‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 10 sur 44 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Mort de la mère de Saint-Ignace — La mère de Saint-AusTustin — Son enfance — Sa jeunesse — Son entrée au monastère de Bayeux.

La divine Providence, qui réservait à PHôtel-Dieii de Québec l'honneur insigne de posséder la mère Catherine de Saint- Augustin et d'être témoin de ses vertus et de sa merveilleuse vie, voulut le préparer A cette grande faveur par un grand sacrifice. Ce fut do lui enlever par une mort prématurée sa première supérieure, la mère de Saint-Ignace, qui semblait la pierre angulaire de l'institut naissant. Elle lui fut ravie dans un temps où ses lumières et son expérience paraissaient encore indispensables; mais les desseins de Dieu ne sont pas ceux des hommes, et il arrive à ses fins par des moyens qui déconcertent souvent les vues de la prudence humaine.

La mère de Saint-Ignace était tombée dangereuse-

ment malade dans l'automne de 1()46. "La crainte (le sa mort, disent le? annales, nous jeta d;nis une grande afiiiction, dont elle s'aperçut aisément. Elle nous consolait elle-même d'une manière si tendre et si soumise aux ordres de Dieu qu'elle nous charmait. Nous lui demandâmes sa bénédiction que nous verûmes en fondant en larmes. Après nous avoir recommandé plusieurs choses ti-ès utiles, elle mourut en disant: "Mon Dieu, que votre volonté soit faite ; je suis à vous. " Elle fut assistée par le Père Jérôme Lalemant, nouveau supérieur des missions, par le Père Vimont, son directeur, et par M. de Saint-.^aiiveur, notre chapelain, qui furent tous profondément édifiés de ses dernières paroles. Son heureux trépas arriva le 5 novembre 1646. Elle n'était âgée que de8(i ans et en avait passé vingt-deux en religion. " Malgré sa complexion délicate et une santé toujours souflranle, elle avait travaillé pendant sept ans dans la i)énible mission du Canada. Elle s'était employée avec autant de zèle que de sagesse et avec un courage bien MU-dessus de ses forces à poser les fondements du premier hôpital qui ait été établi dans notre pays.

Le nom de la mère de Saint-Ignace est à peine connu parmi nous, et cependant il en est 1)ien peu qui aient acciuis autant de titres à notre vénération et à notre reconnaissance.

Elle fut la première en tête de cette longue génération de servantes de Dieu qui, de[)uis plus de deux siècles, ont renoncé à tous les avantages d'ici-bas pour

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consacrer leur existence au soulagement des pauvres et des malades. De pareils dévouements ne sauraient être compris ni appréciés en ce monde; Dieu seul se réserve de les couronner par d'immortelles récompenses.

" Après sa mort, dit la chronique de l'Hôtel-Dieu, son visage demeura très beau, serein et riant ; en sorte que, en la regardant, on se trouvait consolé. Son corps exhalait une odeur douce et fort agréable.

" Elle fut inhumée dans un petit cimetière proche de notre maison.

" Après la cérémonie nous donnâmes un fcstii) funèbre aux sauvages. Un d'entre eux prononça une harangue et fit à sa manière l'éloge de notre chère défunte, publiant les bontés qu'elle avait eues pour eux, dont ils étaient très reconnaissants. Ce qu'ils en disaient, c'est ce que tous les habitants du pays nous en témoignaient, et ce que nous en ressentions nousmêmes partageait notre creur entre la joie et la tristesse, car d'un côté nous mourions de regret de nous voir privées d'une si aimable mère qui s'était acquis l'estime de tout le monde. Et d'ailleurs le souvenir de sa sainteté nous inspirait un désir ardent de vivre et de mourir comme elle.

" Peu de temps après nous envoyâmes à Sillery chercher les os de notre chère sœur Jeanne Suppli de Sainte-Marie. On les mit dans un cercueil neuf, et nous les eiitcirânie.s de nouveau proche de notre révérende mère Marie Gueuet de Saint-Ignace."

L'humble résignation avec laquelle nos Hospitalières se soumirent à la douloureuse épreuve qui venait de les frapper, ne tarda pas à recevoir sa récompense.

Dans le temps où elles sentaient le plus vivement le vide qui s'était fait dans leurs rangs, Dieu achevait de raffermir la vocation de la mère de Saint-Augustin pour le Canada, et il commençait à frayer les voies par lesquelles il allait en procurer l'accomplissement.

Mais avant de raconter ces événements, il est nécessaire de remonter plus haut, de reportei nos regards du côté de la France et de faire connaître la famille et les premières années de la mère de Saint- Augustin.

La Normandie, d'où la plupart des familles canadiennes tirent leur origine, a été le berceau de cette admirable servante de Dieu.

Lorsqu'on jette un coup d'oeil sur la carte de France, on remarque, sur le rivage nord, une grande péninsule qui se projette dans les eaux de la Manche. A l'extrémité de cette péninsule qui fait partie de la Basse-Normandie, s'élève la ville de Cherbourg, devenue importante de nos jours par ses redoutables fortifications.

C'est aux environs de cette ville que naquit, le 3 mai 1032, Catherine de Longi)ré, qui fut connue et vénérée plus tard, aussi bien dans l'ancienne que dans la Nouvelle-France, sous le nom de la mère Ciitherine de Saint-Augustin. Sa paroisse natale, située à sept lioues de Cherbourg, porte le nom de Saint-Sauveurle-Vicomte.

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Le premier historien de sa vie, le Père Paul Ragueneau, de la Compagnie de^ Jésus, dit " que son père se nommait Jacques Simon, sieur de Longpré, natif de Cherbourg ; sa mère, Françoise de Launé-Jourdan, fille de M. de Launé-Jourdan, lieutenant civil et criminel du dit lieu de Saint-Sauveur." Madame de Launé-Jourdan était alliée par une de ses ancêtres à saint Thomas de Cantorbéry.

