‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 27 sur 76 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

on cher ami, l'ami des Muses et de la vérité, votre épître est pleine d'une hardiesse de raison bien au-dessus de votre âge , et plus encore de nos lâches et timides écrivains qui riment pour leurs libraires, qui se resserrent sous le compas d'un censeur royal, envieux, ou plus timide qu'eux : misérables oiseaux à qui on rogne les ailes , qui veulent s'élever, et qui retombent en se cassant les jambes! Vous avez un génie mâle , et votre ouvrage étincelle d'imagination. J'aime mieux quelques-unes de vos sublimes fautes, que les médiocres beautés dont on nous veut affadir. Si vous me permettez de vous dire en général ce que je pense pour les progrès qu'un si bel art peut faire entre vos mains , je vous dirai : Craignez, en atteignant le grand, de sauter au gigantesque. N'offrez que des images vraies, et servez-vous toujours du mot propre. Voulez-vous une petite règle infaillible pour les vers ? la voici : Quand une pensée est juste et noble , il n'y a encore rien de fait; il faut voir si la manière dont vous l'exprimez en vers serait belle en prose ; et si votre vers, dépouillé de la rime et de la césure, vous paraît alors chargé d'un mot superflu, s'il y a dans la construction le moindre défaut, si une conjonction est oubliée, enfin si le mot le plus propre n'est pas employé , ou s'il n'est pas à sa place , concluez alors que l'or de cette pensée n'est pas bien enchâssé. Soyez sûr que des vers qui auront l'un de ces défauts ne se retiendront jamais par cœur, ne se feront point relire; et il n'y a de bons vers que ceux qu'on relit et qu'on retient malgré soi. Il y en a beaucoup de cette espèce dans votre épîlre, tels que personne n'en peut faire à votre âge, et tels qu'on en

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faisait, il y a cinquante ans. Ne craignez donc point d'honorer le Parnasse de vos talens ; ils vous honoreront sans doute , parce que vous ne négligerez jamais vos devoirs.

Et puis, voilà de plaisans devoirs! Les fonctions de votre état ne sont-elles pas quelque chose de bien difficile pour une âme comme la vôtre? Cette besogne se fait comme on règle la dépense de sa maison , et le livre de son maître-d'hôtel. Quoi! pour être fermiergénéral , on n'aurait pas la liberté de penser ! Eh morbleu ! Atticus était fermier-général, les chevaliers romains étaient fermiers-généraux , et pensaient en Romains. Continuez donc, Atticus!

Je vous remercie tendrement de ce que vous avez fait pour D***. J'ose vous recommander ce jeune homme comme mon fils; il a du mérite; il est pauvre et vertueux. Il sent tout ce que vous valez; il vous sera attaché toute sa vie. Le plus beau partage de l'humanité , c'est de pouvoir faire du bien; c'est ce que vous savez, et ce que vous pratiquez mieux que moi. Madame du Châlelet vous remerciera des éloges qu'elle mérite , et moi je passerai ma vie à me rendre moins indigne de ceux que vous m'adressez. Pardon de vous écrire en vile prose ; mais je n'ai pas un instant à moi : les jours sont trop courts. Adieu! quand pourrai -je en passer quelques-uns avec vous? Buvez à ma santé avec xx Montigni.

Est-il vrai cme la philosophie de Newton gagne un peu ?

A Cirey , le 25 février 1739,

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Je vois, mon charmant ami, que je vous avais écrit d'assez mauvais vers, et qu'Apollon n'a pas voulu qu'ils vous parvinssent. Ma lettre était adressée à Charleville, où vous deviez être ; et j'avais eu soin d'y mettre une petite apostille, afin que la lettre vous fût rendue, en quelque endroit de votre département que vous fussiez. Vous n'avez rien perdu ; mais moi j'ai perdu l'idée que vous aviez de mon exactitude. Mon amitié n'est point du tout négligente ; je vous aime trop pour être paresseux avec vous. J'attends, mon bel Apollon, votre ouvrage avec autant de vivacité que vous le faites. Je comptais vous envoyer de Bruxelles ma nouvelle édition de Hollande; mais je n'en ai pas encore reçu un seul exemplaire de mes libraires. Il n'y en a point à Bruxelles, et j'apprends qu'il y en a à Paris. Les libraires de Hollande , qui sont des corsaires maladroits, ont sans doute fait beaucoup de fautes dans leur édition , et craignent que je ne la voie assez tôt pour m'en plaindre, et pour la décrier. Je ne pourrai en être instruit que dans quinze jours. Je suis actuellement avec madame du Châteïet à Enguien , chez M. le duc d'Aremberg, à sept lieues de Bruxelles. Je joue beaucoup au brelan ; mais nos chères éludes n'y perdent rien. Il faut allier le travail et le plaisir. C'est ainsi que vous en usez, et c'est un petit mélange que je vous conseille de faire toute votre vie ; car, en vérité, vous êtes né pour l'un et pour l'autre.

