ÉPITRE SUR LA SUPERSTITION
Dans tout empire , un corps, quelque soit sa sagesse, Vers sa propre grandeur tend et marche sans cesse. Sous le prétexte vain de l'intérêt des dieux, C'est le sien que chérit ce corps ambitieux. Dans ses hardis projets, constant, invariable, A ses membres il prête un appui redoutable. Par de sévères lois n'est-il point contenu , Il marche sourdement au pouvoir absolu.
Qui peut armer pour lui la publique ignorance Des princes outragés ne craint point la vengeance. Qu'a-t-il à redouter des magistrats, des lois ! L'interprète des dieux est au-dessus des rois. Lui seul de la vertu peut distinguer le vice ; Lui seul devient alors juge de la justice : A ce titre il a droit de commander à tous. Pour conserver ce droit dont il était jaloux , Pour les tenir soumis à son dur esclavage, De la raison en eux il proscrivit l'usage, Voulut que, dédaignant son impuissant appui, Ils ne pussent jamais être instruits que par lui. La terre en ce moment se couvrit de ténèbres; Le Fanatisme, né sur des tombes funèbres ; Dans le temple des dieux par l'Erreur allaité, A reçu les respects de la Çrédulitg :
Le sceptre est dans ses mains un don de l'ignorance ; Sur l'univers craintif il étend sa puissance ; Sa tête est dans les cieux, son pied touche aux enfers
FRAGMENT D'UNE EPITRE , etc. I L'empyrée est son dais ; son trône est l'univers. Captif d'autant plus sûr que moins il pense l'être, Ce monde se croit libre , en l'adoptant pour maître. Il marche environné de folles visions; Sur son front est écrit Prince des nations. A Lisbonne , à Goa , c'est son pouvoir qui tonne , Qui forme, qui détruit, qui punit, qui pardonne. On le vit autrefois, au rivage africain , Enfermer sa victime en un brûlant airain, Du couteau de Calchas frapper Iphigénie, Enterrer la vestale aux champs de l'Ausonie, Du vertueux Socrale ordonner le trépas, Porter partout la crainte, armer tous les états. Mais, dira-t-on j le prêtre atroce et sanguinaire Tint-il toujours en main la hache meurtrière Fit-il toujours couler le sang sur les autels? S'il parut quelquefois indulgent aux mortels, C'est lorsqu'à l'univers il commandait en maître: Mais sitôt que du vrai le jour vint à paraître, Que le sage voulut saper l'autorité D'un empire fondé sur l'imbécillité , Le prêtre alors devint cruel , impitoyable ; Armé par l'intérêt , il fut inexorable.
Il ordonne le meurtre, il en fait un devoir. Devant son tribunal le prince est sans pouvoir. A son secours alors c'est en vain qu'il appelle Celte même raison que bannit le faux zèle : Aux esprits éclairés en vain il a recours; Exilés d'un état, ils le sont pour toujours. Un roi reste entouré de sujets imbécilles, Contre un clergé puissant défenseurs inhabiles. Eh ! que peut-il alors, sitôt que dans un cœur L'aveugle intolérance a porté sa fureur ? Qui peut lui résister ? un mortel qu'il inspire Sous ses drapeaux sacrés combat, triomphe, expire
iy4 FRAGMENT D'UNE EPITRE , etc.
Pieusement cruel, il foule sans pitié
Les droits du sang, l'amour, et la tendre amitié.
L'interprète des dieux commande-t-il un crime ,
Il est trop obéi , tout devient légitime :
Aussi le sang humain, versé par les païens,
A-t-il souvent rougi le temple des chrétiens.
Nous crûmes trop long-temps, aveugles que nous sommes,
Qu'on honorait le ciel en massacrant les hommes ;
Qu'onpouvait~sur 1 autel d'un Dieu de charité
Sanctifier la haine et l'inhumanité.
Déjà, pour se venger du sénat d'Angleterre, Garnet a comprimé des foudres sous la terre. A-t-on saisi ce monstre, est-il prêt à périr, Incendiaire à Londre , à Rome il est martyr.
VOLTAIRE A HELVÉTIUS
De la modération en tout, dans l'étude, daus l'ambition, dans les
plaisirs.
