‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 14 sur 76 · L'ORGUEIL ET LA PARESSE DE L'ESPRIT · texte numérisé non relu

L'ORGUEIL ET LA PARESSE DE L'ESPRIT

La première leçon donnait à cette épître un titre trop développé. Helvétius y annonçait qu'il se proposait de prouver « que tout est rapport; que les » philosophes se sont perdus dans le vague des idées » absolues; qu'ils eussent mieux fait de travailler » au bien de la société ; que Locke nous a ouvert la » route de la vérité, qui est celle du bonheur. »

Voici la note que Voltaire adressait à ce sujet à son jeune élève :

« Ce titre est un peu long et ne parait pas extrè- » mement clair. Le mot Ridées absolues ne donne » pas une idée bien nette. D'ailleurs , en général , » la chose n'est pas vraie.

» Il y a un temps absolu, un espace absolu, etc. » Locke les considère comme tels, et vous êtes ici » partisan de Locke.

» Locke n'est point regardé comme un philosophe y> moral , qui ait abandonné l'étude des choses ab- » straites pour envisager seulement la vertu.

» La route de la vérité n'est pas toujours celle du » bonheur. On peut être très-malheureux, et savoir » mesurer des courbes; on peut être très-heureux, » et ignorant. »

En conséquence de cet avis judicieux, Helvétius rendit son titre plus simple. Il mit d'abord « que » c'est par les effets qu'on doit remonter aux causes,

» en physique , métaphysique et morale. » Mais il reconnut qu'il fallait encore abréger davantage, et il donna enfin à l'épître ce dernier titre clair et simple : Sur V Orgueil et la Paresse de V Esprit.

Ire LEÇON.

Les six premiers vers paraissaient à Voltaire un peu embrouillés ; il dit à cette occasion : « Mettez les » six premiers vers en prose, et demandez à quel- » qu'un s'il entendra cette prose : la poésie demande » la même clarté au moins. »

De la droite raison les rapports sont les guides (i). Us ont fondé les mers (2), ils ont percé les cieux. Les plus vastes esprits, sans leur secours heureux, Sont, entre les écueils, des vaisseaux sans boussoles. De là ces dogmes vains, si savamment frivoles, De ces célèbres fous ingénieux romans (3). Mon œil , s'écriait l'un , perce au-delà des temps (4) :

(1) Diriez-vous , dans un discours : Les rapports sont les guides de la raison? Vous diriez : Ce n'est que par comparaison que l'esprit peut juger ; c'est en examinant les rapports des choses que l'on parvient à les connaître. Mais les rapports en général , et les rapports qui sont les guides , font un sens confus. Ce qu'on examine peut-il être un guide ?

(2) Des rapports qui ont fondé des mers !

(3) Ceci me paraît bien écrit.

(4) Quoi î tout d'un coup , passer de cette exposition qu'il faut examiner les rapports , aux systèmes sur la formation de l'univers ! Il faudrait vingt liaisons pour amener cela ; c'est un saut épouvantable! voilà le principe de continuité bien violé.

]\'est-il pas tout naturel de commencer votre ouvrage par dire en beaux vers qu'il y a des choses qui ne sont pas à la portée de l'homme? Ce tour vous menait tout droit à ces différens systèmes sur la création , sans parler des rapports , qui n'ont aucun rapport à ces belles rêveries des philosophes.

sur l'orgueil et la paresse de l'esprit. I 35 Ecoutez-moi; je vais, sagement téméraire, De la création dévoiler le mystère.

Helvétius disait ensuite, en parlant du système inventé par les mages :

Un Dieu, tel autrefois qu'une araignée immense,

Dévida l'univers de sa propre substance,

Alluma les soleils, fila l'air et les cieux,

Prit sa place au milieu de ces orbes de feux, etc. (i).

Les Mages, dit Burnet, sont des visionnaires Dont le faible Persan adopte les chimères (2).

