‹ Œuvres complètesChapitre 22 sur 66 · CHAPITRE PREMIER Paris. — Anne d'Autriche. — Nouvelles entraveg · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Paris. — Anne d'Autriche. — Nouvelles entraveg

Dès que la petite troupe fut arrivée à Orléans, le jeune Martin, qui avait été averti par avance, se rendit à l'hôtel où sa mère était descendue. Simulant d'abord une ignorance complète de son dessein, il parut d'une surprise extrême de la voir dans un tel lieu, et la supplia de lui dire où elle allait.

"Je vais à Paris, répondit-elle simplement.

" — Mais n'irez-vous pas plus loin? continua le jeune homme.

" — Je me rendrai probablement, repartit-elle, jUiqu'en Normandie."

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Voyant alors que sa mère cherchait à éviter une explication, il tira de son habit, sans autre préambule, la lettre que sa tante lui avait écrite, et qui renfermait la révocation de la pension qu'elle avait créée en sa faveur, en reconnaissance des services de sa mère. La servante de Dieu prit la "lettre, la lut attentivement, et levant les yeux au ciel : " Oh ! que le démon, s'écria- 1- elle, a d'artifices pour traverser les desseins de Dieu ! "

Puis abaissant sur son fils un regard où se peignaient tout à la fois l'exquise tendresse de la mère et l'héroïsme de la sainte :

"Mon fils, il y a huit ans que je vous ai quitté pour me donner à Dieu ; depuis ce temps, dites-moi, vous a-t-il manqué quelque chose ?

" — Non, repartit le jeune homme.

" — Eh bien, reprit-elle, le passé doit vous répondre de l'avenir. Quand je vous ai quitté pour l'amour de Celui qui m'en avait donné l'ordre, je vous abandonnai à lui, et je le priai de vous servir de père. Vous voyez qu'il l'a été au delà même de nos espérances. Il continuera, soyez-en sûr, comme il a commencé. Montrez-vous seulement le digne fils du meilleur des pères, gardez ses commandements, ayez en sa providence paternelle une entière confiance, et vous éprouverez qu'il ne manque point à ceux qui le craignent. Je pars, il est vrai, mon fils, pour une mission bien lointaine, je m'en vais au Canada; mais si je vous dis adieu pour une seconde fois, c'est pour obéir à Celui

qui me l'ordonne. Quel honneur pour moi d'être choisie pour l'exécution d'un si grand dessein ! et quelle joie n'en devez- vous pas ressentir vous-même, si vous m'aimez véritablement ! '*

Longtemps elle lui parla, d'une voix solennelle, des graves devoirs de la vie, des trésors cachés de la prière, des jouissances intimes de la vertu, des sacrifices d'une vie chrétienne, holocaustes éphémères échangés pour d'éternelles couronnes. Elle l'entretint des consolantes pensées de la foi qui unissent partout les saints, en quelque lieu que le souffle de Dieu les pousse ou les disperse, et lui dit que, chaque jour, elle se rencontrerait avec lui dans le cœur de Dieu à travers la distance des mers. A mesure qu'elle élevait ses pensées de la terre au ciel, le jeune homme reprenait son naturel ; ses traits abattus se détendaient visiblement, son front s'illuminait, le sourire renaissait sur ses lèvres ; et lorsqu'elle eut fini de parler, il se jeta à ses pieds, les yeux baignés de larmes, et lui demanda sa bénédiction. Il se releva tout changé, brûla ses papiers, et fit à Dieu, dans la simplicité de son cœur, l'offrande de ce qu'il avait de plus cher au monde : le sacrifice d'une telle mère. La récompense de cette générosité ne se fit pas longtemps attendre; et comme on le verra par la suite, ce sacrifice fut pour lui la source de grâces intarissables et le sceau de son salut.

Le lendemain, les voyageuses continuèrent leur route, et arrivèrent à Paris, cinq jours après leur dél)art de Tours. En apprenant leur arrivée, les Ursu-

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linesau faubourg Saint-Jacques s'empressèrent de leur offrir l'hospitalité dans leur monastère ; mais la nécessité de ne pas se séparer, afin de faciliter les préparatifs du voyage, les obligea de refuser cette charitable invitation. Elles préférèrent l'offre généreuse que leur faisait de sa résidence "M. de Meules, maître d'hôtel du roi, à cause de sa proximité de la maison professe des Jésuites.

