CHAPITRE DIXIEME
État désespéré de la colonie.
Les dix années qui s'ouvrent maintenant embrassent une des périodes les plus sanglantes des annales canadiennes. L'insolence des Iroquois s'était accrue de jour en jour ; leurs partis, disséminés de tous côtés, dépeuplaient la colonie avec une effrayante rapidité. Il n'était point une famille qui ne comptât un parent, un ami tué ou tombé entre les mains des farouches ennemis. Tout semblait présager la ruine inévitable de la Nouvelle- France.
Le printemps de l'année 1660 fixe la date du paroxisme de cette crise. Les Iroquois ont juré l'extermination de la race française au Canada. Un complot habile est ourdi pour surprendre Québec. " Ils vont couper la tête d'Ononthio, * disent-ils, et une fois le
* C'est le nom que les Sauva^res donnaient au gouverneur du Canail».
chef abattu, ils viendront facilement à bout des membres." La consternation règne parmi toute la population. Des prières publiques se font dans toutes les églises, pour détourner la colère de Dieu.
Le mercredi de la Pentecôte, le peuple venu en procession de la cathédrale, était réuni dans l'église des Ursulines pour l'adoration du saint oacrement, lorsque soudain circule, dans les rangs de la foule, la terrible nouvelle que les Iroquois sont aux portes de la ville. Un prisonnier, amené depuis peu à Québec et qui vient d'être brûlé vif par les Sauvages, a déclaré, attaché au poteau, que douze cents Iroquois ont envahi les deux rives du fleuve. Aussitôt on enlève le saint Sacrement de l'église, et on ordonne aux Ursulines de >e réfugier chez les RR. PP. Jésuites, où un corps de lo^is qu'elles partagent avec les Hospitalières, leur est assigné.
L'abandon précipité d'une maison aussi fortement construite et aussi facile à fortifier que celle des Ursulines, mit le comble à l'épouvante des habitants. Us quittèrent leurs maisons et se réfugièrent, les uns dans le fort Saint- Louis, les autres chez les PP. Jésuites, quelques-uns enfin dans les salles désertes des Ursulines. Le reste se barricada de tous côtés dans la Basse-Ville, où furent placés plusieurs piquets de soldats. Les Hurons, revenus de l'île d'Orléans, où la rage implacable de leurs ennemis les avait encore poursuivis et décimés, dressèrent leurs cabanes dans la cour intérieure du collège des Jésuites. On avait
MARIE DE l'incarnation 391
expédié en hâte un message aux Trois- Rivières et à Montréal pour avertir les habitants de se tenir sur leurs gardes. Le couvent des Ursulines fut immédiatement mis en état de défense. Aux angles furent érigées des redoutes où factionnèrent des soldats. Toutes les fenêtres furent maçonnées jusqu'à mihauteur et percées de meurtrières. Des ponts de communication relièrent les différentes parties de l'édifice, et même la maison des domestiques, avec le monastère. Un système de fortification protégea les entrées. *' On ne pouvait même sortir dans la cour, ajoute la Mère de l'Incarnation, que par une petite porte à moulinet, où il ne pouvait passer qu'une personne à la fois. En un mot, notre monastère était converti en un fort par vingt-quatre hommes bien résolus."
Au dehors toutes les avenues des cours étaient soigneusement barricadées, et de chaque angle du monastère, la sentinelle pouvait embrasser d'un coup d'œil la crête du mur extérieur. Mais dans cette enceinte se promenait une garde d'un autre genre, et dont la vigilance était bien plus active et plus sûre que celle de toutes les sentinelles réunies : c'était une douzaine de chiens énormes, dressés à la chasse aux Peaux Rouges. Ils étaient très répandus dans la colonie, et les Iroquois les redoutaient bien plus que les hommes ; car ces chiens les flairaient avec un instinct merveilleux. Au plus léger bruit, ils étaient debout, et le poil hérissé, les yeux flamboyants. iN |)ou-sn'ont do torniidables hurlements qui signalaient le danger. Malheur
o92 HISTOIRE DE LA MÈRE
alors à l'Iroquois, caché sous les taillis ou se glissant dans l'ombre: le fidèle animal s'élançait sur lui d'un bond et le déchirait en pièce-5. Telles étaient les sentinelles préposées à la garde des alentours du cloître.
