‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 10 sur 76 · CHANT SECOND. Ç · texte numérisé non relu

CHANT SECOND. Ç

Notre âme, enseignait-il, n'est point une lumière

Qui naisse , s'affaiblisse , et croisse avec le corps ;

Substance inétendue , elle en meut les ressorts ;

Esprit indivisible, elle ^st donc immortelle.

L'âme fut tour à tour une vive étincelle ,

Un atome subtil , un souffle aérien ;

Chacun en discourut, mais aucun n'en sut rien.

Ce n'était point assez; et l'homme, en son audace, Après avoir franchi les déserts de l'espace , De l'âme par degrés s'éleva jusqu'à Dieu. Dieu remplit l'univers, et n'est en aucun lieu; Rien n'est Dieu , nous dit-il, mais il est chaque chose. Puis, en longs argumens, il discute, il propose; Il forme enfin son Dieu d'un mélange confus D'attributs différons, de contraires vertus. Trop souvent ébloui par sa fausse éloquence, Cachant sous de grands mots sa superbe ignorance, Il se trompe lui-même, et, sourd à sa raison, Croit donner une idée, et ne forme qu'un son. Dans les sentiers obscurs d'une science vaine, Fallait-il perdre un temps que la raison humaine, Aux premiers jours du monde, aurait employé mieux A rechercher le vrai qu'à se créer des dieux? Folle en un esprit faux , éclairée en un sage, Locke, qu'elle anima, nous en montra l'usage. Choisissons-le pour maître , et qu'en nos premiers ans Il guide jusqu'au vrai nos pas encor tremblans. Locke n'atteignit point au bout de la carrière, Mais sa prudente main en ouvrit la barrière. Pour mieux connaître l'homme il le prend au berceau , Il le suit de l'enfance aux portes du tombeau , Observe son esprit, voit comment la pensée Par tous nos sens divers est dans l'âme tracée, Et combien des savans les dogmes imposteurs, Combien l'abus des mots, ont enfanté d'erreurs.

D'un bras il abaissa l'orgueil du platonisme , De l'autre il limita les champs du pyrrhonisme, Nous découvrit enfin le chemin écarté Et le parvis du temple où luit la vérité. Pénétrons avec lui sous sa voûte sacrée. Mais quels monstres nombreux en défendent l'entrée ! La Paresse, épanchant le suc de ses pavots, Engourdit les esprits d'un stupide repos ; Le Système, entouré d'éclairs et de nuages, En les éblouissant en écarte les sages ; L'odieux Despotisme, entouré de gibets, Commande à la Terreur d'en défendre l'accès; La Superstition, du fond d'une cellule, En chasse, en l'effrayant, l'esprit faible et crédule; Par ses cris douloureux , le Besoin menaçant Sur la porte du temple arrête l'indigent; L'opiniâtre Erreur le cache à la vieillesse, Et l'Amour en défend l'entrée à la jeunesse : Mais il s'ouvre aux mortels qui, d'un pied dédaigneux^ Foulant les vains plaisirs, les préjugés honteux, Attendent leurs succès de leur persévérance, Et font devant leurs pas marcher l'Expérience. Elle les a conduits jusqu'à la Vérité; Les conduit-elle encore à la Félicité?

D'un astre impérieux la puissance ennemie Ou sème de douleurs le cours de notre vie, Ou du moins y répand plus de maux que de biens. Si je veux être heureux, et jamais n'y parviens, Si je ne puis jouir que de l'espoir de l'être, Infortunés mortels, je ne sais, mais peut-être Le bonheur n'est pour vous que l'absence des maux.

Sans doute qu'endormi dans un parfait repos, Le sage, inaccessible à l'amour, à la haine, Biche dans l'indigence, et libre sous la chaîne. Porte indifféremment la couronne ou les fers.

CHANT SECOND. 97 Sous l'égide stoïque , à l'abri des revers , Ce mortel doit jouir d'un calme inaltérable ; Que l'univers s'écroule, il reste inébranlable.