Ainsi sous de grands mots la superbe Sagesse, A ses propres regards dérobant sa faiblesse, Et ayant son orgueil de dogmes imposteurs , Disputa si long-temps pour le choix des erreurs (3). Ainsi l'orgueil s'égare en de vagues pensées : Ainsi notre univers, par ses mains insensées Tant de fois tour à tour détruit, rédifié, N'est encore qu'un temple à l'erreur dédié (4)- Heureux si l'homme encor, moins souple à l'imposture, Maître de s'égarer au champ de la nature,

(1) Les Indiens ont inventé la comparaison de l'araignée j mais, outre qu'une araignée immense fait en vers un fort vilain tableau, comment est-ce qu'une araignée qui dévide peut allumer un soleil ? Quand on s'asservit à une métaphore, il faut la suivre. Jamais araignée n'alluma rien : elle file et tapisse ; elle ne dévide pas même.

(2) On croit que des mages vous allez passer aux Égyptiens, aux Grecs, etc. ; vous sautez à Burnet, le saut est périlleux.

Le reste du système ridicule de Burnet me paraît bien exprimé.

(3) Très-beau , et l'imitation de Corneille en cet endroit est un coup de maître.

(4) Me paraît excellent.

Par-delà ses confins n'eût puisé ses erreurs (i) ï

Un autre peint de Dieu les attributs, l'essence, Remet tout au destin, dit son pouvoir, son nom, Croit donner une idée et ne forme qu'un son (2).

Sans les rapports, enfin (3), la raison qui s'égare Prend souvent pour idée un son vain et bizarre (4); Et ce ne fut jamais que dans l'obscurité Que l'Erreur s'écria : je suis la Vérité.

. Pourquoi donc le malheur

Est-il chez les humains le seul législateur (5)? Pourquoi créer le nom de vertus absolues (6) ?

Locke (7) étudia l'homme. Il le prend au berceau ,

(1) Ce puisé ne me paraît pas propre ; j'aimerais mieux cherché. Ce qui précède est beau.

(2) Ce dernier vers est très-beau 5 mais prenez garde qu'il appartient à tous les rêveurs dont il est question. Il faut, pour qu'une idée soit parfaitement belle , qu'elle soit tellement à sa place qu'elle ne puisse pas être ailleurs.

(3) Il semble par ces rapports enfin que vous ayez parlé une heure des rapports ; mais vous n'en avez pas dit un seul mot. Je vois bien qu'en faisant votre épître , vous pensiez que tous ces philosophes prétendus n'avaient point examiné les rapports et la chaîne des choses de ce monde ; qu'ils n'avaient point raisonné par analyse , que ce défaut était la source de leurs erreurs. Mais comment le lecteur devinera-t-il que ce soit là votre pensée?

(4) Ce son vain et bizarre n'a nulle analogie à l'obscurité , et cela forme des métaphores incohérentes. C'est le défaut de la plupart des poètes anglais. Jamais les Romains n'y ont tombé. Jamais ni Boileau ni Racine ne se sont permis cet amas d'idées incompatibles.

(5) Ce n'est point le malheur qui est le législateur des humains, c'est l'amour-propre. On dit bien que le malheur instruit , mais alors il est précepteur , et non législateur.

(6) Vertus absolues ne s'entend point du tout. Tout cet endroit manque encore de liaison et de clarté ; et , sans ces deux qualités nécessaires , il n'y a jamais de beauté.

(7) L'endroit de Locke est bien. Aussi les idées en sont-elles liées, les mots sont propres , et cela serait beau en prose.

SUR L'ORGUEIL ET LA PARESSE DE l'eSPRIT. 1 3y L'observe en ses progrès, le suit jusqu'au tombeau, Cherche par quel agent nos âmes sont guidées ; Si les sens ne sont point les germes des idées. Le mensonge jamais, sous l'appui d'un grand nom, Ne put en imposer aux yeux de sa raison.

Mallebranche (i), plein d'esprit et de subtilité, Partout étincelant de brillantes chimères, Croit en vain échapper à ses regards sévères. Dans ses détours obscurs, Locke le joint, le suit; Il raisonne , il combat ; le système est détruit.

Locke vit les effets de l'orgueil impuissant ,

Rendit l homme moins vain, et l'homme en fut plus grand

Du chemin des erreurs Locke nous arracha, Dans le sentier du vrai devant nous il marcha (3), D'un bras il apaisa l'orgueil du platonisme ; De l'autre il rétrécit le champ du pyrrhonisme (4).

