‹ Œuvres complètesChapitre 9 sur 66 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

Ravissement sur le mystère de la sainte Trinité— L'alliance mystique.

C'est maintenant que le ciel va s'ouvrir, et que l'amante du Christ, s'élevant sur les ailes du sacrifice et de l'amour, va s'élancer à des hauteurs infinies, et pénétrer jusque dans les arcanes de l'éternité, d'où elle va nous rapporter des merveilles que l'œil de l'homme n'a jamais vues, et que son oreille n'a jamais entendues. Elle-même avoue que les paroles lui manquent povir en donner une idée ; et qu'elle ne peut que balbutier ce qui est inexprimable dans le langage humain. " Car, dit-elle, cette vision n'était rien de ce. qui tombe sous les sens ni sous la parole ; c'était une impression sans forme et sans figure, une chose si spirituelle qu'il n'y a point de diction qui en approche. Ce n'était pas une lumière, car la lumière, toute spirituelle qu'elle est, tient encore quelque chose de la matière, et peut tomber

SOUS les sens, c'est-à-dire sous la parole. Cette impres- Bion était plus claire et plus intelligible que toute lumière ; en un mot, c'était une chose qui venait de Dieu même ; elle portait, dans son impression, la grandeur de la Majesté divine et se montrait à l'âme avec une netteté et une pureté indicibles, par un regard fixe, épuré et libre de toute ignorance, sans interruption, sans succession, instantanément et d'une manière ineffable."

Pendant les cinq heures que dura ce ravissement, elle contempla les impénétrables mystères de l'adorable Trinité. Son regard, miraculeusement affermi, aperçut, au milieu de l'empyrée, le point lumineux au fond duquel brille, d'une clarté insoutenable à l'œil, le mystérieux triangle aux côtés éternellement égaux, le triple cercle, égal en mesure, divers en couleur, dont les éternelles irradiations éblouissent les bienheureux : la splendeur du premier se réfléchissant sur le second, et le troisième ressemblant à une vapeur émanant des deux autres. * Ainsi lui fut montré " le divin com-

* Saint Thomas, jirima, 9, 15.'

Nella profonda e chiara sussistenza Dell' alto lume parvemi tre giri Di tre colori, e d'una continenza:

E l'un d'air altro, corne Iri da Iri, Parea reflesso : o'I terzo parea fuoco, Che quinci e quindi igualmente si spiri.

Le Dante, Paradis, XXXIII, 39, 40.

merce du Père avec le Fils, et du Père et du Fils avec le Saint-Esprit, par leur embrassement réciproque et leur mutuel amour." Les sublimes harmonies des neuf chœurs célestes et leurs rapports avec la divinité lui furent en même temps révélés ; elle vit la communication de la divine Majesté avec la suprême hiérarchie des Anges, auxquels cette Trinité sainte signifie sa divine volonté immédiatement par elle-même, et sans l'interposition d'aucun esprit créé. Elle entrevit les rapports qui existent entre chacune des trois personnes de la très auguste Trinité, avec chacun des neuf chœurs de cette suprême hiérarchie : la solidité inébranlable des pensées du Père dans les uns, qui en ont reçu le nom de Trônes ; les splendeurs et les lumières du Verbe dans les autres, qui pour cela sont nommés Chérubins ,** et les ardeurs du Saint-Espiit dans les derniers, d'où ils sont appelés Séraphins; enfin la communication de la très sainte Trinité en l'unité d'essence avec cette hiérarchie, qui ensuite manifeste ]es volontés divines aux autres esprits célestes selon leurs ordres. *

* Ce passage est en partie tiré d'une seconde relation de cette vision, qu'elle écrivit peu de temps avant sa mort, pour satisfaire aux instances pressantes de son fils. La lettre qui la contenait ne lui parvint qu'après la mort de sa mère. — "C'est véritablement le chant du cygne, ajoute-t-il, et le dernier effort de son esprit, n'ayant jamais parlé plus hautement de Dieu, ni des choses divines ; et l'on dirait que quand elle l'a écrite, Dieu lu avait déjà donné par avance un rayon de la lumière éternelle."