Apprends, dit la Sagesse, à le connaître mieux ; Qui feint d'être insensible est toujours orgueilleux. Comment peux-tu, trompé par son dehors austère, Prendre pour sage un fou, superbe atrabilaire, Qui, sensible aux plaisirs, les fuit pour éviter Le danger de les perdre et de les regretter ; Qui recherche partout la douleur et l'injure, Comme les seuls creusets où la vertu s'épure : Qui, toujours préparé contre un mal à venir, Se façonne à l'opprobre, et s'exerce à souffrir; Foule aux pieds la richesse, et, bravant la misère. Se dévoue aux rigueurs de son destin contraire? Livrant aux passions de stériles combats, Vois ces fous insulter aux plaisirs qu'ils n'ont pas, S'enivrer des vapeurs de leur faux héroïsme ; Apôtres et martyrs d'un morne zénonisme, Préférer sottement la douleur au plaisir, Et l'orgueil d'en médire au bonheur d'en jouir. Mais par leurs vains discours, commen t donc, ô Sagesse,

Ont-ils pu si long-temps tromper Rome et la Grèce?

Ton esprit, reprit-elle, en est-il étonné?

Chez des peuples altiers le stoïcisme est né.

Comme un être impassible il leur peignit son sage ;

Il portait sur son front le masque du courage;

Son maintien est farouche , austère, impérieux :

Hélas ! en faut-il tant pour fasciner les yeux? Vois pousser à l'excès sa feinte indifférence;

Vois comme en tous les temps, séduit par l'apparence,

Et du joug de l'erreur tardif à s'échapper,

L'imbécille univers est facile à tromper.

A ces mots, je me trouve en une place immense

Qu'un peuple curieux remplit de sa présence. Tome III. 7

Là s'élève un bûcher, où, la lorche à la main,

Un fier mortel s'assied avec un front serein.

Sur ce bûcher funèbre, où ton œil me contemple, Peuple, s'écriait-il, apprends, par mon exemple, Qu'un sage, en tout état, égal en tout aux dieux, Est calme, indépendant, impassible comme eux: Rien ne peut l'émouvoir : la dévorante flamme Qui pénètre son corps n'atteint point à son âme; La crainte , qui subjugue un coursier indomté , Qui couche l'ours aux pieds de son maître irrité , Et courbe un peuple entier au joug de l'esclavage, Peut tout sur la nature , et rien sur mon courage. Il dit : à son bûcher lui-même il met le feu.

La foule épouvantée en lui croit voir un dieu;

Elle avance, se presse, elle s'écrie, admire.

Quelle est donc, reprend-il, la terreur que j'inspire?

Que pourrait la douleur contre ma fermeté ? Malgré moi j'admirais son intrépidité ;

Son courage féroce étonnait ma faiblesse ,

Alors que du bûcher la puissante Sagesse

Ecartant cette foule , apaise la clameur.

Le stoïque le voit ; il en frémit d'horreur.

A ce coup imprévu sa constance s'étonne ;

Il pousse un cri plaintif, sa force l'abandonne :

Son orgueil l'a laissé seul avec la douleur,

Et le dieu disparaît avec l'admirateur.

Égaré, dis-je alors , en ma route incertaine,

J'ai cherché le bonheur, et ma poursuite est vaine.

Sans doute aux passions je devais résister ;

Télémaquè ou Mentor, les fuir ou les domter.

Non , je n'écoute plus leur trompeuse promesse.

Quel est ce faux bonheur promis dans leur ivresse?

Quelques plaisirs semés dans d'immenses déserts.

Sur leur illusion mes yeux se sont ouverts.

Le transport d'un instant n'est pas le bien suprême.

CHANT SECOND. 99 Quels seraient ces faux biens qu'on poursuit et qu'on aime , S'ils étaient mieux connus, s'ils étaient comparés Au trouble, aux noirs soucis dont ils sont entourés? C'est l'éclair allumé dans le flanc des orages , Qui d'un jour fugitif sillonne les nuages, Et dont l'éclat subit répandu dans les cieux Paraît d'autant plus vif qu'ils sont plus ténébreux.