IIe LEÇON.

Helvétius corrigea son épître ; il lacommenca ainsi: Quel funeste pouvoir, quelle invisible chaîne, Loin de la vérité retient l'homme et l'enchaîne? Est-il esclave-né des mensonges divers?

(1) L'endroit de Mallebranche , bien écrit , parce qu'il est sagement écrit.

(2) Ce n'est pas grande merveille que l'homme moins vain soit plus grand, cela ne rend pas la belle devise de Locke : Scientiam minuit ut certiorem faceret ; il diminua la science pour augmenter la certitude.

(3) Ce vers est beau.

(4) Voilà deux vers admirables et que je retiendrai par cœur toute ma vie. Je vous demande même la permission de les citer dans une nouvelle édition des Elémens de Newton , à laquelle j'ajoute un petit traité de ce que pensait Newton en métaphysique.

Ces deux vers-là valent mieux qu'une épître de Boileau.

1 36 ÉPITKE

Non , sans cloute, et lui-même il peut briser ses fers; H peut , sourd à l'erreur , écouter la sagesse , S'il connaît ses tyrans, l'Orgueil et la Paresse (i).

Zoroastre prétend (2) dévoiler les secrets Au sein de la Nature enfoncés à jamais. Le premier, en Égypte, il attesta les mages Que Dieu lui révélait la science des sages.

Amant du merveilleux, faible, ignorant, crédule, Le mage crut long-temps ce conte ridicule; Et Zoroastre ainsi, par l'orgueil inspiré, Egara tout un peuple après s'être égaré (3).

Je ne viens point tracer à la raison humaine La suite des erreurs où son orgueil l'entraîne ; Mais lui montrer encor qu'en des siècles savans, Burnet substitua sa fable à ces romans.

(4) Heureux si l'homme encor, moins souple à l'Imposture, Maître de s'égarer au champ de la Nature, Par-delà tous les cieux n'eût poursuivi l'Erreur! Mais d'un fougueux esprit qui peut calmer l'ardeur; Qui peut le retenir dans les bornes prescrites?

(1) Ce commencement me paraît bien ; il est clair, il est exprimé comme il faut. Peut-être le dernier vers est-il un peu brusque.

(2) Je n'aime point Zoroastre au présent. Il me semble que ce prétend ne convient qu'à un auteur qu'on lit tous les jours.

D'ailleurs Zoroastrô n'est pas connu en Égypte , mais en Asie. Il n'attesta pas les mages, il les fonda.

(3) Ces quatre vers sont beaux ; mais je dois vous redire que le saut de Zoroastre , fondateur d'une religion et d'une philosophie , à Burnet dont on se moque, est un saut périlleux , et c'est aller d'un océan dans un crachat.

Burnet parle du déluge , etc. On se soucie fort peu de tout cela. J'aimerais bien mieux mettre eu beaux vers le sentiment de tous les philosophes grecs sur l'éternité de la matière , et dire quelque chose d'Epicure.

(4) Les six vers suivans sont très-beaux.

sur l'orgueil et la paresse de l'esprit. 1 3g L'univers est borné, l'Orgueil est sans limites. Que n'ose point l'Orgueil ? il passe jusqu'à Dieu. L'un dit qu'il est partout sans être en aucun lieu , Dans un long argument qu'à l'école il propose, Prétend que rien n'est Dieu , mais qu'il est chaque chose ; Et le pédant ainsi, tyran de la raison, Croit donner une idée et ne forme qu'un son (1).

Helvétius fait ensuite le portrait de la Paresse :

Elle seule (la Paresse) s'admire en sa propre ignorance ,

Par un faux ridicule avilit la science (2),

Et parée au-dehors d'un dédain affecté,

Dans son dépit jaloux prêche l'oisiveté.

Loin des travaux, dit-elle, au sein de la mollesse,

Vivez et soyez tous ignorans par sagesse.

Votre esprit n'est point fait pour pénétrer, pour voir;

C'est assez s'il apprend qu'il ne peut rien savoir.

