‹ Œuvres complètesChapitre 13 sur 106 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

66 de l'esprit.

à la fois que Corneille est le plus grand génie du monde : cependant, si, pour se décharger du poids importun de l'estime, l'un d'eux ajoutait que ce Corneille est, à la vérité , un grand homme , mais dans un genre frivole , il est certain , si l'on en juge par le mépris que certaines gens affectent pour la poésie, que les deux autres praticiens pourraient se ranger à l'avis du premier : puis, de confiance en confiance, s'ils venaient à comparer la chicane à la poésie ; l'art de la procédure, dirait un autre, a bien ses ruses, ses finesses et ses combinaisons, comme tout autre art : vraiment, répondrait le troisième, il n'est point d'art plus difficile. Or , dans l'hypothèse très-admissible , que , dans cet art si difficile, chacun de ces praticiens se crût le plus habile , sans qu'aucun d'eux eût prononcé le mot , le résultat de cette conversation serait que chacun d'eux se croirait autant d'esprit que Corneille. Nous sommes par la vanité, et surtout par l'ignorance, tellement nécessités à nous estimer préférablement aux autres, que le plus grand homme dans chaque art est celui que chaque artiste regarde comme le premier après lui (i). Du temps de Thémistocle, où l'orgueil n'était différent de l'orgueil du siècle présent qu'en ce qu'il était plus naïf, tous les capitaines , après la bataille de Salamine, ayant été obligés de déclarer, par des billets pris sur l'autel de Neptune , ceux qui avaient eu le plus de part à la victoire, chacun, s'y donnant la première part,

(i) Aucun art , aucun talent ne mérite la préférence sur un autre, qu'autant qu'il est réellement plus utile, soit pour amuser, soit pour instruire. Les comparaisons qu'on en fait dans le monde , et les éloges exclusifs qu'on 'eur prodigue , ne déterminent jamais la préférence qu'on voudrait leur faire obtenir , attendu que ceux avec qui l'on en parle et l'on en dispute , sont toujours intérieurement bien décidés à n'accorder cette préférence qu'à l'art ou au talent qui flatte le plus l'intérêt de leur penchant ou de leur vanité, et cet intérêt ne peut être le même dans tous les hommes.

adjugea la seconde à Thémistocle; et le peuple crut alors devoir décerner la première récompense à celui que chacun des capitaines en avait regardé comme le plus digne après lui.

Il est donc certain que chacun a nécessairement de soi la plus haute idée ; et qu'en conséquence on n'estime jamais dans autrui que son image et sa ressem blance.

La conclusion générale de ce que j'ai dit de l'esprit considéré par rapport à un particulier, c'est que l'esprit n'est que l'assemblage des idées intéressantes pour ce particulier, soit comme instructives, soit comme agréables : d'où il suit que l'intérêt personnel, comme je m'étais proposé de le montrer, est, en ce genre, le seul juge du mérite des hommes.

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