CHAPITRE XIV
Des vertus de préjugé , et des vraies vertus.
J e donne le nom de venus de préjugé à toutes celles dont l'observation exacte ne contribue en rien au bonheur public; telles sont la chasteté des vestales et les austérités de ces fakirs insensés dont l'Inde est peuplée; vertus qui , souvent indifférentes et mêmes nuisibles à l'état , font le supplice de ceux qui s'y vouent. Ces fausses vertus sont, dans la plupart des nations, plus honorées que les vraies vertus; et ceux qui les pratiquent, en plus grande vénération que les bons citoyens.
Personne de plus honoré dans l'Indoustan que les bramines (i) : on y adore jusqu'à leurs nudités (2); on y respecte aussi leurs pénitences, et ces pénitences sont
(1) Les bramines ont le privilège exclusif de demander l'aumône : ds exhortent à la donner , et ne la donnent pas.
(1) « Pourquoi , disent ces bramines , devenus hommes , aurions- » nous honte d'aller nus , puisque nous sommes sortis nus et sans » honte du ventre de notre mère? »
Les Caraïbes n'ont pas moins de honte d'un vêtement que nous en aurions de la nudité. Si la plupart des sauvages couvrent certaines parties de leur corps, ce n'est point en eux l'effet d'une pudeur naturelle , mais de la délicatesse , de la sensibilité de certaines parties , et de la crainte de se blesser en traversant les bois et les halliers .
DISCOURS II, CHAPITRE XIV. i jg
réellement affreuses (i) : les uns restent toute leur vie attachés à un arbre , les autres se balancent sur les flammes , ceux - ci portent des chaînes d'un poids énorme , ceux-là ne se nourrissent que de liquides, quelques-uns se ferment la bouche d'un cadenas , et quelques autres s'attachent une clochette au prépuce : il est d'une femme de bien d'aller en dévotion baiser cette clochette , et c'est un honneur aux pères de prostituer leurs filles à des fakirs.
Entre les actions ou les coutumes auxquelles la superstition attache le nom de sacrées , une des plus plaisantes, sans contredit, est celle des Juibus , prêtresses de l'île Formose. « Pour officier dignement, et » mériter la vénération des peuples , elles doivent , » après des sermons, des contorsions et des hurlemens, » s'écrier qu'elles voient leurs dieux : ce cri jeté, elles » se roulent par terre , montent sur le toit des pagodes, » découvrent leur nudité, se claquent les fesses , lâchent » leur urine, descendent nues , et se lavent en présence » de l'assemblée (2). »
Trop heureux encore les peuples chez qui, du moins , les vertus de préjugé ne sont que ridicules ; souvent elles sont barbares (3). Dans la capitale du
(1) Il est au royaume de Pégu des anachorètes nommés Santons ; ils ne demandent jamais rien , dussent-ils mourir de faim. On prévient, à la vérité , tous leurs désirs. Quiconque se confesse à eux ne peut être puni , quelque crime qu'il ait commis. Ces santons logent à la campagne , dans des troncs d'arbres : après leur mort on les honore comme des dieux.
(2) Voyages de la compagnie des Indes hollandaises.
(3) Les femmes de Madagascar croient aux heures , aux jours heureux ou malheureux. C'est un devoir de religion , lorsqu'elles accouchent dans les heures ou jours malheureux , d'exposer leurs enfans aux bêtes ; de les enterrer ou de les étouffer.
Dans un des temples de l'empire du Pégu , on élève des vierges. Tous les ans, à la fête de l'idole, on sacrifie une de ces infortunées. Le prêtre, en habits sacerdotaux, la dépouille, l'étrangle.