LES ANCÊTRES DE M. DE GASPÉ
La famille de M. de Gaspé est originaire de Normandie. Jacques Aubert, ingénieur des fortifications d’Amiens, et commis général de la compagnie des Indes occidentales, résidait dans la paroisse de Saint- Michel, d’Amiens. Ce fut son fils, Charles Aubert de La Chenaye, né à Amiens en 1630, qui, le premier de sa famille, vint s’établir en Canada vers 1655. Il se fixa à Québec, et épousa, en premières noces, Catherine Gertrude Couillard, fille de sieur Guillaume Couillard, et de dame Guillemette Hébert. Madame de La Chenaye mourut en 1664, âgée seulement de seize ans, en donnant le jour à son fils Charles.
M. de La Chenaye épousa, en secondes noces (10 janvier 1668), Marie Louise Juchereau de La Ferté, petite-fille du premier seigneur de Beauport, qui lui
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donna neuf enfants. Venu au Canada avec quelque fortune, il l’accrut rapidement par le commerce ; et obtint successivement la concession de la seigneurie de Saint- Jean Port- Joli, d’une partie de la Rivière-du- Loup et de Cacouna (1673), de Madawaska, du lac Témiscouata (1683), de Blanc-Sablon et de Terre-Neuve (1693). Les services éminents qu’il rendit à la colonie lui valurent des lettres de noblesse de la part de Louis XIV. Il reçut pour armes : D'argent à trois pins de simple, accompagnés en pointe d'un croissant de gueules , et un chef d'azur chargé de trois étoiles d'or. *
* “ Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous présens et à venir salut. L’attention particulière que nous avons toujours donnée, dans les occasions, à récompenser la vertu, dans quelque état qu’elle se soit rencontrée, nous a porté à donner des marques de notre estime et de notre satisfaction, non seulement à ceux de nos sujets qui se sont distingués dans l’épée et dans la robe, mais encore à ceux qui se sont attachés à soutenir et à augmenter le commerce : c’est ce qui nous a convié à accorder des lettres de noblesse aux uns et aux autres, et à faire passer à leur postérité les marques de la considération que nous avons pour eux, afin de reconnaître leurs services, de renouveler leur émulation, et d’engager leurs descendants à suivre leurs traces. Et comme on nous a fait des relations très avantageuses du mérite du Sieur Aubert de La Chesnaye. fils du Sieur Aubert, vivant Intendant des fortifications de la ville et citadelle d’Amiens, et des avantages considérables qu’il a procurés au commerce du Canada, depuis l’année 1655 qu’il y est établi, nous avons cru que nous devions le traiter aussi favorablement, d’autant plus qu’ayant formé, par notre édit de l’année 1664, une nouvelle Compagnie au dit pays, pour la propagation de la Foi, l’augmentation du commerce et l’établissement des Français du dit pays et des Indes, il a fait avec succès des éta-
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Son fils Pierre, qui le premier prit le nom de Gaspé, épousa à Québec, en premières noces, dame Jacqueline Catherine Juchereau de Saint-Denis ; et, en secondes noces (1711), dame Angélique Le Gardeur de Tilly. Ils eurent sept enfants, dont le troisième, Ignace Philippe, est le grand-père de M. de Gaspé.
blissements pour la dite Compagnie, sous notre autorité, jusqu’à la réunion du dit pays à notre domaine, dans laquelle Compagnie il a travaillé avec beaucoup de succès ; il a même employé des sommes très considérables pour le bien et l’augmentation de la Colonie et particulièrement pour le défrichement et la culture d’une grande étendue de terre, en divers établissements séparés, et à la construction de plusieurs belles maisons et autres édifices ; il a suivi les Sieurs de La Barre et Denonville, ci-devant Gouverneurs et nos Lieutenants-Généraux du pays, dans toutes les courses de guerre qu’ils ont faites, et dans toutes les occasions, il s’est exposé à tous les dangers et a donné des marques de son courage et de sa valeur, et notamment dans les entreprises que ces deux Lieutenants-Généraux ont formées contre les Iroquois et les Sonnontouans, nos ennemis, dans le pays desquels il prit possession, en notre nom, des principaux postes et du fort des Iroquois, ainsi que de toutes les terres conquises par nos armes ; il a eu un de ses fils tué à notre service, et les aînés de cinq qui lui restent y servent actuellement et se sont distingués au dit pays. A ces causes, voulant user envers le dit Sieur de La Chesnaye des mêmes faveurs que nous accordons à ceux de son mérite, de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, nous l’avons anobli et anoblissons par ces présentes, signées de notre main, ensemble ses enfants nés et à naître en légitime mariage, que nous avons décorés et décorons du titre de noblesse, de sorte qu’ils puissent acquérir et posséder tous fiefs et terres nobles, et jouir de tous les honneurs, prérogatives et privilèges, franchises, exemptions et immunités dont jouissent les autres nobles de notre Royaume. Donné à Versailles, au mois de mars de l’an de grâce 1693, et de notre règne le cinquantième.”
