CONSEILLER AU PARLEMENT
Je vous remercie, monsieur l'abbé, des bontés que vous m'avez témoignées pendant mon séjour à Paris , et de l'intérêt que vous avez bien voulu prendre à mon affaire. Vous n'ignorez pas sans doute qu'on m'a dénoncé à la Sorbonne, et que cette dénonciation est remise au ier octobre. Je ne sais quelle suite elle peut avoir, et si l'on peut éviter que la Sorbonne aille plus loin. Je m'en rapporte à vous sur tout cela. Je vous observerai cependant que nous croyions, vous et moi, cette affaire assoupie , et qu'il me semble qu'elle ne l'est point du tout : on m'a même assuré que M. le Dauphin était prévenu contre moi au point de n'en jamais revenir. Vous êtes à portée de savoir ce qui en est. Mandez-le moi sans me flatter, afin que je puisse en conséquence prendre un parti convenable. J'ai peur qu'en me faisant signer ma rétractation on ne m'ait tendu un piège, et qu'on n'ait eu dessein de me mettre dans le cas de ne pouvoir nier mon livre , supposé qu'on voulût me faire des affaires au parlement.
La haine théologique a passé en proverbe, et je sais qu'elle çst aussi adroite qu'implacable. Vous voyez quelle est ma confiance en vous : je ne crains pas qu'elle soit trahie.
SECONDE LETTRE
D'HELVÉTIUS A L'ABBÉ CHAUVELIN
Monsieur ,
Si le parlement exigeait absolument une troisième rétractation , il en est une qui m'a été dictée par un homme respectable , qui est entre les mains de M. le comte de Saint-Florentin. Elle est honnête , elle est vraie, conforme à ma préface, et c'est la seule que je puisse signer : mais je désirerais bien que vous pussiez m'éviter cette troisième rétractation. Après les marques de bonté que vous m'avez données , j'espère , monsieur, comme vous me le promettez , que vous n'en ferez usage qu'à la dernière extrémité ; que vous ne la ferez point imprimer, et que vous la laisserez au greffe, puisque cela dépend de vous. Je n'imaginais pas qu'après deux rétractations le parlement voulût encore en exiger une troisième. Je vous envoie la copie d'une lettre que je viens de recevoir du cardinal Passioneï : vous y verrez que ce prélat croit les deux rétractations que j'ai données suffisantes. Le parlement serait-il moins indulgent qu'un prélat qui a été grand inquisiteur à Malte, et qui est actuellement de la congrégation de la Propagande? Vous verrez même, par le ton de la lettre de ce cardinal, qu'il ne juge pas mon livre aussi dangereux qu'on voudrait le faire croire ici : car enfin ce prélat savait la persécution suscitée contre moi ; et
cependant, lorsqu'il m'a écrit, il ne dit pas, comme vous le verrez dans sa lettre , que mon livre soit^usceptible de mauvaises interprétations, mais qu'il pourrait Vétre. Or, quel livre est à l'abri des interprétations ? Les hérésies les plus monstrueuses et les plus ridicules ne sont-elles pas toutes fondées sur quelques passages mal interprétés de l'Ecriture? Quelles interprétations la malignité n'a- 1- elle pas même données aux plus sages remontrances du parlement !
D'ailleurs mes intentions ne sont pas douteuses , puisque je me suis soumis à la censure , par conséquent à la loi à laquelle les magistrats ont assujetti tous les citoyens. C'est une loi que le parlement peut changer, mais qui est réputée loi jusqu'à ce qu'il ait été déclaré qu'elle ne l'est plus : autrement ce serait un piège qu'il tendrait aux citoyens ; et ce corps respectable ne peut être capable d'en tendre. Si j'ai failli en observant la loi , c'est une faute de la loi même , et mes intentions sont du moins justifiées.
J'ai l'honneur d'être , etc.