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CHAPITRE DEUXIÈME

Traversée de l'Océan — Arrivée à Québec.

Enfin Paurore du jour qui devait éclairer le départ de nos saintes missionnaires de France, apparut dans l'éclat d'une radieuse matinée du printemps. On était en effet au 4 mai 1639. Une brise favorable soulevait légèrement les flots de la mer, étincelante dee premiers feux du joui, et jetait leur écume aux falaises de Dieppe. liCS vaisseaux se balançaient déjà dane la rade, et n'attendaient que l'arrivée des passagers pour •déployer leurs voiles. De grand matin, les Ursulines firent leurs adieux à leurs sœurs de Dieppe, et se transportèrent à l'Hôtel-Dieu, où les attendaient trois religieuses hospitalières, qui allaient entreprendre le voyage avec elles. Ces trois nouvelles compagnes étaient la Mère Marie Guenet de Saint-Ignace, la Mère Anne Le Cointre de Saint-Bernard et la Mère Marie Forestier de Saint- Bonaventure. Toutes trois venaient fonder, sous les auspices de la duchesse d'Aiguillon,

nièce de Richelieu, l'hôpital des Augustines deQuébec, destinées, comme les Ursulines, à grandir dans les œuvres de charité, travaillant toujours de concert au même triomphe, élevant ensemble deux des plus magnifiques colonnes qui soutiennent aujourd'hui l'Eglise du Canada.

La sainte Messe fut célébrée à l'intention des voyageuses, qui toutes communièrent pour l'heureux succès de leur voyage. Au sortir du monastère, la gouvernante de Dieppe vint elle-même les recevoir. Elle les fit monter dans son carrosse, et les conduisit au bord de la mer, où déjà la ville entière était accourue pour jouir d'un spectacle si nouveau et si attendrissant.

Madame de La Peltrie voulut s'embarquer sur le petit navire qu'elle avait frété ; mais les officiers de la compagnie des Cent- Associés ne le permirent pas : ils la firent monter, avec toute sa suite, sur leur meilleur vaisseau, le Saint-Joseph, commandé par le capitaine Bontemps. La pieuse cohorte se composait de Madame de La Peltrie et de sa suivante, de trois religieuses ursulines et de trois hospitalières, outre les PP. Poucet et Chaumonot, et le P. Vimont, qui venait d'être nommé supérieur général des missions du Canada. *

" Lorsque je mis le pied dans la chaloupe, raconte la Mère de l'Incarnation, il me sembla entrer en pa-

* 11 succédait au P. I^e Jeune.

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radis, puisque je commençais à risquer ma vie pour celui qui me Pavait donnée. Je chantais en moi-même les miséricordes de Dieu, qui me dirigeait avec tant d'amour."

M. de Bernières vint les conduire jusque sur le navire, accompagné du P. Lalemant ; il ne cessa de leur prodiguer, jusqu'au dernier instant, les attentions les plus touchantes. Ce grand serviteur de Dieu eût bien souhaité de les suivre jusqu'au delà des mers, et de s'attacher pour toujours à leur œuvre de dévouement ; mais il comprenait qu'il leur rendrait plus de services en restant en France, pour veiller à la fortune de Madame de La Peltrie et travailler au soutien de la fondation. En effet, sans l'intérêt continuel qu'il y prit jusqu'à sa mort et les peines incessantes qu'il se donna, les religieuses eussent été contraintes de repasser en France. Mais ce qu'il ne put faire par lui-même, il le fit plus tard par un de ses neveux, qui vint quelques années après au Canada, et qu'on peut compter parmi les plus saints prêtres qui aient fécondé cette Église naissante.

'' Enfin, ajoute la Mère de l'Incarnation, il fallut se séparer avec bien de la douleur, et quitter notre ange gardien pour toujours. * On étend les voiles, le vent nous emporte, et je quitte la France pour n'y plus retourner jamais, et dans une ferme résolution de

* M. de Bernières mourut, plein de jours et de mérites, le 8 mai

consacrer ma vie au service des nations sauvages pour les assujettir à leur roi légitime, mon céleste et divin époux."

Le ciel et la nature semblaient se réunir pour assurer à l'équipage une heureuse traversée. Le vaisseau, incliné sous ses blanches ailes gonflées par la fraîche brise qui descendait, tout embaumée, des côtes de France, cinglait rapidement sur les eaux de la Manche. Le spectacle enchanteur d'une mer éclatante, sous un ciel d'azur, aux rayons du soleil levant, épanouissait toutes les espérances, et répandait la sérénité dans tous les cœurs.