Au milieu du tumulte et de la consternation générale, la Mère de l'Incarnation ne perdit pas un instant sa tranquillité habituelle. Elle demanda et obtint la permission de rester dans le monastère, pour fournir les munitions aux soldats, leur préparer la nourriture, et en même temps pour ne pas laisser le cloître à l'abandon parmi tant d'hommes de guerre. On lui adjoignit trois religieuses pour lui servir d'aides. • La seule chose qui lui fût sensible dans cette circonstance, fut l'enlèvement du saint Sacrement, dont l'absence laissaitcette âme aimantedans unetriste solitude. Xa nuit se passa, pour le reste des habitants, dans des transes mortelles, mais sans accident. Le lendemain matin, à l'issue de la messe, la famille émigrée des Ursulines et de leurs élèves, reprit le chemin du monastère. A la tombée de la nuit, elles retournèrent prendre leur gîte de la veille. Cette étrange précaution, indice de Timminence du danger, se renouvela pendant huit jours. On jugea alors que le monastère était suffisamment fortifié, et l'on permit aux religieuses d'y demeurer.
Qu'on se figure les anxiétés et les terreurs de ces nuits pansées sans sommeil, dans l'attente d'un ennemi insaisissable caché dans les antres des bois, et qui à chaque instant pouvait fondre à l'improviste sur
MARTE DE l'INCARNATION 393
les faibles remparts de la ville. Dès que l'ombre du soir s'était épandue sur le promontoire de Québec, toutes les oreilles étaient attentives, le moindre bruit semblait être le signal de l'attaque. En regardant sous les sombres voûtes des bois qui enserraient de tous côtés les habitations, et dont les rameaux s'allongeaient jusque sur les toits des maisons, on croyait voir glisser dans l'ombre la forme indécise de l'Iroquois, ou briller la flamme sinistre de ses prunelles. Un rayon de lune qui glissait dans une clairière, était l'éclair de son tomahawk ; une rafale de vent qui faisait tomber une branche sèche semblait le bruit de ses pas.
Toutefois les heures s'écoulaient sans aucune alerte. Le pas mesuré du soldat en faction, l'aboiement d'un chien, le cri des sentinelles qui se répondaient l'une à l'autre à travers l'obscurité, étaient les seuls bruits qui interrompaient le silence solennel de la nature.
L'incertitude où l'on était sur le sort de Montréal et des Trois- Rivières augmentait encore l'horreur de la situation. Peut-être ces deux villes étaient-elles déjà tombées aux mains de l'ennemi, mises à feu et à sang, et réduites en cendre. Québec était peut-être en ce moment le dernier boulevard de la colonie. En jetant les yeux sur les faibles débris des Hurons, on se rappelait involontairement l'épouvantable catastrophe de leur dispersion, leurs bourgades incendiées, leurs familles égorgées, le pays entier noyé dans une mer de feu et de sang; et l'on se demandait si un pareil sort n'était pas réservé à la race française.
Les imaginations surexcitées voyaient de funestes pronostics dans tous les phénomènes étranges de la nature ou dans les caprices du hasard. Les femmes eftrayéesentendaient dans les airs, au milieu du silence des nuits, des voix lamentables ou des pleurs d'enfants, qu'elles croyaient être les gémissements des malheureux captifs des Iroquois ou l'écho des pleurs de quelques âmes en peine. Au milieu de son sommeil agité, la mère pressait avec effroi l'enfant qui se cachait tout tremblant dans son sein. La nature sauvage du pays, ces immenses solitudes inconnues, cet océan de forêts qui s'étendaient de toutes parts, tout prêtait au mystère et favorisait les idées superstitieuses. Si on ajoute à cela les périls incessants, les luttes journalières, les sanglants récits, on se formera une idée des appréhensions et des alarmes de la population.
