‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 26 sur 76 · Tome III. i · texte numérisé non relu

Tome III. i

ig4 LETTRES

se couvre de ce masque. Rien n'est si rare que le beau nalurel : c'est un don que vous avez; tirez-en donc, mon cher ami, tout le parti que vous pouvez. Il ne tient qu'à vous, je vous jure, que vous soyez supérieur en tout ce que vous entreprendrez ; mais ne négligez rien. Je vous donne un bon conseil, après vous avoir donné de bien mauvais exemples. Je me suis mis trop tard à corriger mes ouvrages. Je passe actuellement les jours et les nuits à réformer la Henriade , Œdipe, Brutus } et tout ce que j'ai jamais fait. N'attendez pas, comme moi, si non vis s anus , curfas hydropicus. Je songe à guérir mes maladies; mais vous, prévenez celles qui peuvent vous attaquer. Puisque vous chantez l'étude avec tant d'esprit et de courage, ayez aussi le courage de limer cette production vingt fois; renvoyezla-moi, et que je vous la renvoie encore. La gloire, en ce métier-ci, est comme le royaume des cieux, et violenti rapiunt illud. Que je sois donc votre directeur pour ce royaume des belles-lettres. Vous êtes une belle âme à diriger. Continuez dans le bon chemin ; travaillez. Je veux que vous fassiez aux belles-lettres et à la France un honneur immortel. Plutus ne doit être que le valet de chambre d'Apollon. Le tarif est bientôt connu; mais une épître en vers est un terrible ouvrage : je défie vos quaran te fermiers-généraux de la faire . Adieu, je vous embrasse tendrement; je vous aime comme on. aime son fils. Madame du Châtelet vous fait ses complimens les plus vrais; elle vous écrira; elle vous remercie. Allons, qu'un ouvrage qui lui est adressé soit digne de vous et d'elle. Vous m'avez fait trop d'honneur dans cet ouvrage; et cependant je vous rends la vie bien dure. Adieu; je vous souhaite la bonne année. Aimez toujours les arts et Cirey.

A Cirey , ce 4 septembre 1738.

DE VOLTAIRE A HELVETIUS. 19$

Mon cher ami, tandis que vous faites tant d'honneur aux belles-lettres , il faut aussi que vous leur fassiez du bien. Permettez-moi de recommander à vos bontés un jeune homme d'une bonne famille , d'une grande espérance, très-bien né, capable d'attachement et de la plus tendre reconnaissance, qui est plein d'ardeur pour la poésie et pour les sciences, et à qui il ne manque peutêtre que de vous connaître pour être heureux. Il est fils d'un homme que des affaires où d'autres s'enrichissent ont ruiné. Il se nomme D***. Beaucoup de mérite et de malheur font sa recommandation auprès d'un cœur comme le vôtre. Si vous pouviez lui procurer quelque petite place, soit par vous, soit par M. de La Poplinière, vous le mettriez en état de cultiver ses lalens, et vous rempliriez votre vocation, qui est de faire du bien. Vous m'en faites à moi; car vous avez réchauffé un ami tiède. Jamais votre illustre père n'a fait de si belle cure.

Je lui ai envoyé un autre mémoire, où je sacrifie enfin le littéraire au personnel; mais M. d'Argental pense que c'est une nécessité. Vous le pensez aussi, et je me rends. Ma présence serait nécessaire à Paris; mais je ne peux quitter mes amis pour mes propres affaires. Madame du Châtelet vous fait bien des complimens; on ne peut avoir plus d'estime et d'amitié qu'elle en a pour vous. Nous attendons de vous des choses qui feront l'agrément de notre retraite , et qui nous consoleront, si cela se peut, de votre absence. Je vous embrasse avec les transports les plus vifs d'amitié, d'estime et de reconnaissance.

& Cirey j ce 3 janvier.

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