Sous un ciel éclairé d'une égale lumière L'heureux doit commencer et finir sa carrière. Ce bonheur, ô mortels, que nous recherchons tous, N'est que l'enchaînement des instans les plus doux. Qui pourra me l'offrir? O divine Sagesse, Sur les lieux qu'il habite éclairez ma jeunesse. Nos plaisirs orageux entraînent mille maux. Le bonheur serait-il un stupide repos 3

ARGUMENT

L'homme le plus heureux est celui qui rend son bonheur le moins dépendant des autres , et en même temps celui qui possède plusieurs goûts auxquels il commande : c'est l'homme qui aime l'étude et les sciences. Il est à la fois plus indépendant et plus éclairé. Il est des plaisirs vifs que donne la philosophie, soit celle qui étudie la nature, soit celle qui étudie l'homme. Le philosophe jouit même en se trompant. Il aime l'histoire qui sert à l'étude expérimentale de l'homme. Il ne renonce point aux plaisirs des sens, mais il les maîtrise. La poésie, la musique, la peinture, la sculpture , l'architecture , sont pour lui de nouvelles sources de plaisirs.

Au faîte des grandeurs, au sein de la richesse, Qui peut tourmenter l'homme et l'agiter sans cesse? Quel serpent sous les fleurs se glisse auprès de lui? Ce monstre à l'œil glacé, dit mon guide, est l'Ennui. Du venin qu'il répand la maligne influence, Jusque dans son palais dévore l'opulence; Dans les hras du plaisir, dans le sein des amours, Son souffle empoisonné ternit les plus beaux jours» Quel remède à ce mal? sans doute c'est l'étude, Plaisir toujours nouveau qu'augmente l'habitude. Aux charmes qu'elle t'offre abandonne ton cœur; En elle reconnais la source du bonheur; En elle viens puiser ce plaisir dont l'usage Convient à tout état, en tous lieux, à tout âge; Plaisir vrai dont le sage a la semence en lui. Malheur à l'insensé qui, l'attendant d'autrui, Et qui, de la fortune ignorant le caprice , De son bonhenr sur elle a fondé l'édifice, La mis dans les grandeurs, dans le faste et les biens î

CHANT TROISIÈME. ïO Pour rivaux il aura tous ses concitoyens.

Vers des monts escarpés à ces mots elle avance. Sur leur cime je vois le Doute, le Silence, La Méditation à l'œil perçant et vif, La sage Expérience au regard attentif : Ensemble ils assuraient par des travaux immenses, Les nouveaux fondemens du palais des sciences : Ils y portaient déjà le jour des vérités. Ces monts par des mortels seraient-ils habités? Que vois-je a leur sommet? Des sages, reprit-elle. Ils s'abreuvent ici d'une joie immortelle; A leur puissante voix la nature obéit; Son voile est transparent à l'oeil de leur esprit ; D'un pas ils ont franchi la borne qui sépare Le vrai le plus commun d'un vrai fin et plus rare; Dans les secrets du ciel leurs yeux ont su percer; Des effets à leur cause ardente à s'élancer , Leur raison a détruit le règne des prestiges; A leurs sages regards il n'est plus de prodiges : Semblables à des dieux, ils ont pesé les airs, Mesuré leur hauteur, cintré notre univers, A d'uniformes lois asservi la nature.

Dans la variété que forme sa parure, Dans l'abîme des eaux, sur les monts, dans les cieux Que de secrets profonds ne s'offrent qu'à leurs yeux!

L'un examine ici quelles forces puissantes Suspendent dans l'éther ces étoiles errantes : Comment, en débrouillant l'immobile chaos, L'attraction rompit les chaînes du repos.

Cet autre a rallumé les flambeaux de la vie; De la rapide mort la course est ralentie ; L'art émousse déjà le tranchant de sa faux, Et le temps est plus lent à creuser les tombeaux.

Plus loin, reconnais-tu ces âmes courageuses Qui fendirent du nord les ondes paresseuses,

Ces flots qui, soulevés et durcis par les vents, Surnagent sur les mers en rochers transparens? Dans ces tristes climats où leur gloire se fonde, Sur un axe plus court ils suspendent le monde. Que leurs vastes travaux étonnent mon esprit ! Je sens qu'à leur aspect mon Ame s'agrandit.

