MERLIN DE THIONVILLE
Sar les partis vaincus qui le mordent au pied,
D fiudrait qu*il n'eût pas de fiel dans les entrailles,
Qp'il étoufiat la soif des justes représailles,
Et ne réveillât pas contre ses ennemis
Le beffroi, chaud encor, des Saint-Barthélemys 1
Pour les Fouquiers royaux l'histoire est sans colères.
Et ne pardonne pas aux Jeffreys populaires 1
Et quand même ils auraient frappé d'aveugles coups,
Lâches accusateurs, silence I oubliez-vous
Que leur âme de feu purifiait leurs œuvres ?
Oui, d'un pied gigantesque écrasant les couleuvres.
Par le fer et la flamme ils voulaient aplanir
Une route aux Français vers un bel avenir.
Us marchaient pleins de foi, pleins d'amour, et l'histoire
Absoudra, comme Dieu, qui sut aimer et croire.
Semblables au Mogol, pourvoyeur des vautours.
Qui de crânes humains édifiait des tours.
Au Dieu qu'ils confessaient votant d'horribles fêtes.
Pour lui bâtir un temple ils entassaient les têtes.
Et, quand il le jBUlait, résignés au malheur.
Couronnaient l'édifice en y portant la leur.
Sans doute il leur fallait, d'une main pacifique,
Caresser des méchants la race prolifique ;
Au lieu de fatiguer la hache du trépas.
Comme en nos jours de honte il fallait, n'est-ce pas ?
Garrotter de rubans, déporter dans les places.
Des ennemis vaincus qui hurlent des menaces,
Et, plutôt qu'un mandat, jeter un passeport
A ces preux chevaliers galopant vers le Nord,
8o LE MYOSOTIS
Qjii, pour tailler en fiefs la France découpée. Aux sabres des hulans aiguisaient leur épée... Eh bien 1 moi, je vous dis que leur pied trop clément Sur l'hydre féodale a pesé mollement ; Car elle siffle encor; car le monstre vivace, Dès qu'ils furent passés, a bondi sur leur trace. Ils n'ont régné qu'un jour, et quand, le lendemain, Sur la couronne à terre un Cromwell mit la main, Pour son infâme Rump il sut trouver des membres, Repeupla, d'un coup d'œil, les vieilles antichambres, Et fit dans le château surgir, on ne sait d'où, Les mannequins vivants balayés le Dix Août.
A l'anathème, un jour, substituant l'éloge.
On fera de leurs noms un saint martyrologe ; Un jour, on votera des honneurs immortels A leurs tombeaux maudits, transformés en autels. Mais nous, dont le cœur chaud repousse un froid système Nous peuple, qui voulons la liberté quand même! Devançons l'avenir, et d'un pieux accueil Honorons ces proscrits au moins dans le cercueil. Pour réjouir leurs os, puisse dans un autre âge Le saint drapeau qui dort et que l'Europe outrage, Promené dans le sang de chaque nation, Secouer sur leur tombe une libation !
Q.u'en guise de cyprès, le chêne populaire Prodigue à leur sommeil son ombre tutélaire 1 Cicatrisé de noms, pavoisé de drapeaux, L'arbre poussera bien dans le champ du repos;
MERLIN DE THIONVILLE 8l
Car du tronc à la tige une chaude poussière
Grculera, changée en sève nourricière ;
Dans chacun des rameaux qui frissonnent au vent,
Nos fils vénéreront un ancêtre vivant,
Et le soir, attentifs au conseil que leur donne
Un prophète semblable à celui de Dodone,
Anx époques de crise, ils diront, à genoux :
«Mines de nos aïeux, que faire? Inspirez-nous!... »
ir. II
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(Novembre 1833)
DIEU donc les beaux jours 1 Le vent froid de novembi Condamne le poète à l'exil de la chambre.
Où folâtrait le bal, où riait la gaité, Rien, plus rien ; tout a fui comme un songe d'été. Là-bas, avec sa voix monotone et touchante, Le pâtre seul détonne un vieux noël ; il chante. Et des sons fugitifs le vent capricieux M'apporte la moitié ; l'autre s'envole aux cieux. La femme de la Bible erre, pâle et courbée, Glanant le long des bois quelque branche tombée, Pour attiser encor son foyer, pour nourrir |
Encore quelques jours son enfant, et mourir. |
l'hiver 85
Plus d'amour sous l'ombrage, et la forêt complice Gémit sous les frimas comme sous un cilice. La forêt, autrefois blonde vierge, laissant Aller sa chevelure au zéphyr caressant, Maigre et chauve aujourd'hui, sans parfum, sans toilette, Agite et fait craquer ses os comme un squelette. Un bruit mystérieux par intervalle en sort, Semblable â cette voix qui disait : « Pan est mort ! n
Oui, la nature entière agonise à cette heure. Et pourtant ce n'est pas de son deuil que je pleure ; Non, car je me souviens et songe avec effroi Q.ue voici la saison de la faim et du froid ; Qjie plus d'un malheureux tremble et se dit : « due n*ai-je, Pour m'envoler aussi loin de nos champs de neige, Les ailes de l'oiseau, qui va chercher ailleurs Des ébats au soleil et des nids dans les fleurs ! ^ Vers ces bords sans hiver que l'oranger parfume, Où Ton a pour foyer le Vésuve qui fume.
