‹ Œuvres completes. -- (volume 5)Chapitre 20 sur 25 · SOUVENIRS D’ENFANCE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D’ENFANCE

Le premier souvenir du vieil ami qui vient de me quitter pour toujours et que tous mes compatriotes pleurent avec moi, se perd dans le crépuscule de mon enfance. Malgré ce que cette réminiscence a de personnel, je veux la raconter; car elle me donnera l’occasion de décrire l’antique manoir des seigneurs de Gaspé, et d’ouvrir au lecteur un aperçu dans l’intérieur de cette famille aux habitudes si étrangères à notre temps.

* Malgré les sollicitations de mes amis, j’étais décidé à ne pas faire la biographie de M. de Gaspé : d’abord à cause de l’impossibilité où je suis d’écrire sans le secours d’une plume étrangère ; ensuite à cause des liens de parenté qui m’unissent à M. de Gaspé. Mais un si grand nombre d’amis des lettres m’ont réitéré cette demande, me disant que personne n’avait connu l’auteur des Anciens Canadiens aussi intimement que moi, et n’avait été mieux à portée de l’apprécier, que j’ai dû céder enfin à leurs instances.

PHILIPPE A. DE GASPÉ

Avez-vous remarqué, à l’aube du jour, quand les premières lueurs de l’aurore tracent, sur la crête de nos montagnes, ce pâle sillage que nos habitants appellent la barre du jour, avez-vous remarqué ces vapeurs diaphanes qui flottent souvent à l’horizon ? fantômes gracieux que l'œil suit comme un beau rêve qu’on craint de voir s’évanouir, et dont la silhouette vague et indécise se confond parfois avec l’azur du ciel. C’est dans ce même demi-jour de l’intelligence qui s’ouvre, semblable à ces formes attrayantes, que se dresse dans mon passé la douce et lointaine apparition du bon vieillard dont je vais vous dire la vie.

Mon père et ma mère avaient l’habitude de faire, chaque année, quelques visites à nos parents et amis échelonnés dans chaque paroisse, le long du fleuve, depuis la Rivière- Ouelle jusqu’à Québec. Parfois, plusieurs des enfants étaient admis à l’insigne bonheur de les accompagner. C’était alors une fête sans pareille, on l’attendait avec impatience comme un jour de l’an, on se faisait compter les jours, on en rêvait. Ces promenades, avec les beaux tours sur le fleuve que notre père nous faisait faire dans son yacht, sont les souvenirs que j’ai gardés le plus vivement gravés dans ma mémoire d’enfant.

Dans ce temps-là (je parle de plus de trente ans passés) on voyageait encore; c’était un événement qu’un départ. Aujourd’hui, comme dit le proverbe moderne, on ne voyage plus, on arrive. Il fallait deux grandes journées pour monter de la Rivière-Ouelle

PHILIPPE A. DE GASPÉ

à Québec. Le voyage était déterminé et fixé des mois d’avance. La semaine précédente, des lettres partaient pour annoncer l’arrivée.

De bonne heure le matin, toute la maisonnée était en mouvement. La barouche, espèce de carrosse comme on n’en voit plus, sortait de la remise dans la cour. La barouche était un monument, comparée aux grêles véhicules d’aujourd’hui, qui ont plutôt l’air de vélocipèdes.

John, le fidèle groom, vieux matelot anglais naufragé que mon père avait recueilli, arrivait de l’étable avec les deux chevaux noirs, dont les noms singuliers, Pompée, César, retentissent encore à mon oreille. Il les attelait à la barouche, puis grimpait sur le siège à une hauteur phénoménale, et arrivait solennellement, le fouet à la main, devant la porte.

— John, you are in time, lui criait mon père. John, en effet, véritable Anglais, flegmatique et taciturne, était la précision même.

Au moment du départ, mon père réunissait toute la famille, avec les domestiques, dans le salon, et récitait une prière pour demander à Dieu de bénir le voyage.

Puis, c’était une ronde d’embrassements, et nous montions, les uns après les autres, les gradins de la barouche, espèce d’échelle de Jacob, qui se repliait dans la voiture. Il me semblait alors que ça devait être comme cela dans le paradis.

Le soleil, déjà haut sur l’horizon des Alléghanys, nous regardait de son grand œil réjoui. Il faisait toujours beau ce jour-là, autrement nous ne partions pas.

