‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 11 sur 76 · CHANT TROISIEME. III · texte numérisé non relu

CHANT TROISIEME. III

Entraîné tout à coup d'une course rapide, Dans un séjour riant je me vois transporté, Et me trouve au palais de la Félicité. Les Arts et les Plaisirs environnaient son trône; Apollon et l'Amour soutenaient sa couronne. Le calme de son âme était peint dans ses yeux , Et la joie y brillait toujours des mêmes feux.

Le Temps, me dit alors la divine Sagesse, Dont parmi les humains , la joie ou la tristesse , Tour à tour précipite ou ralentit le cours , Par des plaisirs égaux mesure ici les jours. Et moi, du vrai bonheur la source intarissable, Qu'à la Félicité le destin immuable Attacha de tous temps par le plus doux lien, J'habite ce palais, et ce trône est le mien. Elle dit ; et mon œil , à travers cent nuages, Ne vit plus qu'un amas de confuses images : Mon songe disparut. Je vis qu'à chaque instant Les arts consolateurs, plaisir indépendant, Nous ouvraient du bonheur la source incorruptible; Que de goûts différens plus l'homme est susceptible , Plus un mortel en peut rassembler dans son cœur, Et plus il réunit de rayons du bonheur; Que l'étude lui fait braver les injustices; Peut seule , en l'occupant , le dérober aux vices ; Et dans un cœur enfin qu'ils n'ont point corrompu Achever le bonheur qu'ébauche la vertu.

Du monde, dis-je alors, j'éviterai l'ivresse. Dans le sentier fleuri que m'ouvre la Sagesse Je veux porter mes pas , résolu d'y chercher Des plaisirs que le sort ne pourra m'arracher, Trop doux pour me troubler , assez vifs pour me plaire ; De passer tour à tour du Parnasse à Cythère ; Et d'être, en mon printemps, attentif à cueillir Les fruits de la raison et les fleurs du plaisir.

ARGUMENT

Le progrès des connaissances peut seul faire le bonheur général et particulier. Les rois instruits verront que le p aisir de faire du bien est le seul plaisir réel que dorment les grandeurs. Les hommes éclairés et bien gouvernés se rendront heureux en contribuant au bonheur des autres ; mais le monde est encore loin de cet état. Sous le joug de l'oppression des rois et des prêtres , le sage doit jouir des arts , du plaisir d'aimer , et de celui d'éclairer les hommes autant qu'il lui est possible. Fable d'Oromaze et d'Ariman.

Compagne des Vertus, sublime Vérité, Qu'instruit par tes leçons, guidé par ta clarté , L'homme apprenne de toi que c'est le plaisir même, L'âme de l'pnivers, le don d'un Dieu suprême, Qui lui fera trouver , loin des mortels jaloux , Son bonheur personnel dans le bonheur de tous. O sainte Vérité, c'est dans ton temple auguste Que l'homme doit puiser les notions du juste. Aveuglé par l'erreur, trop long-temps on l'a vu S'égarer dans le crime en cherchant la vertu. Il est temps que ta main dessille sa paupière. Montre-lui qu'ici-bas ton utile lumière Peut seule y ramener un siècle de bonheur ; Que le vice est enfin étranger à son cœur.

Si j'en crois l'Indien , il fut jadis un âge Où de l'homme innocent le vrai fut le partage. On ne voyait partout que des cœurs vertueux, Des esprits éclairés , et des mortels heureux. Ce siècle fortuné disparut comme un songe. Le siècle qui le suit voit le dieu du mensonge , Le superbe Ariman , échappé des enfers, Des ombres de l'erreur couvrir cet univers.

CHANT QUATRIEME. Il3 La terre à son aspect pousse des cris funèbres , Le coeur aime le vice , et l'esprit les ténèbres ; On voit à la candeur, à l'ordre, à l'équité, Succéder l'intérêt et la férocité ; La paix voile son front, et fait place à la guerre : Tout combat, tout périt, tout change sur la terre.

Vous, des bords de l'Indus fortunés habitans , Vous, les premiers témoins de ces grands changemens , Qui vîtes, de la nuit éternelle et profonde, Apiman s'élever sur le trône du monde; Puissé-je, en traduisant vos sublimes écrits, Sur les maux à venir rassurer les esprits ; Présenter aux humains la douce et vive image Des vertus, des plaisirs, des mœurs du premier âge ! Je veux, lorsque, empruntant un plus hardi pinceau f J'aurai de leurs malheurs esquissé le tableau, Leur annoncer enfin qu'un siècle de lumière Doit rendre l'homme encore à sa vertu première.