Mais à peine le groupe des passagers, réunis sur le pont du navire, avait-il salué, d'un dernier et mélancolique regard, cette terre mille fois aimée de la France, qui s'éloignait rapidement derrière le vaisseau; à peine les lignes blanchâtres des rivages de la Normandie avaient-elles disparu sous les flots, qu'un danger imminent faillit engloutir d'un seul coup tant d'espoir à la veille de se réaliser. Plusieurs voiles, dont le nombre croissait à chaque instant, s'élevaient à l'horizon ; et bientôt ils reconnurent une flotte espagnole de plus de vingt vaisseaux, qui se dirigeait sur eux. Le capitaine ne vit d'autre ressource, pour éviter de tomber entre leurs mains, que de longer de près la côte d'Angleterre. Cette manœuvre les sauva.

La traversée fut longue et orageuse. Cependant,à l'ex. ception de treize jours, pendant lesquels le vaisseau fut trop violemment ballotté par la tempête, les mission-

naires purent célébrer la sainte messe et les religieuses eurent la consolation de participer chaque jour au banquet sacré. La petite communauté, réunie dans une chambre spacieuse et présidée par le P. Vimont, offrait par sa ferveur l'image -de la vie paisible et recueillie du cloître. La méditation se faisait régulièrement chaque matin ; et l'office canonial récité en chœur par les religieuses, les Ursulines d'un côté, les Augustines de l'autre, rompait par sa douce psalmodie les longues heures dujour. Quelle harmonie plus sublime que celle de ces voix pures dont le sourd murmure de la vague, qui venait battre les flancs du navire, marquait la majestueuse cadence ! Quel plus magnifique contraste que cette oasis paisible, habitée par des anges visibles protégés par les esprits célestes, et flottant au milieu du désert de l'Océan en fureur !

Cependant la violence des vents avait poussé le vaisseau vers les mers du Nord. Un matin, jour de la fête de la sainte Trinité, pendant qu'on chantait les derniers versets de l'office, un cri d'efi'roi retentit sur la dunette. En un instant, tout l'équipage fut sur le pont et l'on aperçut, à travers une brume épaisse, une énorme montagne de glace que le courant poussait avec impétuosité sur le vaisseau. Elle était si près qu'on entendait la mer se briser en écume sur ses flancs. " On eût dit une ville flottante. On y voyait, ou l'on croyait y voir des donjons avec leurs créneaux. Les glaçons accumulés formaient des flèches et des clochers, dont la cime se perdait dans la bru-

me." Comme le vent était trop faible pour en éloigner le vaisseau, le naufrage paraissait inévitable. Aussi, tout le monde se crut perdu ; et le P. Vimont avait même déjà donné l'absolution générale.

" Pendant tout ce désordre, dit la Mère de Plncarnation, mon esprit et mon cœur étaient dans la plus grande tranquillité dont il soit possible de jouir ; et je n'eus pas un seul mouvement de frayeur. Ainsi je me trouvais toute prête à faire un holocauste parfait de moi-même. J'avais en vue toutes les faveurs que Notre-Seigneur m'avait faites au sujet du Canada, son commandement, ses promesses, sa conduite, et malgré tout cela, j'étais indifférente de vivre ou de mourir. Cependant un sentiment me disait que nous arriverions à bon port. Madame de La Peltrie se tenait comme collée à moi, afin que nous pussions mourir ensemble, et je disposais mes habits pour me trouver dans un état décent, lorsque le vaisseau viendrait à se briser."

En ce moment critique, le P. Vimont fit un vœu à la Mère de Dieu au nom de tout l'équipage, pendant que la Mère de Saint-Joseph commençait à réciter les litanies de la sainte Vierge, auxquelles tout l'équipage répondit en se précipitant à genoux.

A cet instant même, le pilote, ayant reçu l'ordre de mettre le gouvernail d'un côté, le tourna par mégarde en sens opposé ; mais cette manœuvre, qui naturellement devait les perdre, fut la cause providentielle de leur salut. Le vaisseau effleura légèrement la glace et s'éloigna sans danger.

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" Quoique nous fussions traitées et logées aussi bien qu'on peut l'être sur mer et dans un très beau navire, accommodé de tout, il y a néanmoins tant à souffrir pour les personnes de notre sexe et de notre condition qu'il faut l'avoir éprouvé pour le croire. Pour moi, je pensai mourir de soif, parce que les eaux douces s'étaient gâtées dès la rade, et que mon estomac ne pouvait supporter les boissons fortes. Je passai presque tout le voyage sans dormir, et cette insomnie était accompagnée d'un mal de tête d'une violence extrême. Cependant je possédais une paix très grande dans l'union de mon souverain et unique bien, et je, n'en faisais pas moins tous mes exercices, et tout ce qui était nécessaire pour le service du prochain."