Ici je pourrai donc épier la nature , Percer de ses secrets la profondeur obscure ! Je pourrai donc enfin rencontrer le bonheur î N'eussé-je qu'un seul goût, il suffit à mon cœur. Un doute cependant me saisit et m'accable : L'erreur est de nos maux la source inépuisable; Elle s'ouvre un accès dans le plus grand esprit : C'est l'onde qui partout et filtre et s'introduit.

On la vit autrefois chez les Romains, en Grèce, Subjuguer dans Zénon, et charmer dans Lucrèce. Le plus sage est trompé : souvent la vanité Doit mêler des ennuis à sa félicité.

Mais Descartes m'entend : J'ai, me dit-il, moi-même, Marché les yeux couverts du bandeau du système , Remplacé par l'erreur les erreurs d'un ancien , Bâti mon univers sur les débris du sien. Dois-je m'en affliger? J'errai, mais comme un sage; Et j'ai du moins marqué l'écueil par mon naufrage.

Il faut, dit Mallebranche, en faire ici l'aveu; L'on ne vit rien en moi quand je vis tout en Dieu. Si je n'étincelai que de fausses lumières, Et si Locke a flétri mes lauriers éphémères, Instruit par mes erreurs , il m'a pu devancer : C'est par l'erreur qu'au vrai l'homme peut s'avancer. Si je me suis trompé , si ma raison esclave Des préjugés du temps ne put briser l'entrave, Pardonne, ô vérité ; quand j'en reçus la loi, Je ne t'offensais pas, je les prenais pour toi. Il dit : et j'aperçois plusieurs d'entre les sages ,

CHANT TROISIÈME. Io3

Qui mêlent en riant sous des e'pais feuillages Les voluptés des sens aux plaisirs de l'esprit. Quel est sous ces berceaux le dieu qui les conduit? L'Amour a-t-il quitté les bosquets d'Idalie Pour les arides monts où se plaît Uranie? Les sages voudraient-il se bannir de ces lieux?

Non : mais, dit la Sagesse, ils sont dans l'âge heureux Où Je dieu de l'amour les brûle de ses flammes : Doivent-ils, chastes fous, les éteindre en leurs âmes? Ma main entrelaça dans le sacré vallon , Le myrte de Vénus aux lauriers d'Apollon. L'Amour est un des dieux à qui je rends hommage: C'est le tyran d'un fou, mais l'esclave d'un sage; Il donne à l'un des fers , à l'autre des plaisirs. Ici , des sens, du cœur, maîtrisant les désirs, L'heureux Anacréon, guidé par la Sagesse, Des roses du plaisir colore sa maîtresse, Dévoile ses beaulés, et célèbre l'Amour. Chantre voluptueux , il règne en ce séjour. « Jouissez des beaux jours que le printemps fait naître : » La fleur à peine éclose est prête à disparaître. » En vos cœurs, nous dit-il, que l'heureux souvenir » D'un plaisir qui s'éteint y rallume un désir. )> Causez avec Zénon , dansez avec les Grâces. » Puisse l'Amour folâtre , empressé sur vos traces , » De son ivresse en nous prolonger les instans! )) Voyez ce papillon, au retour du printemps, y) Comme il voltige autour d'une rose nouvelle , » Se balance dans l'air, suspendu sur son aile, » Contemple quelque temps sa forme et ses couleurs, » Et vole sur son sein pour ravir ses faveurs. » Ainsi lorsque l'aurore, éclairant l'hémisphère, » Vient rendre à la beauté le don heureux de plaire, » Ce papillon c'est moi , la rose c'est Doris. » Admirant de son sein l'incarnat et les lis,

m Mon avide regard contemple avec ivresse

» Son beau corps arrondi des mains de la Mollesse.

» Ne puis- je du dësir modérer les fureurs?

» Je vole entre ses bras et ravis ses faveurs.

» Dans l'excès du plaisir nos âmes semblent croître ,

» S'unir, se pénétrer, et ne former qu'un être.

» Mourons et renaissons sur l'autel des amours. »

Peux-tu , dis-je , ô Sagesse , écouter ces discours ? Des fausses voluptés tel serait le langage. Non, ce n'est point ici la demeure du sage ; Et le remords toujours mêle dans notre sein Au nectar du plaisir le poison du chagrin.