Oromaze, engendré de cet immense feu Qui se meut, qui conçoit, veut, vivifie, est Dieu, A peine dans les cieux eut suspendu le monde, Qu'en faveur des mortels sa main sage et féconde Enrichit de ses dons tous les climats divers. Entre les habitans de ce vaste univers, Il en est deux surtout qu'il aime et qu'il inspire : L'un se nomme Élidor et l'autre Netzanire.

« Que béni soit le ciel ! dit Élidor un jour; » Enchaînés à la fois par l'hymen et l'amour, » Couple d'époux amans, quel bonheur est le nôtre ! » Nous vivons, Netzanire, et vivons l'un pour l'autre! » Rappelle à ton esprit ce jour où dans les bois y> Je m'offris à tes yeux pour la première fois. » Je te vis , et l'amour circula dans mes veines ; » Impatient d'aimer, je demandais tes chaînes. » Tu daignais m 'écouler; mes soupirs et mes vœux Tome III. 8

» N'étaient point détournés par les vents envieux.

» Tu brûlais de l'amour qui dévorait mon âme.

» L'hymen, loin de l'éteindre, en irrite la flamme :

» Elle résiste au temps. Chaque jour je te vois

» Plus adorable encor que la première fois.

» Le rayon argenté de la naissante aurore

» Est moins vivifiant, moins agréable à Flore,

» Que ton regard ne l'est à ton époux heureux.

» Être charmant, sais-tu ce que peuvent les yeux,

» Ta forme , ta beauté , ta grâce enchanteresse ?

» Sais-tu ce qu'en un cœur elle porte d'ivresse?

» De ce corps façonné par la main des Amours

» N'as-lu jamais au bain admiré les contours?

» Mon âme jusqu'aux cieux s'est souvent élancée;

» Plein de toi, j'ai souvent, de l'œil de la pensée,

» Voulu tout comparer dans ce monde habité :

» Je n'ai rien aperçu qui t'égale en beauté.

» Si, distrait un instant de l'objet que j'adore,

» Je fixe mes regards sur l'éclatante aurore,

» Sur les cercles des cieux , sur les immenses mers ,

» Sur ces orbes brûlans qui traversent les airs,

» Malgré l'étonnement qu'éprouve alors mon âme ,

» Ce spectacle n'a rien qui m'émeuve et m'enflamme ;

» Je ne sens point en moi de secret mouvement;

» Mon être enfin n'éprouve aucun grand changement.

v Ce superbe spectacle , excitant ma surprise ,

» M'échauffe d'un plaisir que mon âme maîtrise.

» Que je suis différent alors que je te voi!

» Tout mon être se change en approchant de toi.

» Le ciel à mon amour lia mon existence;

» C'est par toi que je sens , c'est par toi que je pense :

» Loin de toi , je te cherche et tout m'est odieux ;

» Mais lorsque ta présence embellit ces beaux lieux,

» Elle y répand l'esprit et d'amour et de joie.

» Aux ennuis dévorans mon cœur est-il en proie,

CHANT QUATRIÈME. Il5 » Du chagrin près de toi perdant le souvenir, » Mes yeux n'y sont mouillés que des pleurs du désir: » Transporté je regarde, et transporté je touche. » Le soir, lorsque l'hymen me conduit à ta couche, » Ta naïve pudeur irrite encor mes feux : » La grâce est dans ton geste, et le ciel dans tes yeux. » Occupé de toi seule, ô l'âme de ma vie, » Le don de te charmer est le seul que j'envie. » Que servent le savoir, l'esprit et le talent? » T'aimer, te plaire est tout ; le reste est un néant. » Des sages quelquefois j'entends la voix sublime » Chanter les dieux, le temps , le chaos et l'abîme , » Et peindre les beautés du naissant univers : » Je ne sais , mais l'ennui se mêle à leurs concerts. » Auprès de ta beauté qu'est-ce que le génie? » Discourant près de toi la Sagesse est folie. » Tout est créé pour toi : la rose en ce jardin » Croît pour qu'on la compare aux roses de ton teint. » Près d'elle le zéphir, murmurant sa tendresse, » De son souffle amoureux rallume mon ivresse. » L'amour, les doux baisers, le chant de ces oiseaux, » La vigne entrelacée aux troncs de ces ormeaux , j) L'ombre de ces bosquets, ces fleurs , cette verdure, » Et ces lits de gazon, et toute la nature » Me ramène à l'objet dont mon cœur est épris. » L'astre doré du jour , l'aslre argenté des nuits , » Chefs-d'œuvre que créa la parole féconde, » Montent-ils dans les cieux pour embellir le monde ? » Non, mais pour éclairer de leurs douces couleurs » Le matin tes beautés , et le soir tes faveurs. » L'onde qui réfléchit en cet heureux asile » L'image présentée à son miroir mobile, » De ses limpides flots n'embrasse ce séjour » Que pour multiplier l'objet de mon amour. » Mais le soleil déjà s'élève en sa carrière %