(Signé) Louis.
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Ignace Philippe Aubert de Gaspé, né en 1717, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, seigneur de Saint- Jean Port- Joli, épousa à Québec, le 30 juin 1745, dame Marie Anne Coulon de Villiers, fille de Nicolas Coulon de Villiers et d’Angèle Jaret de Verchères. Madame de Gaspé était sœur du célèbre Villiers de Jumonville, massacré par les Anglais au fort Nécessité en 1753.
Soldat comme ses ancêtres, Ignace Philippe de Gaspé se distingua dans toutes les guerres de la conquête. Il eut l’insigne honneur de commander une des quatre brigades canadiennes à la bataille de Carillon. Ruiné par la prise du pays, il se retira parmi les ruines de son manoir qu’avaient incendié les Anglais. De toute sa fortune, il ne lui restait que son argenterie, qu’il avait dérobée aux ennemis en l’enfouissant au fond d’un puits.
“ Il ne songea même pas à réclamer de ses censitaires appauvris, les arrérages de rentes considérables qu’ils lui devaient, mais s’empressa plutôt de leur venir en aide en faisant reconstruire son moulin sur la rivière des Trois-Saumons, qu’il habita plusieurs années avec sa famille, jusqu’à ce qu’il fût en moyen de construire un nouveau manoir.
“ C’était un bien pauvre logement, que trois chambres exiguës, réservées dans un moulin, pour sa famille jadis si opulente ! Cependant tous supportaient avec courage les privations auxquelles ils étaient exposés ; le capitaine de Gaspé seul, tout en travaillant avec
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énergie, ne pouvait se résigner à la perte de sa fortune ; les chagrins le minaient; pendant l’espace de six ans, jamais sourire n’effleura ses lèvres. Ce ne fut que lorsque son manoir fut reconstruit, et qu’une certaine aisance reparut dans le ménage, qu’il reprit sa gaieté naturelle.” *
Il mourut à Saint-Jean Port-Joli le 26 janvier 1787, âgé de 70 ans.
Son fils, l’honorable Pierre Ignace Aubert de Gaspé, père de notre auteur, était le dernier des six enfants et le fils unique du soldat de Carillon. Marié à Québec, à dame Catherine Tarieu de Lanaudière, il en eut sept enfants, dont l’aîné est l’auteur des Anciens Canadiens. Membre du conseil législatif, l’honorable Pierre Ignace de Gaspé partagea sa vie entre les soins de sa famille et les devoirs de citoyen, si importants à cette époque où chacun rivalisait de patriotisme pour sauver du naufrage les épaves de notre nationalité. Grâce aux années de paix dont jouit le Canada pendant sa vie, il parvint à refaire en partie la fortune que son père avait perdue pendant la guerre. Il mourut le 13 février 1823, à l’âge de 66 ans. En annonçant sa mort, le Canadien écrivait ce bel éloge :
“ Les sentiments de loyauté se manifestèrent chez lui dès son enfance : étudiant au collège de cette ville lors de la guerre de 1775, exempt alors du service par sa jeunesse, il ne consulta que sa loyauté, abandonna
* Anciens Canadiens, p. 263.
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ses études pour joindre ses efforts, comme volontaire, à ceux de ses compatriotes, et repousser l’ennemi commun. Juste et libéral envers ses censitaires, il n’a jamais dans l’espace de quarante ans qu’il a géré ses seigneuries, intenté une seule poursuite contre eux.”
L’auteur des Anciens Canadiens me rapportait, au sujet de la mort de son père, une anecdote assez singulière. Son père avait un cheval favori, nommé Carillon , qui avait été le compagnon ordinaire de ses courses. Lorsqu’on l’attela pour conduire le cercueil à l’église, on eût dit que le fidèle animal ne voulait pas se séparer de son maître : il se mit à hennir, et refusa obstinément d’avancer, quoiqu’il n’eût jamais été rétif auparavant. On fut obligé de le reconduire à l’étable, et d’atteler à sa place un autre cheval.
