‹ Œuvres completes. -- (volume 5)Chapitre 18 sur 25 · PIERRE DE SALES LATERRIÈRE · texte numérisé non relu

PIERRE DE SALES LATERRIÈRE

Son fils aîné, le docteur Pierre de Sales Laterrière, est cet aimable compagnon, ce noble cœur, cet ami incomparable, dont M. de Gaspé a fait un si touchant éloge dans ses Mémoires. Né avec des talents transcendants, il fit, comme en se jouant, des études brillantes, embrassa la carrière de son père, et alla terminer ses études médicales à Londres, où il eut pour patron le célèbre chirurgien sir Astley Cooper. De

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retour à Québec, il succéda à la clientèle de son père, et se distingua surtout comme chirurgien.

La guerre ayant éclaté, en 1812, entre l’Angleterre

et les Etats-Unis, M. de Laterrière, entraîné par un sentiment martial héréditaire chez les Canadiens-Français, surtout parmi la haute classe, abandonna sa pratique, pour courir à la frontière. Nommé chirurgien en chef de l’héroïque compagnie des voltigeurs commandée par le lieutenant-colonel de Salaberry et formée, en grande partie, aux frais des officiers, il se distingua au premier rang entre tous ces braves.

Vers la fin de cette guerre, en 1814, pendant que les parties belligérantes étaient en relations pour conclure la paix, le docteur de Laterrière obtint des autorités militaires un congé d’absence, afin d’aller tenter un dernier effort en France, et réclamer la succession de son oncle.

Il se rendit à New-York, et de là à Bordeaux; mais quelle fut sa surprise, en arrivant dans cette ville, d’apprendre que Napoléon s’était échappé de l’île d’Elbe, et que son voyage de Fréjus à Paris avait été une marche triomphale. Au seul prestige de son nom, la France s’était soulevée, avait chassé la vieille dynastie des Bourbons, et l’aigle impériale avait volé de clocher en clocher jusque sur les tours de Notre- Dame. Une levée en masse s’opérait dans toute la France, pour s’opposer à l’invasion des puissances coalisées contre Napoléon.

Heureusement pour le docteur de Laterrière, que,

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par la plus singulière des coïncidences, le préfet de police de Bordeaux était un Canadien, natif de Montréal, M. de Mézières. Il s’était fait remarquer parmi les partisans les plus enthousiastes de l’empereur et venait d’être nommé préfet.

Après avoir visé le passeport que lui exhibait le docteur de Laterrière : “ Mais, mon cher compatriote, “ lui dit-il, que venez-vous faire en France dans un “temps si critique? Vous allez être enrôlé dans “ l’armée, et forcé de prendre part à la lutte gigan- “ tesque qui va s’engager. Demain, j’envoie un brick, “ comme aviso, sous pavillon blanc, en Angleterre; “je vous conseille d’y prendre passage, voici votre “ passeport révisé. En attendant, venez ce soir dîner “ avec moi, dans ma villa; nous parlerons du Canada; “ il y a longtemps que je n’en ai pas eu de nouvelles.”

Ces propositions furent acceptées avec reconnaissance, et, deux jours après, M. de Laterrière descendait en Angleterre.

Après la bataille de Waterloo, ce même M. de Mézières passa en Canada, et rédigea, cà Montréal, pendant deux ans, V Abeille canadienne , qui cessa de paraître lorsque M. de Mézières repassa en France pour y rejoindre sa famille.

Dans l’attente d’événements plus favorables, le docteur de Laterrière séjourna à Londres, chez son ancien ami, sir Fenwick Bulmer. Six mois plus tard, il épousait sa fille unique, avec laquelle il avait formé des engagements à l’époque de ses études médicales en Angleterre. 15

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Douze mois après ce mariage, n’ayant plus aucun espoir du côté de la France, il revint en Canada avec son épouse et résida à Québec jusqu’en 1823. Animé du plus pur patriotisme, il s’intéressa vivement aux destinées de son pays, signala souvent dans les journaux ses vues politiques, et dénonça hautement les odieuses tyrannies du régime oligarchique.

Ayant reçu avis que la santé de son beau-père, sir Fenwick Bulmer, alors âgé de soixante-quinze ans, déclinait rapidement, il passa en Angleterre, avec sa femme et ses trois enfants. Le vénérable vieillard expira, deux ans après, entre les bras de sa fille, dont la présence avec celle de son mari, jeta un reflet de bonheur sur les derniers jours de sa vie.

Il leur légua toute sa fortune, qui valait au delà de cent mille livres sterling.

De Londres, M. de Laterrière ne perdait point de vue son pays natal, où il se proposait de revenir. Dans l’intérêt des Canadiens, il écrivit, en 1830, et fit imprimer à Londres, à ses frais, un ouvrage intitulé : A political and historical account of Loiuer Canada , with remarks on the présent situation of the people.

Ce livre, où la largeur des vues le dispute aux élans du patriotisme, fit sensation dans notre province, et contribua à retarder l’union des Canadas que préméditaient les ennemis de la race canadienne.

De retour ici en 1831, il fut accueilli avec enthousiasme, par ses compatriotes, qui lui témoignèrent leur reconnaissance par des dîners publics, tant à Québec qu’à Montréal.