îï6 LE BONHEUR.

» Au puissant Oromaze, au dieu de la lumière,

» Il est temps de payer le tribut de nos vœux.

» C'est lui qui te créa, par lui je suis heureux :

» C'est un dieu de bonté que Netzanire adore;

» Les plaisirs sont ses dons, et qui jouit l'honore :

» Au temple de l'Amour il plaça ses autels :

» Oromaze est heureux du bonheur des mortels. »

Elidor, à ces mots, embrasse sa compagne. Tous deux sont parvenus au pied d une montagne Que l'aube matinale éclairait de ses feux. Par un charme invincible , attiré vers ces lieux, On se sentait forcé d'y diriger sa course. Du penchant d'un rocher jaillissait une source Dont les eaux, serpentant à travers mille fleurs , De l'astre des saisons tempéraient les ardeurs. Les airs sont parfumés par d'odorantes herbes. Là s'élèvent dans l'air des platanes superbes, Dont les troncs , éclairés des premiers traits du jour, Servent de péristyle au temple de l'Amour. Du milieu d'un bassin des ondes bouillonnantes Jaillissaient , retombaient en nappes transparentes ; Leur cours se partageait en différens canaux , L'Aurore, à son réveil, en nuançait les flots; Ces flots, par cent détours roulant vers la campagne, D'une zone argentée entouraient la montagne. Plus loin montait dans l'air le temple de l'Amour : C'est là que ces époux se rendaient chaque jour. Ils allaient, invoquant le dieu de la lumière, A ses sacrés autels adresser leur prière.

Un cri s'est fait ouir du sein des antres creux; Des signes efFrayans ont paru dans les cieux ; Des gouffres du Ténare une vapeur obscure, Dans les airs répandue, a voilé la nature ; La montagne s'agite, et la terre frémit. C'était l'instant fatal; par le destin prédit ?

CHANT QUATRIEME. 117 Où le fier Ariman, dieu d'erreur et de haine, Dieu terrible aux mortels, devait briser sa chaîne. De l'univers, soumis à sa divinité, Le temple de l'Amour était seul excepté. Sous son portique auguste, à la crainte docile, L'heureux couple d'amans court chercher un asile. A peine ils l'ont atteint que leurs yeux étonnés Se portent vers les lieux qu'ils ont abandonnés. Quel spectacle effrayant ! l'astre de la lumière Pâlit , suspend sa course , et recule en arrière. Les cieux ne brillent plus que du feu des éclairs ; Un bruissement sourd parcourt les vastes mers; L'air souterrain mugit, s'échauffe, se dilate; Avec un bruit affreux la montagne s'éclate , Et laisse apercevoir, dans son flanc calciné, Le féroce Ariman sur un roc enchaîné.

Son corps est engourdi , son âme sans pensée Du sommeil du trépas paraissait oppressée, Lorsqu'un coup de tonnerre ébranle et fend les cieux. A ce coup Ariman s'éveille, ouvre les yeux. Son état un moment l'humilie et l'étonné; Mais sa force renaît : il a ceint la couronne, Le roc s'est abîmé, ses fers se sont brisés. Il lance autour de lui des regards embrasés Qui répandent partout la crainte et les alarmes; Et sa vue aux dieux bons arrache quelques larmes.

« Cieux, élémens, dit-il, et vous, orbes brùlans, » Qui fécondez la terre et mesurez les ans, ,y> Ariman est vainqueur; adorez votre maître. » Que l'univers enfin apprenne à me connaître. » Le sceptre d'Oromaze a passé dans ma main. » Terre, aujourd'hui reçois ton nouveau souverain. » Vous, monts que les forêts couronnent de verdure, » Grottes que rafraîchit une onde vive et pure, v Bocages toujours verds qu'éclaire un demi-jour,

Il8 LE BONHEUR.

