CHAPITRE QUATRIEME
Madame de La Peltrie à Montréal
Ce fut au printemps de l'année 1641, que fut posée la première pierre du monastère des Ursulines, sur le lieu même où il s'élève encore aujourd'hui. Le terrain avait été concédé aux fondatrices, en 1639, par la compagnie des Cent-Associés. *
Mais avant le jour où, pour habiter ce nouveau monastère, la Mère de l'Incarnation devait quitter le pauvre séjour de la Basse- Ville, autre étable de Bethléem, témoin de la naissance delà vie monastique en Canada, f
^ Une première concession avait été faite en 1637, pour favoriser " le dessein d'un personnage de qualité et singulière piété de contribuer à l'établissement et dotation d'une maison de religieuses à Québec, qui eussent soin d'élever les jeunes filles des Sauvages et des Français qui résident en la Nouvelle-France." Hist. des Ursulines de Quéoec.
t I^es Récollets n'ayant séjourné qu'en passant au Canada, avant les Jésuites, et ceux-ci étant plutôt un ordre de missicmnaires qu'un ordre monastique proprement dit, les Ursulines et les Hospitalières peuvent être regardées comme les fondatrices de la vie monastique en Canada.
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que d'épreuves, de tribulations, de déchirements intérieurs allaient assaillir son austère existence I Que de larmes silencieuses dans le secret de l'oraison! Que de nuits sans sommeil sur son âpre couche, après de longues journées de labeur et de - fatigue ! Il semble cependant, au premier abord, que la Mère de l'Incarnation n'avait plus rien à désirer. En possession du trésor qui faisait depuis tant d'années l'unique objet de ses vœux; au milieu d'un peuple de sauvages, à qui du matin au soir elle annonçait le royaume de son Époux; au centre de la plus fervente chrétienté qui fût peut-être alors dans l'Eglise; dans le continuel exercice de ce que la pénitence offre de plus austère et la charité de plus éminent ; rien ne se présentait à son esprit ni à ses yeux qui ne fût capable de la ravir dans l'admiration des miséricordes de son Dieu. Que pouvait-elle envier aux anciens anachorètes, aux solitaires de la Thébaïde, vivant du fruit de leur travail, sous les palmiers du désert, entre les jeûnes et les prières. Reléguée, comme eux, aux extrémités du monde, au fond du désert des forêts, comme eux elle partageait ses jours entre les sublimes contemplations et les plus rudes pénitences. Mais le repos n'est pas de cette vie; la jouissance n'est qu'au terme; et le Seigneur doit, ce semble, à sa gloire, à son Eglise et à ses élus, de fournir sans cesse de nouvelles occasions d'agir et de souffrir pour son amour à ces grandes âmes, qui, par leur fidélité, leur courage et leur
pureté, sont parvenues à cet heureux état, où tout se convertit pour elles en mérite. *
Telle fut la conduite qu'il tint plus que jamais à l'égard de sa servante ; la prédiction lui en avait même été faite dans une extase prophétique. D'abord, la paix dont elle avait joui jusqu'à son départ de France prit un caractère différent. " Paix solide et profonde^ mais quoiqu'en moi, éloignée de moi ; d'autant que pour sa subtilité, je ne la voyais que comme dans une région fort éloignée ; ce qui était très pénible à la nature, et crucifiait fort l'esprit; car les puissances de l'âme demeurèrent comme mortes et attachées à la croix. L'on conçoit dans cet état ce que c'est que servir Dieu à ses dépens.
" De cette disposition, j'entrai dans une autre bien plus crucifiante encore. Je me voyais dépouillée, ce me semblait, de tous les biens de la grâce, et de toua les talents naturels, extérieurs et intérieurs que Dieu avait mis en moi. Je perdais la confiance de ceux qui me conduisaient ; et les personnes les plus saintes, et pour qui j'avais eu plus d'ouverture, étaient celles de qui je recevais les plus grands sujets de mortification, Dieu permettant qu'elles eussent des tentations continuelles d'aversion pour moi."
Ainsi le ciel et les créatures étaient conjurés contre elle. Les croix les plus navrantes, suscitées par les
* Le P. de Charlevoix.