La Mère de l'Incarnation rapporte encore deux in- 4 cidents où l'équipage courut de graves dangers. En vue de la première terre, qu'elle ne nomme point, les passagers voulurent descendre au rivage pour accomplir le vœu que le P. Vimont avait fait au nom de tous. Dans leur empressement, ils se jetèrent en foule dans la chaloupe et faillirent la faire chavirer et couler sous le vaisseau.

A l'entrée du golfe Saint- Laurent, le navire s'égara, pendant la brume, au milieu de récifs dangereux, où il erra longtemps sans pouvoir trouver aucune issue.

Enfin, le 15 juillet, après trois mois de cette longue et pénible navigation, le Saint- Joseph ieta l'ancre dans le port de Tadoussac, où tous les vaisseaux venant d'outre-mer faisaient alors station.

De là, nos chères voyageuses remontèrent le fleuve dans une légère embarcation. Le dernier jour de juillet, elles côtoyaient l'île d'Orléans, et mettaient pied à terre, au soleil couchant, à l'extrémité supérieure de l'île.

*' Nous conçûmes quelque espérance d'arriver à Québec, mais la marée se trouvant contraire, et le vent n'étant pas assez favorable, il fallut attendre au lendemain ; et comme l'endroit était beau et le débarquement facile, on nous mit à terre. Mais comme pour lors ce lieu n'était point habité, on y fit trois cabanes à la façon des sauvages ; les religieuses se mirent dans l'une, les religieux dans l'autre, et les matelots dans la troisième. Nous avions une joie qui ne se peut exprimer de nous voir dans ces grands bois, que nous fîmes retentir de nos cantiques." *

Le petit navire de Madame de La Peltrie, qui les avait devancées de quelques jours, avait déjà apporté à Québec la nouvelle de leur arrivée, et répandu l'allégresse dans la ville. La population était dans cette joyeuse attente, lorsque, dans la soirée du 31 juillet, on apprit qu'elles étaient campées au bout de l'île d'Orléans. M. de Montmagny, alors gouverneur de la Nouvelle-France, assembla aussitôt son conseil et résolut de leur faire une réception digne de sa piété, de la grande œuvre qu'elles venaient inaugurer, et de

* Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec.

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la reconnaissance de la colonie. Il fut décidé qu'elles n'entreraient dans le port que le lendemain matin. M. de Montmagny expédia immédiatement sa chaloupe, remplie de rafraîchissements, et toute pavoisée, pour les ramener en triomphe. -Dès la pointe du jour, toute la population était sur pied, les yeux tournés vers l'île d'Orléans, d'où l'on voyait se détacher les légères embarcations qui portaient les hôtes tant désirés. M. de Montmagny, accompagné de la garnison et suivi de la ville entière, descendit au rivage pour les recevoir. Les canons du fort Saint- Louis les saluèrent par une joyeuse salve au moment où elles touchèrent le port. En mettant pied à terre, la Mère de l'Incarnation et ses compagnes se prosternèrent avec un pieux respect, et embrassèrent avec enthousiasme cette terre, objet de tant de vœux.

Après les premières félicitations, le cortège prit le chemin de la Haute- Ville, aux acclamations de la foule, ivre de joie, et se rendit en procession à l'église de Notre-Dame de Recouvrance, où un Te Deum solennel fut chanté au bruit réitéré des salves d'artillerie. * La chapelle rustique, ornée de guirlandes de verdure, resplendissait comme aux plus beaux jours de fête. La sainte messe fut célébrée avec toute la

pompe que permettait cette Eglise naissante, et toutes

* La chapelle de N.-D. de Recouvrance, bâtie par Champlain en 1633, fut incendiée le 15 juin 1640. Elle s'élevait à peu près «nr l'emplacement du presbytère de la calh 'drnlo.

les religieuses communièrent en actions de grâces de leur heureuse arrivée.

Agenouillée près de la balustrade, au milieu de ses sœurs, la Mère de l'Incarnation demeura longtemps plongée dans un saint ravissement, répandant son âme en cantiques d'allégresse aux pieds du Seigneur, qui avait enfin mis le comble à tous ses désirs.