L'Ennui, qui dans tout lieu poursuit le sybarite , N'entre point, reprit-elle, au séjour que j'habite ; Et, quand la jouissance attiédit ses désirs, Le sage en d'autres lieux cherche d'autres plaisirs. Apprends de moi qu'un goût, alors qu'il est unique, Se change en passion , et devient tyrannique ; Que la variété rend vif un plaisir doux. Un homme a-t-il en soi rassemblé plusieurs goûts : S'il en perd un, sa perte est pour lui moins sensible.

En achevant ces mots , un pouvoir invincible M'a déjà transporté près d'un vaste palais. Ses abords sont couverts par un nuage épais ; On n'aperçoit au loin que ruines antiques; Des débris entassés en forment les portiques, Et ce palais, fameux par son antiquité, Est bâti par la Fable et par la Vérité. Là , les crayons en main, la muse de l'histoire Eternise des morts ou la honte ou la gloire. Le sage la consulte, et, d'un œil curieux, Voit comment l'amour-propre , en tous temps, en tous lieux. Père unique et commun des vèrtus et des crimes, Creusa de nos malheurs et combla les abîmes ; Forma des citoyens, les soumit à des rois ;

CHANT TROISIÈME. Io5 Fit, rompit, resserra le nœud sacré des lois; Éteignit , ralluma les flambeaux de la guerre , Et mut diversement tous les fils de la terre. Des antiques Romains l'autre observant les mœurs , Et leur férocité, germe de leurs grandeurs, Voit chez eux aux vertus succéder la richesse, Voit ce peuple vainqueur vaincu par la mollesse, Et son trône, construit du trône de cent rois, S'écrouler tout à coup affaissé sous son poids. Quelques-uns, moins amis d'une étude profonde , Parcouraient d'un coup d'œil tous les siècles du monde ; Qui, semblables aux flots l'un sur l'autre roulans, Paraissaient s'abîmer dans le gouffre du temps , Et, dans leur cours rapide, entraîner et détruire Les arts, les lois, les mœurs, les rois et leur empire. Hélas ! disait l'un d'eux , tout passe et se détruit : Hâtons-nous de jouir, tout nous en avertit. Homme insensé! pourquoi, si les mains éternelles Aux siècles comme aux jours ont attaché des ailes, Pourquoi fuir les plaisirs, t'épuiser en projets, Et poursuivre des biens que tu n'atteins jamais?

Que mon âme , lui dis-je , est surprise et ravie ! S'il est beau d'observer, sur les monts d'Uranie , Les ressorts employés pour mouvoir l'univers, De nombrer les soleils suspendus dans les airs, De voir, de calculer quelle force les guide , Les fait flotter épars dans l'océan du vide ; Comment, des vastes cieux peuplant la profondeur, Tant d'astres différens de forme et de grandeur, Jetés comme au hasard dans cet espace immense, Par la loi de Newton s'y tiennent en balance ; Est-il moins beau de voir quels ressorts éternels Et quel agent commun meuvent tous les mortels ; De dévoiler des temps l'obscurité profonde , D'observer l'arnour-propre aux premiers temps du monde;

lOÔ LE BONHEUR.

De le voir en nos cœurs créer les passions , Eclairer les humains, former les nations ; Contre l'outrage ici déchaîner la vengeance ; Là contre l'assassin cuirasser la prudence , Et forger de sa main la balance des lois , La chaîne de l'esclave et le sceptre des rois ; De voir les nations tour à tour sur la terre S'illustrer par leurs lois , par les arts, par la guerre ; D'examiner les mœurs dans chaque état naissant , De prévoir sa grandeur ou son abaissement ; D'en découvrir la cause encore imperceptible ; Et, d'un œil prophétique à qui tout est visible , De se rendre présens les siècles à venir ?

Qu'en ces lieux , 6 Clio , tu m'offres de plaisir ! Non : jamais sur ces monts la célèbre Uranie A de plus grands objets n'éleva mon génie. Sagesse , en ce moment je suis deux fois heureux : J'unis deux goûts divers. Cependant à mes yeux Le temple du Bonheur ne s'offre point encore. Sans douteun dieu l'habite. Est-ce en vain qu'on l'implore? De ma félicité le ciel est- il jaloux ? Pourquoi le serait-il? Créé pour tous les goûts , Non , tu n'es point heureux autant que tu peux l'être ; Chaque instant, ômonfils, ton bonheur peuts'accroître: Viens, il te reste encor des plaisirs à sentir : La carrière des arts à tes yeux va s'ouvrir.

