D'HELVÉTIUS A HUME
Je viens de recevoir, monsieur et illustre ami, votre lettre que mV remise M. Jordin. L'ami (i) qui devait remettre à M. Stuard un manuscrit pour être traduit en anglais, a changé d'avis. Le motif qui l'y déterminait était la crainte de la persécution. Elle devient de jour en jour plus dangereuse. Le crédit des prêtres augmente ; et, quoiqu'ils soient les ennemis des parîemens, ceux-ci se prêteraient assez volontiers, pour leur faire plaisir, à verser le sang de quelque philosophe : ils n'attendraient pas même de preuve juridique pour le faire. J'ai donc conseillé à mon ami de remettre à sa mort la publication de ses ouvrages. Il a déjà pris làdessus des précautions nécessaires, et il s'en tient là.
Le livre de mon ami est à peu près de j5o ou 800 pages in-4°- d'impression , du caractère de l'Esprit des Lois.
Notre malheureux pays est bien dans l'état de crise où l'on vous l'a mandé. Il a reçu une impulsion qui ne tardera point à précipiter sa chute , si quelque événement étranger, et difficile à prévoir en ce moment, ne la retarde pas. Tant que les choses resteront sur le pied où elles sont, quel rôle pouvons-nous espérer de jouer en Europe ?
Benjamin est sans force, et Juda sans vertu.
Vous devez plaindre vos amis qui vous sont fidèle—
(1) Cet ami dont parle Helvétius est Helvétius lui-même , qui avait eu quelque temps avant sa mort le dessein de faire paraître en An» gleterre son livre de l'Homme, Cette lettre , sans date , paraît avoir été écrite en 1770.
ment attachés. Plusieurs auraient été vous rejoindre a Édimbourg, sans l'embarras de la vente de leurs biens; car rien ne se vend ; toutes les bourses sont fermées. Point de circulation , parce que personne n'est sûr de ne pas mourir de faim.
Conservez-moi votre amitié : je la mérite par l'estime et la vénération que j'ai pour votre génie et pour voire caractère.
J'ai l'honneur d'être, etc.
D'HELVÉTIUS A L'ABBÉ CHAUVELIN