‹ Œuvres complètesChapitre 12 sur 106 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la nécessité où nous sommes de n estimer fine nous

dans les autres.

Deux causes, également puissantes, nous y déterminent ; l'une est la vanité, et l'autre est la paresse. Je dis la vanité, parce que le désir de l'estime est commun à

(i) Les bourgeois opulens ajoutent, en dérision, qu'on voit souvent l'homme d'esprit à la porte du riche , et jamais le riche à la porte de l'homme d'esprit. C'est , répond le poète Saadi , parce que l'homme d'esprit sait le prix des richesses, et que le riche ignore. le prix des lumières. D'ailleurs , comment la richesse estimerait-elle la science? Le savant peut apprécier l'ignorant, parce qu'il l'a été dans son enfance ; mais l'ignorant ne peut apprécier le savant, parce qu'il ne l'a jamais été

aS jje l'esprit.

tous les hommes, non que quelques-uns d'entre eux ne veuillent joindre au plaisir d'être admire', le mérite de mépriser l'admiration; mais ce mépris n'est pas vrai, et jamais l'admirateur n'est stupide aux yeux de l'admiré : or, si tous les hommes sont avides d'estime, chacun deux , instruit par l'expérience que ses idées ne paraîtront estimables ou méprisables aux autres, qu'autant qu'elles seront conformes ou contraires à leurs opinions, il s'ensuit, qu'inspiré par sa vanité, chacun ne peut s'empêcher deslimer dans les autres une conformité d'idées qui l'assure de leur estime, et de haïr en eux une opposition d'idées , garant sûr de leur haine ou du moins de leur mépris , qu'on doit regarder comme un calmant de la haine.

Mais, dans la supposition même qu'un homme fit à l'amour de la vérité le sacrifice de sa vanité , si cet homme n'est point animé du désir le plus vif de s'instruire , je dis que sa paresse ne lui permet d'avoir, pour des opinions étrangères aux siennes , qu'une estime sur parole. Pour expliquer ce que j'entends par estime sur parole , je distinguerai deux sortes d'estime.

L'une, qu'on peut regarder comme l'effet ou du respect qu'on a pour l'opinion publique (i), ou de la confiance qu'on a dans le jugement de certaines personnes, et que je nomme estime sur parole. Telle est celle que certaines gens conçoivent pour eles romans

(i) La Fontaine n'avait que de cette espèce d'estime pour la philosophie de Platon. Fontenelîc rapporte à ce sujet qu'un jour La Fontaine lui dit : Avouez que ce Platon était un grand philosophe. . . Mais lui trouvez-vous des idées bien nettes ? lui répondit Fontenelle. Oh! non ; il est d'une obscurité impénétrable... Ne trouvez-vous pas qu'il se contredit? Oh ! vraiment , reprit La Fontaine , ce n'est qu'un sophiste. Puis tout à coup oubliant les aveux qu'il venait de faire : Platon, reprit-il , place si bien ses personnages ! Socrate était sur le Pyrée , lorsque Alcïbiade , la tête couronnée de Jleurs .. Oh! ce Platon était un grand philosophe.

I rès- médiocres , uniquement parce qu'ils les croient île quelques-uns de nos écrivains célèbres. Telle est encore l'admiration qu'on a pour les Descartes et les Newton ; admiration qui, dans la plupart des hommes , est d'autant plus enthousiaste qu'elle est moins éclairée; soit qu'après s'être formé une idée vague du mérite de ces grands génies, leurs admirateurs respectent, en cette idée , l'ouvrage de leur imagination ; soit qu'en s'établissent juges du mérite d'un homme tel que Newton , ils croient s'associer aux éloges qu'ils lui prodiguent. Cette sorte d'estime, dont notre ignorance nous

force à faire souvent usage, est, par là même, la plus commune. Rien de si rare que de juger d'après soi.