Je me trouve à ces mots au milieu d'une plaine. Dans un cercle argenté que forme l'Hypocrène Est un bois de palmiers qui se voûte en berceaux, Et dont l'art bienfaiteur a tissu les rameaux. De leurs fronts reverdis descend un frais ombrage ; Mille festons de fleurs suspendus au feuillage Y parfument au loin les haleines des vents. Quelles mains ont créé ces palais du printemps ? Pour qui tous ces autels? quelle est cette déesse?

CHANT TROISIÈME. IO L'Imagination, répliqua la Sagesse, Qui peut rouvrir encor les gouffres du chaos, Et produire à son gré cent univers nouveaux. Son œil perce au-delà du monde qu'elle embrasse; Elle franchit d'un saut et le temps et l'espace. C'est elle qui courba tous les cercles des cieux, Qui bâtit l'empyrée , et créa tous les dieux ; Qui, perçant par l'Etna jusqu'au séjour des âmes, Y creusa le Tartare, en alluma les flammes; Puis, de là remontant à la clarté du jour, Danse avec les Sylvains, folâtre avec l'Amour; Au retour du printemps chante Zéphire et Flore, Et les prés émaillés des perles de l'Aurore. Ici, le Jugement, à ses côtés assis, La domte, la dirige en ses essorts hardis: Aux œuvres du génie avec elle il préside. Dans ces divers bosquets où le destin te guide J'ai rassemblé les arts : chacun a ses autels.

Et quels sont , dis-je alors , ces fortunés mortels Qui, dans l'art de Linus instruits par Polymnie, Par leurs sublimes chants ont fait taire l'Envie ? Ceux dont les vers hardis, mais toujours pleins de sens, Ont subi, soutenu les épreuves du temps. Tu vois Lucrèce, ici, peindre aux regards du sage Le vrai le plus abstrait sous la plus vive image; Mil ton d'un feu solide enfermer les enfers, Cintrer le pont qui joint l'Érèbe à l'univers; Les Priors, les Boileaux, les Popes, les Horaces, Ceindre la Vérité de l'écharpe des Grâces ; Le hardi Crébillon évoquer la terreur, Et prêter dans ses vers des charmes à l'horreur.

Non loin, Perse est assis : enfans du seul génie, Que mes vers, disait-il, plaisent sans harmonie. Je n'imiterai point ces rimeurs sans talens Qui, prodigues de sons, mais avares de sens,

D'un déluge de mots sans verve et sans idées Inondent le papier en phrases débordées; Et je n'allierai point, imbécille orateur, L'or pur des vérités au plomb vil de l'erreur.

Semblable au dieu brillant qui verse la lumière, Qui paraît? c'est celui dont la voix la première Fit entendre aux Français les fiers accens de Mars. Né pour tous les plaisirs , il chanta tous les arts. Sa main cueille à la fois le laurier et la rose , Peint les travaux d'Henri, les charmes de Monrose; Les fureurs des Cléments, les malheurs de Valois, Le monde par Newton soumis à d'autres lois, Le rayon que Denis enfourchoit pour monture, Et le prisme où notre œil en sonde la nature. Tel on voit dans un lac à la fois dessiné L'objet le plus prochain et le plus éloigné, Le coteau qui l'enceint, la forêt qui l'ombrage, L'herbe, le jonc, la fleur, qui borde son rivage, Et l'astre étincelant qui traverse les cieux.

J'entends l'air retentir de sons harmonieux; Je reconnais Quinault : l'Amour montait sa lyre. Du dieu qui l'inspirait il étendait l'empire , Et dressait ses autels dans ces palais changeans, Travaux de tous les arts, plaisirs de tous les sens.