La famille de Longpré, qui avait conservé les pieuses traditions des âges de foi, occupait un rang honorable dans la société. Elle jouissait dans tout le pays du ('otentin. qu'elle habitait, d'uneinfluence considérable qu'elle mettait au service de toutes les bonnes œuvres. Grâce à son zèle apostolique, des missionnaires avaient été appelés à différentes reprises et avaient prêché des retraites qui avaient changé la physionomie religieuse de cette contrée.

L'enfant que Dieu avait confiée à la sollicitude de madame de Longpré et qui était destinée à devenir un vase d'élection, faillit lui être enlevée, le jour même de sa naissance, et dut être ondoyée sous le toit paternel. Elle fut prise de convulsions qui mirent sa vie en danger. Conduite le même jour à l'église, elle reçut au baptême le nom de Catherine. L'église paroissiale où elle fut régénérée et où elle devait plus tard être initiée aux principes de la vie chrétienne, portait un nom de bon augure pour notre pays : elle était sous l'invocation de saint Jean- Baptiste, futur patron du Canada.

Madame de Lonorpré était d'une complexion tro]) délicate et d'une santé trop fragile pour donner à ses enfants le premier soin de la tendre=:se maternelle. Elle était obligée de les confier aux mnins d'une nourrice. Ce fut par un dessein tout spéciale de la divine Providence que la jeune Catherine fut In seule de tous -es frères et sœurs qui eut l'avantage d'être élevée, dès le premier instant de sa naissance, sur les genoux de sa mère.

Cette pieuse femme était une de ces âmes chrétiennes dont les paroles et les actions, tout imprégnées de l'esprit de foi, répandent partout la bonne odeur de Jésus-Christ. Les traits saillants de sa piété étaient une douceur et une patience inaltérables, précieuses 'lualités qui devaient se refléter plus tard sur le caractère de son enfant.

Vers l'âge d'un an, elle fut adoptée par sa grand'inère, qui prit soin de son éducation jusqu'à son entrée dans la vie religieuse et la forma à la pratique des vertus dont elle était elle-même un excellent modèle. Sa maison était l'asile des pauvres et des infirmes, qu'elle recevait et soignait avec une charité toute céleste. Elle avait transformé sa demeure en une espèce d'hôpital ouvert à toutes le« infoi-tvmes. Les regards de la jeune Catherine, en s'ouvrant m la lumière, rencontrèrent ainsi d'admirables exemples qui, dès le berceau, ])réparèrent son âme à la vocation dMi(is|iitaIière qu'elle devait suivre ))lus tard.

M. de Launé- .Tourdan. son aïeul maternel, qui

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l'avait tenue sur les fonts du baptême, " grand homme de bien, disent les chroniques, homme d'oraison, et grand aumônier, dont la vertu était estimée de tout le monde, " eut, le jour même de sa naissance, un pressentiment de la haute sainteté et des grâces extraordinaires dont sa petite-fille devait être favorisée.

Deux ans plus tard, étant entouré des serviteurs de sa maison, il fut encore éclairé d'une lumière prophétique : " Voyez cette petite fille, leur dit-il d'un ton inspiré : elle sera un jour religieuse et une grande servante de Dieu. Sa vie sera pleine de courage et de généreuses entreprises : elle deviendra une sainte. "

La suite fit voir toute la vérité de cette prédiction.

Catherine n'était pas encore sortie de l'enfance quand Dieu commença à l'attirer à lui en lui faisant sentir les premiers attraits de sa grâce. Elle dit dans le journal que ses directeurs l'obligèrent d'écrire pour rendre compte do la conduite de Dieu dans son âme, qu'à l'âge de trois ans et demi, elle ressentit un très grand désir de faire la volonté de Dieu.

" Il me souvient, dit-elle, que le motif qui avait le plus de force sur moi pour me faire éviter le péché, était que Dieu ne le voulait pas et cela m'était assez pour me retenir. En effet, quand on voulait obtenir quelque chose de moi ou m'empêcher de faire quelque chose, il suffisait de me dire : Dieu veut cela, il faut le faire, ou bien. Dieu ne veut point cela, pour me faire exécuter facilement quoi que ce fût. J'étais heureuse quand j'entendais parler des avantages qu'il

y a d'être soumis à Dieu, à vouloir et ne vouloir que ce qu'il veut, et je ne manquais pas de m'intbrmer souvent de ma bonne mère comment il fallait faire la volonté de Dieu. "

Madame de Longpré vit un jour entrer chez 'die un vénérable religieux, le Père Malherbe, de la compagnie de Jésus. Catherine était en ce moment auprès de sa mère : celle-ci la prenant par la main : "Mon Père, dit-elle, voici une petite fille qui ne cesse de me tourmenter pour savoir ce qu'il faut faire pour accomplir la volonté de Dieu. Veuillez lui enseigner cela : vous êtes plus en état que moi de satisfaire à ses questions."

Le Père allait répondre, lorsque la porte de la maison s'ouvrit et livra passage à un pauvre mendiant dont la figure décharnée indiquait quelque affreuse maladie. Des mains charitables soutenaient sa pénible marche. Cet infortuné, à peine vêtu de quelques misérables haillons, était couvert d'ulcères qui lui faisaient souffrir de continuels tourments. Le Père l'interrogea quelques instants et ne tarda pas à s'apercevoir que cet humble extérieur cachait une âme juste devant Dieu, qu'il se trouvait en présence d'un autre Lazare aussi riche des trésors du ciel que dénué des biens de ce monde.