» Temples par le plaisir consacrés à l'amour, » Jardin délicieux , Eden que l'on renomme , » Ornement de la terre et délices de l'homme, » Disparaissez : les maux, les pleurs de l'univers, » Vont me venger du dieu dont j'ai porté les fers. ^ Mortels, c'est aujourd'hui que mon règne commence. » Foudres, que vos éclats annoncent ma présence : » Cieux, soyez attentifs à mes commandemens : » Vous, mugissantes mers, et vous, feux dévorans, » Tour à tour submergez et consumez la terre. » Elémens, entre vous je viens semer la guerre. » Je te commande, ô Mort, de décocher tes traits. :» Que tout soit confondu. Je veux que désormais » La physique, en fouillant la profondeur des mines, » Ne découvre partout qu'un amas de ruines , » Et lise avec effroi dans les bancs souterrains » L'histoire de la terre et celle des humains. y> xMortels, vous ramperez sur les débris du monde : » Dans sa destruction que l'enfer me seconde. » Oromaze n'est plus : j'ai vaincu mon rival. » Que l'univers physique et l'univers moral

» Eprouvent à la fois les coups de ma vengeance.

» Homme, que le malheur préside à ta naissance ;

j> Que la faim , que la soif assiègent ton berceau :

» Je charge la douleur de creuser ton tombeau.

» De tes divers besoins chaque jour la victime,

» Qu'ils portent dans ton cœur la semence du crime.

» Mon pouvoir bannira la justice et l'honneur;

» Je mettrai sur le trône et le vice et l'erreur.

» Leurs efforts réunis, opprimant l'innocence,

» Contre elle enhardiront l'audace et la licence.

n Le cruel despotisme, armé contre les lois,

o Va dépeupler la terre , et massacrer les rois.

» Que l'homme dégradé se courbe à l'esclavage;

y> De la raison en lui j'étoufferai l'usage»

CHAIN T QUATRIEME. I » Si son esprit est vain, je saurai l'abaisser. » Qu'abruti par la crainte, il n'ose plus penser : » Que la nuit de l'esprit succède à la lumière. » Homme crédule et vil, couvre-toi de poussière $ » De toi-même ennemi, vis dans l'affliction; » Reçois pour ton tyran la superstition. » À son sceptre d'airain je soumets la nature : » L'esprit sera nourri d'erreur et d'imposture; 3) Le rebelle à ses lois , traîné dans les cachots , » Reconnaîtra son règne à des crimes nouveaux. » Par sa stupide foi que tout mortel m'honore. » Prêtres, baignez de sang l'autel où l'on m'adore. » Trop indulgent, sans doute, Oromaze autrefois » N'imposait aux humains que leurs désirs pour lois » On adorait ce dieu sans crainte et sans alarmes : » Mon culte , plus sévère , est le culte des larmes » Que l'univers, créé par ce dieu bienfaisant, » A mon ordre en ce jour rentre dans le néant, b

Il s'élève à ces mots aux régions tonnantes, Les airs sont comprimés sous ses aîles pesantes; 11 plane sur les vents qui lui servent d'appui : L'impitoyable Mort s'avance devant lui.

Ariman a déjà, d'une main meurtrière, Sous la terre allumé le soufre incendiaire; Les cieux autour de lui sont sillonnés d'éclairs; Et, des monts dont le pied sert de voûte aux enfers, Et dont le front altier ne présente à la vue Que des rochers de glace élancés dans la nue, On a vu s'élever, avec un bruit affreux , Des tourbillons de cendre et des torrens de feux. De l'aride équateur jusques au pôle arctique La flamme avec fureur s'étend , se communique. Le terrain soulevé se rompt avec effort. L'Atlas brûle au midi; l'Hécla s'allume au nord , Et ses feux , réfléchis au loin sur le rivage,

Versent un jour affreux sur ce climat sauvage. Les rocs avec fracas roulans dans les vallons Font mugir les échos et frissonner les monts. Ce bruit affreux se mêle aux éclats du tonnerre : lî gronde dans les cieux, il roule sur la terre. Jusqu'en ses fondemens le monde est ébranlé ; Des crêpes de la nuit le soleil s'est voilé ; Les vents sont déchaînés, les vagues sont émues; Les flots amoncelés s'élèvent jusqu'aux nues : La terre à tous les yeux offre une mer sans ports ; Le féroce océan a surmonté ses bords ; Il bouillonne, frémit, sort des grottes profondes Où jadis Oromaze a renfermé ses ondes ; Et ses eaux se mêlant avec les eaux des cieux, Tout est détruit, tout meurt. En vain Je malheureux Cherche encore un asile en sa fuite incertaine , Sur le sommet du mont, sur la cime du chêne; L'océan l'y poursuit : la mort avec les flots Monte, approche; il expire englouti sous les eaux*

