CHAPITRE TROISIEME
Résidence à la Basse-Ville — Coup d'œii sur la colonie — Épidémie— Nouvelles constitutions des Ursulines.
Dès les premiers jours, les PP. Jésuites confièrent aux Ursulines six petites filles sauvages et quelques jeunes Françaises, qu'elles commencèrent à instruire. La maison qu'elles occupaient en attendant la construction de leur monastère, était la propriété de M. Juchereau des Châtelets, et avait d'abord servi de magasin. C'était une misérable masure, divisée en deux chambres, dont la plus grande, qui n'avait que seize pieds carrés, servait tout à la fois de chœur, de parloir, de cellules et de réfectoire, et dont l'autre était réservée pour les classes.
Un petit appentis, contigu à la maison, fut construit pour y dresser la chapelle. L'enceinte du cloître était formée par une palissade en bois, qu'elles firent élever autour de l'habitation. Il est facile d'imaginer dans quel état de gêne et de malaise se trouvèrent ces pauvres institutrices, entassées les unes sur les autres
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avec leurs élèves, dans cette étroite chaumière. Ce fut là cependant qu'elles habitèrent pendant plus de trois années, souffrant toutes les privations et toutes les incommodités, un froid excessif en hiver, une chaleur étouffante en été, respirant un air vicié dans ces appartements encombrés de petites sauvagesses d'une malpropreté dégoûtante, et dont les vêtements exhalaient une infection insupportable. " La saleté de ces enfants qui n'étaient pas encore formées à la propreté française, rapporte la Mère de l'Incarnation, nous soumit à de rudes épreuves. Tous les jours nous trouvions quelques ordures dans notre soupe, des charbons, des cheveux, quelquefois même un vieux soulier. Mais Dieu nous donnait la force de supporter tout cela sans trop de dégoût." Ces anges de charité se trouvaient heureuses au milieu d'un tel dénûment. '* Tout cela, continue la Mère de l'Incarnation, nous offrait des délices plus agréables qu'on ne pourrait l'imaginer. Nous nous estimions mieux logées sous ce pauvre abri que dans un palais, car nous y possédions les trésors que nous étions venues chercher si loin, nos chères néophytes."
Le monde est bien éloigné de comprendre le mystère de ces jouissances surhumaines; mais l'âme qui une fois s'est abreuvée à ce calice d'absinthe, ne peut plus en détacher ses lèvres, car elle aspire au fond de la coupe un divin dictame, ce vin mystérieux dont s'enivrent les élus.
Dès son arrivée dans le pays, la Mère de l'Incarna-
tion se ressouvint de la vision prophétique qu'elle avait eue six ans auparavant. "Je reconnus clairement que c'était le pays que le Seigneur m'avait montré; ces grandes montagnes, ces vastes forêts, ces plaines immenses, la situation et la forme des lieux, tous les aspects me retraçaient ceux que j'avais vus et qui étaient encore aussi présents dans mon esprit qu'à l'heuie même. Cette révélation me donna une nouvelle ferveur et une inclination plus vive pour tout souffrir et tout faire ce que Notre-Seigneur voudrait de moi dans ce nouvel établissement."
La colonie de la Nouvelle-France était encore bien faible à cette époque. Québec n'était qu'un village renfermant à peine deux cent cinquante habitants. Montréal n'existait pas encore ; et si l'on excepte une poignée de colons groupés autour du fort des Trois- Rivières, on ne voyait de défrichements qu'aux environs de Québec. * Mais cette petite population, issue du plus pur sang de la France, possédait un principe de vie qui l'enracinait profondément au sol, et lui promettait un rapide développement. " On avait apporté, dit le Père de Charlevoix, une très grande attention au choix de ceux qui s'étaient présentés pour aller s'établir dans la Nouvelle-France... On continua les années suivantes d'avoir la même attention, et l'on vit bientôt, dans cette partie de l'Amérique, commencer
* Tadoussac, entouré de montagnes stériles, n'était qu'un pottte de trafiquants de pelleteries.
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une génération de véritables chrétiens, parmi lesquels régnait la simplicité des premiers siècles de l'Eglise." Les mœurs austères, la foi vive et pure, la piété solide de ces familles patriarcales faisaient renaître l'âge d'or de la foi.