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Il était à la veille de se fixer d’une manière permanente en Canada où, par la noble indépendance de son caractère, ses talents et sa grande fortune, il aurait pu rendre les plus éminents services, lorsqu’une mort prématurée vint l’enlever à l’affection de sa famille et de son pays. Il est mort au manoir des Eboulements le 15 décembre 1834, âgé seulement de quarante-cinq ans.

La génération actuelle ne peut juger de tels hommes, ni apprécier ce qu’ils avaient semé d’amour sur leurs pas : il y a la patrie du temps comme celle de l’es-

pace. Ecoutons le cri de douleur qu’arrachait au plus cher de ses amis ce fatal trépas.

“ Un journal de Québec annonça la mort de mon ami. Je laissai tomber la feuille, et m’enfermant dans une chambre, d’où je découvrais la paroisse des Eboulements, je fis de pénibles réflexions, en pensant que là gisait le corps inanimé de celui dont la gaieté animait naguère les cercles de ses nombreux amis, de celui dont tous les traits s’épanouissaient de plaisir chaque fois qu’il venait à ma rencontre, comme l’aurait fait un tendre ami après une longue absence. O néant de la vie! m’écriai-je; s’il m’était donné de traverser ce fleuve couvert de glace, de me pencher sur la tombe de mon ami, je n’y rencontrerais que le froid accueil des hôtes ordinaires du sépulcre !

“ Dors en paix, ô mon ami, sur la rive gauche du majestueux Saint-Laurent ! Celui que tu as tant aimé trouvera aussi bien vite le repos sur la rive opposée du

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même fleuve! Les tempêtes qui bouleverseront ses flots ne troubleront pas plus ton repos que les ouragans beaucoup plus terribles de la vie humaine, auxquels ton ami sera exposé jusqu’au jour où il trouvera aussi la paix et la tranquillité dans le silence d’un sépulcre creusé en face de ta tombe ! ” *

l’honorable marc pascal de sales laterrière.

Le frère cadet du docteur Pierre de Laterrière est cet aimable vieillard qui nous a tendu la main de l’a-

mitié à notre arrivée au manoir des Eboulements. L’honorable Marc Pascal de Sales Laterrière est né à la Baie-du-Febvre en 1792. Nous l’avons suivi avec son père en Espagne, d’où il revint en Canada en 1808.

Après avoir achevé ses études classiques sous la direction d’un maître habile, il embrassa la carrière médicale, et alla terminer ses cours à l’université de Philadelphie, qui jouissait alors d’une grande réputation. Il y eut pour patron un médecin remarquable du temps, le Dr Benjamin Rush. Ayant obtenu ses degrés en mars 1812, il vint se fixer à Québec.

Pendant la guerre de cette année, il imita la conduite patriotique de son frère, et servit sur la frontière en qualité de chirurgien général des milices du Bas- Canada.

* Mémoires de M. de Gaspé, p. 242.

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En 1816, il céda sa clientèle au Dr Morrin, et se retira dans sa seigneurie des Éboulements. Élu, en 1824, membre de la législature provinciale, conjointement avec M. John Fraser, par le comté de Northumberland, désigné depuis sous le nom de comté de Saguenay, il a continué de le représenter jusqu’en 1832. A cette époque, sous l’administration de lord Aylmer, il fut appelé à prendre au conseil législatif un siège qu’il occupa jusqu’à la suspension de l’acte constitutionnel du Bas-Canada, en 1837. Membre du conseil spécial, pendant les troubles de cette époque, il obtint, en 1846, le mandat du comté de Saguenay, qu’il a conservé jusqu’en 1851.

Lorsque le conseil législatif devint électif, il fut élu, en septembre 1856, par la division des Laurentides.

Pourquoi parler ici des éminents services rendus par M. de Laterrière, pendant cette longue carrière politique ? Ils sont écrits en caractères ineffaçables sur le sol même de ces vastes régions, dont, pendant quarante ans, il a plaidé les intérêts.

Pour n’en citer qu’un exemple, c’est lui qui, le premier, la bâche à la main, à la tête d’hommes courageux, aidé d’un faible octroi, est parvenu à frayer, à travers les Laurentides, cet immense et difficile chemin qui, aujourd’hui, met toute cette côte en communication avec Québec. Les hommes ambitieux qui triomphent de nos jours sur la ruine de la chose publique, et que l’histoire inexorable marquera au front d’un stygmate, ne purent jamais trouver en lui un instrument

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servile. * Le sentiment patriotique, et non les passions vénales, avait toujours animé ce noble cœur. Ces hommes sont parvenus un instant à égarer l’opinion publique ; mais quarante années consécutives de dévouement à la patrie forment un monument de granit, contre lequel viendront se briser les plumes stipendiées qui auraient voulu le détruire. “ M. de Laterrière, “ dirons-nous avec son noble ami, l’auteur des Anciens “ Canadiens , est à l’âge où l’on apprécie les hommes “sainement, et il sait rejeter sur l’infirme nature “ humaine ce qui lui paraîtrait, dans ces derniers “temps, être un oubli de tant de bienfaits.”

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