L'autre espèce d'estime est celle qui, indépendante de l'opinion d'aulrui , naît uniquement de l'impression que font sur nous certaines idées, et que, par celle raison, j'appelle estime sentie, la seule véritable, cf. celle dont il s'agit ici. Or, pour prouver que la paresse ne nous permet d'accorder cette sorte d'estime qu'aux idées analogues aux nôtres, il suffit de remarquer que c'est , comme le prouve sensiblement la géométrie , par l'analogie et les rapports secrets que les idées déjà connues ont avec les idées inconnues, qu'on parvient à la connaissance de ces dernières, et que c'est en suivant la progression de ces analogies, qu'on peut s'élever au dernier terme d'une science. D'où il suit que des idées qui n'auraient nulle analogie avec les noires, seraient pour nous des idées inintelligibles. Mais, dira-t-on, il n'est point d'idées qui n'aient nécessairement entre elles quelque rapport , sans lequel elles seraient universellement inconnues. Oui, mais ce rapport peut être immédiat ou éloigné : lorsqu'il est immédiat, le faible désir que chacun a de s'instruire , le rend capable de l'attention que suppose l'intelligence de pareilles idées; mais , s'il est éloigné, comme il l'est presque toujours

(3ô DE L ESPRIT.

lorsqu'il s'agit de ces opinions qui sont le résultai d'un grand nombre d'idées et de sentimens différens , il est évident qu'à moins qu'on ne soit animé d'un désir vif de s'instruire, et qu'on ne se trouve dans une situation propre à satisfaire ce désir, la paresse ne nous permettra jamais de concevoir, ni, par conséquent, d'avoir (Yestime sentie pour des opinions trop contraires aux nôtres.

Un jeune homme qui s'agite en tout sens pour s'élever à la gloire, est saisi d'enthousiasme au bruit du nom des gens célèbres en tout genre. A-l-il une fois fixé l'objet de ses études et de son ambition, il n'a plus d'estime sentie que pour ses modèles , et n'accorde qu'une estime sur parole à ceux qui suivent une carrière différente de la sienne. L'esprit est une corde qui ne frémit qu'à l'unisson.

Peu d'hommes ont le loisir de s'instruire. Le pauvre , par exemple, ne peut ni réfléchir, ni examiner; il ne reçoit la vérité, comme l'erreur, que par préjugé : occupé d'un travail journalier, il ne peut s'élever à une certaine sphère d'idées ; aussi préfère-t-il la bibliothèque bleue aux écrits de Saint-Réal, de La Rochefoucault et du cardinal de Retz.

Aussi , dans ces jours de réjouissances publiques où le spectacle s'ouvre gratis, les comédiens, ayant alors d'autres spectateurs à amuser , donneront plutôt Dont Japhet et Pourceaugnac , qaJfferaclius et le Misanthrope. Ce que je dis du peuple peut s'appliquer à toutes les différentes classes d'hommes. Les gens du monde sont distraits par mille affaires et mille plaisirs, les ouvrages philosophiques ont aussi peu d'analogie avec leur esprit, que le Misanthrope avec l'esprit du peuple. Aussi préféreront-ils en général la lecture d'un roman à celle de Locke. C'est par ce même principe des analogies, qu'on explique comment les savans et même les gens

DISCOURS II, CHAPITRE IV. Gl

d esprit ont donné à des auteurs moins estimes la préférence sur ceux qui le sont davantage. Pourquoi Malherbe préférait -il Stace à tout autre poète? pourquoi Heinsius (i) et Corneille faisaient-ils plus de cas de Lucain que de Virgile? par quelle raison Adrien préféraitil l'éloquence de Caton à celle de Cicéron ? pourquoi Scaliger (2) regardait-il Homère et Horace comme fort inférieurs à Virgile et à Juvénal? C'est que l'estime plus ou moins grande qu'on a pour un auteur, dépend de l'analogie plus ou moins grande que ses idées ont avec celles de son lecteur.

Que, dans un ouvrage manuscrit, et sur lequel on n'a aucune prévention, l'on charge séparément dix hommes d'esprit de marquer les morceaux qui les auront le plus frappés : je dis que chacun d'eux soulignera des endroits différens; et que si l'on confronte ensuite les endroits approuvés avec l'esprit et le caractère de chaque approbateur, on sentira que chacun d'eux n'a loué que les idées analogues à sa manière de voir et de sentir, et que l'esprit est, si je le répète, une corde qui ne frémit qu'à l'unisson.

Si le savant abbé de Longneruc, comme il le disait lui-même, n'avait rien retenu des ouvrages de Saint Augustin , sinon que le cheval de Troie était une machine de guerre; et si, dans le roman de Cléopâtrc , un avocat célèbre ne voyait rien d'intéressant que les nullités du mariage d'Élise avec Arlaban , il faut avouer que la seule différence qui se trouve à cet égard entre les savans ou les gens d'esprit , et les hommes ordi-

(1) « Lucain , disait Heinsius , est à l'égard des autres poètes , ce » qu'un cheval superbe et hennissant fièrement est à l'égard d'une » troupe d'ànes , dont la voix ignoble décèle le goût qu'ils ont pour » la servitude. »

(2) Scaliger cite comme détestable la dix-septième ode du quatrième livre d'Horace , que Heinsius cite comme un chef-d'œuvre de l'antiquité.