Se tournant vers Catherine: "Mon enfant, dit-il, Dieu lui-même vous envoie une réponse dans la i)er- Bonne de ce pauvre. En soufiFrant son mal de bon cœur, comme il le fait, cet homme accomplit bien lai

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volonté de Dieu, car, ajouta-t-il, on fait plus assurément la volonté de Dieu dans les afRictions, les humiliations et les souffrances, que lorsqu'on a tout à souhait. " Je lui demandai pourquoi, continue notre sainte, et si ceux qui ne souffraient point seraient damnés, ne faisant pas si bien la volonté de Dieu.

" Sa parole me donna un désir si véhément ae souffrir pour faire la volonté de Dieu que je ne pensais plus qu'à endurer bien des souffrances. Afin de mieux réussir dans mon dessein, je priais la sainte Vierge avec des instances qui ne sont pas croyables, qu'elle m'envoyât bien des maladies, et cela tous les jours plusieurs fois ; et mon petit cœur en était ordinairement si attendri que mes yeux parlaient plus que ma bouche. "

Dans une autre visite que fit le Père Malherbe, Catherine l'entendit exhorter le même pauvre à offrir ses souffrances pour la conversion de sa mère qui menait une vie scandaleuse. Après l'avoir écouté en silence, Catherine lui fit signe, le tira à l'écart et lui dit naïvement: "Mon Père, je vous prie, ne dites pas à ce pauvre d'offrir ses peines pour sa mère; il aurait trop à souflVir, car c'est une malheureuse. "

Le bon Père se prit à sourire et lui répondit: " Ma petite fille, Notre-Seigneur n'avait point péché, néanmoins combien n'a-t-il point souffert. Vous demandez instamment ce que c'est que do faire la volonté de Dieu, or c'est être bien agréable à Dieu que de souffrir pour le prochain."

Cette réponse fut un trait de lumière pour la jeune enfant, qui sentit s'allumer en elle une nouvelle flamme de charité. Au désir qu'elle avait de se conformera la volonté divine, elle joignit désormais les saintes ardeurs de l'amour du prochain.

Le ciel sembla exaucer les vœux de cette amante précoce de la croix. A l'âge de cinq ans, elle fut saisie de violentes douleurs de tête qui ne lui laissèrent aucune trêve ni le jour ni la nuit. Il se forma des abcès dans ses oreilles qui distillèrent avec abondance pendant près de trois mois. Les soufifrances et la maladie s'accrurent avec une telle gravité que les médecins craignirent pour sa vie.

Les os de la tête commencèrent à se carier : " deux d'entre eux, ajoute-t-elle, étaient ébranlés et soulevés, et menaçaient de se disloquer. " Au milieu des atroces douleurs qui la tourmentaient, quels étaient le.= sentiments de la pieuse enfant ?

" Je ressentais, dit-elle, une telle joie dans mon cœur, que, malgré les plaintes et les larmes que m'arrachait la souffrance, je ne disais autre chose sinon : ■ Mon Dieu, que votre volonté soit faite, ce n'est pas pour moi que je souflre."

La guérison de cette maladie fut opérée d'une manière assez singulière : les médecins, après avoir épuisé toutes les ressources de leur art, avaient cessé leurs visites, lorsqu'arriva à Saint-Sauveur-le-Vicomto un inconnu qui s'annonça comme chirurgien. Il pré- Ltîiuhiit avoir étudié en Italie, et avoir pris ses degrés à

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la Faculté de Paria. Comme dernière ressource, il fut mandé par la famille de Longpré.

Interrogé sur l'état de l'enfant, il répondit qu'il la guérirait en peu de temps et avec un seul remède ; mais il ajouta que ce remède était très violent. On lui demanda si la malade, vu sa faiblesse et sa jeunesse extrême, pourrait le supporter. Il garantit qu'elle ne mourrait pas. Sur ce, on lui laissa appliquer son remède, qui n'était autre chose que de la cendre chaude. Au moyen d'un petit entonnoir, il en introduisit dans le conduit auriculaire et souffla dessus îifin que cette cendre pénétrât profondément dans ses oreilles.

Ce remède empirique causa à l'enfant des douleurs intolérables et aurait dû, ce semble, lui donner la mort. Toujours est-il qu'elle guérit parfaitement ; il ne lui resta qu'une grande faiblesse. " Les deux os, dit-elle, qui semblaient quitter leur place, demeurèrent dans une élévation extraordinaire.

" Ce chirurgien s'en alla dès lors qu'il eut appliqué son remède et l'on ne sait ce qu'il devint. J'en ai ouï souvent faire le récit avec étonnement ; et quelques recherches qu'on en ait faites, l'on n'a jamais pu rien découvrir."

Dès l'âge de huit ans, Catherine fut jugée assez instruite et raisonnable pour faire sa première communion. Sous l'habile direction du Père Malherbe, elle se prépara à ce grand acte avec des sentiments de foi et de piété qui laissèrent des impressions sur tout le

reste de sa vie. Il 8'oi)éra un travail merveilleux dans cette âme sans tache qui ne mettait aucun obstacle aux opérations de la grâce. Notrejeune communiante sentit croître en elle, avec une nouvelle vigueur, le désir de devenir une sainte.

Quelques années s'écoulèrent dans cette heureuse disposition. Mlle de Longpré faisait de rapides progrès dans les sentiers de la vie parfaite.

Cependant vers l'âge de douze ans et demi, une tentation dont elle ne soupçonnait pas le danger, la fit chanceler un moment et faillit flétrir son innocence dans sa fleur et occasionner la ruine de si belles espérances.