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“ Le 30 octobre de l’année 1786, raconte M. de Gaspé dans ses Mémoires , dans une maison de la ville de Québec, remplacée maintenant par le palais archiépiscopal, un petit être bien chétif, mais très vivace, puisqu’il tient aujourd’hui la plume à l’âge de soixante-dix-neuf ans, ouvrait les yeux à la lumière. Après avoir crié jour et nuit pendant trois mois sans interruption, sous le toit de sa grand’mère maternelle, veuve du chevalier Charles Tarieu de Lanaudière, le
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petit Philippe Aubert de Gaspé fut transporté à Saint- Jean Port- Joli, dans une maison d’assez modeste apparence, ayant néanmoins la prétention de remplacer l’ancien et opulent manoir que messieurs les Anglais avaient brûlé en 1759... C’est là que s’écoulèrent mes premières années.
“ Je trouvais la vie pleine de charme pendant mon enfance, ne m’occupant ni du passé ni encore moins de l’avenir. J’étais heureux ! Que me fallait-il de plus ! Je quittais bien, le soir, avec regret tous les objets qui m’avaient amusé, mais la certitude de les revoirie lendemain me consolait; aussi étais-je levé dès l’aurore pour reprendre la jouissance de la veille.
“Je me promenais seul, sur la brune, de long en large dans la cour du manoir, et je trouvais une jouissance infinie à bâtir des petits châteaux en Espagne. Je donnais des noms fantastiques aux arbres qui couronnent le beau promontoire qui s’élève au sud du domaine seigneurial. Il suffisait que leur forme m’offrît quelque ressemblance avec des êtres vivants pour me les faire classer dans mon imagination. C’était une galerie complète composée d’hommes, de femmes, d’enfants, d’animaux domestiques, de bêtes féroces et d’oiseaux. Si la nuit était calme et belle, je n’éprouvais aucune inquiétude sur le sort de ceux que j’aimais, mais au contraire si le vent mugissait, si la pluie tombait à torrents, si le tonnerre ébranlait le cap sur ses bases, je me prenais alors d’inquiétude pour mes amis ; il me semblait qu’ils se livraient entre eux
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un grand combat et que les forts dévoraient les plus faibles; j’étais heureux le lendemain de les trouver sains et saufs.”
A l’âge de neuf ans, le jeune de Gaspé fut placé à Québec, dans une maison de pension tenue par deux vieilles filles ayant nom Chôlette. Gâté par elles et par leur frère, Ives Chôlette qui l’adorait et lui laissait une liberté entière, il fit, pendant trois ans, l’école buissonnière, et apprit bien plus les tours de gamins que les règles de la grammaire.
“ Je commençai par faire connaissance avec tous les petits polissons du quartier, et notamment avec le sieur Joseph Bezeau, autrement dit Coq Bezeau, parce qu’il était, je suppose, le chef des gamins. Il me présenta ensuite à tous ses amis de la ville et des faubourgs, comme un sujet des plus belles espérances.”
Il faut lire, dans les Mémoires , ses aventures avec maître Coq Bezeau et son cousin, Lafleur : ce sont de petits chefs-d’œuvre tracés de main de maître. Le spirituel et le grotesque s’y allient sous les formes les plus hilarantes : on ne peut lire ces esquisses, véritables photographies du temps, sans se tenir les côtes. Ils resteront comme des modèles du genre.
Les parents du jeune de Gaspé apprirent, un peu tard, la grande vie que menait leur petit gamin dans la bonne ville de Québec. Sous le professorat de Coq Bezeau, l’éducation de la rue avait été complète ; mais celle de la grammaire était à recommencer. Grande fut leur colère en apprenant ce résultat : ils le renfer-
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nièrent dans le séminaire de Québec, où il termina ses études, non sans renouveler, de fois à autres, des scènes comiques dignes de l’âge d’or de sa gaminerie.
Au sortir de ses études, il embrassa la carrière du barreau, étudia sous le juge en chef Sewell, alors procureur général, et se livra à la pratique du droit pendant quelques années. La place de shérif lui fut alors offerte ; il l’accepta, et ce fut son malheur. Doué d’une imagination vive, d’un cœur ardent et généreux, n’ayant connu de la vie que l’aisance et les douceurs, il se laissa entraîner au courant de cette vie insouciante, et ne veilla pas à ses affaires avec le soin qu’exigeait son importante situation. Quand il se réveilla de ce rêve, un abîme était ouvert sous ses pas.
