‹ Œuvres complètesChapitre 14 sur 106 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De la probité par rapport à une société particulière.

Sous ce point de vue, je dis que la probité n'est que l'habitude plus ou moins grande des actions particulièrement utiles à cette petite société. Ce n'est pas que certaines sociétés vertueuses ne paraissent souvent se dépouiller de leur propre intérêt, pour porter sur les actions des hommes des jugemens conformes à l'intérêt public; mais elles ne font alors que satisfaire la passion qu'un orgueil éclairé leur donne pour la vertu, et par conséquent qu'obéir, comme toute autre société, à la loi de l'intérêt personnel. Quel autre motif pourrait déterminer un homme à des actions généreuses? Il lui est aussi impossible d'aimer le bien pour le bien , que d'aimer le mal pour le mal (1).

(1) Les déclamations continuelles des moralistes coQtrç la nié-

68 de l'esprit.

Brutus ne sacrifia son fils au salut de Rome, que parce que l'amour paternel avait sur lui moins dé puissance que l'amour de la pairie. Il ne fit alors que cédera sa plus forte passion : c'est elle qui, l'éclairant sur l'intérêt public, lui fit apercevoir, dans un parricide si généreux , si propre à ranimer l'amour de la liberté, l'unique ressource qui pût sauver Rome et l'empêcher de retomber sous la tyrannie des Tarquins. Dans les circonstances critiques où Rome se trouvait alors , il fallait qu'une pareille action servît de fondement à la vaste puissance à laquelle l'éleva dépuis l'amour du bien public et de la liberté.

Mais, comme il est peu de Brutus et de sociétés composées dé pareils hommes, c'est dans l'ordre commun que je prendrai mes exemples, pour prouver que, dans chacune des sociétés, l'intérêt particulier est l'unique distributeur de l'estime accordée aux actions des hommes.

Pour s'en convaincre , qu'on jette les yeux sur un homme qui sacrifie tous ses biens pour sauver de la rigueur des lois un parent assassin : cet homme passera certainement, dans sa famille , pour très-vertueux, quoiqu'il soit réellement très-injuste. Je dis très-injuste, parce que, si l'espoir de l'impunité doit multiplier les forfaits chez une nation, si la certitude du supplice est absolument nécessaire pour y entretenir l'ordre, il est évident qu'une grâce accordée à un criminel est,

clianceté clés hommes prouvent le peu de connaissance qu'ils en ont. Lés hommes ne sont point méchans , mais soumis à leurs intérêts. Les cris des moralistes ne changeront certainement pas ce ressort de l'univers moral. Ce n'est doue point de la méchanceté des hommes qu'il faut se plaindre, mais de l'ignorance des législateurs , qui ont toujours mis l'intérêt particulier en opposition avec l'intérêt général. Si les Scythes étaient plus vertueux que nous. c'est que leur législation et leur genre de vie leur inspiraient plus • '•• probité

envers le public, une injustice dont se rend complice celui qui sollicite une pareille grâce (1).

Qu'un ministre sourd aux sollicitations de ses parens et de ses amis , croie ne devoir élever aux premières places que des hommes du premier mérite : ce ministre si juste passera certainement dans sa société pour un homme inutile , sans amitié, peut-être même sans honnêteté. Il faut le dire à la honte du siècle, ce n'est presque jamais qu'à des injustices qu'un homme en grande place doit les titres de bon ami , de bon parent , d'homme vertueux et bienfaisant que lui .prodigue la société dans laquelle il vil (2).

Que, par ses intrigues, un père obtienne l'emploi de général pour un fils incapable de commander; ce père sera cité, dans sa famille, comme un homme honnête et bienfaisant : cependant, quoi de plus abominable que d'exposer une nation , ou du moins plusieurs de ses provinces , aux ravages qui suivent une défaite ,

(1) « Je ne suis coupable, disait Chilon mourant, que d'un seul » crime : c'est d'avoir , pendant ma magistrature , sauvé de la rigueur ■» des lois un criminel , mon meilleur ami. »

Je citerai encore, à ce sujet, un fait rapporté dans le Gulistan. Un Arabe va se plaindre au sultan des violences que deux inconnus exerçaient dans sa maison. Le sultan s'y transporte, fait éteindre les lumières , saisir les criminels , envelopper leurs tètes d'un manteau; il commande qu'on les poignarde. L'exécution faite, le sultan fait rallumer les flambeaux , considère les corps des criminels , lève les mains et rend grâces à Dieu. « Quelle faveur, lui dit sou visir ,

«avez- vous donc reçue du ciel? Yisir, répond le sultan, j'ai

» cru mes fds auteurs de ces violences ; c'est pourquoi j'ai voulu » qu'on éteignît les flambeaux , qu'on couvrît d'un manteau le visage » de ces malheureux : j'ai craint que la tendresse paternelle ne me » fît manquer à la justice que je dois à mes sujets. Juge si je dois w remercier le ciel , maintenant que je me trouve juste sans être « parricide. »

(2) Le jour que Cléon l'Athénien eut part à l'administration puhlique , il assembla ses amis et leur dit qu'il renonçait à leur amitié , parce qu'elle pouvait être pour lui une occasion de manquer à son devoir et de commettre des injustices.

DE LESPRIT.

uniquement pour satisfaire l'ambition d'une famille l

Quoi de plus punissable, que des sollicitations, contre lesquelles il est impossible qu'un souverain soit toujours en garde? De pareilles sollicitations qui n'ont que trop souvent plongé les nations dans les plus grands malheurs, sont des sources intarissables de calamités; calamités auxquelles, peut-être, on ne peut soustraire les peuples, qu'en brisant entre les hommes tous les liens de la parenté, et déclarant tous les citoyens enfans de l'état. C'est l'unique moven d'étouffer des vices qu'autorise une apparence de vertu , d'empêcher la subdivision d'un peuple en une infinité de familles ou de petites sociétés , dont les intérêts, presque toujours opposés à l'intérêt public, éteindraient à la fin dans les âmes toute espèce d'amour pour la patrie.

Ce que j'ai dit prouve suffisamment que , devant le tribunal d'une petite société , l'intérêt est le seul juge du mérite des actions des hommes : aussi n'ajouteraisje rien à ce que je viens de dire, si je ne m'étais proposé l'utilité publique pour but principal de cet ouvrage. Or, je sens qu'un homme honnête, effrayé de l'ascendant que doit nécessairement avoir sur lui l'opinion des sociétés dans lesquelles il vit, peut craindre, avec raison, d'être, à son insu, souvent détourné de la vertu.

Je n'abandonnerai donc pas cette matière sans indiquer les moyens d'échapper aux séductions , et d'éviter les pièges que l'intérêt des sociétés particulières tend à la probité des plus honnêtes gens, et dans lesquels il ne l'a que trop souvent surprise.

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