Quelques romans de chevalerie, qui jouissaient alors d'une grande vogue, et qui se trouvaient dans un bon nombre de salons, tombèrent entre ses mains. Elle les lut avec avidité et se passionna pour les héros de ces fictions. Les scènes de galanterie qu'elles déroulaient devant son imagination troublèrent sa paix intérieure et ternirent légèrement l'éclat de sa ferveur. Elle n'éprouva plus le môme attrait pour les souffrances. Le monde lui apparut, pour la première fois, avec ses séduisantes illusions et commença à lui faire subir sa dangereuse influence. Les louanges qu'il prodigua aux grâces de sa personne et aux qualités de son esprit, lui inspirèrent quelques sentiments de vanité qu'elle se reproche avec amertume, et dont elle fait l'aveu avec une admirable humilité.

" Non seulement, dit-elle, j'aimais la parure, lesoin

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de conserver mon teint, pour agréer et paraître aux yeux des hommes; mais je cherchais oncore avec avidité d'être estimée, avoir de l'esprit, être de belle humeur, d'agréable conversation. En un mot, je voulais que l'on crût que j'avais de belles qualités, lesiiuelles me devaient acquérir l'amitié et l'estime des créiitures. Enfin, si Dieu, par une bonté inconcevabl(>, ne m'eût tenue par la main, je serais tombée dans un abîme de péchés."

Comme sainte Thérèse, elle avait prêté une oreille passagère aux séductions de l'esprit tentateur; comme sainte Thérèse, ce fut un songe mystérieux qui l'arracha à sa fatale étreinte.

Elle vit, pendant son sommeil, un monstre horriblr (le forme humaine, qui tenait df.ns sa main une arme tranchante. Comme il s'avançait pour la frapper, elle s'enfuit, pour chercher un asile dans une tour qu'elle voyait à quelque distance. Le monstre l'atteignit, mais ne la blessa que légèrement. Dans sa fuite, elle se recommanda à la sainte Vierge, et alors une dame vêtue d'un costume religieux, lui apparut debout dans la tour. Cette dame la prit sous sa protection et la défendit contre toute attaque.

Mlle de Longpré vit dans ce songe un avertissement du ciel. Elle l'interpréta comme un symbole de sa situation. Ce monstre à forme humaine lui montra l'esprit du monde qui la poursuivait et qui ne lui avait encore fait que de légères blessures. La dame en costume monastique lui parut comme étant le signe de sa vocation religieuse.

Plus tard, lorsqu'elle entra chez les Hospitalières de Baveux, elle demeura stupéfaite, en reconnaissant dans la supérieure qu'elle voyait pour la première t'ois, la dame qui lui était apparue en songe. Elle portait le même costume et avait la même fissure.

Ce jour de grâces que Dieu venait d'accorder à sa servante fut l'époque décisive de son existence. >[lle de Longpré uvait été effrayée des dangers du siècle «lue, dans un âge si tendre, elle avait à peine entrevus et dont les tentations étaient venues la chercher jusque dans la solitude du foyer domestique. Éclairée et fortifiée par une lumière plus abondante, elle prit la résolution de renoncer pour jamais à toutes les espérances de la terre et de se consacrer à Dieu dans le cloître. Pour s'y préparer, elle se traça un règlenxent de vie qu'elle suivit avec fidélité jusqu'à son entrée en religion.

Mlle de Longpré avait une sœur aînée que le souttie de la grâce emportait, elle aussi, vers les saintes solitudes du cloître. Cette sœur avait fixé au 7 octobre 1644, son entrée au monastère de Bayeux. Catherine résolut de la suivre, mais son extrême jeunesse lui fit craindre quelque opposition de la part de sa famille ; elle redoutait en outre les défaillances de son propre cœur. Elle demanda donc seulemetit d'accompagner sa sœur pour aller étudier les règles des Hospitalières et s'éclairer sur sa vocation.

Ce moyen aplanit les difficultés, et l'héroïqne enfant dit adieu, à onze ans et demi, au toit de isa famille qu'elle ne devait plus revoir.

154 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU

Notre siècle de croyances attiédies s'étonne de ces dévouements précoces et refuse de les comprendre. Il est même des chrétiens de peu de foi qui se Bcandalisent de ces immolations volontaires faites, disent-ils, à un âge où l'intelligence n'est pas assez éclairée, la raison assez ferme pour prendre des décisions d'une telle importance.

A ceux-là nous répondrons que, sans doute, avant de prendre une détermination irrévocable, il faut ordinairement attendre l'âge où les facultés ont atteint leur développement; c'est la sage pratique de l'Eglise dans la conduite des âmes. Mais on ne peut nier non plus, d'autre part, qu'il y a des vocations exceptionnelles qui s'imposent dès les plus tendres années, qu'il se rencontre des âmes privilégiées à qui Dion fait entendre sa voix, comme à Samuel, au sortir du berceau, et qui comme lui doivent répondre: Me voici, Seigneur, votre serviteur écoute.

Notre bienheureuse Catherine était du nombre de ces élus sur lesquels Dieu a des desseins secrets. Il avait jeté sur elle un regard de complaisance; il avait murmuré à l'oreille de son cœur, dans le recueillement de l'oraison, ces soupirs ineffables dont parle l'Esprit- Saint et il lui avait dit, comme à l'Épouse des Cantiques: Viens, ô ma bien-aimée; tu seras un jour mon épouse !

Les deux fiancées de Jésus-Christ s'arrachèrent aux embrassemcnts de leurs parents et de leurs amis, firent leurs adieux à leur toit natal avec ce courage

qu'inspirent les pensées éternelles: avec (^uels combats intérieurs, avec quels déchirements de l'âme, la servante de Dieu ne le dit pas. Ecrivant ses Mémoires, par obéissance, du fond de son exil de la Nouvelle- France, dans sa petite cellule de l'Hôtcl-Dicu de Québec, peut-être craignit-elle d'évoquer dans son âme, en les transcrivant, des souvenirs trop sensibles, de céder à des sentiments naturels que son austérité lui eût reprochés comme une faiblesse.