Mais lui-même s’en est fait des reproches si amers, en a fait l’aveu public, après trente ans d’expiation, en termes si touchants, qu’après avoir lu sa confession, le blâme expire sur les lèvres ; on n’a plus que le courage de le plaindre.
M. de Gaspé s’est peint lui-même dans les Anciens Canadiens sous le pseudonyme de M. d’Egmont. Ce chapitre, écrit avec des larmes, est tracé avec une éloquence brûlante : on sent qu’il y a mis toute son âme, concentré toutes les espérances, toutes les illusions, toutes les anxiétés, toutes les déceptions, toutes les angoisses de sa vie.
M. d’Egmont s’adressant à Jules d’Haberville :
“ Je vais maintenant, mon cher Jules, te faire le récit de la période la plus heureuse et la plus mal-
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heureuse de ma vie : cinq ans de bonheur ! cinquante ans de souffrances! O mon Dieu! une journée, une seule journée de ces joies de ma jeunesse, qui me fasse oublier tout ce que j’ai souffert! Une journée de joie délirante qui semble aussi aiguë que la douleur physique ! Oh ! une heure, une seule heure de ces bons et vivifiants éclats de rire, qui dilatent le cœur à le briser, et qui, comme une coupe rafraîchissante du Léthé, effacent de la mémoire tout souvenir douloureux ! Que mon cœur était léger, lorsque entouré de mes amis, je présidais la table du festin ! Un de ces heureux jours, ô mon Dieu! où je croyais à l’amitié sincère, où j’avais foi en la reconnaissance, où j’ignorais l’ingratitude !
“ Lorsque j’eus complété mes études, toutes les carrières me furent ouvertes; je n’avais qu’à choisir...
“ J’obtins une place de haute confiance dans les bureaux. Avec mes dispositions, c’était courir à ma perte. J’étais riche par moi-même ; mon père m’avait laissé une brillante fortune, les émoluments de ma place étaient considérables, je maniais, à rouleaux, l’or que je méprisais.
“ Je ne chercherai pas, fit le bon gentilhomme en se frappant le front avec ses deux mains, à pallier mes folies pour accuser autrui de mes désastres ; oh ! non! mais il est une chose certaine, c’est que j’aurais pu suffire à mes propres dépenses, mais non à celles de mes amis, et à celles des amis de mes amis . . . incapable de refuser un service, ma main ne se ferma
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plus; je devins non seulement leur banquier, mais si quelqu’un avait besoin d’une caution, d’un endossement de billet, ma signature était à la disposition de tout le monde. C’est là, mon cher Jules, ma plus grande erreur...
“ Un grand poète anglais a dit : “ Ne prête, ni “ n’emprunte, si tu veux conserver tes amis.” Donne, mon cher fils, donne à pleines mains, puisque c’est un penchant irrésistible chez toi, mais au moins, sois avare de ta signature; tu seras toujours à la gêne, mais tu éviteras les malheurs qui ont empoisonné mon existence pendant un demi-siècle.
“Mes affaires privées étaient tellement mêlées avec celles de mon bureau, que je fus assez longtemps sans m’apercevoir de leur état alarmant; lorsque je découvris la vérité après un examen de mes comptes, je fus frappé comme d’un coup de foudre. Non seulement j'étais ruiné, mais j’étais aussi sous le poids d’une défalcation considérable! Bah ! me dis-je, à la fin que m’importe la perte de mes biens ! que m’importe l’or que j’ai toujours méprisé !... Je paierai mes dettes; je suis jeune, je n’ai point peur du travail, j’en aurai toujours assez. Qu’ai-je à craindre d’ailleurs? mes amis me doivent des sommes considérables. Témoins de mes difficultés financières, ils vont s’empresser de liquider, et aussi, s’il est nécessaire, de faire pour moi ce que j’ai fait tant de fois pour eux. Que j’étais simple, mon cher fils, déjuger les autres par moi-même!
“Un seul, oui un seul, et celui-là n’était qu’une
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simple connaissance que j’avais rencontrée quelquefois en société, ayant eu vent de la ruine qui me menaçait, s’empressa de me dire: “Nous avons eu des affaires ensemble ; voici, je crois, la balance qui vous revient ; compulsez vos livres pour voir si c’est exact.”
“ Il est mort depuis longtemps ; honneur à sa mémoire ! et que les bénédictions d’un vieillard profitent à ses enfants ! ” *
Ceux que M. de Gaspé avait obligés, qui s’étaient enivrés du vin de sa prospérité, l’abandonnèrent au moment de l’épreuve; ne pouvant combler seul l’abîme ouvert sous ses pas, il roula au fond du précipice. Quatre ans de captivité furent le châtiment de son imprudence et l’expiation de sa faute.