<j2 DE LESPP.IT.

naires, c'est que les premiers, ayant un plus grand nombre d'idées, leur sphère d'analogies est beaucoup plus étendue. S'agit-il d'un genre d'esprit très-différent du sien ? pareil en tout aux autres hommes, l'homme d'esprit n'estime que les idées analogues aux siennes. Qu'on rassemble un Newton , un Quinault , un Machiavel ; qu'on ne les nomme point, et qu'on ne les mette point à portée de concevoir l'un pour l'autre celte espèce d'estime que j'appelle estime sur parole , on verra qu'après avoir réciproquement, mais inutilement essayé de se communiquer leurs idées, Newton regardera Quinault comme un rimailleur insupportable, celui-ci prendra Newton pour un faiseur d'almanachs, tous d'eux regarderont Machiavel comme un nolitique du Palais-Royal, et tous trois enfin , se traitant réciproquement d'esprits médiocres, se vengeront, par un mépris réciproque , de l'ennui mutuel qu'ils se seront procuré.

Or, si les hommes supérieurs, entièrement absorbés dans leur genre d'étude, ne peuvent avoir Ci? estime sentie pour un genre d'esprit trop différent du leur, tout auteur qui donne au public des idées nouvelles, ne peut donc espérer d'estime que de deux sortes d'hommes : ou des jeunes gens, qui, n'ayant point adopté d'opinions, ont encore le désir et le loisir de s'instruire; ou de ceux dont l'esprit, ami de la vérité et analogue à celui de l'auteur, soupçonne déjà l'existence des idées qu'il lui présente. Ce nombre d'hommes est toujours très-petit; voilà ce qui retarde les progrès de l'esprit humain, et pourquoi chaque vérité est toujours si lente à se dévoiler aux yeux de tous.

Il résulte de ce que je viens de dire, que la plupart des hommes, soumis à la paresse, ne conçoivent que les idées analogues aux leurs, qu'ils n'ont d'estime sentie que pour cette espèce d'idées; et de là cette

haute opinion que chacun est, pour ainsi dire, forcé d'avoir de soi-même; opinion que les moralistes n'eussent peut-être point attribuée à l'orgueil, s'ils eussent eu une connaissance plus approfondie des principes ci-dessus établis. Us auraient alors senti que , dans la solitude, le saint respect et l'admiration profonde dont on se sent quelquefois pénétré pour soimême, ne peut être que l'effet de la nécessité où nous sommes de nous estimer préférablemcnt aux autres.

Comment n'aurait-on pas de soi la plus haute idée? il n'est personne qui ne changeât d'opinions , s'il croyait ses opinions fausses. Chacun croit donc penser juste, et, par conséquent, beaucoup mieux que ceux dont les idées sont contraires aux siennes. Or, s'il n'est pas deux hommes dont les idées soient exactement semblables, il fout nécessairement que chacun en particulier croie mieux penser que tout autre (i). La duchesse de La Ferlé disait un jour à madame de Staal : « H v faut l'avouer, ma chère amie, je ne trouve que moi ■>•> qui aie toujours raison (2). » Écoutons le talapoin, le bonze, le bramine, le guèbre, le grec, l'iman, l'hérétique : lorsque, dans l'assemblée du peuple, ils prêchent les uns contre les autres, chacun d'eux ne dit-il pas comme la duchesse de La Ferté : «Peuples, » je vous l'assure: moi seul j'ai toujours raison? » Chacun se croit donc un esprit supérieur, et les sots ne

(1) L'expérience nous apprend que chacun met au rang des esprits Eux et des mauvais livres tout homme et tout ouvrage qui combat ses opinions ; qu'il voudrait imposer silence à l'homme et supprimer l'ouvrage. C'est un avantage que des orthodoxes peu éclairés ont quelquefois donné sur eux aux hérétiques. Si dans un procès , disent ces derniers, une partie défendait à l'autre de faire imprimer des factums pour soutenir son droit, ne regarderait -on pas cette violence de l'une des parties comme une preuve de l'injustice de sa cause?

(a) Voyez les Mémoires de madame de Staal.

(Ij. DE L'ESPRIT.

sont pas ceux qui s'en croient Je moins (1) : c'est ce qui a donné Jieu au conte des quatre marchands qui viennent en foire vendre de la beauté , de la naissance , des dignités et de l'esprit, et qui trouvent tous le débit de leurs marchandises, à l'exception du dernier qui se retire sans élrenner.