Mais laissons notre bienheureuse raconter elle-même toutes les phases de cette grande vision ; car elle seule peut trouver des termes pour dire, autant qu'il est donné à une créature terrestre de le faire, les merveilles des sphères éternelles.

" Un matin, pendant que j'entendais la sainte messe, mes yeux furent tout à coup fermés ; et mon esprit élevé et absorbé dans la vue de la très sainte et très auguste Trinité. En ce moment, toutes les puissances de mon âme furent arrêtées, et reçurent l'impression de ce divin mystère. Cette impression était sans forme ni figure, mais plus claire et plus intelligible que toute lumière. Elle me fit d'abord connaître que mon âme était dans la vérité ; et cette vérité me fit voir en un moment l'admirable commerce qu'ont ensemble les les trois divines personnes : l'intelligence du Père, qui, se contemplant lui-même, engendre son Fils de toute éternité ; et l'amour mutuel du Père et du Fils qui produit le Saint-Esprit ; ce qui s'opère par un réciproque plongement d'amour, mais sans mélange et sans confusion. Je recevais l'impression de cette production, entendant ce que c'est que spiration et production, spiration active et spiration passive. Mais la pureté de cette spiration et de cette production est si haute et si sublime que je n'ai point de termes pour l'exprimer. Voyant les distinctions, je connaissais l'unité d'essence entre les divines personnes ; et quoiqu'il me faille plusieurs mots pour le dire, en un moment et sans intervalle de temps, je connaissais

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l'unité, les distinctions et les opérations, soit dans elles-mêmes, soit hors d'elles-mêmes. J'étais néanmoins éclairée par degrés, d'une certaine manière spirituelle, selon les opérations des trois personnes divines hors d'elles-mêmes.

" Mon âme était instruite de cette vérité d'une façon ineffable, qui me fit perdre toute parole, car elle était abîmée dans cette lumière. Elle portait dans cette impression la grandeur de la majesté de Dieu qui ne lui permettait pas de lui parler; mais quoiqu'ainsi anéantie dans cet abîme de lumière comme le néant dans le tout, cette suradorable Majesté l'instruisait par son immense et paternelle bonté, sans que sa grandeur fût retenue par aucun obstacle de ce néant.

" Dans le même attrait et dans la même impression, cette très sainte Trinité instruisait mon âme de ce qu'elle opère elle-même par communication dans la suprême hiérarchie des anges, savoir : des Chérubins, des Séraphins et des Trônes, leur signifiant ses saintes volontés sans interposition d'aucun esprit créé. Et je voyais distinctement les opérations et les rapports de chacune des divines personnes dans chacun des chœurs de cette suprême hiérarchie. Je voyais que le Père éternel habite dans les Trônes, ce qui m'indiquait la pureté et la solidité de ses pensées éternelles ; que le Verbe par la splendeur de ses lumières se communique aux Chérubins ; que le Saint-Esprit se répand dans les Séraphins et les remplit de ses ardeurs ; qu'enfin toute la très sainte Trinité, en l'unité de sa divine essence,

se communique à cette suprême hiérarchie, qui ensuite manifeste les volontés divines aux autres esprits célestes selon les ordres qu'elle en reçoit. Mon âme était toute perdue dans ces grandes splendeurs, et abîmée dans cet immense océan où elle voyait et entendait des choses inexpliquables. Il semblait que la divine Majesté se plût à l'illuminer de plus en plus en des choses qui surpassent infiniment la faiblesse de la créature.

" Il me fut encore montré que bien que la Divinité ait mis de la subordination dans les anges, pour recevoir l'illumination les uns des autres par degrés, néanmoins, lorsqu'il lui plaît, elle les illumine par elle-même selon ses desseins ; ce qu'elle fait aussi en ce monde à quelques âmes choisies. Je comprenais aussi de quelle manière mon âme était créée à l'image de Dieu ; que la mémoire avait rapport au Père éternel l'entendement au Fils, et la volonté au Saint-Esprit; et que de même que la très sainte Trinité est trine en personne et une par essence, de même aussi l'âme est trine en ses puissances, et une en sa substance."

