‹ Œuvres complètesChapitre 10 sur 66 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

Charité — Dévouement.

Lorsque notre bienheureuse redescendit des deux, au sortir de cette sublime vision, elle se trouva transportée dans une sphère toute nouvelle. Ses sentiments intérieurs étaient entièrement transformés; et l'irrésistible attrait qui la poussait, avec une violence inconcevable, vers l'objet de ses continuels soupirs, s'était complètement apaisé ; car elle possédait, au fond de son cœur, celui qu'elle aimait d'une tendresse infinie, le divin Jésus, qui lui aussi était maître de toutes ses affections. "Alors, dit-elle, ce sont des transports et des ivresses qui consument l'épouse, et la font ex jirer mille fois de bonheur. Je m'arrête à penser si je pourrais trouver quelques comparaisons sur la terre qui puissent donner quelque idée de cette alliance intime du Verbe et de l'âme; mais je n'en puis trouver. Quoique l'âme ^ente bien que le Verbe est Dieu,

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consubstantiel et égal à son Père, immense, éternel, infini, par qui toutes choses ont été faites et subsistent, néanmoins elle lui parle cœur à cœur avec une incroyable familiarité ; car elle se sent agrandie par cette dignité d'épouse qui lui donne le privilège de dire: Vous êtes tout à moi et je suis toute à vous. Alors elle cherche sans cesse la gloire de son bienaimé, et se fait toute à tous pour les gagner tous à lui, et le fait régner en maître absolu sur tous les cœurs." Comment ne pas demeurer stupéfait en considérant, d'une part, une si incompréhensible condescendance de Dieu pour son infime créature, et, de l'autre, une si éminente sainteté, récompensée par un privilège aussi éclatant ? Cependant, tandis que ces miracles de grâce s'opéraient dans le cœur de cette femme admirable, nul indice n'en dévoilait l'éclat à l'extérieur ; car elle jetait le manteau de l'humilité sur tous ces trésors. Toujours dévouée, attentive, souriante, elle paraissait uniquement occupée des innombrables devoirs dont elle était accablée ; et c'était une merveille non moins inexplicable qu'elle pût suffire à des soins si multipliés. Malgré cela, elle trouvait encore le loisir de surveiller l'instruction religieuse des nombreux domestiques dont elle était entourée. Son zèle et sa charité lui inspiraient d'innocents et d'ingénieux artifices pour en faire naître l'occasion. Dès qu'elle les voyait de retour du travail, à l'heure des repas, elle s'asseyait à table avec eux et se mêlait à leurs conversations, afin de les entretenir des choses de Dieu et des affaires de

leur salut. L'auréole d'angélique piété qui brillait autour d'elle, et jaillissait sur chacune de ses actions^ leur inspirait une vénération profonde et un respect qui allait jusqu'à une espèce de culte. Non seulement ils la regardaient comme une sainte, mais ils l'aimaient et la chérissaient comme leur mère; ils lui étaient soumis comme des enfants. Elle, de son côté, profitait de l'autorité qu'ils lui mettaient si volontiers entre les mains, pour s'insinuer délicatement dans leurs âmes^ et diriger leurs pensées et leurs coeurs vers le ciel.

Dans ces entretiens intimes, elle les interrogeait sur leurs devoirs avec une simplicité, une grâce et une naïveté qui les ravissaient. Elle leur faisait rendre compte de leurs actions, et les reprenait doucement lorsqu'ils avaient commis quelque faute.

En certaines occasions, elle les réunissait tous autour d'elle, et leur donnait des instructions sur les vérités de la religion et sur leurs obligations particulières. Parfois alors elle se sentait emportée par une inspiration extraordinaire ; une source d'éloquence surnaturelle jaillissait de son âme, et s'épanchait avec une telle abondance et une telle onction qu'elle suspendait à ses lèvres, pendant des heures entières, ses auditeurs émerveillés. On peut juger par là des fruit» de grâce et de vie qu'elle opérait parmi ces âmes simples.

Mais sa charité n'embrassait pas seulement leur bonheur spirituel; elle s'étendait même jusqu'à leur bien-être temporel. Si quelques-uns d'entre eux avaient

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le malheur d'encourir la disgrâce de leur maître, c'était toujours à elle qu'ils venaient s'adresser pour leur servir de médiatrice auprès de son beau-frère et les réconcilier avec lui.

Dans leurs maladies, c'était encore elle qui les soignait et qui veillait auprès d'eux. En plusieurs <ïirconstances un grand nombre tombèrent malades ensemble. Alors leurs chambres devenaient un véritable hôpital, dont elle était tout à la fois l'infirmière et le médecin. Avec un dévouement et une délicatesse toute maternelle, elle leur prodiguait les attentions les plus touchantes ; ne laissant point à d'autres le soin de faire leurs lits et de leur apporter leur nourriture. Sa charité ne reculait devant aucun service, pas même les plus bas et les plus vils ; au contraire, voyant en eux les membres souffrants de Jésus-Christ, elle mettait son bonheur et ses délices à leur rendre les devoirs les plus humiliants.