Nous avons déjà dit l'ordre admirable que Champlain avait établi au sein de cette petite société, f
Après la mort du père de la Nouvelle-France (1635), son successeur, M. de Montmagny, continua l'œuvre si heureusement commencée. Aussi distingué par sa piété que par son courage, sa prudence et son dévouement, il consacra sa persévérante énergie à développer les principes de religion et d'honneur déjà implantés au cœur du peuple. Son premier acte en mettant pied à terre à Québec fut le présage de son heureuse administration, aussi bien que l'éloge de sa foi. Une croix avait été érigée sur le chemin qui conduisait du port au sommet de la montagne. | Le nouveau gouverneur s'agenouilla pieusement avec toute sa suite au pied du rustique monument, et fit une courte prière, afin d'invoquer la protection du ciel sur lui-même et sur le pays dont la destinée lui était confiée.
t Voir l'Introduction.
X D'après un ancien plan de Québec, conservé à la bibliothèque du Parlement, on voit que cette croix s'élevait à main droite, sur le sommet de l'angle que forme la rue de la Montagne, visà-vis l'escaii«r de la Basse-Ville.
Les chroniques du temps se réjouissent de l'heureuse influence qu'exerça son bienfaisant génie.
" Je puis dire avec vérité, écrivait le P. Le Jeune en 1637, que le sol de la Nouvelle- France est arrosé de tant de bénédictions célestes, que les âmes nourries à la vertu y trouvent leur vrai élément, et partant s'y portent mieux qu'ailleurs... Nos églises sont trop petites ; c'est une consolation bien sensible de les voir ordinairement remplies iisque ad cornu altaris... Les prières se font à genoux et publiquement, non seulement au fort, mais aussi chez les familles éparses çà et là... La vertu, par la grâce de Notre-Seigneur, marche ici la tête levée ; elle est dans l'honneur et dans la gloire, le crime dans l'obscurité et la confusion. Je le dis avec joie et bénédiction de Dieu, ceux que sa bonté nous a donnés pour commander, et ceux encore qui s'établissent en ces contrées, goûtent, chérissent et veulent suivre les maximes les plus sincères du vrai christianisme. C'est l'industrie, la prudence et la sagesse de monsieur le chevalier de Montmagny, notre gouverneur, qui fait cette espèce de miracle. Il est le premier dans les actions de piété et par ce moyen les rend honorables. Cet homme, aimé de Dieu et des hommes, marchant dans les voies de Dieu, y attire après soi les autres."
Telle était la société au milieu de laquelle les Ursulines venaient apporter l'arôme de leurs vertus et de leur dévouement.
Leur premier soin fut de s'appliquer à l'étude des
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langues sauvages. Ce fut le P. Paul Le Jeune, leur directeur spirituel, qui fut chargé de les initier aux principes de ces langues barbares. Elle s'y appliquèrent avec une telle ardeur qu'en moins de deux mois elles étaient déjà en état d'enseigner la doctrine chrétienne aux enfants des bois. La Mère de l'Incarnation écrivait, toute joyeuse de ce succès inespéré : "Je n'eusse jamais osé avoir seulement la pensée de pouvoir parvenir à enseigner nos chères néophytes, et néanmoins notre bon Maître me donne de la facilité à le faire en leur langue. Je vous avoue qu'il y a bien des épines à apprendre un langage si contraire au nôtre, et pourtant on se rit de moi quand je dis qu'il y a de la difficulté; car on me représente que si la peine était si grande, je n'y aurais pas tant de facilité. Mais, croyezmoi, le désir de parler fait beaucoup ; je voudrais faire sortir mon cœur par ma langue, pour dire à mes chères néophytes ce qu'il sent de l'amour de Dieu et de Jésus notre bon Maître."
Dès le jour de leur installation, les Ursulines avaient élu unanimement la Mère de l'Incarnation supérieure de la nouvelle communauté. Ce fardeau, déjà si accablant pour son humilité, s'appesantit encore sous le poids d'une terrible épreuve, qui assaillit les Ursulines dans les premières semaines de leur séjour à Québec.