Le trajet de Saint-8auveur-le-Vicomte à Bayeux, à travers les rinhes et fertiles campagnes de la Normandie, ne fut pas de lu.igue durée, et le 7 octol)re au soir, elles frappaient à la porte du monastère de Rayeux.

Cet institut était d'une création toute récente, et devait son origine à la con.muuauté de Dieppe.

Commencé au printemps de cette même année (1644), il avait eu pour fondatrice et première supérieure, Mlle de La Hanodière, en religion sœur Marie de Saint-Augustin, à laquelle on avait adjoint deux autres religieuses de la même maison.

La mère Marie de Saint- Augustin était la fille aînée de M. de La Hanodière, gentilhomme aussi distingué par sa piété que par sa naissance. Il avait légué à sa fille une foi'tune assez considérable, que celle-ci avait consacrée à la fondation du nouvel établissement.

La mère Marie de Saint-Augustin était une cousine maternelle de Mlle de Longpré que celle-ci n'avait cependant jamais eu occasion de connaître avant son arrivée à Bayeux.

156 HISTOIRE DE l'HÔTEL-UIEU

La nouvelle postulante eut de rudes combats à soutenir dès les premiers jours de son noviciat. Comme elle n'avait demandé son entrée qu'à titre d'essai et que sa grande jeunesse faisait naître des doutes sur sa persévérance, on voulut tout d'abord éi)rouver la fermeté de sa vocation. Elle fut soumise aux épreuves les plus pénibles : les charges les plus basses et les plus viles, les fonctions les plus répugnantes, les réprimandes, les humiliations, rien ne lui fut épargné. Mais la courageuse enfant ne fléchit i)as ; elle obéit avec une patience, une douceur, une égalité d'humeur qui faisait l'admiration de ses supérieures. A chaque nouvelle épreuve, elle disait à la maîtresse des novices : " Vous avez beau faire, vous ne réussirez i)as à me décourager. Je serai une religieuse Hospitalière dans votre communauté, ou bien j'irai servir Dieu au (Canada."

On voit par ces dernières paroles que la pensée do se vouer aux missions de la Nouvelle-France lui était venue déjà depuis quelque temps et commençait à occuper son esprit. Ce désir lui avait été inspiré probablement par la lecture des Relations des Jésuites qui avaient pu lui être communiquées par ses directeurs, les Pères de la même compagnie. Ces religieux avaient sans doute parié plus d'une fois en sa présence de ces difficiles et lointaines missions dont le soin avait été confié à leur zèle.

Kn outre, les trois religieuses venues de Dieppe pour fonder rhôpitul de Ikiyeux, avaient été témoins,

DEUXIÈME ÉPOQUE l.')7

cinq ans auparavant (1639). du départ de trois fondatrices de l'Hôtel-Dieu de Québec. Elles avaient encore présents à la mémoire l'enthousiasme religieux qui s'était produit à cette occasion et l'ardeur apostolique dont s'était éprise leur communauté tout entière. Elles n'avaient certainement pas manqué de propager cet esprit et de le proposer pour exemple à leurs novices.

Mlle de Longpréprit en religion le nom de Catherine de Saint- Augustin, que nous lui donnerons désormais dans le cours de cette histoire. C'est le seul sous lequel elle soit connue. Les rares vertus qu'elle a pratiquées et les faveurs extraordinaires dont elle a été favorisée, ont rendu autrefois son nom célèbre (huis l'Ancienne et la Nouvelle-France. Il fut béni et vénéré par nos ancêtres à l'égal de celui de la mère Marie de llncarnatioa.

CHAPITEE DEUXIEME

L\^oviciat — Prise d'habit — Vocation pour le ("anala — Vives oppositions — Anne d'Autriche — Une voix du ciel — Départ de Bayeux — Souvenirs.

Dès le jour où sœur Catherine de Saint- Augustin avait franchi le seuil du monastère de Bayeux et qu'elle avait vu se refermer sur elle les grilles du cloître, elle s'était donnée à Dieu avec toute la générosité d'une grande âme ; sans accorder une seule pensée de regret au monde qu'elle venait de quitter, se rappelant cette parole du Sauveur : Celui qui met la main à la charrue, et qui regarde en arrière de soi, n'est pas propre au royaume de Dieu. Toutes les facultés de son esprit et de son cœur s'étaient concentrées sur le seul objet qu'elle avait désormais à aimer sur la terre : Jésus-Christ dans l'Eucharistie et dans la personne des pauvres.

En observant la rapidité avec laquelle cette enfant s'avanyaii dans les voies de la perfection, il était facile de prévoir que Dieu avait sur elle de grands desseins de miséricorde et d'amour.

"Notre Catherine et sa sœur aînée, dit l'ancien auteur de sa vie, étant venues dans les commencements de cette maison, furent employées à cause de la nécessité des affaires, nonobstant leur jeunesse, comme si elles avaient été plus âgées; en sorte que les pauvres ayant été reçus dans l'hôpital fort peu de jours après leur entrée, elles servaient les malades de jour et de nuit comme les autres, avec une ferveur qui surpassait leurs âges et leurs forces, principalement notre petite Catherine, et comme elle était dun naturel agissant, adroit, industrieux, chacune désirait de l'avoir pour compagne dans les oiïices et les emplois de la maison. Son cœur était grand et généreux et ne trouvait rien de difficile ni au-dessus de ses forces.

" Elle avait une voix assez belle et forte ; elle eut bientôt appris le plain-chant, ce qui était un puissant soutien pour le chœur.

" On la mettait au tour, à la sacristie, à la cuisine, au réfectoire, à Thùpital, et elle s'acquittait très bien de tous ces soins, et avec une maturité qui allait au delà de son âge, et toujours dans une gaieté qui marquait la paix de son âme.

" Dès cet âgc-là, elle communiait aussi souvent que les professes. On remarquait qu'elle en profitait beaucoup, et qu'elle désirait la sainte communion avec une grande ardeur.