Je vous avoue , à ma honte , que je n'ai jamais lu Y Utopie de Thomas Morus. Cependant je m'avisai de donner une fête , il y a quelques jours , dans Bruxelles,

DE VOLTAIRE A HELVETTUS. 199 sous le nom de Renvoyé d'Utopie. La fête était pour madame du Châtelet, comme de raison. Mais croiriezvous bien qu'il n'y avait personne dans la ville qui sût ce que veut dire Utopie? Ce n'est pas ici le pays des belleslettres. Les livres de Hollande y sont défendus; et je ne peux pas concevoir comment Rousseau a pu choisir un tel asile. Ce doyen des médisans, qui a perdu depuis long-temps l'art de médire, et qui n'en a conservé que la rage , est ici aussi inconnu que les belles-lettres. Je suis actuellement dans un château où il n'y a jamais eu de livres que ceux que madame du Châtelet et moi nous avons apportés; mais, en récompense, il y a des jardins plus beaux que ceux de Chantilly ; et on y mène cette vie douce et libre qui fait l'agrément de la campagne. Le possesseur de ce beau séjour vaut mieux que beaucoup de livres. Je crois que nous allons jouer des comédies. On y lira du moins les rôles des acteurs.

J'ai bien un autre projet en tête. J'ai fini ce Mahomet dont je vous avais lu l'ébauche. J'aurais grande envie de savoir comment une pièce d'un genre si nouveau et si hasardé réussirait chez nos galans Français. Je voudrais faire jouer la pièce, et laisser ignorer l'auteur. A qui puis-je mieux me confier qu'à vous ? N'avez-vous pas en ma m cet ami de Paris qui vous doit tout et qui aime tant les vers? Ne pourriez-vous pas la lui envoyer? ne pourrait-il pas la lire aux comédiens ? Mais lit-il bien? car urfe belle prononciation et une lecture pathétique sont une bordure nécessaire au tableau. Voyez , mon cher ami ; donnez-moi sur cela vos instructions.

Quelle est donc cette madame Lambert à qui je dois des complimens ? Vous me faites des amis des gens qui vous aiment , je serai bientôt aimé de tout le monde. Adieu. Madame du Châtelet vous estime , vous aime ; vous n'en doutez pas. Nos cœurs sont à vous pour

jamais- Elle vous a écrit comme moi à Charleville. Adieu : je vous embrasse du meilleur de mon âme.

A Enguien, ce 6 juillet 1739.

Je vous salue au nom d'Apollon, et je vous embrasse au nom de l'amitié. Voici l'ode de la Superstition que vous demandiez, et l'opéra dont nous avons parlé. Quand vous aurez lu l'opéra, mon cher ami, envoyez^le à M. de Pondeveil, porte Saint-Honoré. Mais, pour Dieu, envoyez -moi de meilleures étrennes. Je n'ai jamais tant travaillé que ce dernier mois; j'ai la tête fendue. Guérissez-moi par quelque belle épître. Adieu les vers cet hiver ; je n'en ferai point. La physique est de quartier; mais vos lettres, votre souvenir, votre amitié , vos vers seront pour moi de service toute Tannée. Avez-vous ce recueil qu'avait fait Prault? Pourquoi le saisir? quelle barbarie! Suis-je né sous les Goths et sous les Vandales? Je méprise la tyrannie autant que la calomnie. Je suis heureux avec Emilie, votre amitié et l'étude. Vous l'avez bien dit, l'étude console de tout. Je vous embrasse mille fois. V.

£ janvier, 1.74.0.

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]Nl e les verrai-je point ces beaux vers que vous faites ,

Ami charmant , sublime auteur?

Le ciel vous anima de ces flammes secrètes Que ne sentit jamais Boileau l'imitateur , Dans ses tristes beautés si froidement parfaites. Il est des beaux esprits , il est plus d'un rimeur ,

Il est rarement des poètes.

Le vrai poète est créateur ; Peut-être je le fus, et maintenant vous l'êtes.

Envoyez-moi donc un peu de votre création. Vous ne vous reposerez pas après le sixième jour. Vous corrigerez, vous perfectionnerez votre ouvrage, mon cher ami. Votre dernière lettre m'a un peu affligé. Vous tâtez donc aussi des amertumes de ce monde ; vous éprouvez des tracasseries ; vous sentez combien le commerce des hommes est dangereux. Mais vous aurez toujours des amis qui vous consoleront; et vous aurez, après le plaisir de l'amitié, celui de l'étude.

Nam nil dulcius est benè quàm munita tenere Edita doctrinœ sapientum templa serena ; Despicere unde queas alios , passimque videre Errare atque viam palan tes quœrere vitœ.

Il y a bientôt huit ans que je demeure dans le temple de l'Amitié et de l'Étude. Jy suis plus heureux que le premier jour; j'y oublie les persécutions des ignorans en place, et la basse jalousie de certains animaux amphibies qui osent se dire gens de lettres ; j'y puise des consolations contre l'ingratitude de ceux qui ont répondu à mes bienfaits par des outrages. Madame du Châtelet, qui a éprouvé à peu près la même ingratitude, l'oublie avec plus de philosophie que moi, parce que son âme est au-dessus de la mienne. Vous trou-

verez, mon cher ami, dans votre vie, peu de personnes plus dignes qu'elle de votre estime et de votre attachement.

Adieu, mon jeune Apollon. Je vous embrasse; je vous aime à jamais.

Bruxelles , ce 24 janvier 1740.

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