‹ OEuvres complètesChapitre 46 sur 111 · ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE

A MADAME DOUDEY-DUPRE

LJ e mon riche avenir vous voilà créancière, Madame ; quand l'oubli me jetait sa poussière, Sur moi, poète obscur, l'autre jour, en passant, Vous laissâtes tomber un mot compatissant.

Un mot, voilà tout... Mais, quand vous fûtes passée, Cette parole d'or, oh ! je l'ai ramassée.

J'ai caché dans mon sein ma relique, et depuis, Je la porte les jours, je la baise les nuits.

l'isolement 143

Si ma reconnaissance avec délire éclate, Si mon baiser brutal mord la main qui me flatte, Madame, pardonnez, c'est que voilà deux ans (Et deux ans à porter tout seul sont bien pesants !) Qu'aux tourments de mon cœur nul cœur ne s'associe, Et j'avais oublié comment on remercie.

J'ai supporté deux ans le mépris et la faim Sans mêler de blasphème à ma plainte sans fin. Je disais, résigné : « Lorsque Dieu fait un homme, De ses bonheurs futurs il lui compte la somme : « Prends, lui dit-il, et marche 1 » et moi, dès le départ, Prodigue voyageur, j'ai dévoré ma part. »

EnÊint, j'ai vu passer dans ma vague mémoire Des prêtres qui chantaient sur une bière noire ; A travers les sanglots, de moment en moment, Un nom cher m'arrivait... Mais ce souvenir ment; Car de l'école à peine eus-je franchi les grilles, Que je tombai joyeux aux bras de deux familles. Moi qui la veille, hélas I rêvant un autre accueil, Me croyais orphelin sur la foi d'un cercueil.

Mon cœur, ivre, à seize ans, de volupté céleste. S'emplit d'un chaste amour dont le parfum lui reste. J'ai rêvé le bonheur, mais le rêve fut court... L'ange qui me berçait trouva le fardeau lourd. Et, pour monter à Dieu dans son vol solitaire, Me laissa retomber tout meurtri sur la terre, Où, depuis, mon regard dans l'horizon lointain

Plongeait sans voir venir le bon Samaritain.

Je veux bien acquitter mes dettes amassées, Et payer en douleurs mes délices passées.

Dieu I mais, puisque ta loi défend de murmurer, Fais-nous donc des tourments que Ton puisse endurer I La Pauvreté n'est pas Thôte que je redoute; Je Taime, c'est ma sœur ; la Faim, sans qu'il en coûte Une heure à mon sommeil, un vers à mes chansons, Entre et s'assied chez moi, car... nous nous connaissons. Je n'ai pas convoité sur mon lit d'agonie L'or du voisin, qui sonne avec tant d'ironie; Ce qu'il me £iut à moi, ce n'est pas seulement Le vin de la vendange et le pain de froment; Ma prière avant tout demande à Dieu pour vivre Le pain qui nourrit l'âme et le vin qui l'enivre : L'amour I... Et je suis seul, déjà seul, quand j'entends Frémir encor l'airain qui m'a sonné vingt ansi La Êitigue m'endort et le besoin m'éveille Sans qu'un souhait ami caresse mon oreille.

Q}iand j'allais, au printemps, chercher dans vos jardins Un sentier vierge encor du pied des citadins. Sur mon cœur solitaire et qu'un vague amour tue J'ai pressé bien souvent un socle de statue; Et, miracle du ciel I bien souvent j'ai cru voir La froide Galatée en mes bras s'émouvoir.

Voir des pleurs de pitié pendus à sa paupière. Voir des souris édos de ses lèvres de pierre ; Et quand ma plainte au marbre inspirait tant d'émoi,

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