Mais, dira-t-on , on voit quelques gens reconnaître dans les autres plus d'esprit qu'en eux. Oui, répondraije, on voit des hommes en faire l'aveu; et cet aveu est d'une belle âme : cependant ils n'ont, pour celui qu'ils avouent leur supérieur , qu'une estime sur parole ; ils ne font que donner à l'opinion publique la préférence sur la leur, et convenir que ces personnes sont plus estimées, sans être intérieurement convaincus qu'elles soient plus estimables (2).

Un homme du monde conviendra, sans peine, qu'il

(1) Quelle présomption, disent les gens médiocres, que celle de ceux qu'on appelle les gens d'esprit! Quelle supériorité ne se croientils pas sur les autres hommes! Mais, leur répondrait -on , le cerf qui se vanterait d'être le plus vite des cerfs , serait sans doute un orgueilleux ; mais sans blesser la modestie , ii pourrait pourtant dire qu'il court mieux que la tortue. Vous êtes la tortue ; vous n'avez ni lu , ni médité : comment pourriez-vous avoir autant d'esprit qu'un homme qui s'est donné beaucoup de peine pour acquérir des connaissances ? Vous l'accusez de présomption , et c'est vous qui , sans étude et sans réflexion, voulez marcher son égal. A votre avis , qui des deux est présomptueux ?

(2) En poésie , Fontenelle serait sans peine convenu de la supériorité du génie de Corneille sur le sien ; mais il ne l'aurait pas sentie. Je suppose, pour s'en convaincre, qu'on eût prié ce même Fontenelle de donner, en fait de poésie, l'idée qu'il s'était formée de la perfection : il est certain qu'il n'aurait , en ce genre , proposé d'autres règles fines que celles qu'il avait lui-même aussi bien observées que Corneille ; qu'il devait donc se croire intérieurement aussi grand poète que qui que ce fût ; et qu'en s'avouant inférieur à Corneille , il ne lésait par conséquent que sacrifier son sentiment à celui du public. Peu de gens ont le courage d'avouer que c'est pour eux qu'ils ont le plus de l'espèce d'estime que j'appelle sentie ; mais qu'ils le nient ou qu'ils l'avouent ce sentiment n'en existe pas moins en eux.

est, en géométrie, fort inférieur aux Fontaine, aux d'Alembert , aux Clairaut, aux Euler; que dans la poésie, il le cède aux Molière , aux Racine, aux Voltaire : mais je dis en même temps que cet homme fera d'autant moins de cas d'un genre , qu'il reconnaîtra plus de supérieurs dans ce même genre; et que d'ailleurs il se croira tellement dédommagé de la supériorité qu'ont sur lui les hommes que je viens de citer, soit en cherchant à trouver de la frivolité dans les arts et les sciences, soit par la variété de ses connaissances, le bon sens, l'usage du monde, ou par quelque autre avantage pareil, que, tout pesé, il se croira aussi estimable que qui que ce soit (i).

Mais, ajoutera - t-on , comment imaginer qu'un homme qui, par exemple, remplit les petits offices de la magistrature, puisse se croire autant d'esprit que Corneille? Il est vrai, répondrai-je , qu'il ne mettra personne, à cet égard, dans sa confidence : cependant, lorsque , par un examen scrupuleux , on a découvert de combien de sentimens d'orgueil nous sommes journellement affectés, sans nous en apercevoir, et par combien d'éloges il faut être enhardi pour s'avouer à soi-même et aux autres la profonde estime que l'on a pour son esprit , on sent que le silence de l'orgueil n'en prouve pas l'absence. Supposons , pour suivre l'exemple ci-dessus rapporté, qu'au sortir de la comédie le hasard rassemble trois praticiens; qu'ils viennent à parler de Corneille; tous trois peut-être s'écrieront

(r) On se loue de tout : les uns vantent leur stupidité sous le nom de bon sens ; d'autres louent leur beauté ; quelques-uns , euoi^** gueillis de leurs richesses , mettent ces dons du hasard sur le compte de leur esprit et de leur prudence ; la femme qui compte le soir avec son cuisinier, se croit aussi estimable qu'un savant. Il ^l'est pas jusqu'à Fimprimcur d'in-folio qui ne méprise l'imprimeur de romans , et qui ne se croie aussi supérieur au dernier que Vin-folio l'est en masse à la brochure.

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