"Vers la fin d'août, la petite vérole se répandit parmi les tribus sauvages. Cette épidémie, souvent dangereuse pour les Européens, est presque toujours mortelle pour les Indiens. Elle fit d'effrayants ravages
dans la bourgade de Sillery. Un grand nombre de malades furent confiés au soin des Augustines ; mais ils furent si affreusement décimés, que les survivants s'enfuirent avec horreur de l'hospice, qu'ils ne désignèrent plus que sous le nom de la maison de mort ; et ils s'enfoncèrent dans les bois." *
La contagion éclata aussi parmi les élèves des Ursulines; en quelques jours le couvent ne fut plus qu'un hôpital. Les lits étendus sur le plancher étaient tellement pressés, que les religieuses étaient obligées de passer par-dessus pour porter leurs soins à leurs petites malades. Quatre d'entre elles moururent. Les Ursulines s'attendaient à chaque instant à succomber à l'épidémie. Renfermées jour et nuit dans ces petites chambres encombrées de malades, respirant sans cesse une atmosphère infectée par la contagion, il semblait impossible qu'elles pussent y échapper. Mais leur héroïsme grandissait avec les épreuves. Madame de La Peltrie elle-même voulut partager leurs fatigues, *'et quoiqu'elle fût d'une constitution fort délicate, elle remplissait, avec un zèle merveilleux, les offices les plus humbles et les plus rebutants."
Une seule inquiétude les tourmentait dans cette calamité : c'était la crainte de voir les sauvages, frappés de panique, retirer leurs enfants du monastère, et priver ainsi leurs admirables institutrices du bonheur de
* Histoire de l'Hôtel-Diou de Québec.
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s'immoler pour elles. Mais cette alarme n'eut point de suite; ils vinrent avec plus d'empressement que jamais les confier à leurs soins.
Le fléau ne disparut qu'au mois de février 1640. Nos Mères commencèrent alors à: se reposer un peu de leurs fatigues ; mais tout le linge de leur maison avait été épuisé ; les étoffes mêmes de leur costume, leurs guimpes, leurs bandeaux, tout avait été employé à panser les malades. Ce ne fut qu'à l'arrivée de la flotte du printemps qu'elles reçurent lee effets indispensables à leur vêtement.
Cependant les lettres de la Mère de l'Incarnation avaient réveillé l'enthousiasme de l'apostolat dans les monastères de Paris et de Tours. Toutes lies religieuses de ces saintes communautés brûlaient du désir de venir partager les fatigues et la vie crucifiée de leurs sœurs du nouveau monde.
La Mère de l'Incarnation n'avait cependant pas déguisé les rudes labeurs de cette vie. Elle en avait, au contraire, tracé l'âpre peinture dans toute sa rigidité.
'^ Pour goûter la vocation du Canada, écrivait-elle à la supérieure de Tours, il faut de toute nécessité mourir à tout ; et si l'âme ne s'efforce de le faire, Dieu le fait lui-même et se rend inexorable à la nature, pour la réduire à cette mort, qui, par une espèce de nécessité, l'élève à une sainteté éminente. Je ne puis vous dire ce qu'il en coûte pour en venir là." Et dans une autre lettre, où elle annonçait une perte
cruelle qu'avaient subie toutes les communautés de Québec :
" Ce ne sont pas ces choses-là qui font souffrir, mais c'est une certaine conduite de Dieu sur l'âme, qui est plus pénible à la nature que les tortures et les gênes. Lorsque je vous dis que les ouvriers de l'Evangile sont morts, et que leur vie est cachée en Dieu, c'est qu'ils ont passé par cette conduite, se joignant à Dieu, et se rendant avec lui inexorables à eux-mêmes, pour faire mourir toute vive cette nature qui est ai nuisible aux parfaits imitateurs de Jésus-Christ. Il me semble que je vous vois dans l'impatience de savoir si j'ai tant souffert ; oui, mon cœur ne vous peut rien celer ; et je ne suis pas encore au bout. Aussi ne suis-je pas arrivée à la perfection de ceux dont je vous parle."
Mais loin de les intimider, l'excès même de ces tribulations alimentait l'enthousiasme religieux des Ursulines de France. Sur les instances réitérées de la supérieure du monastère de Paris, l'archevêque consentit à accorder deux religieuses à la mission du Canada. La Mère Marguerite de Flecelles de Saint- Athanase et la Mère Anne Le Bugle de Sainte-Claire arrivèrent à Québec le 7 juillet 1G40.