Où devant les palais, sur le marbre attiédi.
Le Napolitain dort aux rayons du midi.
Oh! qui m'emportera?... » Mais, captif à sa place, Hélas ! le pauvre meurt dans sa prison de glace ; Il meurt, et cependant le riche insoucieux De son char voyageur fatigue les essieux.
Les beaux jours sont passés ; qu'importe ! heureux du monde. Abandonnez vos parcs au vent qui les émonde ; Tombez de vos châteaux dans la ville, où toujours On peut avec de l'or se créer de beaux jours.
Dans notre Babylone, hôtellerie immense.
Pour les élus du sort le grand festin commence.
Ruez-vous sur Paris comme des conquérants ;
Précipitez sans frein vos caprices errants ;
A vous tous les plaisirs et toutes les merveilles.
Le pauvre et ses sueurs, le poète et ses veilles.
Les fruits de tous les arts et de tous les climats.
Les chants de Rossini, les drames de Dumas ;
A vous les nuits d'amour, la bacchanale immonde :
A vous pendant six mois Paris, à vous le monde I...
Ne craignez pas Thémis : devant le rameau d*or.
Cerbère à triple gueule, elle s'apaise et dort.
Mais, pour bien savourer ce bonheur solitaire,
Qu'assaisonne d'avance un jeûne volontaire,
Ne regardez jamais autour de vous , passez
De vos larges manteaux masqués et cuirassés.
Car, si vos yeux tombaient sur les douleurs sans nombre
Qui rampent à vos pieds et fourmillent dans l'ombre,
Comme un frisson de fièvre, à la porte d'un bal,
La pitié vous prendrait, et la pitié fait mal;
Votre face vermeille en deviendrait morose.
Et le soir votre couche aurait un pli de rose.
Tremblez, quand le punch bout dans son cratère ardent.
D'égarer vers la porte un coup d'œil imprudent;
Vos ris évoqueraient un fantôme bizarre,
Et vous rencontreriez face à face Lazare
Qui, béant à l'odeur, voudrait et n'ose pas
Disputer à vos chiens les miettes du repas.
Eblouissant les yeux de l'or qui le blasonne,
l'hiver 85
Qjiand votre char bondit sur un pont qui résonne,
Passez vite, de peur d'entendre jusqu'à vous
Monter le bruit que font ceux qui passent dessous.
Le moment est venu de la débâcle humaine ;
La Morgue va pécher les corps que l'eau promène ;
L'égoîsme, en sultan, jouit et règne : il a
Des crimes à cacher, et son Bosphore est là...
Il est vrai, quelquefois une plainte légère Blesse la majesté du riche qui digère.
Des hommes, que la faim moissonne par millions, En se comptant des yeux, disent : « Si nous voulions ! » Le sanglot devient cri, la douleur se courrouce, Et plus d'une cité regarde la Croix-Rousse.
Mais quoi 1 n'avez-vous pas des orateurs fervents Qjii, par un quos ego, savent calmer les vents ? Qui, pour le tronc du pauvre avares d'une obole, Daignent lui prodiguer le pain de la parole ; Et, comme l'Espagnol qui montre, en l'agaçant, Son écharpe écarlate au taureau menaçant, Jettent, pour fasciner ses grands yeux en colère, Un lambeau tricolore au tigre populaire ?
Si la sédition vociférait : « Du pain ! »
Pour l'apaiser d'un mot, députez-kii Dupin; Dupin, le professeur qui, justement célèbre.
Au langage de cour a façonné l'algèbre.
Phénomène honteux d'un siècle perverti.
Pour la première fois les chiffres ont menti. N'ose-t-il pas nier la misère flagrante;
Révéler son bonheur à la France ignorante ;
Et quand sur un grabat le désespoir se tord.
Effronté cumulard, lui prouver qu'il a tort ?
Va, tu mérites bien ta gloire et ton salaire ;
Tu portes dignement un nom impopulaire,
Dupin; on se demande, en sifflant tes longs cours,
Si les calculs n'ont pas effacé les discours ;
Et chez qui l'impudence est la plus effrénée.