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personnes qui lui étaient les plus chères, venaient déchirer son âme déjà brisée par les désolations intérieures. Sa douce et tendre amie, la Mère de Saint- Joseph, fut pour elle la cause involontaire de chagrins d'autant plus douloureux qu'ils faisaient vibrer les fibres les plus délicates du cœur, la sensibilité exquise de l'amitié. Ses efforts pour établir l'unité de règle dans son monastère la rendirent suspecte à la communauté de Tours. Son directeur même se préjugea et s'aigrit contre elle. Enfin, pour comble d'affiictions. Madame de La Peltrie, qui depuis l'arrivée des Ursulines, ne s'était jamais séparée d'elles, qui avait partagé, avec un courage surhumain, toutes leurs privations dans le misérable réduit qu'elles habitaient, les quitta tout à coup, dans le dessein d'aller créer une nouvelle fondation à Montréal.
Vers la fin de l'été 1641, M. de Maisonneuve, suscité de Dieu par des voies extraordinaires, débarquait à Québec avec Mlle Mance et une troupe de braves pour aller planter l'étendard de la croix et de la France sur l'île de Montréal. Entraînés par cet esprit religieux et chevaleresque, ils venaient y établir une colonie, et servir de rempart aux incursions des Iroquois. Comme la saison était trop avancée pour commencer leur établissement, ils passèrent l'hiver à Sillery, chez M. de Puiseaux, vieillard vénérable qui consacrait ses jours et sa fortune à la conversion des sauvages. Pendant les longues soirées de l'automne, Madame de La Peltrie fit connaissance avec Mlle Mance et se lia d'une sainte
amitié avec elle. Eprise de plus en plus de son rare mérite, et vivement sollicitée par elle et les siens, elle s'enthousiasma pour l'œuvre de Montréal, et se crut appelép à y renouveler ce qu'elle avait si heureusement commencé à Québec.
Au printemps de 1642, elle partit avec Mlle Mance. emportant tous ses meubles, et emmenant avec elle sa suivante, * et un jeune homme attaché à son service.
Ce départ laissa les Ursulines, déjà si pauvres, dans un dénûment complet. Il ne leur resta plus qu'un petit nombre de meubles qu'elles avaient apportés de France, et trois lits pour leurs quatorze élèves. " Nous les faisons coucher sur des planches, écrivait la Mère de l'Incarnation ; nous mettons sous elles ce que nous pouvons pour en adoucir la dureté; et nous empruntons aux magasins des peaux pour les couvrir, notre pauvreté ne nous permettant pas de faire autrement."
Ce dépouillement extrême faisait peu d'impression sur la grande âme de la Mère de l'Incarnation. Cette amante désespérée de la pauvreté de Jésus-Christ t avait même trouvé des délices à s'arracher ces dernières ressources.
" En rendant ces meubles, dit-elle, je sentais une grande joie en moi-même, m'imaginant que Dieu me traitait comme saint François, qui, abandonné de son père, lui rendit jusqu'à ses habits."
* Charlotte Barré.
f Expression de Bossuet clans le panégyrique de saint François.
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Mais ce qui lui perçait l'âme d'un glaive, c'était cette cruelle séparation d'une amie, d'une bienfaitrice insigne, et la perspective de l'abandon de ses chères élèves que l'inflexible nécessité allait bientôt disperser et rendre à leurs forêts. Les fruits admirables qu'elle avait déjà recueillis de ses travaux ne servaient qu'à envenimer davantage ses blessures. Dès la première année, cinquante élèves sauvages avaient été instruites, et plus de sept cents Indiens, tant hommes que femmes, avaient été assistés spirituellement et corporellement. Fallait-il donc renoncer pour jamais à ces riches moissons?
Cependant M. de Bernières lui écrivait : " Il faut se résoudre à congédier vos élèves et vos ouvriers, ne pouvant suffire à leur entretien, puisque pour payer seulement le fret de ce que je vous envoie, il me faut trouver neuf cents livres, ce qui forme tout le revenu de votre fondation. Et de plus, si Madame votre fondatrice vous quitte, comme j'y vois de grandes apparences, il vous faudra revenir en France, à moins que Dieu ne suscite une autre personne qui vous soutienne."