Sachons que , s'il nous faut consentir d'ignorer Les secrets où l'esprit ne saurait pénétrer, Que (5) la Nature aussi, trop semblable à Protée, N'ouvrit jamais son sein qu'aux yeux d'un Aristée.

(1) A merveille \

(2) Ces deux vers sont à la Molière , les deux suivans à la Boileau , les quatre derniers à la Helvétius , et très-beaux.

(3) Il y a là deux que pour un. Prenez garde aux que et aux qui. Ces maudits qui énervent tout. D'ailleurs Protée et Aristée viennent là trop abrupto. Cela serait bon si cette seconde partie de la période avait quelque rapport avec la première. On pourrait dire : Sachons que, si la nature est un Protée qui se cache aux paresseux , elle se découvre aux Aristées. Sans cette attention à toutes vos périodes, vous n'écrirez jamais clairement : et sans la clarté , il n'y a jamais de beauté. Souvenez-vous du vers de Des préaux :

Ma pensée au grand jour toujours s'offre et s'expose.

Voltaire , à la fin de l'épître, ajoute pour dernière note : Cette fin tourne trop court, est trop négligée. En remaniant cet ouvrage, vous pouvez le rendre excellent.

IIIe. LEÇON.

Quel funeste pouvoir, quelle invisible chaîne, Loin de la vérité, retient l'homme ou l'entraîne? Esclave infortuné des mensonges divers, Doit-il subir leur joug, peut-il briser leurs fers(i)? Peut-il, sourd à l'Erreur, écouter la Sagesse? Oui, s'il fuit deux tyrans : l'Orgueil et la Paresse. L'un , Icare insensé , veut s'élever aux cieux , S'asseoir, loin des mortels, sur le trône des dieux, D'où l'univers entier se découvre à sa vue. îi le veut, il s'élance , et se perd dans la nue (2). L'autre, tyran moins fier, sybarite hébété, Conduit par l'Ignorance à l'Imbécillité, Ne désire, ne veut, n'agit qu'avec faiblesse. Si d'un pas chancelant il marche à la Sagesse , Trop lâche, il se rebute à son premier effort; Au sein des voluptés il tombe et se rendort (3). De l'univers captif si l'Erreur est la reine, Jadis ces deux tyrans en ont forgé la chaîne.

C'est par le fol orgueil qu'autrefois emportés, De sublimes esprits amans des vérités, Nés pour vaincre l'Erreur, pour éclairer le monde, Le couvrirent encor d'une nuit plus profonde. Un Persan le premier prétendit dans les cieux Avoir enfin ravi tous les secrets des dieux (4). Le premier en Asie il assembla des mages, Enseigna follement la science des sages ; Raconta quel pouvoir préside aux élémens , Quel bras leur imprima les premiers mouvemens.

(1) Très-bien.

(2) Bien ces six vers.

(5) Les deux vers auxquels vous avez substitué ces deux-ci étaient

bien , et ceux-ci sont mieux. (4) Bien.

SUR L ORGUEIL ET LA PARESSE DE L ESPRIT, 1 4 1 Le grand Dieu , disait-il , sur son aile rapide , Fendait superbement les vastes mers du vide| Une fleur y flottait de toute éternité ; Dieu l'aperçoit, en fait une divinité 9 Elle a pour nom Brama, la bonté pour essence; L'ordre et le mouvement sont fds de sa puissance.

Du sédiment des eaux sa main pétrit la terre (2). Les nuages épais, ces prisons du tonnerre , Sur les ailes des vents s'élèvent dans les airs. Le brûlant équateur ceint le vaste univers (3).

Vénus du premier jour ouvre alors la barrière , Les soleils allumés commencent leur carrière , Donnent aux vastes cieux leur forme et leurs couleurs , Aux forêts la verdure, aux campagnes les fleurs (4).

Amant du merveilleux, faible, ignorant, crédule, Le mage crut long-temps ce conte ridicule ; Et Zoroastre ainsi, par l'Orgueil inspiré, Egara tout un peuple après s'être égaré (5).