Ce fut dans la vingt-cinquième année de son âge que la bienheureuse Marie reçut cette visite du ciel. Cette extase est une des preuves les plus manifestes de l'esprit surnaturel dont elle était animée ; et si l'on y joint la pratique des plus sublimes vertus, une angélique humilité, une obéissance sans borne, une patience et une charité héroïques, on ne peut s'empêcher d'y reconnaître la plénitude de la sainteté. Comment en

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effet, sans un miracle éclatant de la grâce, une jeune femme, qui n'avait reçu que l'éducation ordinaire aux personnes de son sexe, aurait-elle pu pénétrer si avant dans les plus incompréhensibles mystères de la foi, et exprimer en termes si clairs, si justes, si précis ce que n'ont pu qu'entrevoir les plus beaux génies, les plus grands théologiens, les Bonayenture, les Thomas d'Aquin, après avoir pâli toute leur vie sur les livres. Un tel prodige déconcerte la prudence humaine, et entraîne la conviction.

A la suite de cette vision, la servante de Dieu entre dans une nouvelle phase de la vie intérieure. Pendant longtemps son esprit, tout absorbé dans l'auguste Trinité, ne put se détacher de la contemplation des trois adorables personnes. Elle en conçut de grandes appréhensions pour son salut, croyant que ce pouvait être quelque illusion de son imagination, ou quelque piège de Satan, qui se déguisait en ange de lumière pour la retarder dans la vie spirituelle et l'éloigner de delà pratique des vertus. Malgré les assurances réitérées que lui donnait son confesseur, qui, pour calmer ses craintes, ne cessait de lui répéter que ces illuminations venaient d'en haut, elle vivait dans un continuel tremblement, lorsqu'un jour, étant en oraison, plongée dans le doute et la désolation, elle entendit une voix intérieure qui lui dit : " Demeure là, comme la colombe dans son nid." A l'instant toutes se- (craintes se dissipèrent comme de légères vapeurs aux emiers rayons de l'aurore. Le sérénité renaquit dans son âme, et,

selon son expression, elle s'endormit dans cet auguste mystère comme dans une couche divine, où elle prenait son repos, et se nourrissait d'une manne céleste.

Cette faveur insigne fut comme le dernier prélude et le gage solennel de l'alliance que Dieu voulait consommer avec cette âme privilégiée. C'était l'époux qui venait au-devant de l'épouse, les mains chargées des présents les plus rares et les plus précieux, et offrant sa corbeille pleine de couronnes et de fleurs, afin d'achever de captiver le cœur de sa fiancée.

Cependant telle est l'incompréhensible pureté du maître souverain, qu'après tant d'épreuves et de croix, tant d'alternatives d'espérances et de craintes, tant de témoignages de tendresse et de dévouement, il ne trouvait pas sa créature encore assez purifiée de tout limon terrestre, pour l'admettre immédiatement à l'union suprême. Il la laissa languir encore pendant de longs jours, afin d'enfoncer plus avant dans la plaie dont il l'avait blessée au cœur, le dard sacré du saint amour.

Enfin, après qu'elle eut passé par de nouvelles croix et de nouvelles épreuves, par des frayeurs et des tentations plus terribles que toutes les précédentes, après s'être vue descendre, au moment de recevoir la plus grande de toutes les grâces, jusqu'au fond de l'abîme, plongée dans un délaissement et un abandon complet, le Seigneur daigna se laisser fléchir, et convier son épouse, couronnée de toutes les vertus, à l'ineffable honneur du céleste hyménée. Ce fut dans la vingt-