De l'équation jeune ou de la phrase aînée...
Ohl quand donc viendra-t-il, ce jour que je rêvais, Tardif réparateur de tant de jours mauvais.
Ce niveau qui, selon les écrivains prophètes, Léger et caressant, passera sur les têtes l « Jamais, dit la raison ; le monde se fait vieux ; Il ne changera pas ; » et dans mon cœur : «Tant mieux, Ai-je dit bien souvent : au jour de la vengeance Si l'opprimé s'égare, il est absous d'avance. Spartacus ressaisit son glaive souverain.
II va se réveiller, le peuple souterrain Qui, paraissant au jour des grandes saturnales, De mille noms hideux a souillé nos annales :
Truands, mauvais-garçons, bohémiens, pastoureaux, Tombant et renaissant sous le fer des bourreaux. Les repus daigneront alors, pour qu'il s'arrête. Lui tailler une part dans leur gâteau de fête ; Mais lui, beau de vengeance et de rébellion : « A moi toutes les parts : je me nomme lion 1 » Alors s'accomplira l'épouvantable scène
l'hiver 87
(lulsnard prophétisait au peuple de la Seine. Au rivage désert, les barbares, surpris, Demanderont un jour la place où fut Paris.
Pour effacer du sol la reine des Sodomes, Q}ie ne défendra pas Taiguille de ses dômes, La foudre éclatera; la colère du ciel Sur le terrain fumant fera grêler du sel ; Et moi, j'applaudirai : ma jeunesse engourdie Se réchauffera bien à ce grand incendie. »
Ainsi je m'égarais à des vœux imprudents,
Et j'attisais de pleurs mes ïambes ardents.
Je haïssais alors, car la souffrance irrite ;
Mais un peu de bonheur m'a converti bien vite.
Pour que son vers clément pardonne au genre humain,
Qjie faut-il au poète ? un baiser et du pain.
Dieu ménagea le vent à ma pauvreté nue ;
Mais le siècle d'airain pour d'autres continue.
Et des maux fraternels mon cœur est en émoi.
Dieu, révèle-toi bon pour tous comme pour moi.
Qjie ta manne en tombant étouffe le blasphème;
Empêche de souffrir, puisque tu veux qu'on aime I
Pour que tes fils élus, tes fils déshérités
Ne lancent plus d'en bas des regards irrités,
Aux petits des oiseaux toi qui donnes pâture,
Nourris toutes les £iims ; à tout dans la nature
Qjie l'hiver soit léger; et, son règne fini,
Le poète et l'oiseau chanteront : « Sois béni 1 »
^ HE'tl'K.I V
liENRi cinqI à ce nom n'augurez point d'outrage Pour l'héritier des lis, emporté par l'orage. Où l'on salue un roi je ne vois qu'un en£mt, Et respecte le front que sa candeur défend.
Pourquoi te maudirais-je ? Infortuné ! sans doute, Tu hais ta royauté plus qu'on ne la redoute.
Je garde ma colère à tes bourreaux, à ceux Qui stimulent pour toi l'avenir paresseux.
Et qui, pour l'ajuster à la robe virile, T'imposent un effort douloureux et stérile.
Les cruels t*ont volé ton âge d'or I ils ont imprimé sur le tien les soucis de leur front ; Te versant goutte à goutte une espérance acide, Us consomment dans l'ombre un long in&nticide. Ah I maudit soit le jour où Paris, étonné, Comme un présent d'enfer accepta Dieudonwl Hélas I quand les valets du trône héréditaire L)e l'auguste naissance adoraient le mystère, Q}und le canon hurlait l'avis officiel.
Par pitié pour la France et pour toi, plût au ciel Q}i'un bohémien, fouillant dans ton berceau de fête, Au baptême royal eût dérobé ta tête 1 Tu pourrais aujourd'hui danser sous tes haillons, La chevelure au vent, courir les papillons.
Moissonner à pleins bras les campagnes fleuries, Hcloses sans parfum sur tes tapisseries, £t t'endormir à l'aise aux portes du palais Qui £ut peser sur toi ses murs et ses valets. Ivre de joie et d'air, riche d'un budget mince, Tu vivrais mendiant, toi qui végètes prince.
L)ieu ne l'a pas voulu : sur des parquets luisants, Tu heurtes tes genoux au front des courtisans, Et les ambassadeurs, qu'un huissier te présente. Brisent tes hochets d'or dans leur marche pesante. Puisses-tu succomber à cet ennui profond I Car ton avenir est un abime sans fond.
Car tes persécuteurs font briller sur ta tête Un joyau, dont l'aimant attire la tempête...