Cette nouvelle recrue fut accueillie avec allégresse, mais fit songer plus que jamais à la nécessité absolue de commencer sans délai la construction du monastère, que la faiblesse des moyens avait fait retarder jusqu'à ce jour. On comprend à peine comment leur étroit logis pouvait servir d'asile à un si nombreux
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personnel. Outre les cinq religieuses, le pensionnat, se composait de quinze à dix-huit élèves sauvages, sans compter les élèves externes qui fréquentaient les classes.
" Je vous dirai comment nous, pouvons tenir tant de personnes en un si petit lieu. L'extrémité des chambres est divisée en cabanes faites d'ais de pin: un lit est placé près de terre, et l'autre comme au plafond, en sorte qu'il y faut monter avec une échelle. Avec tout cela nous nous estimons plus heureuses que si nous étions dans le monastère le plus accommodé de France."
Un autre inconvénient résultait de l'arrivée des Ursulines de Paris, issue d'une branche de la famille de Sainte-Ursule différente de celle de Tours. Outre la diversité des costumes, les deux communautés n'étaient pas soumises aux mêmes constitutions, celles de Paris s'engageant, par un vœu solennel, à l'éducation de la jeunesse.
Une telle diversité ne pouvait subsister dans le même monastère sans altérer l'harmonie et entraîner de graves difficultés. La Mère de l'Incarnation se vit donc dans la nécessité de travailler à fondre les deux constitutions, afin d'établir l'uniformité, tout en les. adaptant aux besoins du pays. La solution d'une question si délicate exigeait une prudence consommée. La Mère de l'Incarnation, éclairée des lumières qu'elle, puisait dans ses ineffables colloques avec Dieu, y consacra toute l'ardeur de son zèle. A la suite de longues,
conférences avec ses sœurs, elle réussit autant par l'entraînement de son exemple et de son incomparable piété, que par l'ascendant de son grand esprit, à opérer l'union désirée, et à préparer des constitutions uniformes, chef-d'œuvre d'habileté et de sagesse.
Les principaux articles établissaient :
1° Que les Ursulines de Tours feraient le quatrième vœu particulier aux religieuses de Paris, celui d'instruire la jeunesse; mais seulement pour le temps de leur séjour en Canada : de sorte que si quelque raison les obligeait de retourner en France, elles en seraient déliées.
2** Que les Ursulines de Paris adopteraient le costume de la congrégation de Tours.
Ces deux clauses principales réglées, les autres modifications furent accueillies sans difficulté.
Le projet de constitution ainsi élaboré fut envoyé en France pour recevoir la sanction des deux communautés de Tours et de Paris. Non seulement il reçut une approbation unanime, mais il parut si sage et si habilement concerté, qu'il réveilla l'idée de réunir, sous une règle unique, l'ordre entier des Ursulines de France, la double congrégation de Paris et de Bordeaux. La proposition devait même en être faite à l'assemblée générale du clergé qui devait se réunir en 1645. Mais diverses circonstances entravèrent cette fusion qui n'eut jamais lieu. Le seul vestige qui en subsista fut le sentiment d'admiration qu'avait excité cette mâle conception, indice d'une pensée aussi vaste
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que puissante, et d'une connaissance étonnante du cœur humain. La Mère de l'Incarnation fut regardée comme une des femmes les plus remarquables de son époque, si féconde cependant en femmes illustres : elle eut autant d'admirateurs de son génie, qu'elle en avait eu de sa sainteté.
Cependant les lettres d'approbation étant arrivées en Canada, la Mère de l'Incarnation s'occupa de faire mettre en vigueur les articles d'union. Ils furent signés par toute la communauté, le 8 septembre 1641, en présence du P. Vimont, supérieur des Jésuites. Ces règles toutefois n'étaient que provisoires : elles furent suivies jusqu'à l'année 1647. Alors, à la prière des Ursulines, des constitutions conformes aux premiers engagements et adaptées au pays, furent rédigées par le P. Jérôme Lalemant. " On les observa jusqu'à l'annéel682, époque à laquelle les Ursulines de Québec s'affilièrent à la congrégation des Ursulines de Paris, à la suggestion de Mgr de Laval." *
* Histoire des Ursulines de Québec.