PHILIPPE A. DE GASPÉ

Enfin la caravane s’ébranlait : nos voix enfantines gazouillaient comme une couvée d’oiseaux, et c’était à grande peine qu’on pouvait contenir dans la voiture notre frétillant bonheur.

Comme toute la nature était belle alors ! Comme elle nous souriait avec amour ! La fée magique de l’enfance avait touché chaque objet de sa baguette. Le ciel, les prairies, les montagnes, la mer, tout était enchanté. L’azur du firmament était plus limpide, les campagnes plus verdoyantes, les montagnes plus ombragées, la mer plus chatoyante des feux du jour.

Je vois encore, dans les guérets, les moissonneurs, la faucille à la main, parmi les gerbes; dans les prairies, les faucheurs qui s’arrêtaient pour nous saluer, selon la belle coutume canadienne, lorsque nous passions; j’entends le bruissement du foin qui tombe sous les grands coups de faux. Je suis de l’œil les goglus, au plumage d’or et d’ébène, qui chantaient à ravir, en voltigeant sur les prés, ou perchés sur les clôtures. Je vois sauter, sur la poussière du chemin, les sauterelles, autour des roues et sous les pas des chevaux.

Lorsque nous rencontrions quelque pauvre, marchant dans la même direction que nous, s’il était vieux ou paraissait fatigué, mon père disait à John d’arrêter et faisait monter le pauvre dans la voiture. Il prenait de là occasion de nous donner une leçon.

— Mes enfants, disait-il, il faut respecter les pauvres, toujours les saluer, les secourir: ils sont les frères de Jésus- Christ.

PHILIPPE A. DE GASPÉ

Nous n’aurions jamais oublié d’ôter notre chapeau en passant devant les croix que nous rencontrions souvent le long de la route. Dans les anses, soit de Sainte-Anne, soit de Saint-Roch, où les maisons sont plus clairsemées, nous récitions le chapelet.

Enfin après bien des arrêts, de paroisse en paroisse, nous arrivions, dans l’après-midi, au manoir de M. de Gaspé.

C’est là que m’apparaît, pour la première fois, l’aimable physionomie du “bon gentilhomme.” M. de Gaspé, debout devant sa porte, entouré de ses enfants, nous attendait, le sourire sur les lèvres.

La résidence seigneuriale, que M. de Gaspé a immortalisée dans ses Anciens Canadiens sous le nom de manoir d’Haberville, s’élève, à quelques arpents du fleuve, en face d’un petit cap ombragé de pins, d’épinettes et de bouleaux, et au pied duquel passe le chemin du roi.

Une vue superbe s’étend de là sur le fleuve tout parsemé d’îles. En face, ce sont les deux Piliers, le Pilier de bois, et le Pilier de Roche avec la tour de son phare, “ l’un désert et aride comme le roc d’Oea de la magicienne Circé, tandis que l’autre est touj ours vert comme l’île de Calypso.” Plus loin c’est labattureaux Loups- Marins et l’île aux Oies avec l’île aux Grues, et tout à fait sous le nord l’île aux Coudres. A quatre ou cinq lieues de distance, de l’autre côté du fleuve, la longue et formidable chaîne des Caps, aux nuances bleuâtres, ferme l’horizon.

PHILIPPE A. DE GASPÉ

Le manoir, qui aujourd’hui tombe en ruine, est une construction d’assez modeste apparence, à un seul étage, au toit roide et élancé, avec deux ailes qui projettent du côté de la façade. Il fut bâti, peu de temps après la conquête, pour remplacer le manoir primitif qui avait été incendié par les Anglais en 1759. Le second manoir n’avait de remarquable que son air de propreté et de blancheur uniforme qui faisait ressortir ses vives arêtes sur la verdure et le feuillage des vergers. Des parterres de fleurs, un jardin potager, quelques allées d’arbres fruitiers, que M. de Gaspé cultivait avec amour, embellissaient l’avenue qui conduit à la porte d’entrée.

