‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 23 sur 76 · LETTRE PREMIERE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIERE

Vous me direz, monsieur et cher ami, que j'ai été bien long à rendre V Esprit. Binbin répond qu'en cela il croit ressembler à bien du monde , et que ce doit être à qui le rendra le plus tard qu'il pourra. Binbinerie cessante, je l'avoue, j'ai gardé long-temps le beau livre que vous avez eu la bonté de me prêter sans me fixer de terme pour vous le rendre. C'est que je l'ai lu et relu très-attentivement; et vous concevez bien que si c'était un grand plaisir pour mon esprit, ce ne pouvait manquer d'être une terrible fatigue pour d'aussi mauvais yeux que les miens. Je vous en remercie comme d'un bienfait très-réel. J'en ai été affecté le plus agréablement du monde. Judiciaire, génie, logique, éloquence, érudition grave et riante, tout y brille, y abonde, y triomphe. Mais ce n'est pas en deux ou trois mots vagues comme ceux-là que se peut louer quelque chose d'aussi haut, d'aussi vaste et d'aussi profond. L'éloge devrait être du même volume que le livre, et je n'ai ici que l'espace d'une missive. En un mot , je l'ai lu deux fois, et le relirais trois et quatre tout de suite, si mon oculiste ne me le défendait. J'ai, entendu des gens y reprocher la fréquence des similitudes et des comparaisons : qu'on en ôte une seule, je

(i) Cette lettre, sans date et sans adresse, est de l'année où le Livre de l'Esprit parut. Quoique trouvée dans les papiers d'Helvétius , il ne paraît pas qu'elle ait été adressée à lui-même, mais à quelque ami commun (l'abbé de La Roche) qui avait prêté le Livre de l'Esprit à Voltaire.

la réclamerai, n'y en ayant point qui ne soit aussi juste qu'heureuse, et qui ne prouve une des belles et vives imaginations que je connaisse, tout familiers que me soient Homère et Bergerac, mes deux héros. Pour peindre l'ouvrage en entier , texte et notes, en un trait de plume, on peut représenter le texte comme un grand plat de mets exquis, et les notes, comme les guirlandes de fleurs qui le couronnent. L'auteur a souffert des persécutions , et cela ne devait pas manquer. Vaut-on mieux que les autres impunément dans la carrière du bel esprit ? et d'ailleurs , rechercher des vérités et les découvrir, ne fut-ce pas de tout temps chercher et trouver des ennemis? Il y a trop d'honnêtes gens intéressés au mensonge pour qu'on leur échappe. Faux citoyens, faux amis, faux sages, et, pis que tout cela, faux dévots, quatre espèces de menteurs incarnés qui, dès qu'il y va du leur, nieraient l'existence des quatre élémens dont ils jouissent. Ainsi, quand on veut s'approcher ou partir du but, je veux dire du vrai, il faut passer absolument à travers ces piques-là. On m'a parlé d'une rétractation ; je n'y sens rien que d'honorable à qui l'a faite : honneur et gloire au persécuté, dans ces sortes de tyrannie ; cacasangue et maulubec aux persécuteurs! Le plus loyal, le plus courtois, le plus brave et le plus franc des derniers chevaliers gaulois, François Ier, à Madrid, sous la coupe du plus fort, signa tout ce qu'on voulut. Si ceux qui l'y forçaient disaient dans leiir cœur vœ victis! celui qui signait avait le droit de dire dans le sien vœ victoril j'ai été le plus vaillant; sortons d'affaires, et le temps fera voir après qui a tort ou droit. Dites- moi, quand le pauvre Galilée aurait dit aux RR. PP. Dominicains, j'ai menti, la sainte inquisition en eût-elle été plus glorieuse, et lui moins avancé ? Ne restait-il pas un témoin qui nasarde encore tous les jours ces beaux juges ; le soleil ? Je n'ai

RELATIVES AU LIVRE DE L'ESPRIT. 187 plus qu'un mot à dire pour encourager notre aimable philosophe à dormir, comme je crois qu'il fait déjà, sur l'une et l'autre oreille. Une rétractation bien autrement piquante et bien plus formelle que celle-ci , puisque ce fut de vive voix et en pleine chaire, fait une des belles anecdotes de la vie du plus sage et du plus aimé des beaux génies du siècle passé , de l'archevêque de Cambrai. Je connais des gens qui, d'indignation de cette violence, ne donneraient pas trois sous de l'estampe de Bossuet, que les curieux payent quatre louis. Résultat : l'orage est passé, l'ouvrage reste et restera à jamais, pour la gloire et la justification de son illustre auteur, à qui tous les gens de bien s'intéressent ; et non pas à ce maussade moraliste de Genève , qui vient d'écrire à notre d'Alembert, et de dire de si belles injures au gouvernement, au royaume, et nommément à nos pauvres comédiens, qui n'étaient pas déjà, selon lui, assez à plaindre d'être excommuniés de notre Sainte Église; il veut qu'ils le soient encore de celle de Genève. Je ne sais s'il y a fou qui le vaille dans les litanies de maître François : j'en doute ; car ils n'ont là chacun qu'une épithète, et il en faudrait vingt pour désigner celui-ci.

Qui m'amène cet Allobroge

Avec ses tons secs et pédans ?

De la sagesse il fait l'éloge ,

Mais ce n'est qu'en grinçant des dents.

Tels sont ses crayons imprudens ,

Que , pour nous donner un modèle ,

Il nous fait le portrait fidèle

De lui-même et de son pays,

Et qu'il nous dégoûte ainsi d'elle

Presque autant que de ses écrits.

Haro sur l'ennemi des hommes qui se met à la place du misanthrope de Molière , et qui prétend que c'est

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un Jean- Jacques , et non pas un Alceste, qui en devait être îe héros.

Bonjour, monsieur et cher ami. Gardez-vous bien de ne vous ressouvenir de moi que dans vos prières.

LETTRE If.

VOLTAIRE À HELVÉTIUS

Vos vers semblent écrits par la main d'Apollon • Vous n'en aurez pour fruit que ma reconnaissance Votre livre est dicté par la saine raison ; Partez vite , et quittez la France.

J'aurais pourtant, monsieur, quelques petits reproches à vous faire ; mais le plus sensible , et qu'on vous a déjà fait sans doute , c'est d'avoir mis l'amitié parmi les vilaines passions. Elle n'était pas faite pour si mauvaise compagnie. Je suis plus affligé qu'un autre de votre tort : l'amitié , qui m'a accompagné au pied des Alpes , fait tout mon bonheur, et je désire passionnément la vôtre. Je vous avoue que le sort de votre livre dégoûte d'en faire. Je m'en tiens actuellement à être seigneur de paroisse , laboureur, maçon et jardinier; cela ne fait point d'ennemis. Les poëmes épiques, les tragédies et les livres philosophiques rendent trop malheureux. Je vous embrasse, je vous aime de même, et je présente mes respects à la digne épouse d'un philosophe aimable.

A Ferney , pays de Gex , 17 décembre.

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