‹ Œuvres complètesChapitre 59 sur 66 · EXPLICATION DE LA SECONDE DEMANDE · texte numérisé non relu

EXPLICATION DE LA SECONDE DEMANDE

Que voire royaume arrive.

Ce que nous demandons à Dieu par cette prière, est d'une telle importance, qu'il est comme la tin de la prédication de l'Evangile. Saint Jean qui était le précurseur de l'Evangile, comme il l'était de Jésus-Christ, commença sa prédication en disant (Matth. 3. 2.) : " Faites pénitence, parce que le royaume " des cieux est proche." Notre-Seigneur n'a pas pris un autre sujet quand il a commencé à prêcher, comme nous remarquons dans cet admirable sermon qu'il lit sni- la montagne, où il proposa le royaume de Dieu comme la fin de ce qu'd allait dire (Matth. 4. 17.) : " Bienheuruiix sont les pauvres d'esprit, parce " que le royaume des cieux leur api)ariient." Et lorsqu'on le voulait retenir dans un lieu où il avait fait quelques miracles,

il se retira, disant (Luc. 4. 43.) : " Il y a d'autres villes où il " faut que je prêche le royaume de Dieu, car c'est pour cela que •• je suis envoyé." Les Apôtres ont imité leur Maître : parce que ce divin Sauveur les envoyant prêcher l'Evangile, il leur déclara tout ce qu'ds devaient faire, et tout ce qu'ils devaient dire. Il leur dit entre autres choses (Luc. 10. 11.) : " En quelque " maison que vous entriez, dites d'abord: Que la paix soit en " cette maison ; et en quelque ville que vous entriez, guérissez *' les malades et diten-leur : Le royaume de Dieu est proche de "vous." Et un autre qui le suivait, lui ayant demandé permission d'aller ensevelir son père, il lui dit (Luc. 9. 60.) : '' Allez, " prêchez le royaume de Dieu."

Comme le royaume ou le règne de Dieu s'entend en diverses manières, quand nous faisons cette prière, que votre règne arrive, nous demandons plusieurs choses bien différentes.

1. Par le royaume de Dieu, l'on entend généralement toutes les créatures, qui dépendent absolument de Dieu comme de leur souverain (Psal. 94. 4.) : " Car, comme témoigne le Prophète, ** toutes les extrémités de la terre sont en la puissance et entre " les mains de Dieu." Et Mardochée, affligé de l'oppression où il voyait les Juifs dans leur captivité, et du dessein que l'on avait de les exterminer tous, s'adressa à Dieu en cette sorte (Livre d'Esther. 13. 9.) : *' O Seigneur, ô Dieu, ô Roi tout-puis- " sant ! toutes choses sont en votre puissance : il n'y a personne " qui puisse résister à votre volonté, et nul ne se peut opposer à " votre majesté."

Ainsi, quand nous le prions que son règne arrive, nous demandons que toutes les créatures lui obéissent autant qu'elles en sont capables, qu'elles le louent, qu'elles l'honorent, qu'elles le glorifient, comme font les cieux et le firmament, selon ces paroles de David (Ps. 18. 1.) : '* Les cieux publient la gloire de " Dieu, et le firmament déclare la grandeur des ouvrages de ses " mains." C'est pourquoi le même Prophète dans ses derniers psaumes (Ps. 148. 149 et 150.), et les trois enfants hébreux dans le cantique qu'ils chantèrent dans la fournaise de Babylone (Dan. 3. 57.), exhortent le ciel, la terre, les anges, les hommes; les bêtes, les oiseaux, les poissons; le soleil, la lune, les étoiles ; la grêle, la neige, les vents ; le feu, les eaux, les montagnes; les arbres qui portent du fruit, ceux qui n'en portent point, et gé-

n^ralement toutes les créatures, à bénir Dieu et à lui reudre des actions de grâces comnm à leur souverain et A leur créateur. Voici le commencement de ce cantique, que nous devrions avoir sans cesse dans la bouche : Tous les ouvrages du Seigneur, bénissez le Seigneur ; louez-le et exaltez-le dans tous les siècles par-dessus toutes choses.

2. Il faut encore entendre par le royaume de Dieu, la sainte Egli^•e que Notre- Seigneur compare dans ses paroles à cinq vierges sages et A cinq vierges folles (Matth. 25. 1.) î à des poissons de réserve et à des poissons de rebut db. 13. 47.); au froment et à l'ivraie (Ib. 13. 25.). Par les vierges sages, par les poissons de réserve, et par le froment, l'on entend les justes; et par les vierges folles, par les poissons de rebut, et par l'ivraie, l'on entend les pécheurs : parce que dans l'Eglise, les justes et les pécheurs seront mêlés jusqu'à la fin des siècles, que la séparation s'en fera pour l'éternité.