A peine y étaient-elles établies, que M. de Bernières tomba dangereusement malade. Ce contre-temps entrava sérieusement les affaires de la mission, dont il était l'âme ; mais il contribua beaucoup à tranquilliser les parents de Madame de La Peltrie, qui commen- <;aient à s'inquiéter, et menaçaient de retarder son départ indéfiniment ; l'assiduité de celle-ci auprès du malade acheva de dissiper leurs derniers doutes.

Dès que M. de Bernières fut rétabli, il usa de tant de diligence, qu'avant la fin du mois, le contrat de fondation était passé, et tous les préparatifs du départ terminés.

Depuis le 19 mars, la Mère de l'Incarnation et la Mère de Saint- Joseph habitaient le monastère du faubourg Saint-Jacques. Elles y firent l'acquisition d'une nouvelle compagne, la Mère de Saint-Jérôme, qui obtint de ses supérieures la permission de se joindre à elles. Il ne restait plus qu'à demander l'agrément de l'archevêque de Paris, qu'on s'était flatté d'obtenir sans peine ; il fut en effet accordé à la première demande. Mais dès le lendemain, sans qu'on pût en de-

viner le motif, l'archevêque fit dire qu'il rétractait son obédience ; et malgré toutes les instances qu'on lui fit, il persista dans son refus. Ayant même appris que Madame la duchesse d'Aiguillon et Madame la comtesse de Brienne, qui s'étaient vivement intéressées au nouvel établissement, s'étaient engagées à le fléchir, il s'éloigna de Paris pour échapper à leurs sollicitations.

Cependant la nouvelle de la présence à Paris de nos héroïnes s'était répandue dans la ville. Les personnages les plus distingués de la haute société, et plusieurs dames de la cour vinrent leur rendre visite.

Un matin le carrosse de Madame de Brienne s'arrêta devant le monastère des Ursulines : c'était la comtesse elle-même, accompagnée de Madame de La Peltric^ qui venait prendre les deux religieuses pour les conduire à Saint-Germain, où la reine Anne d'Autriche désirait les voir. Elles furent toutes confuses de l'accueil gracieux et cordial qu'elles reçurent, de la sympathie et de la vénération dont elles furent l'objet. La reine ne pouvait se lasser d'admirer la générosité avec laquelle Madame de La Peltrie, dans la fraîcheur de l'âge, à l'entrée d'une carrière pleine de séduisantes promesses, renonçait à tout, pour aller s'ensevelir dans les forêts du nouveau monde, et se consacrer avec tous ses biens à la conversion des tribus sauvages. L'éminente sainteté de la Mère de l'Incarnation, l'expression d'extase habituelle qui resplendissait sur sa physionomie, dans son regard calme et limpide, l'empreinte de recueillement et d'austérité gravée surtoua

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ses traits, l'onction mystique de chacune de ses paroles la ravirent d'admiration. Cette courte entrevue lui fit concevoir de notre sainte une estime qui surpassait toutes les louanges que lui en avaient faites les dames de la cour.

Ce sentiment d'admiration se changeait en témoignages d'attendrissement et d'affectueuse compassion, lorsqu'elle jetait les yeux sur sa compagne, dont la tendre jeunesse et la délicate complexion semblaient s'allier si peu avec tant de courage et de générosité. La reine ne pouvait retenir ses larmes en songeant à toutes les traverses et à tous les dangers auxquels cette frêle existence allait être exposée. Elle voulut savoir jusqu'aux moindres circonstances d'une entreprise si extraordinaire; et lorsqu'elle eut appris l'objection qui s'était élevée contre le départ de la Mère de Saint-Jérôme, elle envoya sur-le-champ un gentilhomme de sa cour à l'archevêque de Paris, pour le prier de sa part d'accorder cette religieuse à Madame de La Peltrie ; mais l'archevêque, qui s'était douté de cette nouvelle tentative, s'était dérobé d'avance à toutes les recherches.