Pendant que toutes les espérances et les ressources humaines croulaient ainsi autour d'elle, la Mère de l'Incarnation resta ferme dans son imperturbable confiance en Dieu. Elle résolut de retenir ses pensionnaires sauvages, de continuer ses aumônes aux pauvres indigènes qui venaient en foule implorer sa pitié, et d'achever la construction du monastère. " M. de Ber-
nières sera épouvanté en voyant que je lui demande des vivres comme à l'ordinaire, et que de plus je lui envoie des parties pour six mille livres, qui ont été employées à payer les gages de nos ouvriers, et à l'aohat des matériaux de notre bâtiment, sans parler du fret du vaisseau ; car en tout cela, nous n'avons que la providence de Dieu. On dit que tout est perdu; et cependant je me suis sentie portée intérieurement à poursuivre ce que Notre-Seigneur nous a fait la grâce de commencer en sa nouvelle Eglise." Tant de calme, d'assurance et d'énergie dans un si profond dénûment, semblerait le fruit de la surabondance des consolations xîélestes ; cependant cette détresse extérieure n'était qu'une pâle image de la détresse de son âme. Elle se voyait, en ce temps-là même, ensevelie dans les plus épaisses ténèbres et assaillie par des tentations de désespoir qui la plongeaient dans un abîme d'humiliations. "Je me voyais infiniment digne de mépris, et la plus vile créature qui fût au monde. Dans ce sentiment, je ne pouvais me lasser d'admirer la bonté et l'humilité de mes sœurs de vouloir bien me souffrir, et dépendre de moi. Je n'osais presque lever les yeux, tant était pesant le poids de cette humiliation ; et c'est ce qui me portait à descendre aux actions les plus basses, ne m'estimant pas digne d'en faire d'autres.
" Aux récréations, je n'osais presque parler ; et j 'é- Xîoutais mes sœurs avec respect; néanmoins j'évitais toute singularité, autant qu'il m'était possible. J'avais aussi l'esprit libre pour les fonctions de ma charge et
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l'étude des langues sauvages. Je n'ai point su que perspnne se fût aperçu de ce que je souffrais, quoique alors j'eusse l'idée que tout le monde voyait ma misère comme je la voyais. Je m'ouvrais peu au P. Le Jeune, me trouvant dans l'impuissance de le faire davantage ; mais ce grand serviteur de Dieu en connaissait assez pour me porter compassion, et pour en appréhender les suites.
*' Parmi ces ténèbres affligeantes, il s'élevait quelquefois un rayon de lumière qui éclairait mon âme et m'embrasait d'amour. J'étais tout à coup saisie d'un transport extraordinaire, en sorte qu'il me semblait être en paradis et jouir de Dieu qui m'enivrait de ses faveurs. Mais que cette extase était courte ! Ce n'était que comme un de ces rayons du soleil qui percent inopinément la nue et qui, en disparaissant soudain, font paraître le jour encore plus obscur qu'il ne semblait auparavant. Aussi ces grandes caresses ne servaient qu'à appesantir de plus en plus ma croix et me rendre mes peines plus sensibles; car je passais d'un abîme de lumière et d'amour dans un abîme de ténèbres douloureuses; du séjour de la gloire, je me sentais précipitée dans un enfer où régnaient des tristesses mortelles. Ce qui me causait les peines les plus amères, c'était une tentation de désespoir, née en moi dans ces ténèbres, sans que j'en connusse la cause. Je me fusse perdue dans cette tentation, si la bonté de Dieu ne m'eût soutenue par une vertu secrète. Car j'étais quelquefois arrêtée subitement, et je me voyais réellement sur le
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bord de l'enfer. Et il me semblait que de la bouche de l'abîme sortaient des flammes pour m'engloutir. Je sentais même en moi une disposition qui me portait à m'y précipiter pour faire déplaisir à Dieu. Mais aussitôt la bonté divine, par une effusion de l'Esprit- Saint, semblait exciter la partie supérieure à vouloir en effet être précipitée dans l'enfer, non pour lui déplaire, mais afin que sa justice fût satisfaite dans le châtiment éternel de mes indignités. Cet acte était une simple vue de foi. Je voyais que je méritais l'enfer, et je consentais à y être précipitée pour un temps, pourvu que je ne fusse point privée de l'amitié de Dieu."
Dans l'ardeur de ce transport, l'humble pénitente fit une confession générale de toutes les fautes de sa vie; miroir fidèle où se peignent toute l'innocence et la candeur de cette âme angélique.
" Qui me donnera des larmes de sang pour pleurer toutes mes iniquités? 0 mon céleste Epoux I comment avez-vous permis qu'une âme que vous avez tant chérie, vous ait tant offensé? Et comment ne l'avez- vous pas jetée sous les pieds des démons ? Recevez donc au moins la confession de mes crimes, et châtiez-moi selon vos adorables jugements.