Quand donc nous disons à Dieu : Que votre règne arrive, nous demandons que la sainte Eglise s'étende et .«'établisse par tout le monde, et que les païens, les Turcs, les Juifs, les hérétiques et les schismatiques se convertissent à la foi de Jésus- Christ, et obéissent à son vicaire en terre selon la prophétie d'Isaïe qui (60.3.), parlant à Jésus-Christ, dit ces paroles: " Les Gentils marcheront dans votre lumière et les rois dans la " splendeur de votre naissance. Levez les yeux et regardez tout "autour de vous: tons ceux que vous voyez s'assembleront et " viendront se donner à vous. Vos enfants viendront de loin, ** et vos filles s'élèveront à vos côtés."

3. Mais parce que l'Eglise est composée de pécheurs aussi bien que de justes, et que Dieu ne règne pas parfaitement sur tous à cause que plusieurs sont rebelles à ses volontés, l'on entend encore par le règne de Dieu, le règne de la grâce, par laquelle Dieu se rend le maître dos ca-nrs. Aussi, notre divin Sauveur nous parlant de ce règne spirituel et intérieur, dit (Luc. 17. 21.) : '* Le royaume de Dieu n'est pas éloigné de vous, '* il est en vous-mèn;es." Ce royaume est en nous, en eftet, parce que Jésus-Christ qui en est le roi y réside, et il s'y fait obéir par la grâce qu'il répand dans nos cœurs. Il résidait et il régnait en saint Paul qui disait (Galat. 2. 20 ) : " Je vis, ou plu- " tôt ce n'est pas moi qui vis, mais c'est Jésus-Christ qui vit en " moi."

Ainsi, quand nous demandons à Dieu que son règne arrive, nous lui demandons qu'il règne en nous par la grâce, en sorte qu'il n'y ait rien dans notre âme, dans notre corps, dans nos pensées, dans nos désirs, dans tous nos mouvements, qui ne tende à sa gloire, et qui ne soit parfaitement soumis à ses saintes volontés. C'est la chose la plus précieuse que nous lui saurions demander, et qu'il nous puisse donner en cette vie. C'est pourquoi notre divin Maître, voulant nous donner une idée du royaume de la grâce telle que nous la devons avoir, le compare à un trésor et à une pierre précieuse que nous devons acheter, et pour laquelle nous devons vendre tout le reste. " Le " royaume des cieux, dit-il (Matth. 13. 44.), est semblable à un '^ trésor caché dans un champ, qu'un homme trouve et qu'il "cache, et dans la joie qu'il en ressent, il va vendre tout ce " qu'il a et achète le champ. Le royaume du ciel est encore sem- " blable à un marchand qui cherche de belles perles, et qui en " ayant trouvé une de grand prix, va vendre tout ce qu'il a et "l'achète." Ces comparaisons nous apprennent que nous devons faire plus de cas de la grâce par laquelle Dieu règne dans les justes, que de tout ce qui est au monde, et que nous devons plutôt perdre toutes choses et la vie même, que de rien faire qui oblige Dieu de nous la retirer. C'était le sentiment que saint Paul conservait dans son cœur et qu'il a laissé par écrit: " Ce " que je considérais, dit-il (Phil. 3. 7.), auparavant comme un " gain et comme un avantage, m'a paru depuis comme un dé- " savantage et comme une perte. Je dis plus : tout nie semble " une perte au prix de cette haute connaissance de Jésus-Christ " mon Seigneur, pour l'amour duquel je me suis privé de toutes " choses, et je les regarde comme des ordures, afin de gagner " Jésus-Christ. " Il explique encore ailleurs le sentiment qu'il avait de la grâce et de la charité qui régnait en lui, d'une manière également forte et touchante (Rom. 8. 35.) : ** Qui pourra " nous séparer de l'amour de Jésus-Christ ? Sera-ce l'alfliction, " ou les déplaisirs, ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, " ou les périls, ou le fer ? Je suis sûr que ni la mort, ni la vie, " ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les cho- *' ses présentes, ni celles qui sont à venir, ni tout ce qu'il y a au " plus haut des cieux, ou au plus profond des enfers, ni toute "autre créature ne nous pourra jamais séparer de l'amour do

" Dieu qui est eu Jésus-Christ Notre-Seigneur. " Voilà les sentiments que ce saint Apôtre avait dans le cœur, de l'amour et de la grâce par laquelle Dieu régnait en son âme : ce sont aussi ceux que nous devons avoir et que nous devons demander à Dieu lorsque nous lui disons : Que votre règne arrive.