" Elle se faisait fort aimer des pauvres, auxquels elle rendait service avec tant de pnnnptitude et de charité, qu'ils ne se croyaient jamais mieux servis que

160 HISTOIRE DE L'hÔTEL-DIEU

lorsqu'ils avaient près d'eux la petite sœur Catherine. Les séculiers étaient si parfaitement édifiés d'cllo. que plusieurs s'assemblaient autour du lit des malades qu'elle servait, pour lavoir et admirer sa douceur, sa modestie et son adresse. Lorsqu'elle rendait quelques autres services parmi les salles, ils la suivaien' des yeux. Comme elle était très fidèle à ne leur parler qu'autant que la règle le ])ermet, ils la demandaient au parloir sans la connaître autrement, poui avoir le moyen de l'entretenir, étant édifiés de ses paroles et de tout ce qu'elle faisait. "

La seule imperfection qui valût la peine d'être relevée dans sa conduite, au commencement de son noviciat, était un trop grand empre.'^sement dans l'exercice de la charité. Si elle voyait une de ses sœurs occupée à quelque ouvrage, elle se hâtait d'aller à son secours, surtout si cet ouvrage était pénible ou humiliant, et elle l'aurait fait à sa place, s'il lui eût été possible Ou bien, lorsqu'elle s'apercevait de l'omission de certains devoirs, ou de la négligence de quelque emploi, elle se h<âtait de l'accomplir elle-même.

Les réprimandes salutaires de ses supérieures eurent bien vite corrigé cette exubérance de zèle.

Une de ces réprimandes est restée célèbre dans la vie de notre sainte. II n'est guère d'Hospitalière, surtout de Bayeux et de Québec, qui ne l'ait souvent entendu raconter ])endant le temps de son noviciat.

Un jour qu'elle s'était mêlée de sonner l'heure de l'examen et du réfectoire, en l'absence de celle qui en

avait le soin, la maîtresse des novices lui en fit dire sa coulpe au réfectoire, en exagérant sa faute, et on lui donna pour pénitence de se mettre à la place de la supérieure dont elle voulait, disait-on, anticiper les fonctions. La pauvre petite en fut extraordinairement humiliée, et, au lieu de s'en aller à la récréation, elle courut se cacher en sortant de table. Comme on s'aperçut qu'elle était absente, on l'ail a chercher et on la trouva toute baignée de larmes. Elle avoua depuis qu'en cette circonstance elle avait été tentée de sa vocation, mais ce ne fut que pour un instant. Et cette épreuve fut une de celles qui lui firent le mieux comprendre le véritable esprit d'une religieuse. Les principales pratiques de piété auxquelles la sœur de Saint- Augustin attribuait plus tard son avancement dans les voies de Dieu, étaient la fréquence des oraisons jaculatoires et la dévotion envers la sainte Vierge. Cette dévotion avait chez elle un caractère de tendresse,de confiance et d'abandon filial que lui enviaient les plus anciennes religieuses. Elle fit même, pendant son noviciat, une consécration de sa personne et de toute sa vie à la sainte Vierge, qu'elle signa de sa main, comme un pacte d'éternelle fidélité.

C'est dans ces merveilleuses dispositions que s'écoulèrent les années de son noviciat. La cérémonie de sa vêture avait eu lieu le 24 octobre 16i6, le même jour que sa sœur aînée avait fait profession, et que sa graniTmère, celle-là niûinc chez (jui elle avait été élevée, avait fait son entrée au noviciat.

162 HISTOIRE DE l'hÔTEL-DIEU

On est moins étonné des faveurs extraordinaires dont Dieu a favorisé la mère de Saint- Augustin, quand on songe à quelle famille de bénédiction elle appartenait. La fondatrice et la première supérieure du monastère de Bayeux, Mlle de La Hanodière, était sa cousine germaine. Une de ses tantes était religieuse dans la même communauté. Nous venons d'assister à la profession de sa sœur aînée ; sa grand'mère l'avait rejointe ce même jour au noviciat, et nous allons y voir bientôt arriver une autre de ses sœurs.

Heureux temps où la foi était encore assez forte pour emporter vers le cloître des familles entières, et pour y faire affluer tous les âges à la fois 1

A mesure que les supérieures pénétraient plus avant dans l'âme de notre chère novice, elles y découvraient des merveilles de grâces qui les ravissaient et qui leur faisaient comprendre davantage quel précieux sujet Dieu leur avait confié, quelle perle inestimable il avait placée entre leurs mains pour la façonner, la polir et la aire briller de tout son éclat. Toutefois il ne l'avait mise en dépôt que pour un temps dans leur sainte communauté, où elle était comme dans un cénacle, se préparant à l'œuvre de toute sa vie. Cette œuvre, c'était la mission du Canada, vers laquelle elle s'était sentie attirée par le récit des rudes travaux et des dangers qu'y rencontraient ses devancières.

L'heure de sa vocation n'était pas éloignée; car déjà le messager que la Providence lui envoyait du fond

de l'Amérique, afin de l'y conduire, était en route pour le monastère de Bayeux.

Plus ce terme approchait, plus la sœur de Saint- Augustin sentait redoubler en elle les ardeurs de l'esprit apostolique. Ce fut dans un de ces transports de zèle qu'elle écrivit avec son sang ces mots sur une table du noviciat : Je mourrai au Canada. Sœur Saint- Augustin. On montre encore au monastère de Bayeux cette table que l'on conserve, avec quelques autres objets, comme un souvenir de son séjour dans cette communauté.