" Vous savez, ô mon chaste Epoux ! qu'au commencement, lorsque votre divine bonté m'appela extraordinairement, c'est-à-dire à l'âge de dix-neuf ans, après que vous m'eûtes fait voir l'erreur où j'étais, me croyant dans un état bien parfait, après que par l'excès de
VOS infinies miséricordes, vous m'eûtes lavée dans votre sang précieux, dans une occasion qui se présenta, je raisonnai et je délibérai si je ne retournerais pas dans la route du siècle, et dans la condition dont vous m'aviez délivrée. La tentation qui, sous l'ombre d'une raison spécieuse, et comme nécessaire, m'ébranla, m'eût infailliblement entraînée, si par votre immense bonté vous ne m'eussiez éclairée et affermie dans votre voie.
"Vous savez aussi qu'en deux autres occasions, lorsque j'étais encore dans le siècle, je m'amusai à de certaines complaisances qui tenaient de l'esprit de nature; que sous l'ombre du bien j'y croupis quelque temps ; et que si votre miséricorde ne m'en eût tirée, j 'aurais étouffé l'esprit de grâce, par lequel vous me conduisiez si amoureusement. Ah ! que j'en ai de douleur, et combien je mérite d'enfers ! Oui, oui, il est Juste, ô mon divin amour î que vous soyez satisfait.
" En une autre occasion, étant religieuse, je fis, ainsi qu'il me paraît, un acte d'hypocrisie: j'eus de faux sentiments d'humilité, qui me firent aller prier ma supérieure de m'humilier; et je crois qu'elle m'eût bien mortifiée de me prendre au mot ; car mon intention, comme je crois, n'était pas pure. J'avais un orgueil secret qui me faisait agir: c'est pourquoi je mérite toutes sortes d'humiliations. Exterminez donc. Justice incréée, exterminez sans pitié le néant et la poussière. Il n'y a point de châtiments qui ne soient trop d-oux pour moi.
" Une autre fois, sous l'ombre de justice, je donnai
un avis à ma supérieure ; et au fond, ce n'était qu'une vertu plâtrée ; et vous avez souffert tout cela, 6 mon divin Époux ! il est juste maintenant que vous en preniez vengeance. Me voilà courbée, châtiez-moi selon les lois que votre amour a établies. Ah! je vous demande pardon, anéantie sous les pieds des démons.
" Dans des entretiens que j'eus avec des personnes d'esprit, je me suis laissée aller à des pertes de temps, à des badinages, à des puérilités, eu égard à la gravité, à la sincérité, à la pureté de votre divine conduite sur moi. Je m'abandonnais à la complaisance de ces entretiens qui m'avaient portée à me trop épancher et à faire part aux sens de ce que j'expérimentais de spirituel dans l'intérieur. Votre esprit censeur me fit voir l'importance de cette faute, sans <|Uoi je serais tombée dans de grands relâchements au regard de cette pureté dégagée que vous voulez de moi. Vous ne me châtiâtes pas pour lors; il est donc juste que maintenant vous en fassiez justice, et que vous punissiez ma vanité, qui n'a été autre chose qu'un désir secret de ma propre excellence. Ah ! qu'il est vrai que vous ne voulez point qu'on gauchisse dans les voies du pur amour ! Je suis venue souiller votre nouvelle Église; jeme suis creusé des citernes pleines de boue, qui m'infectent de telle sorte que leurs exhalaisons sont capables de me perdre. Il semble que vous ayez permis au démon d'émouvoir toutes mes passions tour à tour. D'ailleurs je me sens liée et captive; et personne ne me saurait délivrer que vous.
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C'est donc de vous seul que j'attends ce secours ; car mes liens m'empêchent de faire le bien que je veux, et mes passions me veulent faire commettre le mal que je ne veux pas, et que je hais; ô Dieu de miséricorde! mettez-y la main, sans quoi c'en est fait de moi. Pardon de toutes mes saillies, de toutes mes imprudences, de tous les sentiments imparfaits dans lesquels je me suis échappée. Ce qui m'humilie davantage, c'est qu'avec la bassesse de mon cœur, qui me fait estimer digne de tout rebut, lorsqu'on me touche, j*ai le sentiment très vif.
" Ce sont aussi mes péchés qui sont cause que je porte une charge qui ne me permet pas de m'employer selon mon désir à l'instruction de nos chers néophytes. Hélas ! mon chaste Époux ! vous savez l'inclination que vous m'avez donnée pour cela. Ce qui me restait de consolation, c'était de leur apprendre à vous connaître et à vous aimer."