4. Ce règne néanmoins, se peut encore entendre du royaume de la gloire où Dieu règne et régnera éternellement sur les bienheureux. C'est dans ce royaume céleste que Notre-Seigneur appellera ceux qui l'aiment et qui le servent avec tidélité ; lorsque, ayant séparé les élus des réprouvés au jugement dernier, il leur dira: " Venez, les bénis de mon Père, recevez le royaume " qui vous est préparé dès la création du monde (Matth. 25. 34.)-" C'est ce royaume, que notre même Sauveur étant en croix, promit au bon larron de lui donner dès le même jour ; car ce pécheur converti lui ayant dit (Luc 23. 42.): " Souvenez- " vous de moi. Seigneur, quand vous serez dans votre roy- "aume;" Notre-Seigneur lui répondit: *• Vous serez aujourd'hui dans le paradis avec moi." C'est ce royaume que le Fils de Dieu disait qu'il allait préparer à ses disciples ; voici comment il leur parlait immédiatement avant sa passion (Luc. 22. 28.) : " Vous êtes toujours demeurés fermes avec moi dans mes " tentations et dans mes maux ; c'est pourquoi je vous prépare ** le royaume comme mon Père me l'a préparé; afin que vous " mangiez et buviez à ma table dans mon royaume, et que vous '* soyez assis sur des trônes pour juger les douze tribus d'Israël. " Je m'en vais vous préparer le lie i (Joan. 14.2.). " Enfin, c'est ce royaume où nous devons tous aspirer, et où néanmoins rien de souillé ne pourra jamais avoir entrée {A.poc. 21. 27.).

C'est pourquoi nous demandons à Dieu que ce règne s'accomplisse en nous, c'est-à-dire qu'il nous donne place dans son paradis, afin qu'il règne sur nous comme il règne sur les anges et sur les saints. Nous devons nous considérer comme des exilés dans un pays étranger, car nous sommes en efibt bannis du ciel qui est notre patrie et la maison de notre Père céleste. C'est pourquoi nous lui demandons comme dos enfants prodigues, qu'il nous reçoive auprès de lui et qu'il règne éternellement sur nous.

Mais pour mériter le règne céleste que nous demandons, il faut nécessairement que Dieu règne en nous par la grâce.

comme nous l'avons remarqué, et que nous soyons soumis et obéissants à ses saintes lois: car Notre- Seigneur nous enseigne (Joan. 4. 14.) que la grâce est une fontaine d'eau vive qui rejaillit à la vie éternelle ; comme s'il voulait dire que du règne de la grâce l'on monte au règne de la gloire, et que l'on ne peut y monter autrement.

Or, la marque que nous sommes dans le règne de la grâce, est si nous gardons les commandements de Dieu. " Ce qui nous " fait connaître, dit saint Jean (1. Joan. 2. 3.), que nous connais- *' sons Jésus-Christ, est si nous gardons ses commandements " Celui qui dit qu'il le connaît, et qui ne garde pas sescomman- ^' déments, est un menteur, et la vérité n'est point en lui. Mais " si quelqu'un garde sa parole, l'amour de Dieu est vraiment ** parfait en lui : et c'est par là que nous connaissons que nous '* sommes en lui." C'est pourquoi, un certain jeune homme ayant demandé à Notre-Seigneur ce qu'il ferait pour aller au royaume du ciel, ce Maître du ciel lui fit cette réponse (Mattb. 19. 17.) : " Si vous voulez entrer dans la vie éternelle, gardez les '* commandements."

Tout consiste donc à garder les commandements de Dieu, nonobstant tontes les difficultés qui s'y pourraient opposer, tant de la part des démons et des hommes, que de nos passions et de notre propre cupidité : car, comme nous enseigne notre divin Maître (Matth. 11. 12.): "Le royaume du ciel souffre " violence, et il n'y a que ceux qui se font violence qui l'em- '* portent." Si notre nature souffre, souvenons-nous que la récompense le mérite bien; car comme témoigne saint Paul (1. Cor. 2. 9.): " L'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, et " le cœur de l'homme n'a jamais pu concevoir ce que Dieu a " préparé pour ceux qui l'aiment."

566 APPENDrICE

Page 1