Tout vouloir est d'un fou; l'excès est son partage. La modération est le trésor du sage :
Il sait régler ses goûts, ses travaux, ses plaisirs, Mettre un but à sa course , un terme à ses désirs. Nul ne peut avoir tout. L'amour de la science A guidé ta jeunesse au sortir de l'enfance ; La nature est ton livre , et tu prétends y voir Moins ce qu'on a pensé que ce qu'il faut savoir. La raison te conduit ; avance à sa lumière ; Marche encor quelques pas; mais borne ta carrière. Au bord de l'infini ton cours doit s'arrêter : Là commence un abîme , il le faut respecter.
Réaumur, dont la main si savante et si sûre A percé tant de fois la nuit de la nature , ' M'apprendra-t-il jamais par quels subtils ressorts L'éternel Artisan fait végéter le corps ? Pourquoi l'aspic affreux , le tigre , la panthère , N'ont jamais adouci leur cruel caractère , Et que , reconnaissant la main qui le nourrit , Le chien meurt en léchant le maître qu'il chérit? D'où vient qu'avec cent pieds , qui semblent inutiles , Cet insecte tremblant traîne ses pas débiles? Pourquoi ce ver changeant se bâtit un tombeau , S'enterre , et ressuscite avec un corps nouveau ; Et le front couronné, tout brillant d'étincelles,
(i) Au sujet de son Épître sur le plaisir.
ij6 Épitre
S'élance dans les airs en déployant ses ailes ?
Le sage Du Fay (i), parmi ses plants divers,
Végétaux rassemblés des bouts de l'univers,
Me dira-t-iî pourquoi la tendre sensitive
Se flétrit sous nos mains, honteuse et fugitive ?
Pour découvrir un peu ce qui se passe en moi, Je m'en vais consulter le médecin du roi : Sans doute il en sait plus que ses doctes confrères. Je veux savoir de lui par quels secrets mystères Ce pain , cet aliment dans mon corps digéré , Se transforme en un lait doucement préparé; Comment, toujours filtré dans ses routes certaines, En longs ruisseaux de pourpre il court enfler mes veines ; A mon corps languissant rend un pouvoir nouveau , Fait palpiter mon cœur, et penser mon cerveau ? Il lève au ciel les veux, il s'incline, il s'écrie : Demandez-le à ce Dieu qui nous donna la vie.
Courriers de la physique, Argonautes nouveaux (2), Qui franchissez les monts, qui traversez les eaux, Ramenez des climats soumis aux trois couronnes Vos perches , vos secteurs , et surtout deux Laponnes ; Vous avez confirmé , dans ces lieux pleins d'ennui , Ce que Newton connut sans sortir de chez lui. Vous avez arpenté quelque faible partie Des flancs toujours glacés de la terre aplatie. Dévoilez ces ressorts, qui font la pesanteur. Vous connaissez les lois qu'établit son auteur. Parlez, enseignez-moi comment ses mains fécondes Font tourner tant de cieux, graviter tant de mondes ? Pourquoi , vers le soleil notre globe entraîné Se meut autour de soi sur son axe incliné ?
(1) Charles-François de Cisternai Du Fay eut l'intendance du Jardin-du-Roi, entièrement négligé avant lui. Il mourut en i^à'-
(2) Maupertuis , Clairaut , Le Monnier , allèrent en 1736 a Tornéo mesurer un degré du méridien, et ramenèrent deux Laponnes. Les trois couronnes sont les armes de la Suède, à qui Toroéo appartient.
DE VOLTAIRE A HÈLVETItJS. 1 77
Parcourant en douze ans les célestes demeures ? D'où vient que Jupiter a son jour de dix heures ? Vous ne le savez point. Votre savant compas Mesure l'univers, et ne le connaît pas. Je vous vois dessiner, par un art infaillible , Les dehors d'un palais à l'homme inaccessible ; Les angles, les côtés sont marqués par vos traits \ Le dedans à vos yeux est fermé pour jamais. Pourquoi donc m'aflfliger, si ma débile vue Ne peut percer la nuit sur mes yeux répandue ? Je n'imiterai point ce malheureux savant, Qui des feux de l'Etna scrutateur imprudent , Marchant sur des monceaux de bitume et de cendre t Fut consumé du feu qu'il cherchait à comprendre.
Modérons-nous surtout dans notre ambition ; C'est du cœur des humains la grande passion. L'empesé magistrat, le financier sauvage, La prude aux yeux dévots, la coquette volage, Vont en poste à Versaille essuyer des mépris Qu'ils reviennent soudain rendre en poste à Paris, Les libres habitans des rives du Permesse Ont saisi quelquefois cette amorce traîtresse : Platon va raisonner à la cour de Denis : Racine janséniste est auprès de Louis.