Une croix plus amère attendait la Mère de l'Incarnation avant son départ de Paris. Son fils avait mandé au Père de La Haye qu'il désirait entrer dans la Compagnie de Jésus, et l'avait prié de lui servir d'intercesseur auprès du provincial. Le Père de La Haye crut qu'il ne pouvait choisir de circonstance plus favorable pour faire cette demande, que la présence de la Mère

de l'Incarnation. Il lui communiqua la lettre de son fils, afin de se concerter avec elle sur le parti qu'il y avait à prendre. La vertueuse mère fut au comble de ses vœux, et conclut avec lui qu'il fallait sans tarder faire venir le jeune homme à Paris. Dès son arrivée, il fut présenté au Père Dinet. Malheureusement celuici s'aperçut qu'il souffrait d'une attaque de surdité, dont les suites lui donnèrent de sérieuses appréhensions. Croyant, en outre, ne découvrir en lui qu'une médiocre intelligence, il se trouva dans un pénible embarras. D'un côté, il craignait d'affliger le cœur si sensible d'une mère ; de l'autre, il ne pouvait se résoudre à se charger d'un sujet qu'il croyait privé des aptitudes requises par les règles de la Compagnie. Afin d'atténuer le coup, il donna pour prétexte le nombre des novices, ajoutant que, si le jeune homme persistait dans son désir, il pourrait être admis après son cours de philosophie.

Heureusement les craintes du Père provincial ne s( réalisèrent point. L'infirmité physique qu'il avait cru remarquer n'eut aucune suite ; et loin d'être dépourvu des qualités de l'esprit, le jeune homme donna dans la suite des preuves d'une haute intelligence.

Enfin les derniers préparatifs du voyage furent terminés vers le commencement d'avril, et la petite colonie canadienne se dirigea sur Dieppe, laissant à Paris un nombreux cercle d'amis tout remplis d'estime pour leurs vertus et entièrement dévoués à leur œuvre. Le Père Lalemant les rejoignit à Rouen et leur annonça

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que le vaisseau de Madame de La Peltrie n'attendait plus que leur arrivée pour faire voile.

La Mère de l'Incarnation et la Mère de Saint- Joseph furent reçues par les Ursulines de Dieppe, où leur présence alluma les flammes de la charité apostolique dans le cœur d'une jeune religieuse. La Mère Cécile de Sainte-Croix sollicita et obtint la faveur de se joindre à elles. Cette précieuse conquête les dédommagea de la perte qu'elles avaient faite à Paris. Mais à peine la Mère de l'Incarnation en avait-elle rendu ses actions de grâces à Dieu, qu'elle se vit dans l'obligation de lui faire des vœux pour la conservation de celle qu'elle avait si heureusement amenée jusqu'au port.

En apprenant l'élection de la Mère de Saint-Joseph pour la mission du Canada, toute la famille de M. et Madame de La Troche, et particulièrement l'évêque de La Rochelle, oncle maternel de la Mère de Saint- Joseph, accablèrent ses parents de reproches d'y avoir accordé un consentement si facile. Ils prétendirent que la colonie n'était qu'un repaire de pirates et de filles de mauvaise vie ; et que d'y laisser aller leur enfant, c'était imprimer à leur famille une flétrissure indélébile.

Quelque absurde et ridicule que fût cette accusation, M. et Madame de La Troche en furent tellement effrayés, qu'ils envoyèrent en toute hâte après leur fille un homme de confiance, porteur d'une révocation de leur consentement, avec ordre de l'arrêter en quelque endroit qu'elle fût, et de la ramener au monastère de

Tours. On peut juger de la douleur et de l'inquiétude de la jeune religieuse à cette nouvelle. Elle ne se laissa cependant pas décourager ; et tandis que la Mère de l'Incarnation élevait ses mains pures vers le ciel pour détourner l'orage, elle écrivit à ses parents, afin de les détromper, et de leur faire voir que la colonie française, loin de ressembler à la peinture qu'on leur en avait faite, était, par les mœurs admirables et la piété de ses habitants, la plus parfaite image de la primitive Église. Elle puisa dans sa foi une éloquence si merveilleuse et des supplications si ardentes, qu'ils se laissèrent enfin désarmer. Seulement, afin d'éviter tout reproche de la part de leur famille, ils remirent leur décision finale entre les mains de Dom Raymond de Saint-Bernard. Sa réponse était facile à prévoir ; oar la connaissance intime qu'il avait de la vocation âurnaturelle de la Mère de Saint-Joseph ne lui permettait pas le plus léger doute. Néanmoins, par déférence pour M. et Madame de La Troche, il se transporta à Dieppe, d'où il leur écrivit, après un nouvel examen, de manière à dissi^^er toutes leurs inquiétudes.

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