La mer est cependant en son lit rappelée ; Le tonnerre se tait, l'onde s'est écoulée. Quel spectacle d'horreur ! ces cités, autrefois Aimables par les arts, heureuses par les lois , N'offrent de tous côtés à la vue interdite Qu'un aride désert que la terreur habite. Àriman sent déjà qu'il manque à son courroux Un nouvel univers pour y lancer ses coups. Entre les élémens sa voix suspend la guerre ; Son ordre tout-puissant a repeuplé la terre ; Et trop sûr de trouver sous des cieux plus sereins De nouveaux malheureux dans de nouveaux humains De la sphère ébranlée il raffermit la base.

Les époux prosternés aux autels d'Oromaze , Quel dieu s'arme pour nous ? s'écriait Elidor; L'univers est détruit, et nous vivons encor;

Nous vivons, nous aimons : ô puissance céleste, Tu me conserves tout, Netzanire me reste. Tout entier à l'amour, dans ce palais de fleurs Dont l'art et les plaisirs ont mêlé les couleurs , J'oublie et les mortels, et leurs maux, et moi-même. Il n'est point de douleur près de l'objet qu'on aime. Je mêle tour à tour sur ces lits odorans Les voluptés de l'âme aux voluptés des sens. Jure-moi, quand la mort, à la suite de l'âge, S'approchant à pas lents de ce paisible ombrage , Dans la tombe avec toi viendra m'ensevelir, Qu'elle me trouvera dans les bras du plaisir. De cet espoir si doux ton amour est le gage : L'amour est des mortels le plus bel apanage ; C'est l'ivresse des sens , le plus beau don des cieux , Le seul bien qui nous soit commun avec les dieux : Goûtons-le. Tu le sais , lui répond Netzanire , Pour toi , jusqu'à ce jour, j'ai vécu , je respire. L'univers ne m'est rien. Hélas ! pour mon bonheur, Je n'ai rien désiré qu'un désert et ton cœur. Mon âme, pour toi seul à l'amour accessible, Au malheur des humains n'en est que plus sensible. Il semble que l'amour dont mon cœur est ému Exalte encore en moi l'amour de la vertu. Tu vois de toutes parts la terre ravagée : Ah ! mon cher Élidor, elle n'est point vengée. Du dieu que nous servons renversant les autels, Ariman à son joug a soumis les mortels. Sa rage, en cet instant, qui paraît adoucie, Pour les rendre au malheur les rappelle à la vie. Des vices qu'il inspire il a fait leurs bourreaux ; Il veut que chacun soit l'artisan de ses maux : Pour les multiplier, il laisse à l'ignorance Le soin de féconder leur funeste semence. Du pouvoir d'Ariman affranchis les humains :

Que leurs indignes fers soient brisés par tes mains ! Il faut par ta présence adoucir leurs misères, Secourir les mortels : ces mortels sont nos frères. Sois pour eux sur la terre un dieu consolateur. Pour t'éloigner de moi s'il en coûte à ton cœur, Crois qu'il en coûte au mien; et sois sûr que d'avance J'éprouve en ce moment tous les maux de l'absence. Mais n'importe ; je veux qu'en mon cœur agité L'amour quelques instans cède à l'humanité.

Ton époux à ces traits reconnaît Netzanire : Non, je n'en doute plus, c'est le ciel qui t'inspire : Il nie parle; et je vais, à ton commandement, Jusque sur ses autels défier Ariman.

Dans ses mains, si je puis, j'éteindrai le tonnerre. Je vais me dévouer au bonheur de la terre. Tu le veux; ton désir est ma suprême loi. Puissé-je revenir plus digne encor de toi !

Il la quitte à ces mots. L'humanité le guide : Il traverse à grands pas une campagne aride; Il y cherche des yeux ces vergers et ces champs Qu'embaumaient les parfums d'un éternel printemps, Où Flore captivait le dieu léger qu'elle aime, Où, sans art et sans soins, la terre d'elle-même Et colorait les fleurs , et mûrissait les fruits. Quels objets différens frappent ses yeux surpris î Il voit, la bêche en main , le Travail et la Peine, Dégouttans de sueur, ensemencer la plaine; La Peste , la Famine et les Chagrins cruels A différentes morts condamner les mortels ; L'astre éclatant du jour, parcourant l'écliptique, Lancer sur l'univers une lumière oblique ; Y faire succéder, sous des cieux sans chaleur, Les hivers aux printemps, et les frimas aux fleurs.