Rien ne peint mieux la trempe d'esprit et de caractère de la Mère de l'Incarnation, la puissance surnaturelle de sa volonté, que sa contenance en cette conjoncture. Seule, elle conserve une paix et une confiance imperturbables, au moment où tout paraît désespéré. Son air souriant et rassuré ramène la sérénité sur tous les fronts. Les plus timides, à son aspect, reprennent courage. Ses compagnes, revenues d'un instant de fraj^eur, retournent à leurs exercices, et le monastère rentre dans l'ordre accoutumé. " Le bruit même de la garde, dit-elle, ne nous donnait aucune distraction. Nos gens n'entraient dans notre clôture que le soir; ils eu sortaient le matin i)oar aller à leur
MARIE DE l/lNCAHNATION 395
travail ; notre dortoir était toujours bien fermé. La nuit, on leur laissait les passages d'en bas et les offices ouverts, pour faire la ronde et la visite.
" Je vous avoue que, pendant tout ce temps, je n'ai eu aucune crainte, ni dans l'esprit, ni à l'extérieur. Mais j'étais extrêmement fatiguée; car je n'ai guère dormi un instant durant toutes ces alarmes. Encore que je fusse enfermée dans notre dortoir, mon oreille néanmoins faisait le guet toute la nuit, afin de n'être pas surprise, et d'être toujours prête à donner à nos soldats les munitions nécessaires en cas d'attaque. Nous avions vingt-quatre hommes qu'il fallait fournir d'approvisionnements de guerre et de vivres. Ils étaient divisés en trois corps de garde, et faisaient la ronde toute la nuit par des ponts de communication qui allaient partout.
Québec fut en cet état de surexcitation et d'angoisse pendant cinq semaines entières ; personne ne pouvait prendre de repos, ni le jour ni la nuit.
Enfin on commençait à se rassurer, lorsque le 8 juin, un cri d'effroi retentit : les Iroquois sont aux portes de la ville ! "En moins d'une demi-heure, continue la Mère de l'Incarnation, chacun fut à son poste et en état de se défendre. Toutes nos portes furent de nouveau barricadées; et je munis tous nos soldats de ce qui leur était nécessaire. Les Français étaient si pleins de courage qu'ils souhaitaient que l'alarme fût véritable ; je dis les hommes, car les femmes étaient tout à fait effrayées».
" Mais le ciel détourne toujours les orages lorsqu'ils sont prêts à fondre sur nos têtes ; c'est une chose admirable de voir les providences et les conduites de Dieu sur ce pays ; elles sont tout à fait au-dessus des conceptions humaines. Nous y sommes si bien accoutumés qu'un de nos domestiques, que je faisais travailler à nos fortifications, me dit avec une ferveur tout animée de confiance : " Ne vous imaginez pas, ma mère, que Dieu permette que l'ennemi nous surprenne; il enverra, par les prières de la sainte Vierge, quelque Huron qui nous donnera les avis nécessaires pour notre conservation. La sainte Vierge a coutume de nous faire cette faveur en toute occasion ; elle le fera encore à l'avenir. " Ce discours me toucha fort, ajoute la Mère de l'Incarnation, et nous en vîmes l'effet dès le lendemain."
Deux prisonniers hurons, échappés miraculeusement des mains des Iroquois, arrivèrent à Québec et apportèrent la nouvelle du dévouement et de la glorieuse mort de Daulacet de ses compagnons, de la retraite précipitée des Iroquois et de la délivrance (le la colonie.
Nous avons raconté ailleurs* le sublime fait d'armes de cette poignée de héros canadiens, soutenus par le fameux chef chrétien Anahotaha etquelques Hurons fidèles de la bourgade de Québec, qui se dévouèrent à une mort certaine pour sauver la patrie en danger.
* IntroduotioM.
MARIE DE l'incarnation 397
Nous avons dit leurs touchants adieux et le serment solennel qu'ils firent tous ensemble aux pieds des autels d'arrêter le flot de l'invasion iroquoise ou de mourir les armes à la main; les dix jours de siège qu'ils soutinrent, à l'abri d'une faible palissade, dans le petit fort du Long-Saut, contre sept cents Iroquois ; la résistance désespérée, le dernier assaut soutenu avec tant d'acharnement; enfin la chute des derniers combattants, ensevelis dans 1 eur triomphe ; l'armée iroquoise, terrifiée de cette lutte surhumaine, comptant ses morts, et reprenant le chemin de son pays, convaincue de l'impossibilité d'anéantir un peuple pro tégé par de tels défenseurs.