‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 36 sur 76 · LETTRE XIX · texte numérisé non relu

LETTRE XIX

Mon cher confrère en Apollon , j'ai reçu de vous une lettre charmante , qui me fait regretter plus que jamais que les ordres de Plutus nous séparent, quand les Muses devraient nous rapprocher. Vous corrigez donc vos ouvrages; vous prenez donc la lime de Boileau pour polir des pensées à la Corneille. Voilà l'unique façon d'être un grand homme. Il est vrai que vous pourriez vous passer de cette ambition ; votre commerce est si aimable que vous n'avez pas besoin de talens. Celui de plaire vaut bien celui d'être admiré. Quelque beaux ouvrages que vous fassiez, vous serez toujours au-dessus d'eux par votre caractère. C'est, pour le dire en passant, un mérite que n'avait pas ce Boileau dont je vous ai tant vanté le style correct et exact. Il avait besoin d'être un grand artiste pour être quelque chose; il n'avait que ses vers, et vous avez tous les charmes de la société. Je suis très-aise qu'après avoir bien raboté en poésie, vous vous jetiez dans les profondeurs de la métaphysique. On se délasse d'un travail par un autre ; je sais bien que de tels délassemens fatigueraient un peu bien des gens que je connais; mais vous ne serez jamais comme bien des geîis en aucun genre.

Permettez -moi d'embrasser votre aimable ami qui a remporté le prix de l'éloquence. Votre maison est le temple des Muses. Je n'avais pas besoin du jugement de l'Académie française ou française pour sentir le mérite de votre ami ; je l'avais vu, je l'avais entendu ; et mon cœur partageait les obligations qu'il vous a. Je vous prie de lui dire combien je m'intéresse à ses succès.

M. du Châteict est arrivé ici. Il se pourrait bien faire que, dans un mois, madame du Chatelet fût obligée d'aller à Cirey , où le théâtre de la guerre qu'elle soutient sera probablement transporté pour quelque temps. Je crois qu'il y aura une commission rie juges de France pour constater la validité du testament de M. de Trichâteau. Jugez quelle joie ce sera pour nous, si nous pouvons vous enlever sur la route. Je me fais une idée délicieuse de revoir Cirey avec vous. M. de Monlmirel ne pourrait-il pas être de la partie ? Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur. Il ne manque que vous à la douceur de ma vie.

A Bruxelles , ce i4 août.

Mon cher ami, si vous faites des lettres métaphysiques, vous faites aussi de belles actions de morale. Madame du Chatelet vous regarde comme quelqu'un qui fera bien de l'honneur à l'humanité, si vous allez de ce train-là. Je suis pénétré de reconnaissance , et enchanté de vous. Il est bien triste que les misérables libelles viennent troubler le repos de ma vie et le cours de mes études. Je suis au désespoir, mais c'est de perdre trois ou quatre jours de ma vie; je les aurais consacrés à apprendre et peut-être à faire des choses utiles.

Si l'abbé Desfbntaines savait que je ne suis pas plus l'auteur du Préservatif que vous, et s'il était capable de repentir, il devrait avoir bien des remords.

Cependant la chose est très-certaine, et j'en ai la preuve en main. L'auteur du Préservatif, piqué dès long-temps contre Desfontaines, a fait imprimer plusieurs choses que j'ai écrites il y a plus d'un an à diverses

DE VOLTAIRE A HELVETIUS. 219 personnes. Encore une fois, j'en ai la preuve démonstrative; et sur cela, ce monstre vomit ce que la calomnie a de plus noir ;

Et là-dessus on voit Oronte qui murmure, Qui tâche sourdement d'appuyer cette injure, Lui qui d'un honnête homme ose chercher le rang.

Cela est du Misanthrope ; mais cela ne rend point misanthrope.

Tête-bleu ! ce me sont de mortelles blessures De voir qu'avec le vice on garde des mesures.

Mais je ne veux pas me fâcher contre les hommes ; et tant qu'il y aura des cœurs comme le vôtre, comme celui de M. d'Argental, de Mme du Châtcîet, j'imiterai le bon Dieu, qui allait pardonner à Sodome en faveur de quelques justes. Je suis presque tenté de pardonner à un sodomiste en votre faveur. A propos de cœurs justes et tendres, je me flatte que mon ancien ami Thiriot et du nombre. Il a un peu une âme de cire; mais le cachet de l'amitié y est si bien gravé, que je ne crains rien des autres impressions ; et d'ailleurs vous le remouleriez.

Adieu, je vous embrasse tendrement, et je vous quitte pour travailler.

Non , je ne vous quitte pas ; madame du Châtelet reçoit votre charmante lettre. Pour réponse, je vous envoie le mémoire corrigé. Il est indispensablement nécessaire ; la calomnie laisse toujours des cicatrices quand on n'écrase pas le scorpion sur la plaie. Laissezmoi la lettre au P. de Tournemine; il la faut plus courte, mais il faut qu'elle paraisse. Vous ne savez pas l'état où je suis. Il n'est pas question ici d'une intrépidité anglaise; je suis Français, et Français persécuté. Je veux vivre et mourir dans ma patrie avec mes amis ; et je jetterai plutôt dans le feu les Lettres philosophiques ,

que de faire encore un voyage à Amsterdam , au mois de janvier, avec un flux de sang, dans l'incertitude de retourner auprès de mes amis. Il faut, une bonne fois pour toutes, me procurer du repos; et mes amis devraient me forcer à tenir cette conduite, si je m'en écartais : Primum vivere*

Comptez, belle âme, esprit charmant, comptez que c'est en partie pour vivre avec vous que je sacrifie à la bienséance. Je vous embrasse avec transport, et suis à vous pour jamais. Envoyez sur-le-champ, je vous prie, mémoire et lettre à M. d'Argental; ranimez le tiède Thiriot du beau feu que vous avez; qu'il soit ferme, ardent, imperturbable dans l'amitié ; et qu'il ne se mêle jamais de faire le politique, et surtout de négocier quand il faut combattre. Adieu, encore une fois.

Ce 19.

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