(1) Ici étaient des vers sur lesquels Voltaire disait : « Je retranche- » rais ces quatre vers ; on ne se soucie pas de savoir à fond le sysi> tèrae de Zoroastre , qui peut-être n'est rien de tout cela.

>» Loin d'épuiser uue matière ,

» Il n'en faut prendre que la fleur.

» Il ne faut peindre que ce qui mérite de l'être , et quœ desperat » tractata nitescere posse relinquit. »

(1) Bon.

(3) Vers admirable. Je vous dirai en passant que le roi de Prusse en fut extasié ; je ne vous dis pas cela pour vous faire honneur, mais pour lui en faire beaucoup.

Ce vers , il est vrai , appartient à tous les systèmes 5 mais on peut très-bien lui conserver ici sa place en disant que c'est un effet du système de Zoroastre ; et si ce vers convient à tous les systèmes , ne convient-il pas aussi à celui-ci ?

(4) Beau.

(5) Beau.

l42 EP1TRE

Ce fut en ce moment que l'aveugle Système Sur son front attacha son premier diadème (f); Qu'il se fit nommer roi de cent peuples divers, Et qu'il osa donner des dieux à l'univers.

De la Perse depuis chassé par la Mollesse, Il traversa les mers, s'établit dans la Grèce. Un sage, à son abord, brigua le fol honneur D'enrichir son pays d'une nouvelle erreur. Hésiode conta qu'autrefois la Nuit sombre Couvrit FÉrèbe entier des voiles de son ombre ; Dans les stériles flancs du chaos ténébreux Perça l'œuf d'où sortit l'Amour, maître des dieux.

Thétis creuse le lit des ondes mugissantes, Et Tithée au-dessus des vagues écumantes Lève un superbe front couronné par les airs : Le flambeau de l'Amour anime l'univers.

Ainsi donc un esprit plein d'une vaine ivresse Donne à l'orgueil le nom de sublime sagesse ; Ainsi les nations , jouets des imposteurs , Se disputent encor sur le choix des erreurs, Applaudissent toujours aux plus folles pensées ; Ainsi notre univers , par des mains insensées Tant de fois tour à tour détruit, rédifié, Ne fut jamais qu'un temple à l'Erreur dédié (3). Heureux si quelquefois, rebelle à l'Imposture, Maître de s'égarer au champ de la Nature, L'homme au-delà des cieux eût poursuivi l'Erreur ! Mais d'un superbe esprit qui modéra l'ardeur ?

(1) Cela est nouveau et très-noble.

(2) Ici étaient encore plusieurs vers sur lesquels Voltaire disa « J'ôterais tout cela. Plus vous resserrerez votre ouvrage , plus il

î> de force »

(5) Très-beau,

sur l'orgueil et la paresse de l'esprit. 143 Qui put le retenir dans les bornes prescrites ? L'univers est borné , l'Orgueil est sans limites (1) : Aux régions de l'âme il a déjà percé ; Sur l'aile de l'Orgueil Platon s est élancé; Du pouvoir de penser il prive la matière (2). Notre âme, enseignait-il , n'est point une lumière Qui naît , qui s'affaiblit , qui croît avec le corps ; Mais l'âme inétendue en meut tous les ressorts : Elle est indivisible, elle est donc immortelle. L'âme fut tour à tour une vive étincelle, Un atome subtil , un souffle aérien :

Chacun en discourut , mais aucun n'en sut rien (3). Ainsi toujours le ciel , aux yeux même du sage , Cacha ses vérités dans un sombre nuage.

Enfin l'Orgueil osa s'élever jusqu'à Dieu. Dieu remplit l'univers et n'est dans aucun lieu ; Rien n'est Dieu , me dit l'un ; mais il est chaque chose. A la crédulité ce faux prophète impose L'indispensable loi d'étouffer la raison, Et de prendre toujours pour idée un vain nom. Un autre peint son dieu comme une mer immense, Berceau vaste où le monde a reçu la naissance.

En mensonges ainsi la vanité féconde

Fit ces différens dieux, ces divers plans du monde.

Chaque école autrefois eut sa divinité ,

Et le seul dieu commun était la Vanité.