Au mois de mars 1648, le Père Vimont, jésuite de la mission de Québec, qui neuf ans auparavant, avait accompagné les fondatrices Ursulines et Hospitalières à leur départ de Dieppe pour la Nouvelle-France, venait frapper à la porte du monastère de Bayeux. Il était arrivé récemment de l'Amérique, d'où il était parti au mois d'octobre de l'année précédente, avec la mission de recruter des Hospitalières pour l'Hôtel- Dieu de Québec.

Déjà il s'était assuré le concours de deux auxiliaires : la mère Anne de l'Assomption, de l'hôpital de Diei)pe, et la mère Jeanne Thomas do Sainte-Agnès, de celui de Vannes. Il avait fait le trajet de Paris à liayeux pour y faire un appel au zèle religieux des Hospitalières, l)armi lesquelles il espérait trouver la troisième coopératrice qu'il cherchait.

Sa demande excita une émulation semblable à celle

qui s'était produite au couvent de Dieppe en 1639. La plupart des religieuses réclamèrent le privilège de tout sacrifier pour aller partager les croix et l'exil de leurs sœurs de l'Amérique; si l'on eût écouté leurs pieux empressements, la communauté de Bayeux serait restée presque déserte.

Les deux Hospitalières dont les aptitudes semblèrent convenir davantage à cette mission, furent les deux soeurs de Longpré; mais la petite sœur de Saint- Augustin n'étant encore que novice et paraissant beaucoup trop jeune pour une si lointaine et si difficile entreprise, sa sœur aînée lui fut préférée.

Sur ces entrefaites, la profession de la sœur Renée Avice de l'Incarnation, grand'mère de notre jeune novice, attira plusieurs membres de leur famille à Bayeux. Ils se réunirent tous pour faire de si vives instances auprès de celle qui avait été élue pour Québec, qu'elle finit par se laisser toucher et renoncer au voyage. Le choix retombait alors naturellement sur la sœur de Saint-Augustin, mais celle-ci, qui ne soupirait qu'après sa chère mission du Canada, ne se laissa ébranler ni par les prières, ni par les larmes de ses parents. Sa mère qui était accourue i\ Bayeux, la supplia en vain d'avoir pitié de la douleur de son père qui avait toujours eu pour elle un amour de prédilection, et que la pensée de cet éloignement plongp;iit dans le désespoir. La courageuse novice triompha do toutes les défaillances de la nature. M. de Longprc.

irrité de cette résistance inattendue, eut recours à l'autorité civile et présenta une requête en justice pour retenir sa fille en France. Voyant que tout semblait désespéré du côté de la terre, sœur de Saint- Augustin se tourna du côté du ciel, et fit vœu que si elle parvenait à se rendre au Canada, elle se consacrerait à cette mission pour le reste de ses jours.

On se tromperait étrangement sur l'esprit de cette époque, si l'on croyait que ces beaux dévouements ne trouvaient point d'écho dans la conscience publique. Ils soulevaient des applaudissements même parmi les plus grands personnages du royaume.

On se rappelle la pieuse émotion qu'avait excitée dans la haute société parisienne, et même à la cour de France, le passage de Madame de La Peltrie et de la mère de l'Incarnation qui allaient s'embarquer à Dieppe pour fonder les Ursulines de Québec. Les préparatifs de départ des trois Hospitalières sous la conduite du Père Vimont n'éveillèrent guère moins d'intérêt.

La reine Anne d'Autriche ayant été informée dos entraves que rencontrait la sœur de Saint-Augustin, écrivit aux vicaires généraux de Baveux, qui administraient le diocèse pendant la vacance du siège, une lettre de cachet portant que toute liberté devait être laissée à la jeune religieuse pour suivre sa vocation. Mais la Providence ne voulant pas se servir de ce moyen tro]) humain, se chargea elle-même d'enlever tout obstacle.

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Un soir que M. de Longprc, qui était tombé malade de chagrin, était seul dans sa charnière, en proie à sa sombre mélancolie, il eut l'inspiration de se faire apporter un exemplaire de la Relation des Jésuites pour l'année 1647, nouvellement imprimée à Paris. Il fut profondément impressionné par la lecture des premières pages de cette relation, qui contiennent le récit des souffrances et du martyre du Père Jogues.

La nuit suivante, il eut pendaiit son somnueil une sorte de vision dont les détails sont restés inconnus, mais dont les effets furent si puissants sur son esprit qu'à son réveil tous ses sentiments se trouvèrent changés ; il ne ressentit plus aucune répugnance à voir partir sa fille. Cette grâce qu'il attribua aux mérites du Père Jogues, lui fit comprendre toute la beauté du sacrifice que faisait son enfant et ce que Dieu exigeait de lui-même.

Madame de Longpré était pour lors absente dans une campagne voisine et n'avait eu aucune connaissance de cette conversion de son mari. Par une remarquable coïncidence, elle éprouva à la même heure la même influence secrète qui modifia également toutes ses idées.

Cependant un autre obstacle avait surgi, dans î'intorvalle, contre le déi)art <le sœur de Saint-Augustin.

Dans une assemblée du chapitre de la communauté, on avait objecté de nouveau son extrême jeunesse, son état de simi)le novice et le danger qu'il y avait qu'elle

se dégoûtât de sa vocation pendant un si long et pénible voyage, et qu'on perdît ainsi ce précieux sujet qui était destiné à rendre les plus grands services. Ce fut au moment de cette hésitation qu'arriva heureusement Madame de Longpré, qui venait apporter à sa fille le consentement de son père, et lui faire ses adieux. Toute objection fut alors oubliée, et l'on ne songea plus qu'aux derniers préparatifs de départ,

La communauté accorda son consentement à condition que sœur de Saint-Augustin prononcerait des vœux simples de religion, en attendant qu'elle eût accompli sa seizième année, qui était l'âge requis pour la profession.

