‹ Œuvres complètesChapitre 60 sur 66 · EXPLICATION DE LA TROISIÈME DEMANDE · texte numérisé non relu

EXPLICATION DE LA TROISIÈME DEMANDE

Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

Notre-Seigneur dit dans l'Evangile (Matth. 7. 2L) : "Tous " ceux qui me disent : Seigneur, Soigneur, n'entreront pas pour " cela dans le royaume des cieux ; mais celui-là seulement y " entrera qui fait la volonté de mon Père qui est dans Iç ciel." Nous apprenons de ces paroles l'importance de cette demande; car si nous ne pouvons aller au ciel qu'en faisant la volonté de Dieu, il nous est de la dernière importance de la faire, et par conséquent de demander à Dieu la grâce de l'accomplir.

Dieu, au commencement du monde, avait donné à toutes le>» créatures une inclination naturelle de se porter à la tin pour laquelle elles avaient été créées. L'homme avait cette inclination comme tout le reste, en sorte que par le moyen de la grâce jointe à la raison, il se portait à Dieu comme à sa dernière tin, comme à l'unique objet de sa béatitude. Toutes les créatures ont conservé l'inclination qu'elles avaient à leur fin, et elles y parviennent infailliblement, si elles n'en sont empêchées par quelque cause extérieure. L'homme seul a perdu la sienne, et comme témoigne le Prophète (Ps. 13. 3.), " ils se sont tous égarés " de leur chemin, et se sont rendus inutiles, en 8orte qu'il n'y " en a pas un qui fasse le bien. Ils se sont corrompus et sont " devenus abon)inables dans leurs inclinations, en sorte qu'il ne " s'en trouve pas un seul qui se j)orte à la vertu." Et ce qui est le plus déplorable, ils n'ont pas seulement perdu l'inclination qu'ils avaient au bien, ils en ont contracté une antre en la plact'» qui les porte au mal avec une impétuosité étrange. Dieu même l'a déclaré et en a eu de la compassion, comme nous lisons danï> la Genèse (8. 21.): " Les sens et les pensées du cœur humain se " portent au mal dès leur enfance, c'est pourquoi je n'afliigerai *' plus les mortels par le déluge comme j'ai fait." C'est de là que les hommes ont tant do peine à pratiquer la vertu, et qu'ils se portent au mal avec tant de facihté et de plaisir.

Leur mallieur va encore plus loin, parce qu'ils sont tombés dans un tel aveuglement d'esprit, qu'ils prennent souvent le mal pour le bien et le faux pour le vrai : " Malheur à vous, dit " un prophète (Isaïe. 5. 20.); malheur à vous, qui dites que ce '' qui est mauvais est bon, et que ce qui est bon est mauvais; qui " prenez les ténèbres pour la lumière, et la lumière pour les " ténèbres ; qui proposez l'amer pour le doux, et le doux pour '• l'amer."

Parmi tant de misères, nous devons chercher des remèdes salutaires, et choisir une règle assurée, sur laquelle nous puissions former notre vie et nos actions. Cette règle et ce remède est la prière que nous faisons à Dieu, quand nous lui disons : Que votre volonté soit faite; car comme nous sommes tombés dans le misérable état où nous sommes, en désobéissant à la volonté de Dieu, nous ne saurions mieux nous relever, qu'en l'accomplissant avec un cœur humble et soumis, et en priant Dieu qu'il règne parfaitement sur nous et sur nos volontés. Nous ne saurions rendre à Dieu des sacrifices qui lui soient plus agréables, que de lui obéir et de lui immoler nos volontés, comme le Prophète nous l'enseigne (Ps. 39. 7.) : " Vous n'avez point voulu de " sacrifices ni d'oblations, mais vous m'avez donné des oreilles " pour obéir: vous n'avez point demandé d'holocaustes pour le " péché ; c'est pourquoi j'ai dit : Me voici moi-même. Il est " écrit lie moi au commencement de votre livre que je fasse, ô " mon Dieu, votre volonté. Je le veux. Seigneur, et j'ai mis " votre loi dans le milieu de mon cœur."

Que votre volonté soit faite.

Par la volonté dont il est parlé dans cette demande, l'on entend tout ce que Dieu a commandé et tout ce qu'il a défendu, soit par lui-même, comme sont les divins préceptes; ou par son Fils, comme sont les avis et les conseils qu'il nous a laissés dans l'Evangile; ou par la sainte Eglise, qui nous fait des commandements, et nous impose des lois que nous devons observer; ou par nos supérieurs, à qui Dieu a donné l'autorité et le pouvoir de nous commander en son nom. Nous devons donc suivre le lonseil de saint Paul, quand il dit (Ephes. 5. 17.) : '* Ne soyez * point imprudents ni inconsidérés, mais soyez sages et discrets

" pour discerner quelle est la volonté de Dieu." Or, c'est dans les points que je viens de marquer, que nous découvrons la volonté de Dieu dont nous demandons l'accomplissement, quand nous disons: Que votre volonté soit faite.