Ainsi s'exhalait en gémissements et en cris d'angoisse cette âme innocente et désolée à la vue des fautes de sa vie ; fragilités si légères qu'à peine peuton leur donner le nom de péché. Faut-il s'étonner après cela que Dieu ait honoré de tant de visites une âme toujours si pure et si bien préparée à les recevoir? Au milieu de ce bouleversement de toutes ses facultés, la Mère de l'Incarnation remplissait les devoirs de sa charge avec une lucidité d'esprit et une liberté d'action qui plongeaient son confesseur dans l'étonnement. Ce fut au plus fort de cette tourmente (1647)
qu'elle conclut, avec l'aide du P. Jérôme Lalemant, la grande affaire de l'union des deux branches de sa communauté sous une même règle. Son activité ne connaissait point de bornes : on la voyait presque en même temps au milieu des enfants, les nettoyant, les caressant, les instruisant; parmi les ouvriers, les animant, les éclairant de ses conseils, surveillant tous les travaux du monastère; dans les offices les plus vils, se faisant la servante des autres ; et avec cela ne manquant à rien des soins plus relevés et plus difficiles de sa charge. Le soir, la dernière au lit, le matin, la première sur pied ; toujours ou en prières ou en actions, elle commandait encore plus par exemples que par paroles. *
Ce fut aussi à cette époque qu'elle commença une longue correspondance avec différentes communautés de France, et avec une foule de personnes pieuses, afin de les engager à soutenir par leurs aumônes l'œuvre des Ursulines. Le nombre de lettres qu'elle écrivit, surtout pendant les douze premières années qui suivirent son arrivée en Canada, est vraiment prodigieux; elle dit elle-même que, durant un seul automne, elle en écrivit plus de six cents.
Les aumônes qu'elle obtint ainsi fournirent aux besoins les plus pressants de la fondation.
Cependant l'horreur de ce qu'elle appelait ses pé-
* Le Père de Charlevoix.
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chés avait pénétré jusqu'à la moelle de ses os, et l'avait animée d'une ardeur inexorable de vengeance contre sa chair. Un jour, dans le paroxysme de son indignation contre elle-même, elle se revêtit d'une haire, qu'elle porta très longtemps sans jamais l'ôter, pas même la nuit. Son confesseur, en ayant été averti, lui en .fit de sanglants reproches, et lui ordonna d'aller sur-le-champ déposer cet instrument de pénitence. La sainte, désolée, se jeta à ses pieds, et le supplia de vouloir bien entendre la déclaration de tous ses péchés et de toutes ses imperfections, afin de juger par lui-même de sa conduite criminelle et de lui en prescrire le châtiment. Le Père la repoussa d'abord ; mais enfin, attendri de ses larmes et de ses instances, il consentit à l'entendre. Elle lui fit aussitôt, sans examen, une confession générale de toute sa vie, avec une exactitude aussi précise que si elle y eût consacré de longs jours ; tant le pur amour, ajoute-telle, se montrait censeur jaloux et inexorable.
Cet acte d'anéantissement et d'humiliation fit fléchir l'inflexible rigueur du ciel: ses peines les plus amères s'évanouirent; quelques rayons percèrent la nuit de son âme désormais délivrée de ses agonies mortellec;. Madame de La Peltrie, après un séjour de dix-huit mois à Montréal, revint se fixer pour toujours au milieu du petit troupeau qu'elle n'avait délaissé un jour que pour courir après les brebis san? nombre qu'elle voyait se perdre au milieu des forêts et qu'elle eût voulu ramener toutes au bercail. Dans l'ardeur de sn
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flamme apostolique, elle avait même formé le projet de pénétrer jusqu'au pays des Hurons, à plus de trois cents lieues de Québec, à travers les forêts, les rapides, les lacs et les montagnes, pour annoncer à ces peuples barbares la bonne nouvelle du salut. Ses préparatifs étaient même déjà faits ; et elle n'attendait plus que la saison favorable pour s'embarquer, lorsqu'un Père Jésuite, arrivant de cette mission lointaine, lui fit voir si clairement l'inutilité d'un tel voyage, et le danger imminent de tomber entre les mains des farouches Iroquois, qu'elle se résigna enfin à abandonner son héroïque entreprise. Mais elle se consola en y établissant une fondation pour l'entretien d'un missionnaire de la Compagnie de Jésus.
Convaincue désormais que Dieu n'exigeait d'elle, pour l'accomplissement de sa vocation et pour sa coopération au salut de ces âmes délaissées, que ses ardentes supplications, ses mortifications ordinaires, et l'exercice de la charité auprès de ses petites sauvages, elle revint s'ensevelir dans sa retraite silencieuse des Ursulines, s'y assujettit à la clôture et à la règle, et y persévéra sans relâche jusqu'à son dernier soupir. *
* Ch. Saint©-] oi.