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septième année de son âge que la grande servante de Dieu reçut cette faveur, la plus sublime qui puisse être départie ici-bas à une créature mortelle. Yoici l'incomparable récit qu'elle nous en a laissé elle-même : " Un matin que j'étais en oraison, Dieu absorba mon esprit en lui par un attrait extraordinairement puissant. Je ne sais en quelle posture demeura mon corps en ce moment. La vue de la très sainte Trinité me fut encore communiquée, et ses opérations manifestées, mais d'une façon plus élevée et plus distincte. L'impression que j 'en avais eue la première fois avait opéré son principal effet dans l'entendement ; et il me semble que la divine Majesté ne me l'avait fait que pour m'instruire et me disposer à ce qu'elle voulait m'accorder plus tard. Mais ici, quoique l'entendement fût autant et peut-être plus éclairé qu'auparavant, la volonté prédomina, parce que la grâce présente était toute pour l'amour et par l'amour. Je voyais les communications internes des trois personnes, comme je les avais vues la première fois, mais je fus bien plus amplement instruite de la génération éternelle du Verbe. 0 que ce mystère est ineffable ! que le Père se contemplant engendre un autre lui-même, qui est son image et son Verbe ; que cette génération ne cesse point, que ce Verbe soit égal à son Père en puissance, en grandeur, en majesté; et que le Père et le Verbe par leur amour mutuel produisent cet Esprit d'amour qui leur est pareillement égal en tout, cette vue a quelque chose de la vraie béatitude, parce que non

seulement on connaît Dieu, mais encore on en jouit par une fruition amoureuse, dont l'âme est nourrie d'une manière ineffable.

" Étant donc tout abîmée en la contemplation de cette suradorable Majesté, je lui rendais mes adorations et mes hommages, et je confessais ma bassesse, lorsque tout à coup j'oubliai la personne du Père et celle du Saint-Esprit et me trouvai absorbée en celle du Verbe divin qui s'empara de mon âme. Se voyant si riche par la jouissance de son bien infini, elle voulait tout pour lui et rien pour elle ; n'aimant rien que d'être dénuée de tout, et heureuse de pouvoir le posséder lui seul. 0 que cette jouissance est délicieuse! C'est un labyrinthe d'amour, on en est enivré et saintement enchanté. L'on ne sait ce qu'on est, ni si l'on est, parce qu'on se trouve perdu dans cet océan d'amour. Par petits moments, je me connaissais et un rayon de lumière me donnait la vue du Père et du Saint-Esprit. Aussitôt je faisais des actes d'adoration, de soumission et d'amour; puis, sans que je m'en aperçusse, je me retrouvais en union avec le Verbe, où j'étais perdue comme auparavant. Mais bien que je sentisse opérer le Verbe en moi, je ne sortais point de l'unité de l'essence. Mon esprit apercevait les opérations appropriées à chacune des personnes divines. Lorsque le Verbe divin opérait en moi, le Père et le Saint-Esprit regardaient son opération, et tout cela n'empêchait pas l'unité du principe agissant qui était le même dans les trois Personnes. Ce fut alors que j'expérimentai que le

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Verbe est véritablement l'époux de l'âme. Ce mystère est un abîme si profond, que tout ce qu'on peut en dire n'approche point de la réalité. Il me faudrait l'intelligence des Séraphins pour pouvoir dire ce qui se passa dans cette extase et ce ravissement. L'âme expérimente sans cesse ce moteur gracieux qui, dans cette alliance spirituelle, a pris possession d'elle, l'embrase et la consume d'un feu sacré si doux et si agréable qu'il lui fait chanter un épithalame sans fin. Les livres ni l'étude n'en peuvent révéler les paroles, car elles sont toutes célestes et toutes divines. Enfin je n'ai jamais ressenti une plus grande grâce, et je ne pense pas en jamais recevoir une plus grande en cette vie. Je n'y saurais penser sans une nouvelle émotion de cœur, et le sentiment en est toujours demeuré dans mon âme. Ce mot. Verbe Eternel, m'est une nourriture qui me remplit sans cesse, et un parfum dont mon âme est continuellement embaumée."

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