“Privé de ma liberté, je croyais avoir absorbé la dernière goutte de fiel de ce vase de douleur que la malice des hommes tient sans cesse en réserve pour les lèvres fiévreuses de leurs frères. Je comptais sans la main de Dieu appesantie sur l’insensé, architecte de son propre malheur ! Deux de mes enfants tombèrent si dangereusement malades, à deux époques différentes, que les médecins, désespérant de leur vie, m’annonçaient chaque jour leur fin prochaine. C’est alors, ô mon fds ! que je ressentis toute la lourdeur de mes chaînes. C'est alors que je pus m’écrier comme la mère du Christ : “Approchez et voyez s’il est douleur comparable à la mienne ! ” Je savais mes enfants mori-
* Ce digne homme, c’était feu le juge Panet.
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bonds, et je n’en étais séparé que par la largeur d’une rue. Je voyais, pendant de longues nuits sans sommeil, le mouvement qui se faisait auprès de leur couche, les lumières errer d’une chambre à l’autre ; je tremblais à chaque instant de voir disparaître ces signes de vie qui m’annonçaient que mes enfants requéraient encore les soins de l’amour maternel. J’ai honte de l’avouer, mon fils, mais j’étais souvent en proie à un tel désespoir que je fus cent fois tenté de me briser la tête contre les barreaux de ma chambre. Savoir mes enfants sur leur lit de mort, et ne pouvoir voler à leur secours, les bénir et les presser dans mes bras pour la dernière fois !...
“ Le bon gentilhomme se pressa la poitrine à deux mains, garda pendant quelque temps le silence et s’écria :
— Pardonne-moi, mon fils, si, emporté par le souvenir de tant de souffrances, j ’ai exhalé mes plaintes dans toute l’amertume de mon cœur. Ce ne fut que le septième jour après l’arrivée de ses amis, que ce grand poète arabe, Job, le chantre de tant de douleurs, poussa ce cri déchirant : Pereat dies in quâ natus sum ! moi, mon fils, j’ai refoulé mes plaintes dans le fond de mon cœur pendant cinquante ans ! pardonne-moi donc si j’ai parlé dans toute l’amertume de mon âme; si, aigri par le chagrin, j’ai calomnié tous les hommes, car il y a de bien nobles exceptions.
“ Comme j’avais fait l’abandon depuis longtemps à mes créanciers de tout ce que je possédais, que tous
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mes meubles et immeubles avaient été vendus à leur bénéfice, je présentai au roi supplique sur supplique pour obtenir mon élargissement après quatre ans de réclusion. Je finis par l’obtenir...
“ Mon avenir était brisé comme mon pauvre cœur, je n’ai fait que végéter depuis sans profit pour moi, ni pour les autres.”
Ici M. de Gaspé se trompe; ces trente années de solitude, qui lui paraissaient si stériles, ont été les plus fécondes de sa vie. Instruit à l’école du malheur, cette longue retraite, vouée à l’étude et à la méditation, a mûri son talent qui s’est révélé tout à coup, au soir de sa vie, par l’apparition des Anciens Canadiens. Sans cela, nous n’aurions pas eu cette œuvre pétrie de ses larmes, éclose des déchirements de son âme.
Après cette catastrophe qui avait ruiné sa fortune et ses espérances, M. de Gaspé se retira au manoir de Saint-Jean Port -Joli, où il vécut ignoré des hommes, retrouvant le calme, sinon le bonheur, dans la compagnie des livres, de la nature, et de ses souvenirs. * Les habitudes les plus simples avaient remplacé le luxe de sa jeunesse. Levé de bonne heure le matin, il visitait quelque partie de son domaine, surveillait les travaux de ses champs, et trouvait un délassement toujour nouveau dans la culture de ses fleurs et de ses arbres fruitiers. Souvent, assis dans son salon, il pas-
* La seigneurie et le domaine de Saint-Jean, n’ayant été légués à M. de Gaspé qu’à titre d’usufruit, avaient échappé au naufrage de sa fortune.
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sait des heures entières, silencieux et pensif, à les regarder fleurir et fructifier, à respirer leurs parfums, à regarder les rayons du soleil se jouer parmi leurs feuilles agitées par la brise, à écouter les oiseaux chanter sous leur ombrage.
Il faisait lui-même l’école à ses enfants, leur apprenant, avec les rudiments de la grammaire, les grands devoirs de la vie, leur faisant part des fruits de cette expérience, qui lui avait coûté si cher.