Ainsi, quand nous faisons cette demande à Dieu, nous lui demandons qu'il nous fas.<=e la grâce de garder ses saints commandements, et de le servir, comme parle l'Evangile (Luc. 1. 75.), en toute sainteté et en toute justice tous les jours de notre vie; de ne rien faire qui ne soit conforme à ses ordres et à ses divines volontés; d'accomplir avfec fidélité tous les devoirs auxquels nous sommes obligés par la loi de Dieu, et par les règles de la condition où sa providence nous a engagés ; de faire tout ce qui est bien- Séant et convenable à ceux qui font profession de la religion chrétienne, et à qui, comme parle saint Jean (1. 12.), " Dieu adonné " le pouvoir de devenir ses enfants: qui sont nés non du sang, " ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, " mais de l'esprit et de la volonté de Dieu, " et qui veulent imiter Notre-Seigneur, qui s'est rendu obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix.

Et il ne faut pas s'imaginer que cette soumission et humiliation de notre volonté à celle de Dieu nous captive et nous déshonore : il n'y a point de plus grande liberté, ni de plus grand honneur, que d'obéir à Dieu. Servir Dieu, c'est régner: "Car "quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans le ciel, dit "Notre-Seigneur (Matth. 12.50.), celui-là est mon frère, ma " sœur, et ma mère. " Comme s'il voulait dire : Celui-là est très honoré, parce qu'il entre dans mon alliance, et il m'est uni par un lien très étroit d'amour et de bienveillance.

Aussi à i)eine se trouve-t-il un suint, qui n'ait mis le fort de sa sainteté dans rac(tomplissement de la volonté de Dieu et à lui faire cette prière : Que votre volonté .*oit faite. Le Prophète

la fait quasi continuellement, quoique en d'autres termes : " O "mon Dieu, que mes voies ne tendent qu'à garder vos justifica- " tiens (Ps. 118. .5.). Conduisez-moi dans le chemin de vosconj- " mandements (Ib. 35.). Dressez mes pas selon votre parole, afin

•* qu'aucune injustice ne règne en moi (Ib. 133). Conduisez-moi '* dans la voie de vos justices. Ouvrez mon esprit afin que je

* connaisse et que je pratique vos préceptes. Enseignez-moi vos

"jugements. Donnez-moi de l'intelligence afin que je sache vos

"coni mandements et vos volontés." Voilà les prières de ce saint Prophète que nous devrions continuellement avoir dans le cœur et dans la bouche avec celle-ci : Que votre volonté soit faite.

Sur la terre comme dans le ciel.

L'on peut donner plusieurs sens à ces paroles. Le premier est littéral, en sorte que par le ciel l'on entende le paradis, et par la terre le monde que nous habitons. 1. Ainsi, demandant que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme dans le ciel, nous demandons qu'elle soit faite dans le monde comme elle Test dans le paradis, en sorte que le monde devienne un paradis terrestre, où les volontés de Dieu soient gardées sans résistance et sans contradiction, comme elles le sont dans le royaume de la gloire.

2. L'on peut prendre le ciel, pour les anges et pour les âmes des bienheureux qui sont des substances spirituelles et incorruptibles ; et par la terre, les hommes mortels qui sont composés d'une âme spirituelle et d'un corps charnel et de terre. Nous demandons donc que la volonté de Dieu soit accomplie par les hommes, comme elle l'est par les anges à qui le Prophète adresse ces paroles (Ps. 102. 21.) : " Bénissez le Seigneur, vous qui êtes ses vertus ; bénissez le Seigneur, vous qui êtes ses ministres et qui faites ses volontés. "

3. Par le ciel, l'on peut encore entendre les justes et les gens de bien, qui mènent sur la terre une vie céleste ; et par la terre, les pécheurs et les impies qui mènent une vie terrestre et animale; et c'est comme si nous disions : Que votre volonté. Seigneur, soit faite par les pécheurs, comme elle l'est par les justes; afin que vous soyez obéi de tout le monde. C'était le sou" hait du Prophète, lorsqu'il disait (Ps. 66. 7.) : " Que Dieu, Dieu " notre Seigneur, nous bénisse, et que toutes les extrémités de " la terre le craignent et le servent. "

Enfin, le ciel peut être pris pour l'âme, qui est spirituelle et la plus haute portion de l'homme; et la terre pour le corps, qui est matériel et la plus basse partie : car si l'homme est, comme l'on dit, un petit monde, l'âme en est le ciel, et le corps en est la terre. Ainsi quand celui qui prie dit ces paroles: Que votre

volonté soit faite en la terre comme dans le ciel, c'est comme 8'il disait: Faites, mon Dieu, que comme mon âme se soumet à vos saintes volontés, de même il n'y ait rien daii.s mon corps qui leur soit rebelle et désobéissant. C'était la prière que saint Paul faisait à Notre-Seigneur, pour arrêter la rébellion de son corps qu'il décrit en cette sorte (Rom. 7. 21.) : " Lorsque je veux " faire le bien, je trouve en moi une loi qui s'y oppose : car je " me plais dans la loi de Dieu selon l'homme intérieur. Mais " je sens dans les membres de mon corps une autre loi qui com- " bat contre la loi de mon esprit, et qui me rend captif sous la " loi du péché qui est dans les membres de mon corps. Mal- " heureux que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort ? " Ce sera la grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur. " Ainsi je suis moi-même soumis tout ensemble à la loi de Dieu " selon l'esprit, et à la loi du péché selon la diair. "

INSTRl CTTON VTII.

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