Plus loin, est l'atelier où l'heureuse peinture Toujours en l'imitant embellit la nature. Mille groupes divers, chefs-d'œuvre de son art, Du spectateur surpris arrêtent le regard : Il a cru voir des corps : sa main impatiente Touche , veut s'assurer si la toile est vivante ; Et son esprit, encore incertain, curieux, Doute qui l'a trompé du toucher ou des yeux. Dans ce tableau hardi, je vois les mers émues S'élancer, se heurter, et retomber des nues. Par un nuage noir les cieux au loin couverts

CHANT TROISIEME. 109 Ne sont plus éclairés que du feu des éclairs. L'un peint le fier Renaud enchaîné par Armide; L'autre a ceint d'un serpent le front d'une Euménide. Plus loin je vois le Temps qui, vengeur des héros, Traîne, étouffe l'Envie au pied de leurs tombeaux.

Là, du sein entrouvert d'une vague écumante Vénus sort, et paraît sur l'onde mugissante. L'Amour naît avec elle, et par elle est armé; Du feu de ses regards le monde est animé. Déjà Pan sur ses monts a saisi l'Oréade , Neptune a sous les eaux entraîné la Naïade, Ixion dans sa nue a poursuivi Junon, Proserpine aux enfers s'abîme avec Pluton. ,

Qu'en ces lieux, dis-je alors, j'aime à voir la peinture Donner des corps aux dieux, une âme à la nature; Des gouffres de l'oubli retirer les héros, Et par ce noble espoir en former de nouveaux ! Que de plaisirs divers un seul goût fait éclore !

Du temple du bonheur si je suis loin encore, Du moins à chaque pas que je fais en ces lieux, Je me sens à la fois plus sage et plus heureux. Je dis; et j'éprouvais une joie inconnue, Quand la Sagesse offrit un héros à ma vue. Que vois-je? un prince ici!... C'est un roi glorieux Qui, protecteur des arts et célébré par eux, Releva leurs autels qu'avait fondés la Grèce. Dieux! qu'il eût été grand, ajouta la Sagesse, Si, Socrate au conseil, comme Alcide aux combats, L'ardeur de conquérir n'eût point armé son bras ! De César trop long-temps s'il suivit les vestiges, Son siècle fut du moins le siècle des prodiges , Quand Louis, par les arts se laissant enchanter, Embellit l'univers, las de l'épouvanter.

Admire auprès de lui ceux qui durant sa vie Ont par d'heureux travaux illustré leur patrie.

IIO LE BONHEUR.

Quand le goût des beaux-arts germera dans ton cœur, De cent plaisirs nouveaux vois croître ton bonheur. Déjà l'Architecture en main prend son équerre; Elle a levé ses plans. Là, du sein de la terre, Tu vois ces longs leviers au même axe attachés, Tirer en gémissant ces informes rochers. Sous les coups du ciseau le marbre se façonne. Perrault courbe la voûte, arrondit la colonne, Elève, assemble , unit, et présente aux regards Un palais, le chef-d'œuvre et l'asile des arts. Vois Le Nôtre cintrer ces salons de verdure , Des palais du printemps varier la parure; Vois les tilleuls en boule et les ifs arrondis ; Cybèle sous tes pas déployer ses tapis ; Cent pompes à la fois puiser dans les campagnes Ce fleuve impétueux porté sur les montagnes, D'où, se précipitant par de larges canaux, L'onde roule en cascade, ou s'élève en jets d'eau.

Muses , que cette enceinte est par vous embellie ! Le Pujet y reçoit le ciseau du génie.

Vois dans son atelier le rocher transformé, Sous les coups du marteau par degrés animé, Tout à coup disparaître, et n'offrir à la vue Qu'Adonis expirant, ou Didon éperdue.

Que de tableaux divers ont frappé mes regards! Chastes filles du ciel qui présidez aux arts , Muses, quel feu nouveau me pénètre et m'enflamme! Je sens que tous les goûts sont entrés dans mon âme. Si j'en crois le transport qui fait battre mon cœur, Vos mains m'ouvrent enfin le palais du bonheur. Les goûts que tu fais naître, ô sublime Sagesse, Comme les passions, ont aussi leur ivresse : Je sens qu'à ses plaisirs l'homme encor , en ces lieux , Joint le plaisir nouveau de se sentir heureux.

En achevant ces mots sur les pas de mon guide,

Page 1