‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 56 sur 76 · PRÉSIDENT DE L'ACADEMIE DE SAINT-PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

PRÉSIDENT DE L'ACADEMIE DE SAINT-PÉTERSBOURG

Sans m'arrèter, monsieur, à tout ce que votre lettre a de flatteur pour mon amour-propre, je vous félicite, je félicite vos compatriotes sur le zèle éclairé que vous montrez pour le progrès des lumières et de la raison. Il est des hommes que le ciel fait naître pour élever l'esprit et le caractère d'une nation, et jeter les fondemens de sa gloire à venir. Le czar a ébauché l'ouvrage que vous achevez maintenant. Il faut, pour mettre en mouvement la masse entière d'une grande nation, que plusieurs grands hommes se succèdent ainsi les uns aux autres. Un souverain a sans doute des moyens plus puissans pour exciter l'émulation , que le grand seigneur même le plus accrédité. Mais l'esprit supérieur dans un homme tel que vous supplée à la faiblesse des moyens. Vous réunissez tous les dons de la fortune. Ces avantages de la naissance, des dignités et des richesses, vous les partagez avec beaucoup d'autres grands seigneurs. Le seul amour de la gloire peut vous distinguer d'eux. C'est le seul bien qu'il vous reste à envier. C'est la récompense la plus digne d'une âme élevée, parce qu'elle est toujours un don de la reconnaissance publique. La gloire d'une infinité de nations puissantes s'est ensevelie sous les ruines de leurs capitales. Par vous, peut-être, la Rome-Ptusse doit encore subsister, lorsque le t©§nps en aura détruit la puissance. Si les Grecs n'eussent vaincu que l'Asie, leur nom serait maintenant oublié. C'est aux monumens qu'ils ont éle-

ves aux sciences et aux arts qu'ils doivent encore le tribut d'admiration que notre reconnaissance leur paye.

Nous partageons encore les hommages que les beaux génies de Rome ont rendus à la bienfaisance de Mécène et d'Auguste. C'est à elle que nous devons les ouvrages immortels d'Horace et de Virgile. Vous marcherez sur leurs traces en encourageant dans votre patrie la liberté de penser. Il ne faut pas que le ciseau de la superstition et de la théologie rogne les ailes du génie. Qu'a de dangereux la liberté de tout dire ! Les égaremens même de la raison ont souvent fait naître la lumière du sein des ténèbres. Il n'y eut jamais que les erreurs que le fanatisme et la superstition ont voulu consacrer qui aient semé le trouble et la division.

J'ai cru m 'apercevoir dans la lettre dont votre Excellence m'a honoré, qu'elle doutait un peu du succès de ses efforts ; et ce doute est peut-être fondé sur la difficulté d'accorder une certaine liberté aux écrivains de votre nation. Cette liberté, cependant, est absolument nécessaire. Avec des chaînes aux pieds, on ne court pas, on rampe.

Pour créer des hommes illustres dans les sciences et les arts, il ne suffit pas de répandre sur eux des largesses,* il ne faut pas même les leur prodiguer. L'abondance engourdit quelquefois le génie. Le riche éteint l'amour de la gloire dans les jouissances. C'est par des honneurs et des distinctions qu'il faut principalement récompenser le mérite littéraire. La vanité mise en jeu développe les ressorts de l'esprit; l'appât du gain l'avilit et le courbe aux bassesses. Apollon aurait-il mérité la gloire et les éloges des poètes , s'il n'eût été qu'un Dieu, et s'il ne fût pas descendu chez Admète pour y garder ses troupeaux, et chanter dans le chœur des muses ?

Les honneurs, entre les mains des princes, ressem-

blent à ces talismans dont les fëes font présent dans nos contes à leurs favoris. Ces talismans perdaient leur vertu sitôt qu'on en faisait mauvais usage.

Un moyen encore de lier plus étroitement les savans russes au corps des autres gens de lettres de l'Europe, et d'exciter leur émulation, est d'associer, à l'exemple de Louis XIV, les étrangers aux honneurs que vous décernerez à vos compatriotes. Un Russe, l'associé en France d'un Voltaire , en Angleterre d'un Hume, sera curieux de lire leurs ouvrages, et voudra bientôt en composer de pareils. C'est ainsi que les lumières se répandent , et que l'émulation s'allume.

Votre Excellence voit que l'intérêt vif qu'elle prend aux sciences, aux arts, et en général aux progrès de l'esprit humain , a passé dans mon âme , m'a fait insister sur des vérités que vous n'ignorez pas. Mais une dernière, dont je désire sincèrement que vous soyez convaincu, c'est de l'estime et du profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être , etc.

SECONDE LETTRE

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