Parmi ces mille occupations et ces distractions sans nombre, rien ne pouvait rompre ni détendre la chaîne d'or qui liait la douce esclave du Christ à son bienaimé. Comme l'ange de Tobie, tandis qu'elle paraissait marcher et vivre sur la terre, elle se nourrissait d'un aliment et d'un breuvage invisibles. Sans cesse son esprit planait au-dessus du monde réel et conversait avec Dieu, ou s'unissait au chœur des esprits célestes pour chanter ses louanges. Quoique cette habitude extatique ne l'empêchât pas de remplir exactement tous ses devoirs, elle lui enlevait cependant la

liberté de suivre les conversations qui n'avaient pas de rapport direct avec ses occupations ; il lui était alors impossible d'ensuivre le fil. Plusieurs personnes s'en étaient aperçues ; et souvent son beau-frère prenait plaisir à l'interroger sur les conversations qui venaient d'avoir lieu, afin de la plaisanter. Alors, ne sachant que répondre, elle devenait toute confuse, le rouge lui montait à la figure; et l'on était obligé de changer de discours pour la tirer d'embarras. Cette abstraction en Dieu allait jusqu'au point qu'elle ne reconnaissait pas même les personnes avec qui ses nombreuses affaires la mettaient en relation journalière. Ce n'était que par des efforts suprêmes sur ellemême qu'elle parvenait à soustraire aux regards du monde le feu intérieur qui la consumait, et les flammes d'amour qu'elle lançait incessamment vers le Verbe divin, en retour des traits enflammés dont il transperçait son cœur. La véhémence de ces sentiments la contraignait parfois de se retirer dans la solitude, où ne pouvant plus respirer, elle se prosternait jusqu'à terre, et priait à haute voix pour se soulager, et exhaler ses ardeurs : " 0 mon amour, s'écriaitelle, je n'en puis plus; ou laissez-moi respirer, ou faites-moi mourir, car vos flammes me font souffrir plus qu'une âme enfermée dans la prison du corps, n'est capable de supporter."

D'autres fois, pendant l'espace de deux ou trois jours, il lui était impossible de faire aucun acte intérieur pour calmer ce grand embrasement ; alors il lui

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semblait que son coeur dût éclater ; et elle éprouvait des souffrances telles que, si cet état eût duré davantage, elle serait morte infailliblement. Son cœur s'ouvrait ensuite comme une fournaise embrasée dont on lèverait tout à coup le soupirail pour en faire évaporer la flamme; il se dilatait alors, dit-elle, avec des paroles si ardentes qu'il semblait que ce fussent autant de traits lancés par une vengeance d'amour vers celui qui l'avait tant fait souffrir.

Un jour elle tomba dangereusement malade. D'habiles médecins furent appelés ; après l'avoir longtemps examinée, ils déclarèrent qu'ils ne comprenaient rien à la nature de l'étrange maladie dont elle souffrait. Elle sentait, disait-elle, une douleur très aiguë dans la région du cœur, comme si elle eût été blessée par un fer émoussé. Ces souffrances durèrent asse^. longtemps, sans que ni la science des médecins, ni leurs remèdes pussent lui apporter aucun soulagement. Enfin ils l'abandonnèrent en déclarant qu'il n'y avait que celui-là seul qui lui avait fait cette plaie au cœur qui pouvait la guérir.

Quand elle se trouvait en compagnie d'autres personnes, et qu'elle n'avait pas la liberté de se retirer à l'écart, elle était obligée de s'appuyer contre la muraille ou de se tenir les mains sur sa ceinture, autrement elle serait tombée à terre. Quelquefois ces émotions se calmaient graduellement ; une grande douceur se répandait en elle; et pendant quelques instants, elle perdait tout sentiment. Quoiqu'elle soupirât toujours

après la solitude du cloître, elle avoue elle-même qu'elle n'aurait pas été capable de supporter la violence de ces saintes saillies, sans le soulagement que lui procuraient le trouble et la distraction des affaires extérieures.

Le R. P. Dom Raymond de Saint-Bernard, craignant qu'elle ne succombât sous des fardeaux si écrasants, lui retrancha une partie de ses mortifications corporelles. Il lui interdit entièrement le cilice et la haire, ne lui permettant que de se servir de chemises de serge, et de porter deux fois la semaine une ceinture armée de pointes. Il lui défendit en outre de coucher plus de six mois de l'année sur le bois dur. La servante de Dieu obéit avec une entière ponctualité, et ne se départit de cette règle qu'à son entrée en religion.

Cet état de l'âme que souffrait notre sainte est ce que les mystiques appellent martyre d'amour. " Il consiste particulièrement à ne pouvoir aimer Dieu autant qu'on le voudrait aimer, et autant qu'on le connaît aimable. Car plus on aime et plus on veut aimer; l'amour par ses accroissements continuels devient insatiable, et cette insatiabilité échauffe et dilate tellement le cœur, qu'elle cause quelquefois la mort."