Jouissez de votre bonheur, ô vénérable Mère I car vous voilà parvenue, après tant de soupirs, au sein de votre nouvelle patrie ! Vous voilà en possession de cette terre que le ciel vous a donnée en partage, qu'il vous a montrée en songe, comme autrefois la terre de Chanaan au patriarche Jacob. Vous l'arroserez de vos sueurs, vous la fertiliserez de vos travaux. Vous y sèmerez dans les larmes ; mais aussi vous y moissonnerez dans la joie. Car vos enfants y croîtront et y multiplieront comme les étoiles du firmament ! Et quand, pleine de jours et de mérites, vous irez recueillir votre couronne immortelle, c'est d'ici que votre âme s'envolera au sein de la gloire !

Après la célébration des divins mystères, le cortège reprit sa marche vers le château Saint- Louis, où tout ce qu'il y avait alors de plus distingué dans la colonie vint complimenter nos héroïnes et leur offrir le témoignage de leur reconnaissance. Le gouverneur les invita ensuite à prendre le déjeuner à sa table, en compagnie des principaux citoyens. Enfin il voulut lui-même conduire chacune des deux communautés à l'habitation qui lui avait été destinée. Toute la

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journée se passa en réjouissances publiques, les magasins furent fermés et tous les travaux suspendus, comme en un jour de fête.

Les Hospitalif^res furent logées dans une maison voisine du fort Saint-Louis, appartenant à la compagnie des Cent-Associés. Les Ursulines occupèrent une petite maison située sur le rivage de la Basse- Ville, * au pied du sentier de la montagne, non loin du lieu où fut élevée plus tard l'église de Notre-Dame des Victoires.

Le lendemain, les Jésuites les emmenèrent visiter leur mission sauvage de Sillei-y, fondée deux ans auparavant (1637) par le commandeur de Sillery, en faveur des familles montagnaises et algonquines converties à la foi. t

* Elle était bâtie sur un quai, à l'endroit qu'occupe aujourd'hui l'hôtel Blanchard.

f M. Noël Brûlart de Sillery, commandeur de l'ordre dp> Malte, était membre d'une famille puissante à la cour de France. Successivement ambassadeur à Madrid et à Rome, il y déploya une haute habileté, et fut nommé ministre d'État par Marie de Médicis. Mais dégoûté des honneurs du monde, il renonça à toutes ses dignités, se consacra à Dieu et fut ordonné prêtre en 1634, Comme il était membre de la compagnie de la Nouvelle-France, il voulut contribuer à la conversion des Sauvages, et fit construire, à une lieue et tiers au-dessus de Québec, la bourgade qui porta depuis le nom de Saint-Joseph de Sillery. Elle consistait en une chapelle, une résidence pour les missionnaires, un hôpital, un fort et plusieurs maisons pour les néophytes. Cet illustre bienfaiteur du Canada mourut en odeur de sainteté en 1640. Son éloge funèbre fut prononcé par eaini Vincent de Paul

Cette première entrevue fut une scène d'attendrissement indicible. Ne pouvant contenir leur joie en apercevant les petites sauvagesses qui allaient devenir leurs enfants, la Mère de l'Incarnation, Madame de La Peltrie et leurs compagnes se jettent à leur cou, les embrassent avec effusion, les arrosent de leurs larmes, les couvrent de baisers. Elles les prennent sur leurs genoux, les contemplent avec amour. Elles parcourent toute la bourgade, entrent dans chacune des cabanes et ne peuvent rassasier leurs yeux de la vue des bons sauvages, qui les regardent tout immobiles d'étonnement et d'admiration. Ceux-ci ne peuvent comprendre le dévouement de ces vierges d'outre-mer, " qui n'ont point d'hommes," disent-ils, et qui aiment tant leurs âmes. Cet attachement spontané, cette tendresse soudaine pour des familles qu'elles voient pour la première fois, leur est encore un mystère. D'abord ils les suivent avec cette réserve caractéristique de leurs nations, puis ils s'attachent à leurs pas, entraînés par un charme irrésistible. On arrive ainsi à la petite chapelle, où tous les sauvages entonnent dans leur langue un cantique de louanges et d'actions de grâces. L'émotion ne connaît plus de bornes, et les religieuses, prosternées dans la sainte chapelle, baignent le parvis de leurs larmes. Pour couronner cette touchante cérémonie, Madame de La Peltrie est invitée à servir de marraine à quelques nouveaux catéchumènes, qui sont baptisés par le» missionnaires récemment arrivés.

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" Ces visites passées, disent les Relations des Jésuites, les Hospitalières et les Ursulines se séparèrent après s'être embrassées mutuellement. On dressa des autels dans leurs maisons pour y dire la sainte messe, et ces bonnes religieuses se renfermèrent dans leur clôture pour commencer les exe'rcices de leurs instituts respectifs." *

* Relations de 1639.

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