Élidor cependant avance : il veut s'instruire, Et des lois et des mœurs qu Ariman doit prescrire

Aux nouveaux habitans d'un nouvel univers. D'un terrain sablonneux traversant les déserts , Il dirige ses pas vers un bois de platanes. Au pied d'une montagne il a vu des cabanes : Il s'approche; il entend des torrens qui, par bonds, Du sommet des rochers tombaient dans les vallons. L'astre brillant des cieux , du haut de sa carrière , Sur ce mont darde en vain une pâle lumière ; Des chênes monstrueux, monarques des forets, Absorbent ses rayons dans leur feuillage épais. De stériles rochers on voit de longues chaînes Mêler leur cime aride à la cime des chênes. Des lieux qu'un jour obscur consacre à la terreur La vaste solitude augmente encor l'horreur. Là , guidé par l'espoir de secourir ses frères , De pleurer avec eux, d'adpucir leurs misères, Elidor a gravi sur des monts sourcilleux Dont le sommet se perd dans un ciel orageux. Sur leur croupe escarpée il voit un précipice , Abîme caverneux creusé par l'Avarice , Qui , la pioche en main , y suit un fdon d'or. Elle n'arrêta point ses yeux sur Elidor.

Tandis qu'il s'égarait dans cette solitude , Un spectre s'offre à lui; c'était l'Inquiétude , Monstre qui, de ses mains sans cesse déchiré, Doit son être aux tourmens dont il est dévoré. Le Trouble, l'œil hagard, le suit ou le devance. Elidor ignorait sa funeste existence.

Il voit des opulens que ce monstre poursuit, El sur leur triste sort son âme s'attendrit. Cependant il atteint le sommet des montagnes. Quel spectacle d'horreur î II voit dans les campagnes Des guerriers rassemblés sous différens drapeaux S'attaquer, se défendre, et mourir en héros. De carnage et de sang ils ont couvert la plaine.

Dieux ! s'écrie Elidor, quelle gloire inhumaine Appelle ces guerriers dans les champs de la mort? Y vont-ils arracher le faible au joug du fort? Non : ils ont combattu pour décider peut-être De deux tyrans cruels lequel sera leur maître.

S'il est, dit Élidor, des mortels vertueux , Us vivent ignorés dans les temples des dieux : Pour trouver le bonheur , visitons ces asiles ; C'est là que les humains coulent des jours tranquilles. Ah! puissé-je y revoir la Justice, la Paix, Du reste de la terre exilés à jamais ! Elidor sent en lui renaître l'espérance. Descendu dans la plaine, auprès d'un temple immense , Qu'y voit-il? Habité par des dieux courroucés, Les murs en sont construits d'ossemens entassés.

II entend retentir les voûtes ^souterraines

Du sifflement des fouets, du froissement des chaînes, Des coups sourds des bourreaux , des cris de leur fureur Mêlés aux cris aigus poussés par la douleur. Eh quoi! dit-il, eh quoi! la foudre vengeresse Épargne encor l'autel de la scélératesse? Et depuis quand les dieux, ennemis des humains, Trempent-ils dans le sang leurs bienfaisantes mains? Quel sénat assemblé sous cette voûte obscure ? Qui s'asseoit sur l'autel? Que vois-je? l'Imposture ! C'est le superbe Eblis, grand-prêtre d'Ariman, Qui , pontife et monarque, y règne insolemment.

Une jeune Indienne en ces lieux amenée, Doit être en cet instant aux flammes condamnée. Mais tu la vois paraître. Il faut, lui dit Eblis, Encenser aujourd'hui le dieu de mon pays.

Que je l'encense, ou non, que t'importe? dit-elle» J'ai, jusqu'à ce moment, à la vertu fidèle, Adoré, comme Eblis, un être bienfaisant, Dans un lieu , sous un nom peut-être différent.