Souvent il sortait, un livre sous le bras, allait s’asseoir au bord de la mer, ou au pied de son petit cap, près de la fontaine limpide qui jaillit à travers le rocher. Là, il passait de longues heures dans la lecture, la réflexion et les rêveries.
Durant les beaux mois de l’été, au soleil couchant, il sortait, après le souper, avec quelques-uns de sa famille, et allait faire une promenade au bord de la grève, pour jouir de la fraîcheur de la mer. Il leur faisait admirer la beauté de la nature, prenait part à leurs jeux, et descendait avec eux le long du rivage jusqu’au Port- Joli. Les sauvages avaient l’habitude, soit en montant à Québec, soit en redescendant, de venir échouer leur canots d’écorce en cet endroit, et d’y dresser leurs cabanes. M. de Gaspé faisait la causerie avec eux, leur parlait de leurs chasses, de leurs pêches, des beaux présents de couvertes, poudre et fusils, etc., qufils avaient reçus à Québec et les invitait à venir chercher quelque nourriture au manoir. Les enfants cueillaient sur la grève des fleurs d’iris, des plants de
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genévriers, et remontaient vers le chemin du roi en faisant des bouquets dans les champs. Ils longeaient le petit cap et rentraient au manoir, le corps dispos, le cœur content, l’esprit enrichi de quelque utile ou agréable leçon. Ils allaient porter leurs bouquets à ceux de leurs parents qui étaient restés au logis, et revenaient s’asseoir autour de leur père devant la porte d’entrée. C’est alors qu’il leur chantait, de sa voix sonore, quelques-unes de ces vieilles chansons dont son heureuse mémoire était le répertoire intarissable.
Quelquefois, pour varier les amusements, il faisait venir Augustin le meunier, avec son fils Tintin, et leur faisait conter des contes aux enfants.
A la tombée de la nuit, on rentrait au manoir, et, après avoir fait leur prière, les enfants allaient rejoindre leurs petits lits.
Durant le reste de la veillée, M. de Gaspé se livrait à ses lectures favorites, pendant que les dames tricotaient, cousaient, ou raccommodaient le linge poulies pauvres ; car c’était la règle établie par la tante Olivette: “Il ne faut jamais, disait-elle, donner de linge percé aux pauvres, car les pauvres ne raccommodent pas.”
De son côté, M. de Gaspé disait :
— Ne refusez jamais aux pauvres: il vaut mieux donner à dix mauvais pauvres, que de s’exposer à refuser un bon.”
Comme il n’y avait pas de médecin dans la paroisse, madame de Gaspé avait toujours en réserve
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une petite pharmacie, et distribuait des remèdes aux malades, qu’elle visitait souvent.
Dans les longues soirées d’hiver, on faisait la partie de whist, de loup ou de piquet, et de temps en temps, quelques parties d’échecs.
Le salon d’entrée, où l’on passait ordinairement ces veillées de famille, offrait un coup d’œil pittoresque qu’on chercherait vainement de nos jours.
Trois bougies, déposées en triangle sur une table en acajou, éclairaient d’un demi-jour la tapisserie à figures qui recouvrait les murailles. Devant les fenêtres, les rideaux retombés interceptaient la lumière intérieure aux regards des passants.
L’ameublement était fort simple. Deux ou trois canapés étaient placés aux angles de la chambre. Autour de la table il y avait plusieurs fauteuils à large dossier, dont les couvertures en broderie un peu fanée rappelaient la sjilendeur du passé. Us avaient été jadis offerts en souvenir par M. de Noyan, ancien ami de la famille.
Les vieilles dames, assises sur ces fauteuils, portaient la coiffure à fontanges en batiste de fil, avec mantelet blanc et jupon de couleur; tandis que les jeunes femmes se tenaient ordinairement la tête découverte, relevaient en torsade leur chevelure sur le chignon, et laissaient retomber sur le front quelques anneaux de cheveux qu’elles rattachaient en avant, sur le sommet de la tête par un peigne à la Joséphine, orné de brillants. *
* Cette mode avait été introduite par l’impératrice Joséphine.
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Elles étaient vêtues de robes ouvertes, à jabot garni de Valenciennes, ainsi que leurs manchettes bouffantes.
Leurs pieds étaient chaussés de souliers de calmande, qu’elles remplaçaient, aux jours de réunions, par le soulier à pointe et haut talon.