Le silence, l’abandon et la décadence ont aujourd’hui remplacé les soins diligents, l’animation de la vie, les éclats de rire bruyants qui faisaient retentir les salons et les bocages de cette demeure, quand la nombreuse famille de M. de Gaspé l’habitait. A l’époque reculée dont je parle, elle était remplie d’hôtes aussi aimables que spirituels, qui faisaient de l’hospitalité la plus large part et le bonheur de leur vie.

On aimera peut-être à connaître les noms de cette société qui a complètement disparu : c’était d’abord M. de Gaspé et madame de Gaspé, née Susanne Allisson ; madame Allisson, née Thérèse Baby, belle-mère de M. de Gaspé ; madame de Gaspé, née Catherine de Lanaudière ; Mlle Marie Louise Olivette de Lanaudière, tante de M. de Gaspé, enfin la nombreuse famille de ce dernier. Une douce gaieté, assaisonnée du vieil esprit

PHILIPPE A. DE GASPÉ

français, animait cette belle société, dont M. de Gaspé était l’âme. Sa verve intarissable, sa tournure d’esprit si originale, ses connaissances variées, son talent de narration faisaient oublier les heures en sa compagnie. Durant les longues soirées, si la conversation commençait à languir, il ouvrait sa belle bibliothèque, en tirait un livre, prenait quelque passage choisi de Racine, de Molière, de Shakespeare ou d’autres, et en divertissait ses auditeurs avec un talent de lecture incomparable.

Ce genre d’amusement était si attrayant pour lui et pour sa famille qu’il avait traduit en français et copié de sa main presque toutes les œuvres de Walter Scott, qu’il lisait tout haut le soir.

Ceci explique le mystère des Anciens Canadiens, cette fleur de printemps éclose sous les neiges de l’hiver. L’étude approfondie des grands maîtres avait perfectionné depuis longtemps le talent de M. de Gaspé, élaboré dans son cerveau cette conception, si savante et à la fois si simple, qui en est sortie tout à coup complète et toute vêtue, comme la Minerve antique.

De temps à autre, pour initier ses enfants aux plaisirs de l’intelligence, M. de Gaspé leur faisait exercer une petite pièce de théâtre tirée des œuvres si jolies de Berquin, ou des contes des Mille et une nuits. On improvisait un théâtre dans le grand salon, et la pièce était jouée aux applaudissements de quelques amis et des censitaires du voisinage, qu’on invitait à prendre part à cette petite fête.

La chasse, la pêche, les promenades au bord de la

PHILIPPE A. DE GASPÉ

mer, les soins de son domaine, la culture de ses jardins, les conseils qu’il donnait gratis à tous ceux qui venaient, de près comme de loin, pour le consulter en sa qualité d’avocat, remplissaient le reste de ses journées.

Durant la belle saison, on faisait diversion aux habitudes ordinaires de la vie par quelque fête champêtre sur les coteaux voisins ou sous l’ombrage des grandes érablières.

Les cris de joie que faisaient entendre les enfants et les convives du manoir au retour de ces festins agrestes, retentissaient encore aux oreilles de M. de Gaspé, lorsqu’il écrivait cette scène charmante de ses Anciens Canadiens.

“De joyeux éclats de rire se faisaient entendre du chemin même, et l’écho du cap répétait le refrain :

Ramenez vos moutons, bergère,

Belle bergère, vos moutons.

“ Les danseurs avaient rompu un des chaînons de cette danse ronde, et parcouraient en tout sens la vaste cour du manoir à la file les uns des autres. On entoura la voiture du chevalier, la chaîne se renoua, et l’on fit quelques tours de danse en criant à mademoiselle d’Haberville : — Descendez, belle bergère.

“ Blanche sauta légèrement de voiture ; le chef de la danse se mit à chanter :

C’est la plus belle de céans, (bis)

Par la main je vous la prends, (bis)

Je vous la passe par derrière,

Ramenez vos moutons, bergère :

PHILIPPE A. DE GASPÉ

Ramenez, ramenez, ramenez donc,

Yos moutons, vos moutons, ma bergère,

Ramenez, ramenez, ramenez donc,

Belle bergère, vos moutons.

“ On fit encore plusieurs rondes autour de la voiture du chevalier en chantant :

Ramenez, ramenez, ramenez donc,

Belle bergère, vos moutons.

“ On rompit encore la chaîne ; et toute la bande joyeuse entra dans le manoir en dansant et chantant le joyeux refrain.”

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