C'était cette phase de l'amour divin qu'éprouvait alors notre héroïne; ses désirs impétueux de voir Dieu aimé la poussaient parfois à de pieuses extravagances qui feraient sourire le monde de pitié, mais que savent apprécier les âmes qui comprennent la folie

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de la croix, et qui ont approché leur cœur de cette parole brûlante du Sauveur: Je suis venu mettre le feu sur la terre, et que désire-je, sinon quHl soit allumé. *

Un jour qu'elle passait, silencieuse et recueillie, à travers les rues de la ville, «n revenant de l'église après ses oraisons habituelles, et encore toute pénétrée des saintes émotions qu'elle venait d'éprouver, elle rencontra, sur son chemin, un religieux de sa connaissance. Elle court aussitôt au-devant de lui, et l'aborde d'un air d'exaltation et d'enthousiasme : *' Mon père, lui dit-elle, aimez- vous Dieu? car si vous ne l'aimez pas, je ne puis vous parler ! "

Souvent, à la suite de ces transports, toutes ses puissances intérieures semblaient se taire et demeurer suspendues. Alors, dans le silence de ses facultés, s'élevait, des profondeurs de son âme, comme une douce mélodie, dont chacun de ses soupirs semblait les suaves ondulations. On eût dit que toutes les fibres de son être étaient autant de cordes d'un instrument invisible, que venait toucher en secret l'ange du pur amour, et dont les accords ravissaient les chœurs célestes et charmaient les oreilles de Dieu.

La nuit même n'interrompait pas ces mystérieux concerts : des visions bienheureuses venaient visiter son sommeil, et dans un demi-repos, elle entendait chanter sans cesse ces voix intérieures ; quelquefois même, elle en était complètement réveillée. Ainsi son

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âme ressemblait à ces harpes éoliennes suspendues aux arbres des forêts, dont les cordes résonnent encore longtemps après le passage des brises nocturnes. Ainsi dans les splendides basiliques, quand l'orgue vient de se taire, et que l'encens des solennels sacrifices monte encore dans les voûtes silencieuses, longtemps les derniers échos des chants sacrés se prolongent à travers les arcades aériennes et les ogives, et se bercent parmi les ombres du soir

Telle fut, jusqu'à l'âge de vingt-huit ti vingt-neuf ans, la vie de cette âme d'élite, qui devait mériter le nom de Thérèse de la Nouvelle-France. Cette existence, mêlée de tant de péripéties diverses, semée de tant d'épreuves amères et de faveurs étonnantes, de tant de langueurs et de transports, de tant de larmes et d'ivresses surnaturelles, n'était cependant que le noviciat de la vie intérieure qu'elle devait mener, au sein d'une paix plus profonde, dans le calme et la solitude du cloître. Le Seigneur voulut lui faire goûter les prémices de cette paix, et lui en donner comme l'avant-goût, à la veille même de l'introduire dans cette terre promise, objet des vœux et des soupirs de toute sa vie.

" Notre-Seigneur, dit-elle, m'ôta enfin ces grands transports, et ces accès violents qui m'avaient tant fait souff'rir ; et depuis ce temps, mon âme est demeurée dans son centre qui est Dieu. Ce centre est en elle-même, et elle y jouit d'une paix qui surpasse tout sentiment. C'est une chose si simple et si délicate que je ne puis l'exprimer. On peut parler de

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tout ; on peut lire, écrire, travailler et faire tout ce que l'on veut, sans se distraire de cette occupation et sans cesser d'être uni à Dieu."

Comme ce calme intérieur se prolongeait toujours, la servante de Dieu craignit d'être tombée dans l'illusion, et conjura le Seigneur de l'éclairer. Il lui fit intérieurement cette réponse : " Demeure là ; je veux que tu fasses ici ce que les bienheureux font dans le ciel." Ces paroles lui révélèrent la sublimité de cette condition où l'âme, vêtue d'une pureté éclatante, s'attache à Dieu, " et demeure liée, pour ainsi dire, à lui par une union d'amour dans le fond de son être, où tout est calme et détachement des sens." Dans cet état, elle jouit, autant qu'il est possible icibas, de la félicité des élus. Les orages des passions ne pénètrent point jusque dans ce tabernacle de Dieu ; c'est le Saint des Saints, dont un voile impénétrable défend l'entrée, et où l'âme savoure dans la paix la présence de l'Epoux; tandis que la tempête gronde au dehors, et que les sens et la partie inférieure de l'être sont dans le trouble et l'agitation.

Quoique la parole de Notre-Seigneur l'eût rassurée, elle en conféra cependant avec son confesseur, et avec le R. P. Dom Eustache de Saint-Paul, grand serviteur de Dieu, très versé dans la science des saints. " J'ai vu, lui répondit le saint, les grâces et les lumières que vous communique votre céleste Epoux ; je ne puis que vous exhorter à marcher dans cette voie, et à correspondre, par votre fidélité, aux ineffables bontés de Dieu. "

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