Sur les dix heures, une des domestiques entrait, portant sur un plateau le réveillon composé ordinairement de viandes froides et des fruits de la saison, qu’on arrosait de Xérès ou de Béné-Carlos.
Vers onze heures, chacun se retirait ; mais on n’oubliait jamais une touchante coutume qui dévoile bien l’âme sensible et aimante de M. de Gaspé. Chacun allait déposer un baiser sur le front des enfants endormis.
Pendant les dernières années que M. de Gaspé habita le manoir de Saint- Jean, j’allai, un soir, en causant avec lui, errer au bord de la mer.
— Avez-vous jamais vu, me dit-il, dans vos voyages, rien de plus beau que nos couchers de soleil ?
— Vraiment non, lui dis-je, mais c’est peut-être un préjugé d’enfance.
— Je ne crois pas, repartit M. de Gaspé; voyez donc: nos levers de soleil, tout beaux qu’ils sont, ne produisent pas sur nous le même effet ; tandis que pour les gens du nord, ils ont tous les charmes que nous trouvons aux couchers. Notre position de ce côté-ci du fleuve nous donne un point de vue admirable. Regardez, continua-t-il, voilà le soleil qui touche le sommet des Laurentides. Le fleuve ressem-
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ble à une mer de feu ; à peine notre vue peut-elle supporter l’éclat de cette traînée de lumière qui se projette jusqu’à nous. Chaque lame est une écaille étincelante, dont la surface, toujours en mouvement, décompose la lumière en mille nuances variées à l’infini. Quel contraste avec ces masses immobiles et sombres des montagnes, que le soleil laisse maintenant dans l’ombre devant nous !
Et quelle richesse dans le ciel que ces nuages, éclairés par le bas de teintes roses, qui convergent tous vers le soleil ! Ce serait un magnifique sujet pour un peintre ou un poète.
Là-dessus, nous nous mîmes à deviser sur quelquesuns de ces grands génies modernes qui ont si admirablement décrit la nature.
— Nascuntur poetæ, dit Horace, reprit M. de Gaspé ; cet axiome du poète latin est bien vrai. J’ai connu des hommes, sans aucune instruction, doués d’un véritable talent poétique, talent grossier, si vous voulez, mais talent réel. Sous l’enveloppe rustique de leur langage, on découvrait le génie de l’inspiration. Vous n’avez pas connu Gabriel Griffard?
— Parfaitement, lui dis-je, il a été domestique d’un de nos voisins.
— C’est le poète en vogue de la côte du sud. Ses complaintes sont chantées dans toutes les paroisses. On se réunit dans les maisons pour le faire chanter: et plus d’une fois on a vu son auditoire tout en larmes à la fin de ses complaintes. Il faut que cet homme ait
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un véritable talent pour produire une telle émotion sur ceux qui l’écoutent.
Il y a plusieurs années, un de mes domestiques descendait précisément ici sur la grève, de grand matin. La nuit avait été orageuse et la mer était encore agitée. Il vit monter sur le rivage un homme qui pouvait à peine se traîner. Cet homme exténué était dans le délire et ne répondit pas aux questions que le domestique lui fit. Seulement il marmotta ces paroles entre ses dents : Si vous alliez à la pêche, vous trouveriez du monde qui se noie.
Mon domestique descendit en toute hâte et trouva effectivement un homme presque noyé qui se cramponnait aux claies de ma pêche à anguille. Il le transporta à la maison sur son dos, et le déposa sur le foyer où il expira.
On apprit ensuite les noms de ces malheureux, ils étaient cinq: Clément Francœur, Joseph Gagnon, Cyrille Morin, Pierre Frigault et Narcisse Chouinard.
Un samedi, 27 août 1831, ils s’étaient embarqués dans une chaloupe pour aller couper de 1 '‘herbe à liens à l’île aux Oies. Leur journée terminée, ils résolurent tout d’abord de passer la nuit sur l’île. Après avoir fait un bon feu, ils s’étendirent sur des lits de sapins et se préparaient à prendre leur repos, lorsque Joseph Gagnon dit qu’il vaudrait mieux traverser pendant la nuit que d’attendre au lendemain. Et i] insista d’autant plus qu’il avait promis, disait-il, à un de ses amis du Cap de se trouver ce jour-là, qui était un
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dimanche, aux Trois-Saumons, pour une course de chevaux.
Chouinard et lui parvinrent à décider leurs compagnons à mettre à la voile, le vent paraissant assez favorable.
