le but principal que nous nous sommes proposé en entreprenant d'écrire l'histoire de THôtel- Dieu.
DEUXIÈME ÉPOQUE L'anci?:n rkgime