L'auteur voluptueux qui célébra Glycère Prodigue au fils d'Octave un encens mercenaire. Moi-même, renonçant à mes premiers desseins, J'ai vécu , je l'avoue , avec des souverains. Mon vaisseau fit naufrage aux mers de ces Sirènes ; Leur voix flatta mes sens, ma main porta leurs chaînes % On me dit , je vous aime ; et je crus comme un sot , Qu'il était quelque idée attachée à ce mot. J'y fus pris. J'asservis au vain désir de plaire La mâle liberté qui fait mon caractère ; / Et perdant la raison dont je devais m'arinjer, Tome III. 12
Épitre
J'allais m'imaginer qu'un roi pouvait aimer. Que je suis revenu de cette erreur grossière ! A peine de la cour j'entrai dans la carrière, Que mon âme éclairée , ouverte au repentir, N'eut d'autre ambition que d'en pouvoir sortir. Raisonneurs , beaux esprits , et vous qui croyez l'être , Voulez-vous vivre heureux ; vivez toujours sans maître.
O vous, qui ramenez dans les murs de Paris Tous les excès honteux des mœurs de Sibaris , Qui , plongés dans le luxe , énervés de mollesse , Nourrissez dans votre âme une éternelle ivresse , Apprenez, insensés, qui cherchez le plaisir, Et l'art de le connaître, et celui de jouir. Les plaisirs sont les fleurs que notre divin Maître Dans les ronces du monde autour de nous fait naître : Chacune a sa saison , et par des soins prudens On peut en conserver dans l'hiver de nos ans. Mais s'il faut les cueillir, c'est d'une main légère; On flétrit aisément leur beauté passagère. N'offrez pas à vos sens de mollesse accablés Tous les parfums de Flore à la fois exhalés. Il ne faut point tout voir, tout sentir, tout entendre: Quittons les voluptés pour savoir les reprendre ; Le travail est souvent le père du plaisir. Je plains l'homme accablé du poids de son loisir» Le bonheur est un bien que nous vend la nature. Il n'est point ici-bas de moissons sans culture : Tout veut des soins sans doute, et tout est acheté.
Regardez Brossoret (i), de sa table entêté, Au sortir d'un spectacle , où de tant de merveilles Le son perdu pour lui frappe en vain ses oreilles j Il se traîne à souper, plein d'un secret ennui, Cherchant en vain la joie, et fatigué de lui. Son esprit, offusqué d'une vapeur grossière,
(i) C'était un conseiller au parlement, riche et voluptueux.
DE VOLTAIRE A HELVETIUS. 17g Jette encor quelques traits sans force et sans lumière, Parmi les voluptés dont il croit s'enivrer. Malheureux, il n'a pas le temps de désirer.
Jadis, trop caressé des mains de la mollesse, Le plaisir s'endormit au sein de la paresse : La langueur l'accabla; plus de chants, plus de vers, Plus d'amour ; et l'ennui détruisait l'univers. Un Dieu, qui prit pitié de la nature humaine, Mil auprès du plaisir le travail et la peine. La crainte l'éveilla , l'espoir guida ses pas : Ce cortège aujourd'hui l'accompagne ici-bas.
Semez vos entretiens de fleurs toujours nouvelles, Je le dis aux amans, je le répète aux belles. Damon , tes sens trompeurs, et qui t'ont gouverné, T'ont promis un bonheur qu'ils ne t'ont point donné. Tu crois , dans les douceurs qu'un tendre amour apprête } Soutenir de Daphné l'éternel tête-à-lète : Mais ce bonheur usé n'est qu'un dégoût affreux, Et vous avez besoin de vous quitter tous deux. Ah ! pour vous voir toujours sans jamais vous déplaire , Il faut un cœur plus noble , une âme moins vulgaire, Un esprit vrai, sensé, fécond, ingénieux, Sans humeur, sans caprice, et surtout vertueux ; Pour les cœurs corrompus l'amitié n'est point faite.
O divine amitié! félicité parfaite!
Seul mouvement de l'âme où l'excès soit permis, Change en bien tous les maux où le ciel m'a soumis. Compagne de mes pas dans toutes mes demeures, Dans toutes les saisons et dans toutes les heures, Sans toi tout homme est seul; il peut, par ton appui, Multiplier son être et vivre dans autrui. Idole d'un cœur juste , et passion du sage , Amitié, que ton nom couronne cet ouvrage! Qu'il préside à mes vers comme il règne en mon cœur! Tu m'appris à connaître, à chanter le bonheur.