CHANT QUATRIEME. i a5

Si le dieu que tu sers protège l'innocence, C'est le crime qui peut allumer sa vengeance. Ce dieu , dont l'indulgence égale le pouvoir , Demande seulement ce qu'on croit lui devoir. Ton dieu peut tout ; eh bien! qu'il se fasse connaître : Mon cœur est dans ses mains, lui seul en est le maître. A son ordre puissant tout fle'chit et se tait. Je crois quand il le veut, et non quand il me plaît. J'ai fermé, diras-tu, mes yeux à la lumière : Que ton Dieu vienne donc dessiller ma paupière. Tu le sais ; la croyance est, dans tous les instans, L'œuvre de sa bonté, non celui des tourmens. Je te connais, Eblis : mon œil enfin démêle L'intérêt qui te meut à travers ton faux zèle. La terre est contre toi prête à se révolter : Pour te l'assujettir, tu veux l'épouvanter; Tu veux être puissant, et l'être par le crime; De ton ambition tu me fais la victime.

Sans un arrêt du ciel, ne crois pas que ma main Osât, reprend Éblis, verser le sang bumain : Contre toi de mon dieu la colère est armée.

Sur cet affreux bûcher si je suis consumée , C'est par l'ordre d'Éblis, non par celui des dieux. Que ton culte soit saint; tu le dis, je le veux; Mais de ce culte enfin quelque soit l'excellence , Réponds : ton Dieu peut-il punir comme une offense Le forfait innocent de l'avoir méconnu ? Je m'en rapporte à toi : mccondamnerais-tu, Si, reléguée encore en de vastes contrées De ces funestes lieux par des mers séparées, J'avais, prêtant l'oreille à des bruits imposteurs, Méconnu ton pouvoir , ton nom et tes grandeurs ? Tu frémis : ce soupçon te paraît une injure. Si je suis innocente aux yeux de l'imposture ,

Si j'obtiens grâce enfin d'un monstre tel que toi , Qu'aurais-je à redouter de notre commun roi? Il punit les forfaits , pardonne à l'ignorance ; Et, s'il n'a point d'égal en sagesse, en puissance, Ce Dieu sans doute est bon : c'est ton impiété Qui prêle à ce Dieu saint ton inhumanité.

Viens-tu jusqu'en ces lieux braver l'Etre suprême ? Tu respires encore, et j'entends ce blasphème! Ariman m'apparaît; Dieu terrible et jaloux, Tu vas le reconnaître à ses rapides coups Que ne peut mesurer ni le temps ni l'espace. Il parle : et sous sa main tout tombe, tout s'entasse. Meurs ; et que le bûcher dont j'allume les feux Épouvante à jamais tout mortel orgueilleux Qui , rebelle à mon culte, et sous le nom de sage, Consulte sa raison, ose en vanter l'usage.

Eh quoi! dit Élidor, l'orgueilleux imposteur Prétend associer le ciel à sa fureur ! Sa main verse le sang ; et c'est Dieu qui l'inspire ! Ah ! fuyons ces autels que je ne puis détruire. Quelque sage, peut-être, en ces lieux retiré, M'enseignera le temple aux vertus consacré ; M'apprendra si ce monde est créé pour la guerre, Si la force est enfin le seul dieu de la terre.

Élidor jette au loin un rapide regard : Une caverne s'ouvre ; il en sort un vieillard. Hélas ! ce n'est donc plus qu'en un antre sauvage , Qu'on peut, dit Élidor, trouver enfin un sage ! Le crime a-t-il partout élevé ses autels ? Le sage , devenu l'ennemi des mortels, De leur iniquité serait-il la victime ? Parlez : loin des humains qui vous bannit?... Le crime. Mon fils, dit le vieillard, j'ai vécu, j'ai régné: Comme toi, j'ai vu l'homme au vice abandonné.

Je voulais son bonheur : j'essayai de le rendre Plus vertueux, plus juste; et je devais m'attendre Que les dieux m'aideraient dans mes nobles projets. Chaque jour, détrompé par mon peu de succès, J'éprouvai des chagrins sans mélange de joie. Las d'un trône où j'étais à mes soucis en proie , Je n'ai plus mesuré l'empire et son orgueil Que par l'espace étroit qu'il faut pour un cercueil. Le reste est inutile, et l'aveugle fortune N'offre que des grandeurs dont l'éclat importune : Je m'en suis dégoûté. De ce siècle pervers J'ai fui; j'ai recherché le repos des déserts.

