HELVÉTIUS A VOLTAIRE
Vous ne doutez pas que je ne vous eusse adressé un exemplaire de mon ouvrage le jour même qu'il a paru, si j'avais su où vous prendre ; mais les uns vous disaient à Manheim, les autres à Berne, et je vous attendais aux Délices pour vous envoyer ce maudit livre qui excite contre moi la plus violente persécution. Je suis dans une de mes terres à trente lieues de Paris. Vous saurez que le livre est supprimé, que dans ce moment-ci il ne m'est pas possible de vous en envoyer un exemplaire , parce qu'on est trop animé contre moi, et qu'on veille sur toutes mes démarches. J'ai fait les rétractations qu'on a voulues; mais cela n'a point paré l'orage, qui gronde maintenant plus fort que jamais. Je suis dénoncé à la Sorbonne; peut-être le serai-je a l'assemblée du clergé. Je ne sais pas trop si ma personne est en sûreté, et si je ne serai pas obligé de quitter la France. Lisez-moi donc. Rappelez-vous, en^rne lisant, ces mots d'Horace : Res est sacra, miser. Je souhaiterais que mon livre vous parût digne de quelque estime. Mais quel ouvrage peut mériter dû trouver grâce devant vous? L'élévation qui vous sépare de tous les autres écrivains ne doit vous laisser apercevoir aucune différence entre eux. Dès que je le pourrai, je vous enverrai donc mon ouvrage, comme un hommage que tout auteur doit à son maître ; en vous conseillant cependant de relire plutôt la moindre de vos brochures que mon i/i-4°.
igo LETTRES
VOLTAIRE A HELVÉTIUS
J'ai la deux fois voire lettre, mon cher philosophe, avec une extrême sensibilité; c'est ma destinée de relire ce cpe vous écrivez. Mandez-moi, je vous prie, le 31 om du libraire qui a imprimé votre ouvrage en anglais, et comment il est intitulé; car le mot esprit, qui est équivoque chez nous, et qui peut signifier Yâme , Y entendement , n'a pas ce sens louche dans la langue anglaise. Wit signifie espi it dans le sens où nous disons avoir de V esprit, et under standing signifie esprit dans le sens que vous l'entendez.
Certainement votre livre ne vous eût point attiré d'ennemis en Angleterre : il n'y a ni fanatiques ni hypocrites dans ce pays-là : les Anglais n'ont que des philosophes qui nous instruisent, et des marins qui nous donnent sur les oreilles. Si nous n'avons point de marins en France, nous commençons à avoir des philosophes. Leur nombre augmente par la persécution même. Ils n'ont qu'à être sages, et surtout être unis, comptez qu'ils triompheront; les sots redouteront leur mépris, les gens d'esprit seront leurs disciples; la lumière se répandra en France comme en Angleterre, en Prusse, en Hollande, en Suisse, en Italie même; oui, en Italie : vous serez édifié de la multitude de philosophes qui s'élève sourdement dans le pays de la superstition. Nous ne nous soucions pas que nos laboureurs et nos manœuvres soient éclairés ; mais nous voulons que les gens du monde le soient, et ils le seront; c'est le plus grand bien que nous puissions faire à la société; c'est le seul moyen d'adoucir les
RELATIVES AU LIVRE DE L'ESPRIT, igi mœurs, que la superstition rend toujours atroces.
Je ne me console point que vous ayez donné votre livre sous votre nom ; mais il faut partir d'où l'on est.
Comptez que la grande dame a lu les choses comme elles sont imprimées, et qu'elle n'a point lu le Repentir du grand Fénelon. Soyez sûr encore que ce mot a fait un très-bon effet; soyez sûr que je suis très-instruit de ce qui se passe.
Je n'ai lu dans Palissot aucune critique des propositions dont vous me parlez. Il faut que ces critiques malhonnêtes soient dans quelques feuilles, ou suppîémens de feuilles, qui ne me soient pas encore parvenus.
Vous pouvez m'écrire, mon cher philosophe, trèshardiment. Le roi doit savoir que les philosophes aiment sa personne et sa couronne , qu'ils ne formeront jamais de cabales contre lui , que le petit-fils de Henri IV leur est cher, et que les Damiens n'ont jamais écouté des discours affreux dans nos antichambres. Nous donnerions tous la moitié de nos biens pour fournir au roi des flottes contre l'Angleterre : je ne sais si ses tuteurs en feraient autant. Pour moi, je défriche des terres abandonnées, je dessèche des marais, je bâtis une église, je soulage comme vous les pauvres, et je dis hardiment, par la poste, que le discours de maître Joli de Fleury est un très-mauvais discours. Je prends tout le reste fort gaîment, et j'ai un peu les rieurs de mon côté.
J'ai trouvé de très -beaux vers dans le poëme que vous m'avez envoyé; je souhaite passionnément d'avoir tout l'ouvrage : adressez-le à M. Le Normand ou à quelque autre coinresigneur. Vivez, pensez, écrivez libre-^ ment, parce que la liberté est un don de Dieu et n'est point licence.
ig2 LETTRES RELATIVES AU LIVRE, etc.
Adieu, mon cher philosophe ; je vous salue en Platon, en Confucius, vous, madame votre femme, vos enfans; élevez-les dans la crainte de Dieu, dans l'amour du roi, et dans l'horreur des fanatiques, qui n'aiment ni Dieu, ni le roi, ni les philosophes.
i3 août.
DE VOLTAIRE A HELVÉTIUS