Ils s’embarquèrent ; mais à peine eurent- ils doublé la pointe est de l’île aux Oies qu’ils rencontrèrent une brise violente de nord-est. Se voyant dans l’impossibilité de retourner à terre et en même temps dans un grand danger de périr, Clément Francœur proposa de jeter à l’eau une partie du foin dont on avait eu l’imprudence de surcharger l’embarcation. Mais Gagnon, qui les avait involontairement jetés dans le péril, s’y opposa fortement, disant qu’il ne voulait pas perdre ainsi le fruit de cette journée.
Ballottée par les vagues, de plus en plus grosses à mesure qu’ils avançaient, la chaloupe, dont le bordage sortait à peine de l’eau, s’emplit à leur insu.
Tout à coup Gagnon et Chouinard furent emportés par la mer avec une partie du foin sur lequel ils étaient assis. Comme ils savaient nager tous deux, ils purent regagner aussitôt la chaloupe.
Cet accident fut suivi de près par un autre. Une vague furieuse emporta leur infortuné compagnon Cyrille Morin, avec les rames. Incapables de gouverner leur chaloupe, il leur fallut se laisser aller au gré du courant qui les dirigeait sur le Pilier-de-Bois. Pendant quelque temps, ils eurent l’espérance d’y aborder. Mais le vent les en éloigna et les poussa vers la côte sud.
PHILIPPE A. DE GASPÉ
Après toute une nuit d’angoisse, de grand matin, ils se crurent en vue de l’anse de Saint-Anne ; mais après avoir mieux observé, ils s’aperçurent qu’ils étaient à environ un quart de lieue plus bas que les Trois-Saumons. Francceur reconnut qu’il était en face de sa demeure. La marée montante les conduisit sur le rivage, en arrière du manoir.
Narcisse Chouinard qui se sentait encore assez de force, résolut de débarquer afin de venir chercher du secours. Et c’est lui que mon domestique rencontra ici.
Le corps de Morin ne fut jamais retrouvé ; celui de Gagnon vint atterrir un peu plus bas qu’ici ; il se tenait encore cramponné au mât de la chaloupe. *
Grand fut l’émoi dans toute la côte, et Gabriel Griffard se fit l’écho de la douleur publique. Il composa sur l’air : Au sang qu’un Dieu va répandre , une complainte qui fit verser plus de larmes que n’en ont jamais fait répandre bien des poètes élégiaques.
* Depuis la publication de cette biographie dans le Courrier du Canada, une partie de ces renseignements m’ont été fournis par l’abbé Prudent Dubé, natif de Saint-Jean et professeur au collège Sainte-Anne. “ Narcisse Chouinard, surnommé Narcisse Pierre-Louis, vit encore, ajoute M. Dubé, et c’est lui qui a ou l’obligeance de me fournir ces notes. Pierre Frigault vit aussi, et conserve comme souvenir de ce tragique événement, un tremblement nerveux qui lui rend difficile la prononciation . . .
“ Le matin du sinistre, les habitants du haut de Saint-Jean, au lieu de se rendre à l’église pour entendre la grand’messe, demeurèrent pour la plupart au manoir seigneurial. En cette circonstance, comme en bien d’autres, ils purent admirer, une fois de plus, le dévouement et la charité de la famille de Gaspé.”
PHILIPPE A. DE GASPÉ 269
Voici les deux premiers couplets de cette complainte qui me sont restés dans la mémoire :
Jeunes gens, qui croyez peut-être Que la mort est éloignée,
Comme vous je croyais être Sur terre bien des années.
Mais, trompé comme bien d’autres Et croyant toujours me sauver,
Je vous apprendrai par d’autres Comment je me suis noyé. *
Le récit de la catastrophe, ajouta M. de Gaspé, les angoisses, les lamentations des malheureuses victimes, la découverte de leurs cadavres, tout cela était raconté en vers informes, mais saisissants ; et, chanté sur un air dolent, produisait une impression profonde, même sur les personnes instruites. Si la poésie est un chant qui captive, émeut, attendrit, il y a là certainement de la poésie.
Esprit fin et délicat, M. de Gaspé était né observateur. Cette faculté d’observation était peut-être la qualité la plus saillante de son intelligence. Sa conversation vive et animée réveillait tout un siècle endormi qu’il faisait parler et agir comme s’il eût vécu sous nos yeux. On ne se lassait pas de l’écouter; et quand il se taisait, l’écho de sa parole se faisait longtemps entendre au fond de la pensée comme un murmure d’outre-tombe.
* Cette complainte est encore chantée dans la côte du Sud.
PHILIPPE A. DE GASPÉ