Oromaze est-il donc oublié sur la terre? Oui, reprend le vieillard; l'injustice, la guerre, Oppriment les humains. Tu vois sur les autels Régner insolemment les plus grands criminels. La vertu s'en exile. Il fut jadis un âge Où le ciel avec joie en recevait l'hommage. Le prêtre est corrompu : dans sa perversité Il n'admet pour vertu que la crédulité ; Il proscrit la justice; et la fière ignorance Fait plier à son joug l'aveugle obéissance. La sombre hypocrisie exige des humains, Non le culte du cœur, mais l'offrande des mains. Les dieux, en l'épargnant, deviennent ses complices; Et l'autel chaque jour est souillé par ses vices. Je t'en ai dit assez ; crois-moi donc, il faut fuir Les malheureux humains qu'on ne peut secourir. O vieillard vertueux , puissiez-vous, loin du monde, Oublier tous les maux dont Ariman l'inonde !

Il s'éloigne à ces mots, et retourne au séjour Où l'amour inquiet attendait son retour. Ariman a vaincu ; la terre est son empire : Et je reviens, dit-il, ma chère Net^anire,

Oublier , si je puis , le spectacle effrayant

Des mortels opprimés sous le joug d'Ariman*

Ce spectacle à mes yeux se présente sans cesse.

Tout , même dans tes bras , m'accable de tristesse.

Quel déluge de maux inonde l'univers !

Ariman a partout transporté les enfers.

J'ai vu l'homme encenser et couronner le vice ;

J'ai vu le vrai talent courbé sous l'injustice,

Au rôle de flatteur s'abaisser sans effort;

Le vertueux forcé de ramper sous le fort;

Des rois ambitieux, se disputant la terre,

Dans le champ des combats se lancer le tonnerre :

J'ai vu l'Intolérance, au pied des saints autels,

En invoquant les dieux, égorger les mortels ;

Et le sage, à genoux devant l'erreur altière,

En recevoir des lois, et n'oser s'y soustraire.

Oromaze l'entend, et des voûtes des cieux, Descend enveloppé d'un tourbillon de feux. C'est à l'espoir, dit-il , à ranimer ton zèJe. Non , la nuit de l'erreur ne peut être éternelle : Sois assuré que l'homme , ô sensible Elidor , A son premier état peut s'élever encor. Si le bien est du vrai toujours inséparable , La perte de ce bien n'est point irréparable. Un siècle de lumière, un jour, doit ramener Ce siècle de bonheur qui semble s'éloigner. Au milieu des besoins dont le cri t'importune , Dont Ariman a fait la pomme d'infortune, Vois du sein de la nuit qui paraît s'épaissir, Sortir le germe heureux d'un bonheur à venir : Vois ces besoins, moteurs de l'active industrie , Des humains éclairés embellissant la vie, Les arracher un jour à l'assoupissement Oix les ensevelit le pouvoir d'Ariman.

CHANT QUATRIÈME. I Du jour des vérités je vois poindre l'aurore ; Et, si de son midi ce jour est loin encore , De l'auteur de vos maux les barbares projets Ne pourront de ce jour suspendre les progrès. Heureux sans doute alors autant qu'il le peut être, L'homme aura mérité de m'avoir pour seul maître. Trop superbe Ariman, oui, ton règne est passé; Je vois déjà , je vois ton trône renversé. Tu portais jusqu'aux cieux ton orgueilleuse tète : Tremble ; mon œil sur toi voit fondre la tempête. Privé de ton pouvoir, banni de l'univers, Ce bras vengeur te suit jusqu'au fond des enfers. Tu tombes, dévoré des flammes du tonnerre; Le mal s'anéantit, le ciel est sur la terre.

Monarques, qui tenez dans vos puissantes mains Les rênes de l'état et le sort des humains , De votre autorité quelle sera la base?

Complices d'Ariman ou les fils d'Oromaze , Vous pouvez, ou chéris, ou craints dans votre cour, Régner par la terreur, ou régner par l'amour; Vous pouvez (ce récit a dû vous en instruire) Par vos soins vigilans étendre en votre empire Le jour des vérités ou la nuit de l'erreur, Et suspendre ou hâter le siècle du bonheur : C'est à vous de cboisir ce que vous voulez être, Et lequel de ces dieux vous adoptez pour maître.

O toi dont le suffrage et les divins regards, En enflammant l'artiste, eussent créé les arts; Toi qui sais, enchaînant les plaisirs sur tes traces, Aux lauriers de Minerve unir les fleurs des Grâces; O fille de Vénus , arbitre des talens ; J'ai chanté le bonbeur ; anime mes accens. Tu peux tout : à ta voix, immortelle Aspasie. L'amour seul donnera des ailes au génie.

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