Quelquefois, en fuyant l'Orgueil et son ivresse, L'homme est pris aux fdets que lui tend sa paresse, La Paresse épaissit dans son lâche repos

(1) Vers admirable.

(2) On ne peut mieux.

(3) Vers très-joli.

l44 ÉPITRE

L'ombre dont l'Ignorance entoura nos berceaux.

Le vrai sur les mortels darde en vain sa lumière ;

Le doigt de l'Indolence a fermé leur paupière (i).

La Paresse jamais n'est féconde en erreurs ;

Mais souvent elle est souple au joug des imposteurs.

L'Orgueil , comme un coursier qui part de la barrière v

Fait, sous son pied rapide, étinceler la pierre ,

S'écarte de la borne, et les naseaux ouverts,

Le frein entre les dents, s'emporte en des déserts.

La Paresse, au contraire, au milieu de l'arène,

Comme un lâche coursier, sans force, sans haleine,

Marche, tombe, se roule, et, sans le disputer,

Voit le prix , l'abandonne à qui veut l'emporter.

Elle lient à la cour école d'ignorance ,

Du trône de l'estime arrache la science ,

Et, parée au dehors d'un dédain affecté,

Dans son dépit jaloux prêche l'oisiveté.

Loin des travaux , dit-elle, au sein de la mollesse,

Vivez et soyez tous ignorans par sagesse.

Votre esprit n'est point fait pour pénétrer, pour voir;

C'est assez s'il apprend qu'il ne peut rien savoir (2).

De ce dogme naquit le subtil pyrrhonisme;

Son front est entouré des bandeaux du sopbisme;

L'astre du vrai, dit-il, ne peut nous éclairer :

Qui s'y veut élever est prêt à s'égarer.

Il porte la ruine au temple du Système,

S'y dresse de ses mains un trophée à lui-même ;

Mais ce nouveau Samson tombe et s'ensevelit

Sous les vastes débris du temple qu'il détruit (3).

Écoutez ce marquis nourri dans la mollesse, Ivre de pharaon, de vin et de tendresse,

(1) Vers charmant.

(2) Voilà qui est très-bien ; cela est net , précis , et dans le vrai style de Fépître.

(3) La moitié de cette page me paraît parfaite,

SUR L ORGUEIL ÈT LA. PARESSE DE l'eSPRIT. i 45 Au sortir d'un souper où le brûlant désir Vient d'éteindre ses feux sur l'autel du plaisir. Ce galant précepteur du peuple du beau monde, Indigne d'admirer les écrivains qu'il fronde, Dit aux sots assemblés : Je suis pyrrhonien, Veut follement que l'homme ou sache tout ou rien.

Si Socrate autrefois consentit d'ignorer Les secrets qu'un mortel ne saurait pénétrer, Dans leur abîme au moins il tenta de descendre; S'il ne put le sonder, il osa l'entreprendre.

Que Locke soit ton guide, et qu'en tes premiers arls^ Il affermisse au moins tes pas encor tremblans (i). Si Locke n'atteint point au bout de la carrière, Du moins sa main puissante en ouvrit la barrière. A travers les brouillards des superstitions, f Lui seul des vérités aperçut les rayons. D'un bras il abaissa l'orgueil du Platonisme, De l'autre il rétrécit le champ du Pyrrhonisme. Locke enfin évita la paresse et l'orgueil. Fuyons également et l'un et l'autre écueil. Le vrai n'est point un don, c'est une récompense^ C'est un prix du travail perdu par l'indolence ! Qu'il est peu de mortels par ce prix excités, Qui descendent encore au puits des vérités (2) ! Le Plaisir en défend l'entrée à la jeunesse; L'Opiniâtreté la cache à la vieillesse (5). Le prince , le prélat , l'amant , l'ambitieux , Au jour des vérités tous ont fermé les yeux. Et le ciel cependant (4) pour s'avancer vers elles, ,

(1) Page encore excellente.

(2) Je ne sais si puits n'est pas un peu trop commun ; du reste cela est excellent.

(3) On ne peut mieux.

(4) Je voudrais quelque chose de mieux que et le ciel. Je voudrais aussi finir par quelque vers frappant. Votre Épître en est pleine.

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