‹ Œuvres complètesChapitre 26 sur 106 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

l4^ DE t/eSPRIT.

couvre les beautés d'une femme , que le monde doit la plupart de ses plaisirs; qu'au Malabar, où les jeunes agréables se présentent demi-nus dans les assemblées; qu'en certains cantons de l'Amérique , où les femmes s'offrent sans voile aux regards des hommes, les désirs perdent tout ce que la curiosité leur communiquerait de vivacité ; qu'en ce pays la beauté avilie n'a de commerce qu'avec les besoins; qu'au contraire, chez les peuples où la pudeur suspend un voile entre les désirs et les nudités , ce voile mystérieux est le talisman qui retient l'amant aux genoux de sa maîtresse; et que c'est enfin la pudeur qui met aux faibles mains de la beauté le sceptre qui commande à la force. Sachez de plus , diraient-ils à la femme galante , que les malheureux sont en grand nombre ; que les infortunés , ennemis nés de l'homme heureux , lui font un crime de son bonheur; qu'ils haïssent en lui une félicité trop indépendante d'eux ; que le spectacle de vos arowsemens est un spectacle qu'il faut éloigner de leurs yeux, et que l'indécence , en trahissant le secret de vos plaisirs, vous expose à tous les traits de la vengeance.

C'est en substituant ainsi le langage de l'intérêt au ton de l'injure, que les moralistes pourraient faire

toutes les beautés dont peut l'embellir une vive imagination ; que ce vêtement piquait la curiosité, rendait les caresses plus délicieuses, les faveurs plus flatteuses , et multipliait enfin les plaisirs dans la race infortunée des hommes. Si Lycurgue avait banni de Sparte une certaine espèce de pudeur , et si les filles , en présence de tout un peuple , y luttaient nues avec les jeunes Lacédémonicns , c'est que Lycurgue voulait que les mères, rendues plus fortes par de semblables exercices, donnassent à l'état des enfans plus robustes. Il savait que , si l'habitude de voir des femmes nues émoussait le désir d'en connaître les beautés cachées , ce désir ne pouvait pas s'éteindre , surtout dans un pays où les maris n'obtenaient qu'en secret et furtivement les faveurs de leurs épouses. D'ailleurs , Lycurgue, qui faisait de l'amour un des principaux ressorts de sa législation, voulait qu'il devînt la récompense et non l'occupation des Spartiates.

adopter leurs maximes. Je ne metendrai pas davantage sur cet article. Je rentre dans mon sujet, et je dis que tous les hommes ne tendent qu'à leur bonheur; qu'on ne peut les soustraire à cette tendance; qu'il serait inutile de l'entreprendre, et dangereux d'y réussir; que par conséquent l'on ne peut les rendre vertueux qu'en unissant l'intérêt personnel à l'intérêt général. Ce principe posé, il est évident que la morale n'est qu'une science frivole , si l'on ne la confond avec la politique et la législation ; d'où je conclus que , pour se rendre utiles à l'univers , les philosophes doivent considérer les objets du point de vue d'où le législateur les contemple. Sans être armés du même pouvoir, ils doivent être animés du même esprit. C'est au moraliste d'indiquer les lois dont le législateur assure l'exécution par l'apposition du sceau de sa puissance.

Parmi les moralistes, il en est peu sans doute qui soient assez fortement frappés de celte vérité : parmi ceux même dont l'esprit est fait pour atteindre aux plus hautes idées, il en esi beaucoup qui, dans l'étude de la morale et les portraits qu'ils font des vices , ne sont animés que par des intérêts personnels et des haines particulières. Ils ne s'attachent, en conséquence, qu'à la peinture des vices incommodes dans la société ; et leur esprit , qui peu à peu se resserre dans le cercle de leur intérêt, n'a bientôt plus la force nécessaire pour s'élever jusqu'aux grandes idées. Dans la science de la morale, souvent l'élévation de l'esprit tient à l'élévation de l'âme. Pour saisir, en ce genre, les vérités réellement utiles aux hommes , il faut être échauffé de la passion du bien général , et malheureusement en morale, comme en religion, il est beaucoup d'hypocrites.

l48 DE L'ESPRIT.

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