Elle devait toujours 86 considérer comme appartenante la maison de Bayeux, qui aurait toujours le droit de la rappeler à volonté. De son côté, la communauté s'obligeait à subvenir à toutes ses dépenses comme à un de ses propres sujets : ce qui eut lieu en effet jusqu'à sa mort. Rien ne prouve mieux la haute estime et l'attachement qu'on avait pour cette jeune religieuse.

Le 25 d'avril, qui tombait le mercredi après Pâques, fut le jour choisi pour la cérémonie des vœux simples, qui eut lieu dans la chapelle du monastère en présence de M. Rocher de Bernays, théologal do Bayeux, des vicaires généraux et de plusieurs chanoines de la cathédrale. Ce fut un moment de joie céleste poui sœur de Saint-Augustin, lorsqu'elle se vit revêtue du voile noir des Hospitalières.

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Enfin le jour qu'elle souhaitait et qu'elle redoutait en même temps, le jour du départ arriva. Toute courageuse que fût cette héroïque enfant, elle ne pouvait voir approcher sans trembler l'heure solennelle des adieux. Tant de liens difficiles à rompre la rattachaient à cette communauté où elle avait passé quatre années de paix et de bénédiction, à sa famille, à cette France qu'elle allait quitter pour toujours! Dans cette chapelle du couvent où elle était venue se prosterner pour retremper ses forces au moment de la séparation, elle voyait agenouillée sa mère résignée, mais tout en larmes; à côté d'elle ses deux sœurs, sa grand'mère qui l'avait élevée, sa tante et sa cousine germaine, toutes cinq religieuses comme elle; et autour de ce groupe de famille le reste de la communnuté qui ne lui était pas moins chère. De leur côté, ces bonnes religieuses ne pouvaient voir partir, sans attendrissement, cette enfant de seize ans, dont les ravissantes qualités et les vertus monastiques s'étaient développées si merveilleusement sous leurs yeux, et qui avait conquis une si large part dans leurs affections.

Quand elle se fut arrachée aux embrassements de tous ces êtres qu'elle aimait et dont elle se savait aimée, sa figure était toute baignée de larmes, mais cependant rayonnante et comme transfigurée par les sublimes pensées de la foi.

On voj'ait que cette tristesse passagère était dominée par un sentiment d'amour supérieur à tous les

amours de la terre. Elle se ressouvint, ajoute son vieil historien, du commandement que Dieu fit autrefois à Abraham, lorsqu'il lui dit: " Sors de ton pays, de ta parenté et de la maison de ton père, et va dans une terre que je te montrerai et où je te bénirai."

Lorsque les portes du cloître se furent refermées, et qu'elle eut essuyé les dernières traces des émotions que lui avait arrachées la nature, elle se trouvait sur la route de Bretagne, en compagnie du Père Vimont, témoin silencieux de ces scènes, et de la mère de l 'Assomption qui était venue la rejoindre de Dieppe pour faire le voyage avec elle.

Nous ne suivrons pas pour le moment nos saintes voyageuses qui se dirigent du côté de Vannes, où les attend la mère de Sainte- Agnès. Il nous faut retourner un instant au monastère de Bayeux pour y recueillir les souvenirs que la mère de Saint-Augustin a laissés après elle.

Ces souvenirs sont aussi vivants aujourd'hui qu'ils l'étaient au lendemain de son départ. Les Hospitalières qui desservent encore de nos jours l'Hôpital l'ont en aussi grande vénération que leurs devancières et que leurs sœurs de Québec. Elles habitent le même cloître, où rien à peu près n'a été changé. C'est un vaste édifice d'une architecture simple, qui n'a rien de remarquable, bâti au sein même de la ville, non loin de la magnifique cathédrale, dont on aperçoit le dôme immense, l'un des chefs-d'œuvre de Tart gothique. Une des ailes du monastère est consacrée à un peu-

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sionnat de jeunes filles, tenu sur un excellent pied [)ar les religieuses qui depuis peu ont ajouté à leur œuvre ordinaire celle de l'éducation de la jeunesse.

Devant une des façades s'étend un superbe jardin planté d'arbres et traversé par un cours d'eau qui sert à alimenter le lavoir de l'Hôpital. Chacune de ses allées a été maintes fois parcourue par notre chère novice, a retenti tour à tour de ses pieuses et naïves conversations, et de ses colloques intimes avec Dieu. Maintes fois elle a prié devant ces ])etits oratoires qui s'élèvent ça et là sous les bosquets de verdure.

Au centre du jardin, on remarque deux gradins en pierre qui servaient de base à un oratoire qu'on remplaça plus tard par un monument construit en mémoire de la fondatrice qui y avait été inhumée. C'est l'endroit favori où notre sainte venait s'agenouiller aux heures de récréation.

Dans la grande salle du Noviciat on ne manque pas d'indiquer aux novices qui font leur entrée, la place qu'occupait celle qui leur est proposée comme le modèle d'une parfaite Hospitalière.

Sur une des murailles, on remarque un tableau en peinture, de moyenne grandeur, qui représente la vision qu'eut notre sainte au moment de son agonie. C'est un don fait, il y a une vingtaine d'années, par une amie de la communauté. Mlle Lucas, qui réclame l'honneur d'appartenir à la famille de la mère de Saint-Augustin.

Il faudrait continuer notre pèlerinage à travers tout le cloître, interroger les lieux, les personnes et les choses, si nous voulions épuiser chacun des souvenirs ; car tout ici se souvient, tout ici parle de la séraphique mère de Saint-Augustin. Mais il nous faut revenir à la suite de notre récit. *

* Gr.lfe à l'extrême bienveillance de Mf^r Ilngonin, évoque de Baveux, il nous a été donné, lors de notre passafro en cette ville en 18G7, do pénétrer dans l'intérieur même du cloitro. et de recueillir de la bouche do Ma'lamo la Sup!'riouro toutes les traditions relatives à la mère de Saint-Au'^ustin.

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